Histoire du catholicisme libéral (III) La deuxième tentative du catholicisme libéral (suite) (de 1832, Mirari vos, à 1864, le Syllabus)
par le frère Innocent-Marie O.P.
Nous continuons ici la publication d’une « Histoire du catholicisme libéral de 1828 à nos jours », commencée dans le numéro 14 de la revue. La première partie de cette étude est, en fait, une adaptation de l’excellent livre de l’abbé Emmanuel Barbier, Histoire du catholicisme libéral et du catholicisme social en France du concile du Vatican à l’avènement de S.S. Benoît XV (1870-1914) [1].
Le Sel de la terre.
Note liminaire
Le premier article a rappelé le profond bouleversement de la Révolution française et de l’Empire. Insistons-y encore avec André Latreille, peu suspect de sentiment réactionnaire :
« La Révolution de la fin du XVIIIe siècle, qui a éclaté en France pour bouleverser ensuite les formes politiques, les cadres sociaux et économiques, les manières de penser et de sentir [2] et presque tout le monde civilisé, est entrée en conflit avec l’Église catholique (…).
« On ne saurait se limiter à la crise française, dont la réorganisation consulaire et le Concordat de 1801 seraient le terme. La révolution religieuse qui a frappé l’Ancien Régime constitue un mouvement dont les origines et les prodromes remontent bien en deçà de la date fatidique de 1789, et qui se prolonge au moins jusqu’à la Restauration de 1815. Il s’agit d’un bouleversement qui affecte presque toutes les nations où le catholicisme s’était développé depuis près de dix-huit siècles, – et par conséquent toute l’Église, de son centre, Rome, jusqu’à ses extrémités [3]. »
En 1977, le même auteur précise les principes en cause : « La Révolution (1789-1799) constitue dans l’histoire religieuse de la France une coupure décisive : désormais, il y aura un “avant 1789”, l’Ancien Régime, caractérisé par l’unité confessionnelle, la reconnaissance de l’origine divine du pouvoir, une conception sacrale de la vie publique et de la civilisation ; et un “après 1789”, le Régime moderne, caractérisé par la pluralité et l’égalité des cultes, la laïcité de l’État, la souveraineté populaire. On passe de l’un à l’autre en dix ans au cours de trois étapes :
1°) La constitution civile du clergé, 1789-1792 (…).
2°) La déchristianisation, 1792-1795 (…).
3°) La séparation de l’État et de l’Église, 1795-1800 [4]. »
Ayons bien présente à l’esprit cette note liminaire pour comprendre ce que nous diront plus loin concernant, par exemple, Napoléon III, Montalembert, Mgr Dupanloup.
Napoléon III, fils de la Révolution, lutte contre Pie IX
Louis-Napoléon, neveu de Napoléon Ier et fils de la Révolution, voulait mettre les constitutions impériales au service des idées révolutionnaires. En 1846, quand il fut emprisonné au fort de Ham pour avoir conspiré contre Louis-Philippe, il écrivit des brochures et des articles où il exposait ses opinions religieuses et politiques [5].
Dans les Idées napoléoniennes, il déclarait : « Napoléon, en arrivant sur la scène du monde, vit que son rôle était d’être l’exécuteur testamentaire de la Révolution. Le feu destructeur des partis éteint, et lorsque la Révolution mourante et non vaincue légua à Napoléon l’accomplissement de ses dernières volontés, elle dut lui dire : “Affermis sur des bases solides les principaux résultats de mes efforts, réunis les Français divisés, repousse l’Europe féodale liguée contre moi, cicatrise mes plaies, éclaire les nations, exécute en étendue ce que j’ai dû faire en profondeur : sois pour l’Europe ce que j’ai été pour la France ; et, quand même tu devrais de ton sang arroser l’arbre de la civilisation, voir tes projets méconnus et les tiens, sans patrie, errer dans le monde, n’abandonne jamais la cause sacrée du peuple français, et fais-la triompher par tous les moyens que le génie enfante, que l’humanité approuve”. Cette grande mission, Napoléon l’accomplit jusqu’au bout (…). L’empereur Napoléon a contribué plus que tout autre à accélérer le règne de la liberté en sauvant l’influence morale de la Révolution et en diminuant les craintes qu’elle inspirait. Sans le Consulat et l’Empire, la Révolution n’eût été qu’un grand drame qui laisse de grands souvenirs, mais peu de traces. La Révolution se serait noyée dans la contre-révolution, tandis que le contraire a eu lieu, parce que Napoléon enracina en France et introduisit partout en Europe les principaux bienfaits de la grande crise de 89, et que, pour nous servir de ses expressions, il dessouilla la Révolution, affermit les rois et ennoblit les peuples. Il dessouilla la Révolution, en séparant les vérités qu’elle fit triompher des passions qui dans leur délire les avaient obscurcies ; il raffermit les rois en rendant le pouvoir honoré et respectable ; il ennoblit les peuples en leur donnant la conscience de leur force et ces institutions qui relèvent l’homme à ses propres yeux. L’empereur doit être considéré comme le messie des idées nouvelles [6]. »
Opposition au dogme de l’Immaculée Conception
Parmi plusieurs indices qui révélaient l’opposition secrète de Napoléon III envers l’Église catholique, il faut noter la réaction du gouvernement français face à la proclamation en 1854, par Pie IX, du dogme de l’Immaculée Conception. Lisons M. Debidour qu’on ne pourra taxer d’être catholique intransigeant :
« Pie IX, après avoir réuni à Rome, non pas un concile œcuménique, mais un simple groupe d’évêques dociles, qu’il ne prit point, du reste, pour juges, proclama de sa pleine autorité pontificale le dogme, jusqu’alors contesté, de l’Immaculée Conception de la Vierge.
« C’était là une innovation hardie et, à vrai dire, une révolution dans le gouvernement de l’Église. Jamais jusqu’alors la papauté n’avait légiféré seule, c’est-à-dire sans le concours des conciles, en matière de foi. Pourtant l’épiscopat, depuis longtemps travaillé par l’ultramontanisme et rapproché de la papauté par la haine commune de la Révolution, ne protesta pas en masse contre cette usurpation. Mais en France – sans parler des autres pays – quelques évêques et quelques théologiens trouvèrent que le pape allait un peu loin et, sans s’insurger, firent leurs réserves. Les gallicans du conseil d’État, Bonjean, Boulay (de la Meurthe) et quelques autres firent difficulté d’accepter la bulle par laquelle le souverain pontife notifiait sa volonté au monde chrétien. Une discussion assez vive s’engagea sur ce point. Finalement la bulle fut admise, mais d’assez mauvaise grâce, et le gouvernement ne dissimula guère qu’au fond il la désapprouvait. Sa mauvaise humeur fut encore aggravée par l’attitude d’un grand nombre d’évêques qui, sans attendre la décision du conseil d’État, avaient publié la bulle et qui crurent devoir célébrer avec un éclat affecté le nouveau dogme dans leurs églises (1855). Aussi ne mit-il aucun obstacle à la propagation des écrits qui dénonçaient comme un excès de pouvoir l’espèce de coup d’État accompli par le pape. Les ouvrages de Bordas-Demoulin et de l’abbé Maret [7] sur cette question purent circuler sans difficulté. Dans le même temps, le gouvernement impérial, qui n’était pas fâché de voir discréditer par un bon scandale ce que certains appelaient l’idolâtrie romaine, laissait complaisamment la justice mettre en doute le prétendu miracle de la Salette, depuis trop longtemps exploité et dont certains dessous peu édifiants furent mis en lumière, aux applaudissements des libres penseurs (avril 1855) [8]. »
Dans son zèle anti-catholique, M. Debidour commet plusieurs erreurs au sujet de la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception. Pie IX a non seulement longuement préparé cette proclamation, mais il y a associé tous les évêques du monde entier. Voici ce qu’en écrit Yves Chiron dans son livre Pie IX pape moderne : « Dans les débuts de son pontificat, en 1847, un éminent théologien jésuite, le père Perrone, avait publié un mémoire intitulé L’Immaculée Conception de la bienheureuse Vierge Marie peut-elle faire l’objet d’une définition dogmatique ? Il avait répondu affirmativement. Le mémoire avait été remarqué et le pape avait exprimé sa satisfaction par une lettre à l’auteur.
« Puis, en juin 1848, en pleins troubles pré-révolutionnaires, Pie IX avait confié à une commission de vingt théologiens le soin d’étudier à nouveau la question. Cette commission, alors, avait été tenue secrète. C’est durant l’exil napolitain que le pape prit de manière officielle la décision d’engager la procédure visant à la proclamation de ce nouveau dogme.
« Depuis plusieurs mois, des demandes lui avaient été faites en ce sens, émanant soit de congrégations religieuses, soit d’évêques. Il était encore à Rome quand il avait reçu du roi de Naples, en septembre 1848, une pétition de quarante évêques napolitains demandant la proclamation dogmatique de l’Immaculée Conception. Puis, à Gaète, en décembre suivant, il recevait de Ferdinand II une nouvelle pétition signée de quinze autres évêques.
« Dès le 16 de ce mois, soit moins d’un mois après son arrivée à Gaète, Pie IX créait une commission cardinalice chargée d’examiner l’opportunité d’une telle définition dogmatique. Composée en fait de huit cardinaux, de deux évêques et de six théologiens, elle tint une première réunion à Naples le 22 décembre.
« Les dix membres présents se prononcèrent tous sur la légitimité et l’opportunité d’une telle définition mais ils demandèrent aussi que le nombre des membres de la commmission soit augmenté et que les évêques du monde entier soient consultés. Pie IX allait suivre cette recommandation [9]. »
Dans les nombreux pèlerinages qu’il fit lors de son séjour à Gaète, Pie IX privilégia les sanctuaires où la Mère de Dieu était invoquée sous le vocable de l’Immaculée Conception.
« Le 2 février 1849, après avoir célébré la messe de la fête de la Purification de la Vierge en la cathédrale de Gaète, il lisait l’encyclique Ubi Primum qu’il adressait aux évêques du monde entier. Il demandait aux évêques de faire “connaître le plus promptement possible de quelle dévotion votre clergé et le peuple fidèle sont animés envers la conception de la Vierge Immaculée, et quel est leur désir de voir le siège apostolique porter un décret sur cette matière” et de communiquer leurs propres “vœux” et “sentiments” à ce sujet. D’ores et déjà il accordait à tous les évêques la liberté de faire adopter par le clergé de leur diocèse, dans la récitation du bréviaire, l’office canonique particulier en l’honneur de l’Immaculée Conception qu’il avait déjà lui-même accordé à son clergé de Rome [10]. »
Il n’est pas indifférent que le processus qui a abouti à un tel résultat éclatant ait pris naissance pendant l’exil de Gaète. Face aux maux qu’avait subis l’Église pendant l’année 1848, le pape cherchait le secours dans la sainte Vierge Marie.
« Après avoir pris l’avis d’une première commission de cardinaux et de théologiens sur l’opportunité et la légitimité d’une telle définition dogmatique, par l’encyclique Ubi primum il avait demandé aux évêques du monde entier leur avis. Le résultat de cette première grande consultation de l’épiscopat mondial est connu. Les réponses parvenues à Rome furent éditées en dix volumes : sur 593 évêques qui avaient répondu par écrit au pape, 8 seulement estimaient qu’une telle croyance ne pouvait pas être définie théologiquement [11] (parmi lesquels Mgr Sibour, archevêque de Paris) et 2 étaient incertains. Plus nombreux étaient ceux qui, quoique accordant foi à cette croyance, jugeaient inopportune sa définition dogmatique (35 évêques, dont le cardinal Pecci, archevêque de Pérouse, le futur Léon XIII) ou se montraient incertains (48 évêques).
« L’immense majorité des évêques était donc favorable à la proclamation du dogme. Une telle quasi-unanimité n’a rien de surprenant. En effet, la croyance selon laquelle la Vierge Marie fut, dès sa conception, absolument préservée de tout péché est très ancienne (…).
« La réponse quasi unanime des évêques du monde entier avait conforté Pie IX dans sa détermination à définir enfin une telle croyance si universellement répandue. Pour autant, selon un trait constant de son tempérament, il n’a pas agi avec précipitation. Entre l’institution de la première commission théologique consultative sur la question et la promulgation de la bulle de définition dogmatique il s’est passé six ans et six mois. Rien moins que quatre commisions différentes, cardinalices et théologiques, ont examiné la question selon un triple point de vue : la définibilité de la croyance, l’opportunité d’une telle définition et la rédaction de la définition dogmatique.
« Dès 1850 un premier projet de définition était rédigé, à la demande du pape, par le père jésuite Giovanni Perrone. Ce premier texte fut soumis à seize théologiens consulteurs, sept autres rédactions suivront. Pie IX était convaincu du caractère révélé de la doctrine de l’Immaculée Conception parce qu’elle était devenue, depuis plusieurs siècles, un objet de foi dans l’Église universelle. Mais il souhaitait aussi que la définition répondît précisément aux objections théologiques des adversaires de la doctrine (…).
« Pie IX avait voulu qu’une telle proclamation se fit avec une solennité éclatante, en présence du plus grand nombre possible d’évêques pour bien marquer l’assentiment de l’Église universelle. Le 8 décembre 1854, 53 cardinaux, 43 archevêques et 99 évêques participèrent à l’impressionnante cérémonie de proclamation. C’était la première fois, depuis le concile de Trente, au XVIe siècle, que tant d’évêques, venus de différents continents, étaient rassemblés autour du pape.
« Pie IX renouvellera à plusieurs reprises dans les années à venir ces réunions de l’épiscopat mondial autour du trône pontifical pour bien marquer l’autorité du Souverain Pontife et raffermir l’unité de l’Église [12]. »
L’attentat d’Orsini et l’alliance franco-piémontaise contre Pie IX
En plus des tracasseries administratives du gouvernement de Napoléon III contre la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception, d’autres signes avaient commencé à faire connaître la vraie pensée de l’empereur vis-à-vis de l’Église [13]. Mais c’est l’attentat d’Orsini qui déclencha la rupture. Le récit de Debidour est à suivre :
« Depuis quelques années, des patriotes italiens, groupés à Londres autour de Mazzini [14], conspiraient sans relâche contre Napoléon III, qui, en 1849, ne s’était pas borné à trahir leur cause, mais était devenu l’oppresseur de leur pays [15]. Il leur semblait que sa mort amènerait la révolution qu’ils rêvaient et, par suite, l’affranchissement de leur pays. Plusieurs étaient déjà venus à Paris pour attenter à ses jours. L’un d’eux, Pianori, avait tiré sur lui et avait péri sur l’échafaud en 1855. Un autre, Tibaldi, venait d’être condamné aux travaux forcés avec quelques-uns de ses complices (1857). Nombre de complots italiens, découverts par la police, avaient été soigneusement cachés au public. Celui d’Orsini, qu’elle ne sut pas prévoir, devait avoir le plus dramatique retentissement en France et à l’étranger. Le 14 janvier 1858, au moment où l’empereur et l’impératrice arrivaient à l’Opéra, plusieurs bombes éclatèrent autour d’eux et couchèrent sur le pavé un grand nombre de morts et de blessés [16]. Les souverains échappèrent comme par miracle à cette tuerie. Bientôt de tous les points de l’Empire affluèrent aux Tuileries des adresses de félicitation, et celles du clergé ne furent pas moins chaleureuses que celles des autres corps de l’État. Les représentants de l’Église se firent même remarquer en cette occasion par leur empressement et leur enthousiasme. (…) Les évêques ne manquèrent pas de représenter au prince que la Providence, en le préservant si miraculeusement, lui avait avec netteté indiqué son devoir. Ce devoir, c’était de se vouer sans réserve et sans arrière-pensée à la défense du Saint-Siège et de la religion. (…) L’empereur, par des réponses molles et bienveillantes, semblait encourager de pareilles demandes et de pareils espoirs. (…) Le gouvernement comblait le clergé de faveurs, de dons et de promesses, tout comme à la veille ou au lendemain du coup d’État. Il faisait poursuivre et frapper rigoureusement Proudhon, qui venait d’écrire contre l’Église un livre plus facile à condamner qu’à réfuter [17]. L’empereur se montrait le plus possible dans les cérémonies religieuses. (…) Au fond, le clergé, les conservateurs, Veuillot et les amis du pape se trompaient grossièrement. Au moment même où ils le louaient avec si peu de retenue et lui témoignaient tant de confiance, Napoléon III, par son incurable et presque inconsciente duplicité, leur préparait la plus désagréable, la plus cruelle surprise. Secrètement la Révolution l’avait repris et, sans qu’ils s’en doutassent, elle le tenait maintenant tout entier. Par un de ces revirements psychologiques dont sa nature impressionnable et romanesque était coutumière, il envisageait maintenant comme une urgente nécessité cette guerre d’Italie devant laquelle, tout en la souhaitant, il avait si longtemps reculé. Sa résolution de la commencer au plus tôt était prise, et ce qu’il y avait de plus étrange, c’est qu’il l’avait prise à la prière d’Orsini. On sait que ce malheureux, n’espérant pas sauver sa tête et ne semblant même pas le désirer, avait, de sa prison, adressé à l’empereur une lettre fort noble et fort touchante pour l’adjurer de réparer enfin le mal qu’il avait fait à l’Italie en 1849 [18], et de rendre la liberté à vingt-cinq millions d’hommes qui, au lieu de le haïr et de souhaiter sa mort, béniraient à jamais son nom et sa mémoire. Il lui donnait, du reste, assez clairement à entendre que, s’il persistait à refuser satisfaction aux patriotes italiens, les complots recommenceraient. Napoléon III, profondément ému, en même temps qu’effrayé, permit que cette lettre fût lue publiquement au procès par le défenseur d’Orsini, Jules Favre [19], et ce dernier la commenta dans des termes auxquels il ne fut pas non plus insensible. Peu après, le préfet de police Piétri alla par ordre de l’empereur trouver le condamné dans son cachot et obtint de lui qu’il écrivit une seconde lettre par laquelle, engageant ses amis politiques à renoncer aux moyens violents tels que l’assassinat, il leur ferait entendre que l’affranchissement de l’Italie était à ce prix. Orsini écrivit, puis, payant sa dette, monta sur l’échafaud. D’un trait de plume il venait de changer les destinées de son pays.
« Cette négociation sans exemple avait eu lieu dans le plus grand mystère [20]. (…) Au bout de quelques semaines, Napoléon III, cédant aux suggestions de son cousin, le prince Napoléon [21], qui poussait de toutes ses forces à la révolution italienne, envoya au comte de Cavour un émissaire très discret pour lui proposer une entrevue, et, le 21 juillet 1858, eut lieu, dans un profond secret, la conspiration de Plombières [22] dans les Vosges. Dans cet entretien mémorable, Napoléon III et Cavour convinrent que la France et le Piémont s’uniraient pour expulser les Autrichiens de l’Italie, que la guerre éclaterait au printemps prochain, que le Piémont serait agrandi de façon à former un État de dix à douze millions d’âmes et que la France, pour prix de son concours, obtiendrait Nice et la Savoie. L’Italie deviendrait une grande confédération dont l’hégémonie réelle serait exercée par le roi de Sardaigne, mais dont la présidence honoraire appartiendrait au pape. Il était entendu que le Souverain Pontife devrait faire des réformes, mais que ses États ne lui seraient pas enlevés. A cette combinaison singulière Cavour ne fit point d’objections. Il pensait bien que, la révolution une fois commencée en Italie, Napoléon III ne pourrait la contenir. Il savait, du reste, comment s’y prendre pour l’encourager, la propager, la rendre irrésistible. La Société nationale, fondée sous ses auspices en 1857, était à ses ordres [23]. Le ministre de Victor-Emmanuel voyait donc fort nettement où il allait. On a peine à comprendre que son impérial complice n’ait pas vu où lui-même se laissait entraîner [24]. »
L’union des catholiques, sauf Lacordaire, contre Napoléon III pour défendre Pie IX
Jusqu’à la fin de 1858, le clergé était resté uni à l’Empire. Mais la guerre d’Italie changea tout : le roi de Savoie s’agitait, ne cachant pas ses intentions de conquêtes, provoquant l’Autriche qui, du coup, envahit le 27 avril 1859 le Piémont. La France, alliée du Piémont, fit la guerre à ses côtés et remporta deux victoires (le 4 juin à Magenta et le 24 à Solférino) qui permirent l’ouverture des négociations de Villafranca (11 juillet), lesquelles aboutirent au traité de Zurich (10 novembre).
Les catholiques comprirent que cette guerre n’était qu’en apparence contre l’Autriche et qu’en réalité c’était le pape qui était visé. L’épiscopat et la presse catholique furent unanimes contre Napoléon III.
Louis Veuillot reconnut son erreur de jugement sur Napoléon III [25] et publia l’encyclique [26] de Pie IX qui dénonçait les agissements du Piémont et de ses alliés. Le gouvernement, décidé à étouffer l’opposition naissante, supprima brutalement le 24 janvier 1860 L’Univers [27], dont les collaborateurs et les lecteurs se replièrent sur Le Monde, sauf Louis Veuillot qui n’avait personnellement pas le droit d’écrire.
Seul Lacordaire, dans sa brochure De la Liberté de l’Italie et de l’Église (25 février 1860), cherchait à concilier les droits de la papauté avec les projets d’unité italienne : « Longtemps l’une et l’autre marchèrent d’accord ; aujourd’hui l’Italie veut avec raison s’affranchir de l’Autriche et déteste l’alliance de Rome avec l’étranger, mais cette alliance peut se rompre. L’État romain possède un gouvernement d’ancien régime, où n’existent point l’égalité civile, la liberté politique, la liberté de conscience [28], mais ce gouvernement peut se transformer. Rome réconciliée avec l’Italie doit demeurer soumise au pape, afin que l’Église conserve son indépendance [29]. » Le 2 février il était élu à l’Académie Française sur le siège de Tocqueville dont il prononça l’éloge le 24 janvier 1861 ; il mourut quelques mois après, le 21 novembre, à Sorèze, « libéral impénitent, comme il le disait de lui-même, catholique pénitent ». Cette expression a été rapportée par Montalembert [30].
Comme elle n’est pas sans importance pour comprendre le catholicisme libéral, examinons-la de plus près. Le père H.D. Noble O.P. a noté : « On a abusé, avec malveillance, du célèbre mot prononcé par lui (Lacordaire), au lendemain de sa réception à l’Académie Française, en répondant à une députation de jeunes gens : “J’espère mourir en religieux pénitent et en libéral impénitent”. C’était là une protestation contre la tyrannie politique et le césarisme. Son libéralisme fut un libéralisme politique et rien que cela. Jamais il ne signifie pour lui le libéralisme doctrinal, c’est-à-dire l’indifférentisme religieux [31]. »
Bricout, dans son Dictionnaire pratique des connaissances religieuses, cite la fin de la 7e conférence de Notre-Dame de Paris donnée en 1835 (Œuvres du R.P. H.D. Lacordaire, Paris, Poussielgue-Rusaud, 1857, t. 1, p. 131) et intitulée : « De la puissance cœrcitive de l’Église » : « Si la société civile veut défendre la vérité, c’est-à-dire empêcher la violence de la troubler dans ses efforts de persuasion, c’est son devoir ; si elle veut aller plus loin, et faire de la vérité la loi fondamentale de l’État, c’est son droit. Remarquez, messieurs, la différence des deux cas : quand la société civile protège seulement la vérité ou l’Église contre la violence, elle accomplit un devoir ; quand elle fait de la vérité sa loi fondamentale, elle use du droit qui appartient à toute société de se constituer librement sous le joug de certaines lois.
« Et certes, s’il est une idée grande, forte, digne de l’homme, c’est de prendre la vérité pour loi fondamentale. Ne fût-ce qu’une utopie, ce serait une belle utopie.
« Mais les passions humaines, qui avaient respecté cet état de choses dans l’Antiquité, parce qu’alors la religion était erronée, l’ont attaqué avec énergie dans les temps modernes, parce que la religion était toute pure, toute sainte, toute vraie. Les passions ont été victorieuses : la société civile, profondément divisée, repose aujourd’hui sur un principe absolument contraire, la pleine et entière liberté des cultes. Puisse du moins cette liberté n’être pas un vain mot, et l’Église obtenir une fois de l’erreur l’exercice paisible et entier de ses droits spirituels, c’est-à-dire, du droit de persuader le genre humain ! C’est notre plus douce espérance et notre plus cher désir [32]. »
Bricout commente justement : « Ainsi donc, Lacordaire ne fait pas de “la pleine et entière liberté des cultes” un idéal, ni un devoir absolu pour l’État. En quoi il n’est pas “libéral”, au sens que condamne l’Église.
« Mais il ne fait pas, non plus, un devoir absolu pour l’État (même en principe ou en thèse) de “faire de la vérité sa loi fondamentale” : l’État le peut, en a le droit, mais n’y est pas obligé, pense-t-il. En quoi, je crois bien, Lacordaire reste en deçà de l’enseignement intégral de l’Église. Il dit : Si la société civile “veut faire de la vérité la loi fondamentale de l’État, c’est son droit”. L’Église ajouterait : et son devoir, à moins que des circonstances particulières et regrettables (hypothèse) n’exigent le contraire en vue d’un plus grand bien. “On parle beaucoup de liberté, disait Lacordaire à son auditoire de Notre-Dame, (Œuvres, t. III, p. 35), et, pour ma part, j’en parle aussi fièrement qu’un autre”. Fort bien. Mais, sans être “libéral” au mauvais sens théologique de cette expression, peut-être, dans sa passion de la liberté, exagérait-il les bienfaits de la liberté politique et aussi les droits ou la liberté, en matière religieuse, de la société civile. Hâtons-nous d’ajouter que c’est la liberté de l’Église et de ses enfants qu’il revendiqua toujours en toute première ligne. »
Il faut préciser que la distinction thèse-hypothèse est une arme utilisée contre la doctrine catholique. Celle-ci affirme toujours et coûte que coûte la vérité et ses exigences imprescriptibles, ce que les catholiques libéraux qualifiaient, avec une nuance de mépris, de « thèse ». La doctrine catholique enseigne par ailleurs que la vertu de prudence est chargée de l’application des principes. Et cette application ne doit pas être une négation pratique des principes !
La campagne pour la liberté du pape contre les envahisseurs piémontais permit à Montalembert de glorifier la Pologne opprimée par les Russes, tout en recommandant aux catholiques polonais la tolérance religieuse. Aux États-Unis, la guerre de Sécession commença le 12 avril 1861 ; quand elle se termina quatre ans après, Montalembert applaudit à la victoire du Nord et conseilla aux catholiques de rompre avec les préjugés hostiles qu’ils avaient contre le pays de Washington, son premier président (1789-1797), pour reconnaître enfin la victoire de la démocratie.
Défense des principes de 1789 par les catholiques libéraux ; division des évêques
Par ailleurs, les tentatives doctrinales pour justifier la liberté politique ne manquaient pas. En 1861, l’abbé Léon-Nicolas Godard (né en 1826 à Chaumont) en présenta une dans Les Principes de 1789 et la doctrine catholique où il s’efforçait de démontrer l’accord des 17 articles de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 avec les opinions de saint Thomas, Suarez et saint Robert Bellarmin. L’écrit fut mis à l’Index. Or il avait été loué par Le Correspondant du 25 octobre. Aussi, aidé par Mgr Dupanloup, Augustin Cochin obtint qu’une nouvelle édition du livre fût examinée par les théologiens romains. Il y avait introduit des jugements sévères sur la déclaration de 1789 et ses auteurs et avait supprimé beaucoup de propositions libérales, tout cela en proportion suffisante pour que les réviseurs ne trouvassent pas matière à une opposition formelle. Ainsi amendée, l’édition de 1863 fut permise par la congrégation de l’Index, l’auteur étant mort entre temps [33].
Les évêques étaient divisés. La plupart inclinaient vers Mgr Dupanloup, surtout Mgr Guibert [34], Mgr Landriot, Mgr Sibour [35], Mgr Morlot [36], Mgr Darboy, Mgr Maret.
Mais L’Univers avait pour lui les évêques les plus écoutés à Rome (Mgr Pie, Mgr Gousset), ainsi que les évêques les plus écoutés aux Tuileries, comme Mgr Parisis et Mgr de Salinis.
Cependant il faut noter que, malgré ces causes de division, l’union du clergé avec l’Empire demeura jusqu’en 1858, date à laquelle apparut clairement que la volonté de Napoléon III était de s’unir aux ennemis de Pie IX.
L’inscription de la Roche-en-Breny : le contexte
Du 9 au 13 octobre 1862 les chefs du parti catholico-libéral en France se réunissaient chez Montalembert, au château de la Roche-en-Breny (on dit aussi en Brenil), en Côte-d’Or.
Mgr Dupanloup était présent. Il rentrait juste de Rome où il avait assisté à la canonisation des martyrs du Japon [37] au mois de mai. A cette occasion une Adresse avait été communiquée au pape par les 286 cardinaux, patriarches, primats, archevêques et évêques présents. Mgr Dupanloup faisait partie de la commission chargée de la préparer. On y lisait à propos de la nécessité du pouvoir temporel du pape :
« Comment donc, et de quelle manière aurait-il pu se faire que les prélats de l’Église, venant de tous les points de l’univers, représentant tous les peuples et toutes les contrées, arrivassent ici en sécurité pour conférer avec votre Sainteté des plus graves intérêts, s’ils eussent trouvé un prince quelconque dominant sur ces bords, qui eût en suspicion leurs propres princes ou qui eût été suspect et hostile à leurs propres yeux ? Il y a, en effet, les devoirs du chrétien et il y a les devoirs du citoyen ; devoirs qui ne sont nullement contraires, mais qui sont différents ; comment les évêques pourraient-ils les accomplir, s’il n’y avait à Rome une souveraineté temporelle telle que la souveraineté pontificale, libre de toute domination étrangère, et centre de la concorde universelle, ne respirant aucune ambition humaine, n’entreprenant rien pour la domination terrestre ? Nous sommes venus libres vers le Pontife - roi libre, pasteurs dévoués aux intérêts de l’Église, citoyens dévoués aux intérêts de la patrie, et ne manquant ni à nos devoirs de pasteurs ni à nos devoirs de citoyens [38]. »
Mgr Victor Pelletier commente : « Nous sentons ici la touche de Mgr Dupanloup. Certainement prises dans leur teneur, ces propositions sont inattaquables ; mais sous la plume d’un libéral, elles ont une nuance qui n’échappe à personne [39]. » Il précise ensuite que Mgr Doney, évêque de Montauban, a révélé les efforts faits par certains, qu’il ne nomme pas, pour obtenir que l’Adresse fut plus accentuée au point de vue des institutions libres. L’auteur ajoute même que Napoléon III jugea la conduite de Mgr Dupanloup tellement digne d’approbation qu’il s’exclama devant un évêque : « L’évêque d’Orléans a gagné ses éperons ! » Et peu de temps après, l’interdiction qui avait été faite aux fonctionnaires impériaux de l’Orléanais de se rendre à l’évêché ou encore d’admettre l’évêque aux réunions officielles était levée [40].
Le père Lecanuet, de son côté, déclare franchement, à propos du rôle de Mgr Dupanloup à Rome en mai 1862 : « Mais son grand succès a été de faire écarter de l’Adresse au pape un passage contre les libertés modernes que Mgr Wiseman [41] voulait y insérer [42]. »
Le prince de Broglie, successeur de Lacordaire à l’Académie Française, invité, ne put venir au château de la Roche-en-Breny. Théophile Foisset, Falloux [43] et Cochin étaient auprès de Montalembert.
« Ils passèrent quatre jours ensemble, s’entretenant de l’Église, de la question romaine, du Correspondant, du réveil de l’opinion parlementaire et des prochaines élections. Montalembert savait qu’une série de propositions, résumant les principales erreurs modernes et dressées par son ancien ami Mgr Gerbet, venait d’être soumise à l’examen des congrégations romaines. C’était le futur Syllabus. Une de ces propositions condamnait implicitement [44] le libéralisme et tout projet de réconcilier l’Église avec la société moderne. Montalembert s’en inquiétait et suppliait l’évêque d’Orléans de prévenir le dessein de leurs adversaires par un ouvrage qui établirait :
« 1°) ce que veut la société moderne et ce qui lui manque ;
« 2°) comme quoi ce qu’elle veut est non seulement utile, mais indispensable à l’Église [45] ;
« 3°) mais comme quoi ce qui lui manque ne peut lui être fourni que par l’Église [46]. »
Le père Lecanuet qui résume en ces termes les discussions entre les associés note que « ce sont les principales idées des discours de Malines [47] », dont il sera bientôt question.
Il cite encore Montalembert s’adressant à Mgr Dupanloup : « Rien ne saurait être plus important et plus urgent que ce travail » ; l’évêque « promit de s’en occuper activement [48] ». La promesse fut tenue et même très bien, nous le verrons.
Le père Lecanuet, qui cherche toujours à défendre Montalembert, continue le récit de cette réunion à la Roche-en-Breny :
« Quelques mois plus tard, pour perpétuer le souvenir de cette scène touchante, Montalembert fit placer dans la chapelle de la Roche cette inscription composée par M. Foisset :
« In hoc sacello, Felix, Aurelianensis episcopus, panem verbi tribuit et panem vitæ christianæ amicorum pusillo gregi, qui, pro Ecclesia libera in patria libera commilitare jamdudum soliti, annos vitæ reliquos itidem Deo et Libertati devovendi pactum instaurare.
« Die Octob. XII, A.D. MDCCCLXII.
« Aderant Alfredus comes de Falloux, Theophilus Foisset, Augustinus Cochin, Carolus comes de Montalembert ; absens quidem corpore, præsens autem spiritu, Albertus princeps de Broglie.
« Dans cet oratoire, Félix évêque d’Orléans, a distribué le pain de la parole et le pain de la vie chrétienne à un petit troupeau d’amis qui, depuis longtemps accoutumés à combattre ensemble pour l’Église libre dans la patrie libre, ont renouvelé le pacte de vouer de même le reste de leur vie à Dieu et à la Liberté.
« 12 octobre 1862.
« Étaient présents : Alfred comte de Falloux, Théophile Foisset, Augustin Cochin, Charles comte de Montalembert ; absent de corps, mais présent d’esprit, Albert prince de Broglie [49]. »
C’est Louis Veuillot [50] qui eut la bonne fortune de découvrir cette inscription en 1871, année qui suivit la mort de Montalembert, et de la faire connaître dans son journal L’Univers. Les catholiques libéraux de l’époque n’apprécièrent pas du tout cette publicité ! Ni leurs successeurs ! Par exemple le père Lecanuet se récrie :
« L’allocution encore inconnue de l’évêque d’Orléans fut présentée comme le manifeste de cette coalition pernicieuse. On trouvait bon d’imaginer ces mystères de la Roche-en-Breny pour diminuer l’influence de Mgr Dupanloup à l’Assemblée Nationale et empêcher la nomination de monsieur Cochin comme ambassadeur auprès du Saint-Siège [51]. Trois ans plus tard, en 1874, dans le but de discréditer le duc de Broglie, alors président du Conseil, on réédita ce que l’évêque d’Orléans appelait “un tissu de calomnies” [52]. »
Plus tard, relatant l’élection de Mgr Dupanloup le 8 février 1871 à la fameuse Assemblée Nationale de Bordeaux où 630 députés allaient essayer de remettre de l’ordre dans une France envahie par les Prussiens, le père Lecanuet se plaint encore : « Quelques semaines après, le 6 mars, à propos d’une inscription dans la chapelle de la Roche-en-Breny, inscription des plus innocentes, dont nous avons fourni l’explication au troisième volume de l’Histoire de Montalembert, Louis Veuillot entamait cette grande campagne à laquelle L’Univers va consacrer plus de cinquante articles, et dénonçait à Rome l’évêque d’Orléans comme l’inspirateur de la secte libérale [53]. »
Quant à Marcel Prélot (en 1969 !) il cite treize lignes de Falloux décrivant Montalembert dans son château et notant, en particulier, que « les pierres étaient couvertes d’inscriptions éloquentes, généreuses, patriotiques, écrites en toutes langues », puis il ajoute, en petits caractères, sur huit lignes, le texte suivant :
« La plus notable des inscriptions de la Roche-en-Breny est celle qui devait provoquer plus tard de la part de Louis Veuillot une indiscrète et injuste polémique.
« Elle commémorait une réunion des animateurs du Correspondant qui, dans l’attente anxieuse de la promulgation d’une condamnation romaine, avaient voulu assister à la messe de Mgr Dupanloup et communier de sa main.
« L’inscription composée par Foisset est en latin [54]. »
On admire l’habile et sobre présentation faite ainsi de ces « pieux » catholiques libéraux réunis comme par hasard pour participer à une messe et y communier .
L’inscription de la Roche-en-Breny : analyse
En 1874 l’abbé Jules Morel avait publié dans L’Univers des articles expliquant le sens de l’inscription lapidaire de la Roche-en-Breny. En 1876, il réunissait ces articles avec d’autres en deux volumes intitulés Somme contre le catholicisme libéral [55]. Le progressiste Pierre Pierrard note que cette Somme : « approuvée par Pie IX, reste un document capital pour l’étude de l’esprit contre-révolutionnaire sous le second Empire et au temps de l’ordre moral [56] ». Ajoutons que l’abbé Jules Morel était consulteur de la sacrée congrégation de l’Index.
L’approbation du livre, écrite au nom du Saint-Père, le 7 octobre 1874 par Mgr Nocella, de la Chancellerie des Lettres latines, contient la phrase suivante : « Par votre lettre accompagnée du présent des trois volumes (Les Catholiques libéraux, Les Incartades libérales, La Suite de l’inscription de la Roche-en-Breny) que vous avez écrits contre ceux qu’on appelle catholiques libéraux, le très saint seigneur Pie IX a compris que vous persévériez avec une grande énergie dans le combat que vous avez entrepris voici longtemps pour défendre la sainte doctrine contre leurs faux principes, principes que le Saint-Siège a déjà plusieurs fois condamnés.
« Sa Sainteté a donc loué votre excellent dessein, bien qu’elle n’ait pas encore eu le loisir de lire en entier les livres offerts, et m’a chargé, en retour de votre témoignage de très obéissante fidélité, de vous remercier diligemment en son nom et de sa part [57]. »
Voici les remarques générales de l’abbé Morel sur la fameuse inscription : « D’abord, il y avait un rendez-vous, et ceux qui étaient légitimement empêchés devaient être signalés comme des absents par congé qui auraient voté pour. Les assistants étaient célèbres par leurs combats pour l’Église libre et le pays légal libre. Or, d’après leurs propres explications, le pays n’est libre, dans le sens qu’ils attachent à ce mot, qu’autant qu’il jouit des quatre libertés constitutionnelles : culte, éducation, presse et association, et qu’il possède un parlement ayant à sa base le suffrage universel, ou à peu près. L’Église n’est libre au sein de cette patrie libre que par le droit commun des citoyens, qui exclut ses anciens privilèges et immunités. Quant au pacte que les associés ont juré de nouveau, il avait pour but leur consécration à Dieu et à la Liberté. Ce dernier point a été trop peu remarqué, car il est peut-être le point capital [58]. »
Un peu plus loin l’auteur note :
« Il y a tout ce qu’il faut dans l’inscription de la Roche-en-Breny et le serment prêté par l’assistance pour constituer une secte. En effet, s’engager à défendre exclusivement une nouvelle liberté de l’Église, qui consisterait seulement dans la jouissance des quatre libertés constitutionnelles, avec la machine parlementaire et le suffrage populaire, se dévouer par un pacte commun à servir Dieu et la Liberté comme deux puissances souveraines qui doivent être inséparables dorénavant dans leurs manifestations terrestres, il y a là certainement une nouveauté dans la grande Église, quelque chose dont la traditon ne renferme pas un germe, par conséquent une erreur-mère qui doit enfanter un schisme.
« Ce schisme est d’autant plus coupable qu’on sait mieux son histoire. Elle remonte à 89 et ne dépasse guère cette date. Dieu et la Liberté, de la Roche-en-Breny ! Qui a donc le premier prononcé ce monstrueux accouplement ? C’est le patriarche de Ferney [59] bénissant le fils de Franklin et l’armant chevalier de la société moderne. Qui a repris cette bénédiction de Voltaire, publiée depuis la grande Révolution, qui l’a traduite de l’anglais, sa première langue : God and Liberty, en français : Dieu et la Liberté ? C’est l’abbé de La Mennais, arborant cette épigraphe en tête de son journal L’Avenir [60], qui fut condamné par l’encyclique Mirari vos. Qui a relevé cette devise de l’anathème sous lequel elle gisait à terre, qui lui a donné les honneurs de la langue liturgique en la gravant en latin sur la pierre de la Roche-en-Breny : Deo et Libertati ? On ne le sait que trop ! Ni la chute du solitaire de la Chénaie, ni la condamnation de Grégoire XVI n’ont pu empêcher ce scandale. Le Syllabus au moins a-t-il eu la puissance de l’abolir ? Pas davantage. L’inscription a survécu six ans au Syllabus sous la garde de monsieur de Montalembert, huit ans sous la garde de monsieur Cochin, qui en faisait la péroraison de l’éloge de son maître et ami, et dix ans sous la garde de monsieur de Falloux, qui ose bien parler dans le Correspondant de 1874 des deux pôles du monde religieux, moral et politique : Dieu et la Liberté [61] ! »
Les suites de l’inscription de la Roche-en-Breny : le congrès de Malines en 1863
L’étude de l’abbé Morel analysait ensuite les événements qui s’étaient produits et elle prouvait que le pacte de vouer de même le reste de leur vie à Dieu et à la Liberté avait entraîné pour le petit troupeau d’amis une « suite non seulement chronologique, mais logique et théologique » (p. 456). Cette suite est ainsi jalonnée : en août 1863, devant quatre mille catholiques rassemblés au congrès de Malines, Montalembert prononçait deux discours sur « l’Église libre dans l’État libre », Augustin Cochin en donnait un autre où il faisait l’éloge de Montalembert, puis Albert de Broglie se lançait dans une critique des entraves que le gouvernement français mettait au droit d’association et dans une apologie de la Belgique libre. Comme le reconnaît le DTC à l’article « Libéralisme catholique » : « Le manifeste libéral qui eut le plus profond retentissement et émut davantage le monde ultra-catholique comprend les deux discours de Montalembert à Malines les 20 et 21 août 1863. En face des attaques dont l’Église était l’objet et des périls que courait la foi – Renan venait de publier sa Vie de Jésus – les catholiques belges eurent l’idée de réunir à Malines un congrès catholique international. C’était encore là une idée émise par L'Avenir qui renaissait, mais incomplètement. Ils y invitèrent Montalembert qui, n’ayant pas été réélu aux élections parlementaires de 1863, accepta avec empressement [62]. »
Le DAFC de son côté, sous la plume de l’abbé de Pascal, note que « ces harangues, dans lesquelles le grand orateur ne voulut rien laisser au hasard de l’improvisation, donnent la formule la plus complète, la plus vigoureuse du libéralisme catholique, tel que la comprit cette génération [63] ».
Avant de partir pour Malines, Montalembert « communiqua ses discours à monsieur de Meaux, son gendre, au prince de Broglie et à monsieur Foisset.
« Le premier, malgré sa haute prudence, n’y voit rien à reprendre ; monsieur Foisset conseilla quelques retranchements ; monsieur de Broglie fut alarmé des hardiesses de son ami ; il prévoit que son langage allait susciter des tempêtes et le supplia de le modifier ; comme celui-ci refusait, le prince faillit même ne pas l’accompagner en Belgique [64]. » Heureusement le pacte de la Roche-en-Brénil existait : non seulement de Broglie vint à Malines, mais il y parla en missionnaire de la nouvelle religion fondée sur Dieu et la Liberté.
Après ses deux discours Montalembert « ne peut se le dissimuler, il a heurté de front des idées généralement reçues jusqu’alors à Rome et dans le monde catholique. Un nuage qui d’heure en heure va grandir et provoquer une tempête s’aperçoit déjà à l’horizon. On a remarqué la froideur visible du cardinal Wiseman et de certains catholiques anglais. Le Nonce de Bruxelles, Ledockowski, s’est montré également glacial envers Montalembert. Celui-ci prévoit que ses discours vont être disséqués avec soin et dénoncés au Saint-Office [65] ».
Lisons, en suivant l’abbé Jules Morel, ces deux fameux discours de Montalembert (les parenthèses sont de l’abbé Morel ainsi que les italiques) :
Acceptation des libertés modernes et de la Révolution française
« C’est à la Belgique que nous avons emprunté les exemples, les idées, les solutions résumés dans une formule déjà célèbre : l’Église libre dans l’État libre, et qui, pour nous avoir été dérobée par un grand coupable (Cavour [66]), n’en reste pas moins le symbole de nos convictions et de nos espérances. En arborant cette devise, nous entendons réclamer la liberté de l’Église, fondée sur les libertés publiques (…). La Belgique, catholique et libérale, a trouvé la solution la plus difficile du monde nouveau (…). Elle a compris les conditions nouvelles de la vie publique et l’indépendance réciproque du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel (…). Elle a gravé (c’était la mode en ce temps-là) tous les principes de la liberté moderne dans sa glorieuse constitution, la meilleure du continent européen (pour ne pas faire tort à l’Amérique).
« Ce régime de liberté et de responsabilité qui enseigne à l’homme l’art de se confier en soi et de se contrôler soi-même, c’est ce qui manque le plus, en dehors de la Belgique, aux catholiques modernes (…). Les catholiques sont inférieurs à leurs adversaires, parce qu’ils n’ont pas encore pris leur parti de la grande Révolution qui a enfanté la société nouvelle, la vie moderne des peuples (…). Elle leur fait peur. (On aurait peur à moins) (…) Dans l’ordre ancien, les catholiques n’ont rien à regretter ; dans l’ordre nouveau, rien à redouter (…). Quand je parle de liberté, j’entends la liberté tout entière, la liberté fondée sur le droit commun et l’égalité (…). L’avenir de la société moderne dépend de deux problèmes : corriger la démocratie par la liberté, concilier le catholicisme avec la démocratie. »
(Et l’orateur répète vingt fois qu’il ne fait pas, qu’il ne veut pas faire de la théologie ! Cependant il nous semble que le projet de concilier le catholicisme avec la liberté et la démocratie pose un problème assez important pour demander l’intervention du pape.)
Indépendance des deux pouvoirs, spirituel et temporel
« Pour mettre à couvert des orages du temps l’indépendance du pouvoir spirituel, proclamons en toute occasion l’indépendance du pouvoir civil. (Les voilà bien divorcés !) (…) Dieu n’aime rien tant au monde que la liberté de son Église, a dit saint Anselme. La liberté est donc pour elle le premier des biens. Mais l’Église ne peut être libre qu’au sein de la liberté générale. (Or, quand on a été chercher dans saint Anselme le texte mille fois cité par les catholiques libéraux, on a trouvé que la liberté de son Église, que Dieu aime tant, est la liberté que lui procurent ses immunités et ses privilèges [67]) (…). Pour moi, j’avoue franchement que, dans cette solidarité de la liberté du catholicisme avec la liberté publique, je vois un progrès réel. Je conçois très bien qu’on en juge autrement, mais je regimbe dès qu’on prétend ériger les regrets (de l’ancienne liberté de l’Église) en règle de conscience. »
(L’orateur pressentait l’arrivée du Syllabus, et se préparait à lui faire un accueil assez grincheux ; mais il ne parut que l’année suivante.)
Tentative de justification par l’histoire
« Henri IV introduisit en France la liberté de conscience sous une forme incomplète, mais la seule que pût supporter la société d’alors (une société fanatique, celle de la ligue [68]). Il donna l’édit de Nantes. Aussitôt éclata cette magnifique efflorescence du génie, de la discipline, de l’éloquence, de la piété et de la charité catholiques qui place le XVIIe siècle au premier rang des grands siècles de l’Église (…). La révocation de l’édit de Nantes ne donna pas seulement le signal d’une odieuse persécution ; elle fut une des principales causes du relâchement du clergé. La foi et les mœurs disparaissaient graduellement, quand la Révolution vint proscrire l’Église. »
(Comment se plaindre de ceux qui maltraitent l’histoire, quand les catholiques libéraux la traitent ainsi !)
« Je ne vais pas jusqu’à prétendre que la religion seule puisse suffire à défendre le monde moderne de la ruine qui le menace. (Quelle impiété !) L’exemple de l’Empire romain devenu chrétien et tombé sous le nom de bas-empire au dernier rang du mépris des hommes me préserverait de cette illusion. »
(Mais si le bas-empire, au lieu de se livrer à la religion seule, n’a pas cessé de contrarier la religion, comment la religion serait-elle responsable du mépris où il est tombé ? Il faut probablement chercher la solution de cette difficulté dans la maxime suivante : « La religion a besoin de la liberté, mais la liberté a non moins besoin de la religion. » La religion et la liberté ne peuvent rien l’une sans l’autre ; c’est ce qui a rendu la religion impuissante à relever le bas-empire. Donc la liberté est une aussi grande chose que la religion. La théologie n’en disait mot.)
« Tous les pays qui ont acquis et conservé la liberté, toutes les révolutions démocratiques qui ont réussi portent au front la marque indélébile de la religion, témoin la Hollande au XVIe siècle, l’Angleterre au XVIIe siècle, l’Amérique au XVIIIe siècle, et je suis fier de pouvoir ajouter la Belgique au XIXe siècle. Interrogez tous ceux qui viennent des États-Unis ; ils vous diront à quel point ce peuple immense est dominé par la religion, et comme cette religion, sérieuse et sincère, demeure la première de ses institutions politiques, la seule qui soit universelle et invariable. (…)
« Toutes les opérations légitimes et libérales de la société moderne impliquent le développement énergique de l’effort et de la responsabilité, c’est-à-dire des deux notions fondamentales de la vie chrétienne (…). Le catholicisme n’a rien à redouter de la démocratie libérale ; il a tout à espérer du développement des libertés qu’elle comporte. Le catholicisme a tout intérêt à combattre, pour son propre compte, ce qui menace et compromet la société moderne et la liberté (…). Toutes les extensions de la liberté politique et civile sont favorables à l’Église ; toutes les restrictions tourneront contre elle. Quelle est donc la liberté moderne qui ne soit désormais ou nécessaire ou très utile à l’Église ? C’est pourquoi il ne faut pas cesser de répéter les fortes paroles écrites il y a vingt ans par celui qui est devenu le plus illustre de nos évêques, Mgr Dupanloup, et dont chaque jour écoulé depuis lors n’a fait qu’accroître la glorieuse autorité : Ces libertés si chères à ceux qui nous accusent de ne pas les aimer, nous les proclamons, nous les invoquons pour nous comme pour les autres. Nous acceptons, nous invoquons les principes et les libertés proclamés en 89. »
(Mais si les libertés de 89 sont si belles et si bonnes, pourquoi l’Église ne les a-t-elle pas proclamées et les a-t-elle laissé proclamer par ses ennemis ?)
Plaidoyer en faveur du suffrage universel
« D’autres m’objecteront peut-être le suffrage universel [69] (…). Ceux qui le réprouvent ou le contestent en droit ne peuvent faire autrement que de le reconnaître comme un fait, et, sachez-le bien, une fois ce fait introduit, il devient un fait définitif et une conquête irrévocable. Mais ce fait ou ce droit, qu’a-t-il donc d’incompatible avec l’Église, avec la vérité catholique ? (…) En quoi ce programme peut-il blesser les intérêts ou les droits de l’Église ? Pourquoi d’ailleurs l’Église, née pour éclairer, pour convertir, pour gouverner non pas quelques hommes, mais tous les hommes, pourquoi craindrait-elle d’être en contact avec les masses sur le terrain du suffrage universel ? (…) Une fois admise la nécessité pour elle de sortir dans certains cas de sa neutralité politique, pourquoi donc reculerait-elle plutôt devant le suffrage universel que devant le suffrage restreint ? N’a-t-elle pas, au contraire, d’autant plus de facilité de parler aux hommes que la sphère de son action grandit ?
Exaltation des quatre « libertés » issues de 1789
« En venant ici, je me suis arrêté, comme toujours, avec une émotion profonde devant le monument du congrès et de la constitution, élevé à votre indépendance nationale par les mains de la liberté satisfaite, et couronné par la statue d’un roi honnête homme [70]. (…) Au-dessous de la statue de ce roi exceptionnel, j’ai vu quatre autres statues qui représentent les quatre grandes libertés que votre constitution a données à la Belgique pour patrimoine, et au monde pour exemple : la liberté d’enseignement, la liberté d’association, la liberté de la presse, la liberté des cultes. Il n’y a pas une seule de ces libertés qui, aujourd’hui comme en 1830, ne nous soient indispensables à nous, à vous, à tous les catholiques des deux mondes. »
(Sur les « quatre glorieuses libertés » que monsieur de Montalembert devait prêcher dans son premier discours, trois seulement avaient trouvé place, malgré sa longueur. A la liberté des cultes, naturellement « la plus aimée, la plus précieuse, la plus sacrée, la plus légitime, la plus nécessaire » aux yeux de l’Église libre dans l’État libre, il réservait son second discours en entier. Suivant lui, nous sommes arrivés à la plénitude des temps. Le passé du monde catholique était une période d’enfance et de protection. L’ère nouvelle de l’émancipation commence.)
« Pour condamner le passé, il ne faudrait rien lui devoir (…). L’Europe lui doit d’être demeurée chrétienne. Mais c’est précisément pour cela que la justice a grandi dans les âmes, et que la liberté peut enfin s’établir dans les faits. C’est précisément quand la tutelle a été efficace que l’enfant devient digne d’en être affranchi, et qu’il peut unir à une vive reconnaissance pour cette tutelle le droit de s’en passer. »
(Malheureusement, tous les catholiques n’interprètent pas comme l’orateur la philosophie de l’histoire ; il en résulte que pour eux la liberté des cultes est un sujet d’effroi.)
« Si l’on recherche les motifs de cet effroi, on pourra les ramener à trois principaux : ils la croient d’origine antichrétienne, ils la voient surtout invoquée par les ennemis de l’Église ; nous avons plus, ce leur semble, à y perdre qu’à y gagner. De ces trois objections, je ne sais vraiment laquelle est la moins fondée et la plus chimérique. Je les conteste toutes les trois de toute l’énergie de mon âme. Non, la liberté de conscience n’a pas une origine antichrétienne, elle a au contraire la même origine que le christianisme et l’Église (…). C’est par elle et pour elle que l’Église a été fondée (…). C’est par elle et avec elle seule que l’Église a fait toutes ses conquêtes. L’avenir sur ce point répondra au passé. »
(Il est, en effet, bien étonnant « qu’en général » les catholiques croient la liberté de conscience d’origine antichrétienne, si cette liberté a la même origine que le christianisme et l’Église, si c’est par elle et pour elle que l’Église a été fondée, si c’est par elle et avec elle seule que l’Église a fait toujours ses conquêtes. Les catholiques en général, avec les prêtres, évêques et pape à leur tête, ignorent donc totalement l’histoire et l’institution de leur Église ? Oui, c’est bien étonnant. Autre étonnement. L’orateur nous disait tout à l’heure que la liberté des cultes n’avait pas pu s’établir dans les faits aux temps qui nous ont précédés, parce que la justice n’avait pas eu le temps de grandir dans les âmes, et qu’il leur fallait une tutelle incompatible avec la liberté. Et maintenant, il n’y a jamais eu de tutelle, puisque l’Église a été fondée pour et par la liberté de conscience, que par elle le monde s’est converti, que par elle et avec elle seule le christianisme a fait toutes ses conquêtes. Alors, pourquoi parler de tutelle qu’on accepte avec reconnaissance et dont on s’affranchit avec plus de plaisir encore ? Il n’y a rien de plus illogique que la parole de monsieur de Montalembert.)
« Le code pénal contre les catholiques anglais et irlandais, les lois qui ont suivi la constitution civile du clergé en France, suffisent pour montrer à quel attentat la foi catholique est exposée sous l’empire de législations qui méconnaissent la liberté religieuse. Ah ! sans doute, l’histoire du catholicisme n’est pas pure de cette tache. Elle a aussi plus d’une page sanglante et à jamais regrettable [71]. »
(Ainsi, l’Église et le monde ont été tour à tour persécutés et persécuteurs. Qu’en conclure, sinon qu’il n’y a pas de société divine sur la terre ?
L’orateur nous dit bien qu’à Rome les deux pouvoirs sont confondus, afin qu’ils puissent être divisés partout ailleurs. Mais alors, pourquoi le pape, prince temporel, n’a-t-il pas donné à ses États, et à l’Italie en général, la liberté des cultes, qui a la même origine que le christianisme, et qui « a été créée et mise au monde par le premier des papes, par saint Pierre » ? Pourquoi a-t-il prétendu y « établir un blocus hermétique contre l’esprit moderne » ?)
« L’Espagne et l’Italie, ces paradis de l’absolutisme religieux, sont devenus le scandale et le désespoir de tous les catholiques. »
(Et pourquoi le pape qui le pouvait, n’y a-t-il pas fait prêcher la croisade en faveur des quatre glorieuses libertés ?)
Défense de la fausse tolérance
(L’orateur va appeler monsieur de Maistre à son secours. Le grand homme a écrit à un évêque :)
« De savoir si deux pays professant séparément leurs religions, et se trouvant réunis sous le même sceptre, le pays catholique doit refuser la tolérance que l’autre lui demande en offrant la réciprocité, c’est un grand et très grand problème ? (Pour l’orateur, il n’y a pas le plus petit problème, cela va tout seul.) La raison est que les sectes n’ont de force contagieuse que dans leurs commencements, et durant le paroxysme révolutionnaire, passé lequel elles ne font plus de conquêtes. Le catholicisme, au contraire, est toujours conquérant. »
(Ainsi ce n’est pas du tout en vertu de la liberté des cultes que monsieur de Maistre serait tenté de décider que la Belgique peut s’adjoindre à la Hollande, mais parce que, dans le cas présent, toutes les bonnes chances seraient de son côté.)
« Je remarque que cette lettre est aujourd’hui parfaitement applicable à la France et la Belgique, où il y a deux peuples réunis sous le sceptre de la même loi, les catholiques et les incrédules, et où la tolérance réciproque doit et peut seule suffire pour le maintien du catholicisme. »
(Resterait à savoir si le paroxysme révolutionnaire, par lequel l’incrédulité a fait ses conquêtes, si la force contagieuse des sectes impies sont passés comme est passée l’effervescence protestante.)
« Un célèbre contemporain du comte de Maistre, Mgr Frayssinous [72], le plus illustre des évêques de la Restauration, était déjà plus hardi que lui. Il disait à la tribune des députés en 1824 : “La liberté que nous voulons pour nous, nous la voulons aussi pour les autres. Il était réservé à l’Évangile de proclamer la liberté universelle”. »
(Liberté universelle, excepté pour le pape, d’après l’auteur des Vrais principes de l’Église gallicane : un mot bien malheureux que le plus illustre évêque de la Restauration, Mgr d’Aviau [73], n’aurait jamais dit.)
« J’en passe et des meilleurs (…). Je termine par ces sept évêques qui ont mérité l’admiration reconnaissante des catholiques, et rencontré l’assentiment de tous les partis, par leur lettre du 15 mai 1863 (six mois après le pacte juré à la Roche-en-Breny), sur les élections en France, où je lis ce qui suit : “La liberté religieuse, avons-nous besoin de dire de quel prix elle est pour toute société” ? »
(Ce texte n’a qu’un malheur, c’est d’être abandonné aujourd’hui par cinq sur sept des prélats qui l’ont signé. Le sixième est mort. Reste l’instigateur de cette démarche collective, Mgr Dupanloup.)
« Voilà de quoi mettre à l’abri de tout soupçon d’hétérodoxie les partisans de la liberté de conscience et de la liberté politique. Je sais bien que plus d’une de ces déclarations a été promulguée dans des circonstances critiques (…). Mais je n’admets pas qu’on ait pu arborer ces généreux principes pour les besoins du moment, en présence de la lutte ou pour avoir part à la victoire, sauf à les renier lorsqu’on se trouvera dans un autre camp. »
(L’orateur a raison. Il n’y a pas d’ambitieux parmi les dignes prélats dont il vient d’invoquer les paroles et les actes. Mais il y a des hommes faillibles et qui, mieux informés, ont senti, comme Augustin, le besoin de certaines rétractations.)
Nouvelle exaltation de la liberté moderne
« Chacun est libre de trouver l’état moderne préférable à celui qui l’a précédé : j’arbore bien haut cette préférence. Ce n’est pas, du reste, que je veuille faire de ce régime nouveau l’état normal de la société, car je ne connais pas d’état normal. (Cependant l’orateur, avant de mourir, a pu lire le Syllabus, qui est l’état normal, mais il ne l’entend pas ainsi, car il ajoute : ) J’entends qu’on veuille bien me montrer dans l’histoire un temps et un pays où ce prétendu état normal ait existé. »
(Faut-il donc qu’un état normal ne puisse pas exister en théorie, parce qu’il n’a pas existé en histoire ? Alors pourquoi l’Église ne cesse-t-elle de proposer cet état normal à la conscience de chacun de nous, puisque cet état normal n’a jamais existé en fait, excepté dans la Vierge bénie et immaculée entre toutes les femmes ?)
« Les parlements, tout en faisant rouer Calas [74] et Labarre [75], brûlaient par la main du bourreau les mandements des évêques, et se croyaient de bonne foi les dignes représentants (pas de si bonne foi) des rois très chrétiens, lesquels juraient à leur sacre d’exterminer [76] les hérétiques. »
(Pourquoi l’orateur catholique se moque-t-il d’un serment inscrit dans la liturgie romaine du sacre et prêté par saint Louis [77], saint Ferdinand [78], saint Henri [79], saint Édouard [80] ? Réponse : parce qu’il est catholique libéral de la Roche-en-Breny.)
« Je tiendrai également et plus encore à n’être pas soupçonné d’une complicité quelconque avec ceux qui n’accepteraient la liberté nouvelle que comme un pis aller temporaire, et dont l’idéal serait le retour du monde effaré sous les ailes d’un César orthodoxe, à qui tout serait permis, excepté de maltraiter le prêtre. »
(N’est-il pas odieux de prêter aux ultramontains cet idéal d’un César auquel l’Église permettrait tout à la condition de protéger le prêtre ? L’orateur, qui a étudié le Moyen Age, devrait savoir que l’Église a toujours pris des intérêts et des droits du peuple autant de soin que des siens propres. Quand Boniface VIII [81] s’est brouillé avec Philippe le Bel [82], ce n’était pas que le roi eût lésé les privilèges du clergé, mais parce qu’il avait pressuré le peuple français comme un despote païen.)
« Je ne puis refouler aujourd’hui la conviction qui règne dans ma conscience et dans mon cœur. Je ne puis pas ne pas l’exprimer, après avoir lu depuis douze ans ces essais de réhabilitation d’hommes et de choses que personne dans ma jeunesse, personne, parmi les catholiques, ne songeait à défendre. Je le déclare donc (…) les bûchers allumés par une main catholique me font autant d’horreur que les échafauds où les protestants ont immolé tant de martyrs. »
(Les catholiques libéraux se plaignent qu’on les calomnie quand on les accuse de mettre sur le même pied la vérité et l’erreur, de n’accorder à l’une et à l’autre que des droits égaux, le fameux droit commun. Ils peuvent voir maintenant à quels blasphèmes les conduit la fureur de l’Église libre dans l’État libre. Pie IX a noblement et opportunément répondu à cette douloureuse provocation par la canonisation de Pierre Arbüès d’Épila [83], premier inquisiteur d’Aragon, nommé à ce poste par un frère du père Lacordaire, le fameux dominicain Thomas de Torquemada.)
« Répétons ces immortelles paroles du grand et cher Lacordaire : “Catholiques, entendez-le bien, si vous voulez la liberté pour vous, il faut la vouloir pour tous les hommes et sous tous les cieux. Si vous ne la demandez que pour vous, on ne vous l’accordera jamais. Donnez-la là où vous êtes les maîtres, afin qu’on vous la donne là où vous êtes esclaves [84].” »
Ce dernier paragraphe est particulièrement important, aussi convient-il de le compléter par ce que rapporte le père Lecanuet [85] du discours de Montalembert :
« Peut-on aujourd’hui demander la liberté pour la vérité, c’est-à-dire pour soi (car chacun, s’il est de bonne foi, se croit dans le vrai), et la refuser à l’erreur, c’est-à-dire à ceux qui ne pensent pas comme nous ? – Je réponds nettement : Non. Ici, je le sens bien, incedo per ignes [86]. Aussi je me hâte d’ajouter, encore une fois, que je n’ai d’autre prétention que celle d’exprimer une opinion individuelle : je m’incline devant tous les textes, tous les canons qu’on voudra me citer. Je n’en contesterai ni n’en discuterai aucun. Mais je ne puis refouler aujourd’hui la conviction qui règne dans ma conscience et dans mon cœur. Je ne puis pas ne pas l’exprimer, après avoir lu depuis douze ans dans ces essais de réhabilitaiton d’hommes et de choses que personne, dans ma jeunesse, personne, parmi les catholiques, ne songeait à défendre [87]. Je le déclare donc, j’éprouve une invincible horreur pour tous les supplices et toutes les violences faites à l’humanité sous prétexte de servir ou de défendre la religion. Les bûchers allumés par une main catholique me font autant d’horreur que les échafauds où les protestants ont immolé tant de martyrs. (Mouvement et applaudissements). Le bâillon enfoncé dans la bouche de quiconque parle avec un cœur pur pour prêcher sa foi, je le sens entre mes propres lèvres, et j’en frémis de douleur. (Nouveau mouvement). Quand j’évoque par la pensée les glorieux martyrs de la liberté des consciences catholiques ; quand je songe à Thomas Morus [88] et aux autres victimes du fondateur de l’Église anglicane, à tous ces pieux jésuites qui, avec un héroïsme si modeste et si indomptable, ont arrosé de leur sang la cruelle Angleterre ; aux franciscains de Gorcum [89], aux prêtres innombrables qui ont gravi les marches de la guillotine ou pourri dans les pontons de Rochefort ; à la Vendée égorgée, à l’Irlande affamée, à la Pologne agonisante ; je ne veux pas que le bienheureux privilège, que la sainte joie de pouvoir admirer, invoquer de tels martyrs, soient jamais troublés ou ternis par la nécessité d’approuver ou d’excuser d’autres supplices et d’autres crimes, si enfouis qu’ils soient dans la nuit sanglante du passé. L’inquisiteur espagnol disant à l’hérétique : “La vérité ou la mort !” m’est aussi odieux que le terroriste français disant à mon grand-père : “La liberté, la fraternité ou la mort !” (Acclamations). La conscience humaine a le droit d’exiger qu’on ne lui pose plus jamais ces hideuses alternatives. (Nouveaux applaudissements). »
Montalembert défend ses deux discours ; ses amis entrent en campagne
Le père Lecanuet reconnaît que c’est « le passage le plus incriminé » (p. 355). Montalembert en était conscient puisqu’il y revient avec insistance dans sa lettre du 19 décembre 1863 au cardinal Antonelli pour essayer de détourner une éventuelle condamnation romaine :
« J’entends sans cesse répéter par les organes habituels de ceux qui ont appelé sur mes paroles les rigueurs du Saint-Siège que l’erreur n’a pas de droits. Qui pourrait nier cette vérité évidente ? Sachons toutefois le reconnaître ; la question n’est pas de savoir si l’erreur a des droits, mais si les hommes qui se trompent de bonne foi n’en ont pas. J’ai dit qu’ils avaient, dans l’état actuel de la société européenne, le droit de ne pas être persécutés, le droit d’être tolérés civilement. Étant donné l’état actuel du monde, demander la liberté pour les autres en la demandant pour soi, c’est reconnaître, non pas les droits de l’erreur, mais les exigences inévitables et invincibles de ses adversaires ; mais demander la liberté pour soi, en déclarant qu’on s’en servira pour la refuser aux autres, c’est perdre d’avance sa cause et la perdre en la déshonorant. [90] »
A propos des « hommes qui se trompent de bonne foi [et qui ont] le droit de ne pas être persécutés », laissons la parole à don Sarda y Salvany qui nous parle d’une première manière de persécuter tout à fait légitime et morale : « Convient-il en combattant l’erreur de combattre et de discréditer la personne qui la soutient ? Passe encore la guerre contre les doctrines abstraites, diront quelques-uns. Mais convient-il de combattre l’erreur, si évidente qu’elle soit, en s’abattant et s’acharnant sur la personne de ceux qui la soutiennent ?
« Voici notre réponse. Oui, très souvent il convient et non seulement il convient, mais encore il est indispensable et méritoire devant Dieu et devant la société, qu’il en soit ainsi. Cette affirmation ressort de ce qui a été précédemment exposé, néanmoins nous voulons la traiter ici ex professo tant est grande son importance.
« L’accusation de commettre des personnalités n’est point ménagée aux apologistes catholiques, et, lorsque les libéraux entachés de libéralisme ont jeté cette accusation à la tête d’un des nôtres, il leur semble qu’il ne reste plus rien à apurer pour sa condamnation.
« Ils se trompent cependant, oui, en vérité, ils se trompent. Il faut combattre et discréditer les idées malsaines, et de plus il faut en inspirer la haine, le mépris et l’horreur à la multitude qu’elles cherchent à séduire et à embaucher.
« De même que les idées ne se soutiennent en aucun cas par elles-mêmes, elles ne se répandent ni ne se propagent de leur seul fait ; elles ne pourraient, réduites à elles seules, produire tout le mal dont souffre la société. Elles sont semblables aux flèches et aux balles qui ne causeraient de blessure à personne, si on ne les lançait avec l’arc ou le fusil.
« C’est donc à l’archer et au fusilier que doit s’en prendre d’abord celui qui veut mettre fin à leur tir meurtrier. Toute autre façon de guerroyer sera libérale, tant qu’on voudra, mais elle n’aura pas le sens commun.
« Les auteurs et les propagateurs de doctrines hérétiques sont des soldats aux armes chargées de projectiles empoisonnés. Leurs armes sont le livre, le journal, le discours public, l’influence personnelle. Suffit-il de se porter à droite ou à gauche pour éviter les coups ? Non, la première chose à faire, la plus efficace, c’est de démonter le tireur.
« Ainsi donc il convient d’enlever toute autorité et tout crédit au livre, au journal et au discours de l’ennemi, mais il convient aussi, en certains cas, d’en faire autant pour sa personne, oui, pour sa personne qui est incontestablement l’élément principal du combat, comme l’artilleur est l’élément principal de l’artillerie et non la bombe, la poudre et le canon. Il est donc licite en certains cas de révéler au public ses infamies, de ridiculiser ses habitudes, de traîner son nom dans la boue. Oui, lecteur, cela est permis, permis en prose, en vers, en caricature, sur un ton sérieux ou badin, par tous les moyens et procédés que l’avenir pourra inventer. Il importe seulement de ne pas mettre le mensonge au service de la justice. Cela non, sous aucun prétexte il ne peut être porté atteinte à la vérité, même d’un iota. Mais, sans sortir de ses strictes limites on peut se souvenir de cette parole de Crétineau-Joly et la mettre à profit : La vérité est la seule charité permise à l’histoire, on pourrait même ajouter : et à la défense religieuse et sociale.
« Les pères que nous avons déjà cités fournissent la preuve de cette thèse. Les titres mêmes de leurs ouvrages disent hautement que dans leurs luttes avec les hérésies, leurs premiers coups furent dirigés contre les hérésiarques. Les œuvres de saint Augustin portent presque toutes en tête le nom de l’auteur de l’hérésie qu’elles combattent : Contra Fortunatum manichœum ; Adversus Adamanctum ; Contra Felicem ; Contra Secundinum ; Quis fuerit Petilianus ; De gestis Pelagii ; Quis fuerit Julianus, etc. De telle sorte que la majeure partie de la polémique du grand docteur fut personnelle, agressive, biographique, pour ainsi dire, autant que doctrinale, luttant corps à corps avec l’hérétique non moins qu’avec l’hérésie. Ce que nous disons de saint Augustin, nous pourrions le dire de tous les saints pères.
« D’où le libéralisme a-t-il donc tiré l’obligation nouvelle de ne combattre l’erreur qu’en faisant abstraction des personnes et en leur prodiguant des sourires et des flatteries ? Qu’ils s’en tiennent là-dessus à la tradition chrétienne et qu’ils nous laissent, nous les ultramontains, défendre la foi comme elle a toujours été défendue dans l’Église de Dieu.
« Que l’épée du polémiste catholique blesse, qu’elle blesse, qu’elle aille droit au cœur ! C’est là l’unique manière réelle et efficace de combattre [91]. »
La lettre de Montalembert au cardinal Antonelli continuait : « En ce qui touche le passé, j’ai dit que je ne blâmais pas nos pères d’avoir employé la puissance coactive pour protéger la religion contre ses ennemis. Si j’ai réprouvé certains excès sanglants commis au nom de la religion, c’est parce que nous les avons vus servir d’arguments à toutes les persécutions dont l’Église est victime, c’est parce qu’ils sont encore chaque jour évoqués par des adversaires aussi habiles qu’acharnés, et que cette évocation ne manque jamais ni nulle part son effet sur le public [92]. Je crois donc indispensable, dans la polémique ordinaire, de prouver au monde moderne que nul parmi nous ne rêve le retour de ces violences. Et si ma conviction à cet égard avait été flottante, je l’aurais consolidée en étudiant les sages tempéraments dont l’Église romaine a donné et donne encore tous les jours le précepte et l’exemple dans sa conduite avec les puissances et les peuples hétérodoxes, comme envers les protestants et les Israélites qui se trouvent à Rome [93].
« Votre Éminence aura peut-être entendu dire que j’avais vanté comme un bien en soi, comme un progrès religieux et social, la liberté et la diversité des cultes. Je la supplie de croire que je n’ai rien dit de pareil. J’ai seulement dit que je voyais un progrès réel dans la solidarité de la liberté du catholicisme avec la liberté publique, là où ces deux libertés peuvent coexister, et que, pour ma part, je préférais infiniment cet état de choses à celui où l’on a vu l’Église investie de privilèges apparents, mais soumise en réalité, comme sous Louis XV [94] et Charles III [95], aux vexations et aux persécutions du pouvoir arbitraire. »
Montalembert termine par l’exposition claire et saisissante du but qu’il s’est proposé à Malines :
« Diviser l’innombrable armée que l’Église trouve dans tous les pays rangée en bataille contre ses droits, détacher de ces ennemis impies et haineux ceux qu’entraîne seulement l’ignorance ou la crainte de rencontrer dans le catholicisme un obstacle au progrès et à la liberté, prouver à ceux-ci que l’Église ne proscrit rien de ce qu’ils peuvent légitimement désirer ; d’un autre côté, rassurer les catholiques sur certaines conditions inséparables de la société moderne, les réconcilier avec la situation que Dieu leur a faite au sein de cette société, leur montrer le bien qu’ils peuvent y faire, sans évoquer des souvenirs alarmants ou des thèses absolues, sans recourir à des voies de contrainte aujourd’hui impossibles, et sans invoquer une protection qui a si souvent trahi ou trompé leur confiance ; enfin les exciter à l’action, à la lutte virile, immédiate, permanente, contre les ennemis de Dieu et de l’Église, à l’accomplissement de leur devoir actuel, dans les conditions de la vie actuelle, au lieu d’attendre en gémissant le retour du passé ou les chances de l’avenir : tel a été le but constant de ma trop longue carrière, et tel a été aussi celui du discours prononcé au congrès de Malines. Si j’ai omis, bien involontairement, les précautions et les réserves nécessaires pour mettre ma pensée à l’abri de tout soupçon, je le regrette profondément et suis prêt à faire tout ce qui me sera prescrit ou indiqué pour réparer cette omission, comme pour reconnaître toute erreur qui me serait signalée [96]. »
Les approbations aux discours de Malines ne manquèrent pas.
« Quand Montalembert eut terminé, l’assemblée enthousiasmée, délirante, l’acclama longtemps. Le cardinal Stercks, archevêque de Malines, lui dit en propres termes : “Votre discours est excellent ; vous avez eu beau dire que vous ne vouliez pas faire de la théologie, vous avez parlé en parfait théologien [97].” Quelques jours plus tard, monsieur Deschamp, ministre d’État, dans un toast aux catholiques étrangers, disait : “Ce discours est un événement qui retentira longtemps dans le monde politique et religieux ; mais c’est surtout en Belgique qu’il doit retentir (…).” Le roi Léopold envoya à l’orateur ses vives félicitations. »
« Vous avez eu dans cette circonstance de votre vie, lui écrivait monsieur Guizot [98], le courage, le talent et le succès. Triple fortune rare, et dont vos amis absents ont joui avec le regret de n’y avoir pas assisté. Il restera des traces de votre passage sur terre : vous y avez servi en même temps la foi chrétienne et la liberté (29 octobre 1863) [99]. »
Quand on apprit que les discours étaient examinés à Rome, les catholiques libéraux se mirent en campagne : le cardinal Stercks, Mgr Guibert, archevêque de Tours, le jeune évêque de Nancy, Mgr Lavigerie [100], les principaux jésuites de Paris comme les pères de Pontlevoy, Matignon et Olivaint.
Les deux discours de Malines firent tellement de bruit qu’en 1891, Mgr d’Hulst osera écrire : « Nous venons de relire ces deux admirables harangues, les plus belles peut-être, les plus enflammées, mais aussi les plus persuasives, les plus lumineuses dont l’histoire de l’éloquence mise au service de la foi nous ait gardé le souvenir. Or, contrairement à l’impression lointaine qui nous en était restée, nous y avons trouvé les réserves les plus expresses en faveur des droits supérieurs de la vérité (…). Montalembert a parlé en homme d’État, passionné pour la liberté de l’Église ; il a parlé aussi en chrétien instruit qui connaît les écueils de doctrine et qui les évite. Un théologien qui ferait l’analyse impartiale de ses discours de 1863 pour les comparer aux documents du Saint-Siège, à l’encyclique Quanta Cura de Pie IX, à l’encyclique Immortale Dei de Léon XIII, aurait peine, croyons-nous, à extraire des pages de l’orateur une seule proposition contraire aux enseignements pontificaux [101]. »
N’en déplaise à Mgr d’Hulst, Pie IX fit extraire, comme nous allons le voir, bien plus d’une proposition répréhensible.
Le pacte de la Roche-en-Brény avait bien fonctionné à Malines où Montalembert, Cochin et de Broglie prirent successivement et dans le même esprit la parole.
Il fonctionna ensuite quand les difficultés avec Rome se firent jour.
Suivons le récit du P. Lecanuet, toujours peu suspect d’anti-libéralisme.
« Mais son ami le plus dévoué, le plus actif, en cette circonstance, est Mgr Dupanloup. A peine connaît-il les dénonciations portées contre Montalembert et les dangers qui le menacent, bien qu’il soit lui-même fort souffrant, il renonce au voyage d’Espagne qu’il projetait alors et part pour Rome. Du mois de novembre 1863 au mois de mars 1864, il prend en main la cause de son ami avec une ardeur qui déconcerte la cour pontificale. Il voit presque chaque jour le cardinal Antonelli (…).
« Si vous traduisez les discours de Malines devant l’Index, déclare l’évêque d’Orléans au préfet de cette congrégation, j’irai moi-même les défendre comme c’est mon droit. »
Quatorze fois pendant ce séjour, Pie IX reçoit Mgr Dupanloup. Aux vives instances que l’évêque lui adresse, le pape, tout en faisant des réserves au sujet des discours, répond qu’il traitera avec les plus grands égards « l’homme qui le premier, en toutes circonstances, a donné le signal de sa défense et qu’il considère comme un de ses meilleurs amis [102] ». Pie IX parlait là, bien sûr, du Montalembert qui venait de prendre la défense des États pontificaux ! La suite le prouve, s’il en est besoin.
Le pape fit examiner les deux discours de Montalembert par le Saint-Office, là où siègent, comme l’écrit sans gêne le P. Lecanuet, « des hommes d’école, des théologiens de profession, qui voient avant tout les principes et tiennent peu compte de la situation politique » ; il ajoute : « Leur avis ne faisait point de doute : ils déclarèrent les discours de Malines contraires à la Tradition de l’Église et qu’il fallait à tout prix empêcher Montalembert de redire jamais des paroles comme celles-ci : “Catholiques, donnez la liberté (de la presse et des cultes) là où vous êtes les maîtres !” (à Rome !) Dès lors, le pape décida que Montalembert serait averti et blâmé, mais secrètement et avec les ménagements les plus affectueux (…) [103]. »
« Lorsque, dans les derniers jours de février, Antonelli annonça à Mgr Dupanloup qu’une lettre de blâme allait être adressée à Montalembert, l’évêque protesta de toutes ses forces. Ce fut bien autre chose quand il connut le sens de cette lettre. “Vous n’enverrez pas cela !…”, s’écriait-il. Et comme le cardinal répondait : “Je ne puis faire autrement. Cette lettre est d’ailleurs toute confidentielle…”, l’évêque l’interrompit : “Je veux voir le pape, je demande à être entendu. Je le demande comme ami de M. de Montalembert. Je le demande surtout comme évêque français (…). Il s’agit d’une affaire qui intéresse la France au plus haut degré (…). Quels sont les juges ? Quels sont les examinateurs qui ont prononcé cette sentence ? Je demande à les voir, à les entendre, à discuter avec eux (…) [104].” »
« Il écrivit au pape qui lui envoya Mgr Franchi pour le calmer. Celui-ci promit que la lettre serait corrigée et adoucie. Il demanda à l’évêque de la porter lui-même. Mgr Dupanloup refusa et quitta Rome le lendemain [105], pénétré de tristesse et blessé jusqu’au fond du cœur [106]. »
La condamnation romaine : 5 mars 1864
« La lettre [datée du 5 mars 1864 et écrite par le cardinal Antonelli au nom du pape] fut remise à son destinataire dans les premiers jours de mars ; elle est restée secrète jusqu’à ce jour. Après avoir loué les religieux sentiments de Montalembert, ses vives et affectueuses protestations de filiale obéissance, le cardinal ajoute :
« (…) C’est précisément dans ces dispositions si dignes de votre personne que le Saint-Père a vu l’occasion de vous faire, par mon entremise, une communication pleine d’amour sur le sujet qui vous a porté à m’écrire.
« Vous n’ignorez pas que, depuis les discours que vous avez prononcés au récent congrès de Malines, des plaintes se sont élevées de divers côtés, leur attribuant un sens qui n’est pas conciliable avec la doctrine catholique. Le dégoût (il disgusto !) qu’en ont éprouvé des personnes aussi doctes que consciencieuses les a portées à en proposer des critiques au Saint-Siège ; et vous pouvez bien imaginer quelle préoccupation cet incident a causé à l’âme du pontife, si remplie de bienveillance pour vous.
« Ce fut alors que, poussé par le devoir d’examiner l’affaire, pour se bien assurer de la réalité des erreurs dénoncées, il se détermina à ordonner un examen soigneux et approfondi des discours critiqués ; il voulut d’autre part qu’on y joignît la réserve conseillée par les égards charitables et délicats avec lesquels il aime à procéder dans les cas de ce genre. Ces égards convenaient particulièrement envers un personnage de grande célébrité comme vous, et d’une âme constamment dévouée au Saint-Siège.
« Je regrette de vous dire que le résultat de l’examen a prouvé que les accusations portées contre les susdits discours ne manquaient pas de fondement. On les reconnaît répréhensibles par le conflit dans lequel ils se trouvent avec les enseignements de l’Église catholique, avec les actes émanés de divers souverains pontifes, spécialement avec les maximes enseignées dans divers brefs et allocutions de Pie VI, dans l’une desquelles, portant la date du 26 septembre 1791, il caractérise comme plane exitiosum et pestilens [107] cet édit de Nantes exalté avec tant d’éloges dans les susdits discours. Ces maximes sont rappelées et confirmées dans la lettre de Pie VII à Mgr de Boulogne, évêque de Troyes, en 1814 [108] ; dans l’encyclique de Grégoire XVI du 15 août 1832 [109], que vous connaissez bien ; et depuis, dans divers actes solennels du souverain pontife régnant. »
Le cardinal exprime de nouveau la peine éprouvée par le Saint-Père en constatant le résultat de l’enquête faite par ses ordres, mais aussi la pleine confiance que lui inspirent la foi profonde et le dévouement filial de Montalembert. Le pape est certain que l’orateur s’appliquera désormais « à dissiper et à détruire les tristes effets résultant des erreurs des susdits discours (…), d’autant, ajoute-t-il en terminant, que le chef de l’Église ne pourra se taire sur le mérite de certaines doctrines que l’on répand au préjudice de la religion catholique et de la société [110] ».
Si Mgr Dupanloup s’était hâté de quitter Rome, ce n’était pas seulement pour ne pas avoir à obéir à l’envoyé du pape, mais aussi pour « accourir auprès de son ami (Montalembert). Ils se rencontrèrent d’abord à Saint-Séverin, dans la délicieuse église que l’évêque aimait tant et où il célébra la messe. Puis ils passèrent ensemble une partie de la journée, échangeant leur tristesse et se consolant mutuellement. En lisant la lettre du cardinal, dont il ne connaissait pas le texte, Mgr Dupanloup ne put retenir ses larmes. “J’aime à vous dire, écrivait Montalembert à Foisset, que l’évêque est non seulement le plus grand des évêques, mais encore le plus tendre des hommes. C’est par là qu’il est à mes yeux vraiment grand.” De retour à Orléans pour les cérémonies de la Semaine Sainte, Mgr Dupanloup, obsédé par la pensée de son ami, lui écrivait :
« Mon cher ami,
« Il n’y a pas un jour de cette semaine, je dirais avec vérité pas une heure, où je n’aie pensé à vous et voulu vous écrire ; mais les accablements de mon retour et de chaque heure pendant cette sainte semaine m’ont fait des obstacles absolument insurmontables (…).
« Mais ce soir du Vendredi Saint, je rencontre quelques moments de liberté, et j’en profite pour venir mettre mon âme près de la vôtre, et vous dire combien vous m’avez profondément ému et édifié dans cette suprême épreuve de votre vie (…).
« La vérité est que, depuis le sacrifice de votre fille [111], et depuis ce coup d’une douloureuse ingratitude, vous êtes à mes yeux devenu un vrai ami de Dieu. Ne croyez pas que je vous fasse ici des phrases. J’en aurais horreur, et je ne vous dis que ce qui est pour moi la simple vérité (…). »
Suit une application scandaleuse à la situation de Montalembert de l’agonie de Notre Seigneur Jésus-Christ à Gethsémani :
« Et celui qui, comme Jésus-Christ dans sa peine, peut se plaindre de l’abandon paternel et dire au Père dont il a pendant trente années défendu l’honneur et les droits : Ut quid dereliquisti me [112]? celui-là sans doute peut descendre un moment dans un tombeau passager et y laisser ce qui lui restait peut-être encore de trop humain, mais le troisième jour ne manquera jamais [113]. J’en ai pour vous une certitude infaillible (…) [114]. »
C’était clairement annoncer que le catholicisme libéral entendait bien ne pas se soumettre au Saint-Siège. Le pacte de la Roche-en-Breny fonctionnait toujours : « Un petit troupeau d’amis qui, depuis longtemps accoutumés à combattre ensemble pour l’Église libre dans l’État libre, ont renouvelé le pacte de vouer de même le reste de leur vie [115] à Dieu et à la liberté. »
[1] — Emmanuel Barbier, Histoire du catholicisme libéral et du catholicisme social en France du concile du Vatican à l’avènement de S.S. Benoît XV (1870-1914), Bordeaux, Imprimerie Cadoret, 1923-1924, 5 tomes (avec un volume de table analytique en plus).
[2] — C’est nous qui soulignons.
[3] — C’est nous qui soulignons. André Latreille, L’Église catholique et la Révolution française, t. I : Le Pontificat de Pie VI et la crise française (1775-1799), Paris, Librairie Hachette, 1946, p. 7 et 8.
[4] — André Latreille, in Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastique, t. 18, Paris, Letouzey et Ané, 1977, col. 107.
[5] — Dans les Considérations sur la Suisse (de Louis-Napoléon), on lit : « Partout Napoléon n’installa que des gouvernements de transition entre les idées anciennes et les idées nouvelles. Partout on peut remarquer dans ce qu’il établit deux éléments distincts : une base provisoire avec les dehors de la stabilité. Provisoire, parce qu’il sentait que l’Europe voulait être régénérée ; avec les dehors de la stabilité, afin d’abuser ses ennemis sur ses grands projets, et pour qu’on ne l’accusât pas de tendre à l’empire du monde. C’est dans ce but qu’il surmonta d’un diadème impérial ses lauriers républicains ; c’est dans ce but qu’il mit ses frères sur des trônes. Un grand homme n’a pas les vues étroites et les faiblesses que lui prête le vulgaire. Si cela était, il cesserait d’être un grand homme. Ce n’est donc point pour donner des couronnes à sa famille qu’il nomma ses frères rois, mais bien pour qu’ils fussent dans les divers pays les piliers d’un nouvel édifice. Il les fit rois pour qu’on crût à la stabilité, et qu’on n’accusât pas son ambition. Il y mit ses frères parce qu’eux seuls pouvaient concilier l’idée d’un changement avec l’apparence de l’inamovibilité, parce qu’eux seuls pouvaient se consoler de perdre un royaume en redevenant princes français. » Cité par Mgr Justin Fèvre, in Histoire de l’Église de l’abbé J.E. Darras, t. 41, Paris, Vivès, 1888, p. 448.
[6] — Mgr Justin Fèvre, in Histoire de l’Église de l’abbé J.E. Darras, t. 41, p. 449.
[7] — Des pouvoirs constitutifs de l’Église par Bordas-Demoulin (1855) ; – Philosophie et religion (1856), par l’abbé Maret. Ce dernier se signala encore en 1858 comme adversaire de l’ultramontanisme par sa Lettre à NN. SS. les évêques de France. Aussi, le gouvernement l’ayant en 1869 désigné pour l’évêché de Vannes, la cour de Rome lui refusa-t-elle l’institution canonique. Il dut se contenter du titre d’évêque de Sura in partibus infidelium. (Note de Debidour.)
[8] — A. Debidour, Histoire des rapports de l’Église et de l’État en France de 1789 à 1870, Paris, Alcan, 1898, p. 537 et 538.
[9] — Yves Chiron, Pie IX pape moderne, Bitche, Éd. Clovis, 1995, p. 206-207. Dans un prochain numéro du Sel de la terre paraîtra une recension de cet ouvrage qui n’envisage malheureusement pas vraiment le combat antilibéral du vénérable pontife Pie IX.
[10] — Yves Chiron, Pie IX pape moderne, p. 208.
[11] — Il faudrait écrire dogmatiquement et non pas théologiquement. (NDLR.)
[12] — Yves Chiron, Pie IX pape moderne, p. 259-265.
[13] — En novembre-décembre 1855, visite à Paris de Victor-Emmanuel, roi de Savoie, du Piémont et de Sardaigne, et de Cavour, son ministre, lesquels cherchaient, sous prétexte de créer l’unité italienne, à supprimer les États pontificaux. En février 1856, congrès à Paris, pour établir un traité suite à la victoire des alliés (Turquie, France, Maison de Savoie) contre la Russie lors de la guerre de Crimée ; le vœu y fut émis que des réformes vraiment libérales fussent accordées par les souverains dans tous les États italiens encore soumis à l’absolutisme, particulièrement dans l’État pontifical, etc.
[14] — Révolutionnaire italien et fondateur de sociétés secrètes (né à Gênes en 1805, mort à Pise en 1872), il dirigea la République romaine, en 1848, quand il eut chassé Pie IX qui s’enfuit à Gaète (novembre 1848). Garibaldi, avant de se rallier à la Maison de Savoie, était un de ses partisans.
[15] — Il s’agit de la reprise de Rome, par les soldats français du général Oudinot, aux révolutionnaires italiens de 1848 qui en avaient chassé Pie IX. Tout au début de son gouvernement encore mal assuré, Napoléon III avait été poussé à cette défense du Saint-Siège par les pressions des catholiques français.
[16] — Huit morts et cent cinquante blessés.
[17] — De la justice dans la Révolution et dans l’Église (1858).
[18] — La reprise de Rome, par les soldats français du général Oudinot, comme il est expliqué plus haut, à la note 4, p. 7$.
[19] — Jules Favre (1809-1880), député républicain, prit part à la révolution de 1848 et embrassa le protestantisme avec d’autres républicains, comme le philosophe Charles Renouvier, l’économiste Frédéric Passy et l’écrivain George Sand. Celle-ci écrivait à Barbès dans une lettre du 2 janvier 1869 que cet acte était « une protestation contre le catholicisme, un divorce de famille avec l’Église, une rupture déterminée et déclarée avec le prêtre romain » (citée in R.P. Lecanuet, L’Église de France sous la IIIe République, 1870-1878, pontificat de Pie IX, Paris, de Gigord, 1910, p. 34). Jules Favre lutta contre le second Empire, prit une part décisive dans la proclamation de la IIIe République, le 4 septembre 1870, deux jours après la capitulation de Napoléon III à Sedan. Thiers le choisit comme ministre dans le gouvernement de défense nationale en février 1871. Il prit parti contre la Commune, puis démissionna du gouvernement trois mois après avoir négocié la paix de Francfort (10 mai 1871) avec la Prusse de Bismarck, suite à la défaite française. Comme tous les principaux hommes de la IIIe République il appartenait à la franc-maçonnerie. Sa fille Geneviève, protestante libérale comme son père, épousa Paul Maritain, protestant libéral aussi : ils furent les parents de Jacques Maritain.
[20] — Dans l’Histoire de l’Église fondée par Fliche et Martin, le chanoine Roger Aubert auteur du tome 21 intitulé Le Pontificat de Pie IX ne souffle pas mot de l’attentat d’Orsini et de la négociation secrète qui s’ensuivit… Il préfère consacrer quinze lignes à l’affaire Mortara tout en reconnaissant qu’elle n’était, comme l’écrivait l’ambassadeur de France qu’il cite lui-même, « qu’un incident entre mille qui peuvent surgir tous les jours par l’application maladroite ou rigoureuse d’une législation incompatible avec la forme actuelle de la société ». Bloud et Gay, 1952, p. 87.
[21] — Napoléon-Joseph-Charles-Paul Bonaparte, dit le prince Jérôme et surnommé Plon-Plon (né à Trieste, le 9 septembre 1822, mort à Rome le 17 mars 1891), était le fils de Jérôme Bonaparte, le plus jeune des frères de Napoléon Ier. Il devint très jeune l’ami de son cousin Louis-Napoléon, futur Napoléon III. Ses liens avec les républicains le firent bannir de France en 1845 ; il siégea à l’extrême-gauche aux assemblées de 1848 et fut surnommé le Prince de la Montagne ; il accepta néanmoins le coup d’État du 2 décembre 1851, devint sénateur, commanda une division d’infanterie en Crimée, fut ministre de l’Algérie et des Colonies (1858) ; surtout il encouragea beaucoup Napoléon III à réaliser l’unité italienne.
[22] — Habituellement on parle de l’entrevue de Plombières ; en écrivant conspiration de Plombières, l’anticlérical Debidour est franc.
[23] — Cette société, à laquelle il donnait l’impulsion par l’intermédiaire de son ami La Farina, était la grande armée du parti révolutionnaire et unitaire en Italie. Elle avait déjà son chef militaire en Garibaldi, qui n’attendait qu’un signe de Cavour pour appeler aux armes les « patriotes », ses amis.
[24] — A. Debidour, Histoire des rapports de l’Église et de l’État en France de 1789 à 1870, p. 543 à 547.
[25] — Le 24 juillet 1860 Foisset (« Joseph-Théophile Foisset [1800-1873], ami de tous les libéraux, sur lesquels il exerçait une influence conciliatrice », note Prélot in Marcel Prélot et F. Gallouedec Gennys, Le Libéralisme catholique, Paris, Armand Colin, 1969, p. 56, n. 2) écrivait à son ami Montalembert : « Louis Veuillot (…) a eu le bon goût de me dire (…) qu’assurément j’avais mieux jugé les choses que lui en décembre 1851, que je l’avais averti et qu’il aurait bien fait de me croire. Il est vrai qu’il n’a pas manqué d’ajouter qu’au surplus, quand il eût suivi mes conseils, “il n’en serait arrivé ni plus ni moins”. Je n’ai pu m’empêcher de répliquer sur le champ que, s’il m’eût écouté alors, on ne serait pas fondé du moins à lui dire : Patere legem quam laudasti [supporte la loi que tu as approuvée], ce dont il est tombé d’accord d’assez bonne grâce », Père Lecanuet, Montalembert, Paris, de Gigord, 1912, t. III, p. 215-216, note 1.
[26] — Nullus certi du 19 janvier 1860. Le 26 mars 1860 Pie IX fulminait l’excommunication majeure contre les usurpateurs des droits du Saint-Siège.
[27] — Il ne put reparaître que le 16 avril 1867.
[28] — Le soulignement est de nous. Le fait que dénonce ici Lacordaire est parfaitement exact et, ne lui en déplaise, il est tout à fait conforme au droit naturel et chrétien.
[29] — Cité par l’abbé Barbier, Histoire du catholicisme libéral et du catholicisme social, t. 1, p. 31.
[30] — Voir lettre de Montalembert du 14 février 1866, dans Le Révérend Père H.D. Lacordaire de l’ordre des frères prêcheurs par le R.P. Chocarne, Paris, Poussielgue, 1867, t. 1, p. 10.
[31] — DTC, « Lacordaire », col. 2421
[32] — J. Bricout, Dictionnaire pratique des connaissances religieuses, t. 4, Paris, Letouzey et Ané, 1926, « Lacordaire », col. 226.
[33] — Voir Index des livres prohibés, Imprimerie polyglotte vaticane, 1930, p. 213 : Permittitur editio parisiensis anni 1863 nomine auctoris publicata.
[34] — Mgr Joseph Hippolyte Guibert (né en 1802, mort en 1886) fut évêque de Viviers en 1841, archevêque de Tours en 1857, puis de Paris en 1873. En 1873 il fut créé cardinal. Il avait été religieux des missionnaires oblats de Marie Immaculée, congrégation fondée par le bienheureux Mgr Eugène de Mazenod. Nous reparlerons plus loin de lui et de son libéralisme.
[35] — Mgr Sibour, né en 1792, ordonné prêtre en 1818, collabora à L’Avenir. De 1839 à 1848, il fût évêque de Digne. Son adhésion spontanée au nouveau gouvernement, son esprit ouvert aux besoins des temps nouveaux le désignèrent au choix du général Cavaignac qui l’appela à l’archevêché de Paris (10 juillet 1848). En mars 1852 Louis-Napoléon le nomma sénateur. Il se prononça d’abord contre l’opportunité de la définition du dogme de l’Immaculée Conception de la Bienheureuse Vierge Marie (8 décembre 1854), mais finit par publier solennellement, le 17 février 1855, la définition pontificale (le mot opportunité est un des mots préférés des catholiques libéraux pour cacher leur lâcheté ; dans leur langage, il est équivalent à la thèse – qu’ils repoussent parce qu’elle est l’affirmation claire de la vérité – par opposition à l’hypothèse – qu’ils soutiennent toujours, car elle est une concession aux anti-catholiques). Mgr Sibour mourut le 3 janvier 1857, frappé d’un coup de couteau par un prêtre interdit (c’est-à-dire atteint par une sentence canonique lui interdisant toute fonction sacrée).
[36] — Mgr Morlot, né à Langres le 28 décembre 1795, ordonné prêtre en 1820, fut évêque d’Orléans, sous la monarchie de Juillet, de 1839 à 1843, année où il fut nommé archevêque de Tours. Créé cardinal en 1853, il devint archevêque de Paris en 1857, succédant à Mgr Sibour. Gallican, lecteur bienveillant du Correspondant, il prit la défense de Victor Cousin et intervint pour la nomination de l’abbé Maret comme doyen de la faculté de théologie à la Sorbonne en 1857. Bien vu de Napoléon III, ce dernier le nomma Grand Aumônier de France, c’est-à-dire chapelain de la famille impériale.
Son biographe et admirateur rapporte un fait révélateur : « J’ai précisé, à propos de l’affaire Orsini, que Mgr Morlot détestait la conspiration génératrice de désordres, de meurtres et de souffrances pour la sainte Église, mais ce prélat libéral respectait la franc-maçonnerie traditionnelle soucieuse de divin, tolérante et toujours fidèle au pouvoir établi. Les francs-maçons, eux, ne se trompent pas sur la bonté du cardinal-archevêque et ils lui demandent l’autorisation de faire célébrer une messe à la cathédrale de Notre-Dame de Paris, le 20 juillet 1858, en l’honneur des francs-maçons, et ceux-ci viennent à plus de trois cents pour assister à cet office mortuaire. Ils exprimeront leur reconnaissance au prélat tolérant, ami de Decazes, du maréchal Magnan, du baron Taylor, de Félix Barthe, de James de Rothschild et de tant d’autres maçons, en faisant frapper une médaille en son honneur.
« Grâce à l’obligeance de mon savant ami, monsieur Boris Kaplanski, j’ai pu photographier cette belle médaille, offerte au cardinal, et reproduite dans ce livre.
« Voici ce qu’on peut y lire : “A la gloire du grand architecte de l’univers par l’initiative et le dévouement du R\ F\ Descombes, trésorier du Sénat à Paris, souverain Prince du royal secret, 32e, délégué des quatre ateliers de La Triple Espérance, Orient du Port Louis, Maurice (île Maurice) s’inspirant des sentiments des frères de ces ateliers réunis, un service solennel a été célébré à Notre-Dame de Paris, le 20 juillet 1858, avec l’approbation de son E\ le card\ Morlot, arch\ de Paris, pour le repos des âmes des RR\ FF\ Léchelle, Chenaux, Duverger, Pénard et Chipault Bérichon, de La Triple Espérance et Lafontan et Céseri, de la Paix, Orient de Maurice, décédés au Port Louis et auxquels l’évêque catholique de cet Orient avait refusé les prières funèbres à cause de leur qualité de francs-maçons”.
« Il y a trois points devant le nom et les titres du cardinal. Sans renseignements plus amples, je ne peux tirer aucune conclusion ; mais ces symboles ainsi accolés sont troublants. On ne doit donc pas s’étonner si, à la mort du maréchal Magnan, les symboles maçonniques de ce grand-maître figurèrent sur son cercueil à la cathédrale Notre-Dame, lors des obsèques, à côté de ses décorations et de son bâton de maréchal de France. Ceci se passait en 1865, et le pape Pie IX blâma Mgr Darboy, successeur du cardinal Morlot. » (Félix Bonafé. Le Cardinal Morlot, une vie, une époque, Orbec, imprimerie Rozé, 1983, p. 438 et 439).
Le cardinal Morlot mourut à Paris le 29 décembre 1862, après avoir nommé Mgr Darboy, son compatriote de Haute-Marne, qu’il avait choisi comme grand vicaire en arrivant à Paris et qui avait été fait évêque de Nancy en 1859, son légataire universel et exécuteur testamentaire. Deux jours après ses funérailles le 8 janvier 1863, le ministre Rouland intervenait auprès de l’empereur pour faire désigner Mgr Darboy comme successeur du cardinal Morlot, ce qui fut fait. Gallican, Mgr Darboy combattit l’infaillibilité pontificale au premier concile du Vatican et demanda même l’intervention de Napoléon III dans ce sens, lui proposant de rappeler de Rome l’ambassadeur français.
[37] — Vingt-six catholiques martyrisés en 1597.
[38] — Mgr Victor Pelletier, Mgr Dupanloup. Épisode de l’histoire contemporaine - 1843-1875, 3e édition, Paris, Éd. Haton, 1876, p. 58.
[39] — Mgr Victor Pelletier, Mgr Dupanloup, p. 58.
[40] — Cette interdiction faisait suite aux publications de l’évêque d’Orléans qui avait défendu le pouvoir temporel du pape contre la France alliée au Piémont.
[41] — Né en 1802, prêtre en 1825, il dirigea pendant douze ans le collège anglais de Rome ; en 1840, Grégoire XVI le nomma coadjuteur du vicaire apostolique du centre de l’Angleterre. (La hiérarchie catholique ordinaire des évêques, dissoute quand prévalut le schisme d’Henri VIII de 1534, ne put être rétablie dans « l’île des saints » que le 24 septembre 1850, par Pie IX. Cette renaissance entraîna d’ailleurs de sauvages manifestations de la part des anglicans : effigies du pape, de Mgr Wiseman, des prêtres catholiques et même de la bienheureuse Vierge Marie et des saints Pierre et Paul, traînées dans les rues, puis brûlées sur les places publiques, ou jetées à la mer). En 1850, Pie IX créa Mgr Wiseman cardinal et premier nouvel évêque de Westminster. Il mourut à Londres en 1865.
[42] — P. Lecanuet, Montalembert, t. 3 : L’Église et le second Empire (1850-1870), 4e éd., Paris, de Gigord, 1912, p. 328.
[43] — Pendant le séjour il fut atteint d’une de ces crises névralgiques auxquelles il était sujet. A Montalembert qui admirait sa sérénité dans la douleur, il répondit : « Que voulez-vous, mon cher ami, je ne suis pas pieux, je ne dis pas mon chapelet tous les jours, je ne communie pas tous les dimanches et ne puis avoir devant Dieu d’autre mérite que mes souffrances (…) ! » Pourtant saint Paul enseigne : « Pietas autem ad omnia utilis est, promissionem habens vitae quae nunc est et futurae. Mais la piété est utile à tout, elle a la promesse de la vie, de la vie présente comme de la vie future » (1 Tm 4, 8).
[44] — Dans le Syllabus, tel qu’il fut publié, la condamnation fut explicite. C’est la 80e proposition, la dernière, extraite d’une allocution de Pie IX le 18 mars 1861 et qui condamne ceux qui affirment que : « Le pontife romain peut et doit se réconcilier et se mettre d’accord avec le progrès, avec le libéralisme et avec la civilisation moderne. » DS 2980.
[45] — C’est donc, d’une part, qu’il manquerait quelque chose à l’Église et, d’autre part, que seule la société civile pourrait le lui apporter !
[46] — P. Lecanuet, Montalembert, t. 3, p. 330.
[47] — P. Lecanuet, Montalembert, t. 3, p. 330, note 2.
[48] — P. Lecanuet, Montalembert, t. 3, p. 330, note 2.
[49] — P. Lecanuet, Montalembert, t. 3, p. 332, note 2.
[50] — C’est ce qu’affirme le P. Lecanuet, Montalembert, t. 3, p. 332, note 2.
L’abbé Jules Morel, quant à lui, écrit en 1874 : « Un visiteur du château de feu monsieur le comte de Montalembert, à la Roche-en-Brenil, avait remarqué dans la chapelle une inscription qui donnait à penser, et l’avait relevée. Monsieur Veuillot auquel il en passa communication fut frappé comme lui des intentions suspectes qui se cachaient ou se montraient dans ces paroles solennelles, auxquelles le style lapidaire laissait sa concision sans leur communiquer son élégance, et il fit part de ses inquiétudes au public. » Somme contre le catholicisme libéral, Paris, Éd. Palmé – Bruxelles, Éd. Lebrocquy –, 1876, t. 2, p. 447-448.
[51] — En 1863, au premier congrès des catholiques libéraux à Malines, après le discours d’Auguste Cochin sur le thème « du progrès des sciences et de l’industrie », Montalembert s’approcha d’un homme d’État belge, et lui glissa à l’oreille : « Il sera le Thiers catholique ! » (Abbé Jules Morel, Somme contre le catholicisme libéral, t. 2, p. 472.)
[52] — P. Lecanuet, Montalembert, t. 3, p. 333, note 2.
[53] — P. Lecanuet, L’Église de France sous la IIIe République, 1870-1878, pontificat de Pie IX, Paris, Poussielgue, 1907, p. 94, note 2.
[54] — Marcel Prélot et F. Gallouedec Gennys, Le Libéralisme catholique, Paris, Armand Colin, 1969, p. 199-200.
[55] — Abbé Jules Morel, Somme contre le catholicisme libéral, Paris, Éd. Palmé – Bruxelles, Éd. Lebrocquy –, 1876, t. 1 : 548 p. ; t. 2 : 600 p.
[56] — Pierre Pierrard, L’Église et la Révolution : 1789-1889, Paris, Nouvelle Cité, 1988, p. 195.
[57] — Traduction par nos soins. Texte latin au début du t. 1 de la Somme contre le catholicisme libéral.
[58] — Abbé Jules Morel, Somme contre le catholicisme libéral, p. 450.
[59] — Arouet François-Marie, dit Voltaire (1694-1778).
[60] — Quotidien fondé le 16 octobre 1830 par F. de Lamennais aidé, en particulier, par Montalembert. Voir Le Sel de la terre 14, p. 128.
[61] — Abbé Jules Morel, Somme contre le catholicisme libéral, p. 451-452.
[62] — DTC, « Libéralisme catholique », col. 585.
[63] — DAFC, « Libéralisme », col. 1826-1827.
[64] — P. Lecanuet, Montalembert, t. 3, p. 348.
[65] — P. Lecanuet, Montalembert, t. 3, p. 358.
[66] — Le 18 septembre 1860, les 5 600 zouaves pontificaux commandés par le général Lamoricière avaient été défaits par 45 000 Piémontais à Castelfidardo, près de Lorette, avec la complicité hypocrite de Napoléon III.
Peu après, le 12 octobre, dans un discours au Parlement de Turin, Cavour (premier ministre de Victor-Emmanuel II, roi du Piémont et de Sardaigne) déclarait : « La liberté est hautement favorable au développement du véritable sentiment religieux. Ma conviction est que cette vérité triomphera bientôt. Nous l’avons déjà vue reconnue par les défenseurs les plus passionnés des idées catholiques ; nous avons vu un illustre écrivain, dans un moment lucide, démontrer à l’Europe, dans un livre qui a fait grand bruit, que la liberté avait été très utile pour relever l’esprit religieux. » Montalembert protesta avec vigueur contre cette utilisation de sa brochure : « Pie IX et la France en 1849 et en 1859 » parue d’abord dans Le Correspondant, du 25 octobre 1859. Cela n’empêcha pas Cavour de déclarer à nouveau, le 27 mars 1861, qu’une fois à Rome, il proclamerait le grand principe de Montalembert : “l’Église libre dans l’État libre”. » Quelques jours plus tard, le 9 avril, il nomma l’orateur français parmi les précurseurs du libéralisme dont il souhaitait le succès. Cavour mourut peu après, le 6 juin 1861.(P. Lecanuet, Montalembert, t. 3, p. 223 à 227).
[67] — Le pape saint Pie X cite ces paroles et les commente ainsi : « Que chacun des pasteurs de l’Église regarde dès lors comme s’adressant à lui-même en particulier ces paroles d’Anselme au puissant comte de Flandre ; et qu’au besoin il les rappelle à ses collègues : “Je vous en prie, je vous en supplie, écoutez mes avertissements, les conseils que je vous adresse dans ma sollicitude pour votre âme, Monseigneur, et dans l’amour que je vous porte en Dieu : ne croyez jamais amoindrir votre haute dignité en aimant et en défendant la liberté de l’Église, épouse de Dieu et votre Mère ; ne pensez pas que vous vous humiliez en l’exaltant, que vous vous affaiblissiez en la fortifiant. Voyez, jetez les yeux autour de vous : les exemples s’offrent d’eux-mêmes. Considérez les princes qui attaquent l’Église et foulent aux pieds ses droits ; en quoi en sont-ils plus prospères ? à quoi en arrivent-ils ? La réponse est assez évidente ; il n’y a pas à y insister” (Lettres, l. IV, lett. 12). La même pensée se retrouve avec plus d’ampleur, mais en des termes d’une force et d’une suavité égales, dans une lettre à Baudouin, roi de Jérusalem : “Je vous le demande comme votre très fidèle ami, je vous en donne le conseil et prie Dieu à cette intention : vivez sous la loi de Dieu et soumettez en tout votre volonté à la sienne. C’est lorsque vous régnez selon la volonté de Dieu que vous régnez vraiment pour votre bien. Ne croyez pas, comme beaucoup de mauvais rois, que l’Église vous a été livrée comme une esclave à un maître : elle vous a été confiée comme à son avocat et à son défenseur. Dieu n’a rien de plus cher au monde que la liberté de son Église. Ceux qui veulent moins lui être utiles que lui commander prouvent incontestablement qu’ils sont ennemis de Dieu : Dieu veut que son Épouse soit libre et non esclave. Ceux qui la traitent avec la déférence d’un fils à l’égard de sa mère, ceux-là prouvent qu’ils sont ses fils et les fils de Dieu. Mais ceux qui lui commandent comme à une esclave se montrent non des fils, mais des étrangers, et c’est justement qu’ils sont exclus de l’héritage et de la dot dont elle a recu les promesses” (Lettres, l. IV, lett. 8). C’est ainsi que jaillit du cœur du saint la flamme de son amour pour l’Église, c’est ainsi qu’éclate son zèle pour la défense de sa liberté, liberté indispensable dans le gouvernement du monde chrétien, liberté que Dieu aime par-dessus tout, comme l’affirme l’éminent docteur dans cette brève et vibrante parole : “Dieu n’a rien de plus cher au monde que la liberté de son Église.” Il n’est rien, vénérables Frères, rien qui exprime mieux notre pensée et nos sentiments que cette insistance sur le mot que Nous venons de citer. » (Saint Pie X, Encyclique Communium Rerum du 21 avril 1909, Documents pontificaux de Sa Sainteté saint Pie X, Versailles, Publications du Courrier de Rome, 1993, t. 2, p. 68-69.)
[68] — La sainte Ligue fut organisée en 1576 par le duc de Guise pour défendre la foi catholique contre le parti protestant.
[69] — Le suffrage universel était alors une chose récente puisqu’il datait de 1848. Le 29 juin 1881, dans son encyclique Diuturnum, sur l’origine du pouvoir, Léon XIII précisait : « Toutefois, il importe de remarquer ici que, s’il s’agit de désigner ceux qui doivent gouverner la chose publique, cette désignation pourra dans certains cas être laissée au choix et aux préférences du grand nombre, sans que la doctrine catholique y fasse le moindre obstacle. Ce choix, en effet, détermine la personne du souverain, il ne confère pas les droits de la souveraineté ; ce n’est pas l’autorité que l’on constitue, on décide par qui elle devra être exercée » (EPS-PIN, nº 94.) Soixante dix ans plus tard, le 6 avril 1951, sans doute instruit pas les faits, Pie XII déclarait dans une allocution : « Partout, actuellement, la vie des nations est désagrégée par le culte aveugle de la valeur numérique. Le citoyen est électeur. Mais, comme tel, il n’est en réalité qu’une des unités, dont le total constitue une majorité ou une minorité, qu’un déplacement de quelques voix, d’une seule même, suffira à inverser. Au regard des partis, il ne compte que pour sa valeur électorale, pour l’appoint qu’apporte sa voix ; de sa place et de son rôle de père de famille et dans la profession, il n’est pas question. » (EPS-PIN, nº 3033.)
[70] — Léopold de Saxe-Cobourg-Gotha (1790-1865), premier roi des Belges, choisi par le Congrès National en 1831, après la révolution de 1830 qui chassa les Hollandais.
[71] — Ces deux dernières phrases sont à rapprocher du passage suivant de Jean-Paul II, dans sa lettre apostolique Tertio millennio adveniente du 14 novembre 1994, sur la préparation du jubilé de l’an 2 000, au paragraphe 35 :
« Il y a un autre chapitre douloureux sur lequel les fils de l’Église ne peuvent pas ne pas revenir en esprit de repentir : le consentement donné, surtout en certains siècles, à des méthodes d’intolérance et même de violence dans le service de la vérité.
« Il est vrai que pour juger correctement l’histoire, on ne peut se dispenser de prendre attentivement en considération les conditionnements culturels de l’époque : sous leur influence, beaucoup ont pu considérer en toute bonne foi que, pour porter authentiquement témoignage à la vérité, il fallait réduire au silence l’opinion d’autrui ou au moins la marginaliser. De multiples motifs concouraient souvent à la création d’un terrain favorable à l’intolérance, alimentant un climat passionnel auquel seuls de grands esprits vraiment libres et pleins de Dieu réussissaient d’une certaine manière à se soustraire. Mais la considération des circonstances atténuantes ne dispense pas l’Église du devoir de regretter profondément les faiblesses de tant de ses fils qui ont défiguré son visage et l’ont empêchée de refléter pleinement l’image de son Seigneur crucifié, témoin insurpassable d’amour patient et d’humble douceur. De ces attitudes douloureuses du passé ressort pour l’avenir une leçon qui doit inciter tout chrétien à s’en tenir fermement à la règle d’or définie par le concile : “La vérité ne s’impose que par la force de la vérité elle-même, qui pénètre l’esprit avec autant de douceur que de puissance”. » Concile Vatican II, Déclaration sur la liberté religieuse Dignitatis humanæ, nº 1.
[72] — Né en 1765, Mgr Frayssinous fut ordonné prêtre en 1789 et prêta le serment de liberté et d’égalité en 1792. En 1803 il inaugura des conférences d’apologétique à l’église Saint-Sulpice de Paris. Napoléon Ier, irrité d’avoir été excommunié par Pie VII en 1809 (suite à l’annexion des États pontificaux à l’empire français), les arrêta. Elles reprirent de 1814 à 1822. En 1818 il publia Les Vrais principes de l’Église gallicane, etc. En 1819, il fut nommé premier Aumônier du roi, puis sacré évêque in partibus d’Hermopolis en 1822. Louis XVIII le nomma alors grand-maître de l’université. Frayssinous avouait « qu’il n’espérait pas faire beaucoup de bien dans l’université, mais seulement y empêcher beaucoup de mal ». C’était avouer les fruits de l’athéisme politique officiel, trente ans à peine après la Révolution française.
Après la révolution de 1830, il passa deux ans à Rome, ensuite de 1833 à 1838 il fut le précepteur du duc de Bordeaux, exilé à Prague, puis à Goritz. Il mourut en 1841 dans l’Aveyron, son pays natal où il était revenu.
[73] — Aviau du Bois de Sanzay (Charles-François d’), né le 7 août 1736 au château du Bois de Sanzay, diocèse de Poitiers, grand vicaire d’Angers, puis archevêque de Vienne (1790), il refusa de prêter le serment de fidélité à la constitution civile du clergé et prit le chemin de l’exil en 1792 ; rentré furtivement en 1797, il parcourut le Vivarais et le Forez déguisé en paysan. Nommé en 1802 à l’archevêché de Bordeaux, il mourut en 1826. On a de lui un Écrit sur le prêt à intérêt de commerce, Lyon, 1799, et quelques lettres posthumes sur le gallicanisme. Les plus importantes sont adressées à M. Émery (2 avril 1810), à l’abbé Frayssinous, à l’occasion de son livre les Vrais principes de l’Église gallicane (11 avril 1818), et à M. Duclaux, supérieur général de Saint-Sulpice. Mgr d’Aviau y combat ce qu’il nomme « le déplorable système gallican » (lettre à l’abbé Frayssinous), il y montre les quatre articles de 1682 expressément condamnés par le Saint-Siège et contraires à la Tradition catholique et n’accepte pas qu’on les enseigne dans son séminaire.
[74] — Jean Calas, marchand d’indiennes (étoffes de coton peintes ou imprimées) à Toulouse, était protestant et marié à une Anglaise. Dans la nuit du 14 au 15 octobre 1761 on découvrit pendu chez lui son fils aîné Marc-Antoine. Il fut accusé d’avoir assassiné le jeune homme pour l’empêcher de se convertir au catholicisme. Condamné à mort par les capitouls, sentence confirmée par le parlement de Toulouse, il fut roué vif et étranglé le 9 mars 1762. Sa veuve s’enfuit en Suisse où elle rencontra Voltaire à Ferney. Le « philosophe » prétendit que Marc-Antoine s’était suicidé et, en conséquence, accusa violemment le parlement de Toulouse et réclama la réhabilitation de Jean Calas. Il obtint gain de cause par le Conseil d’État le 4 juin 1764. M. de Viguerie note : « En fait, le suicide n’est pas prouvé. Les historiens sont aujourd’hui presque certains que le fils Calas a été assassiné non par son père, mais par une personne étrangère à la famille. (…) L’affaire Calas a été l’occasion pour la philosophie [dite des Lumières] de prendre en charge la défense de la cause protestante. Une alliance s’est ainsi formée entre les Lumières et la Réforme. » (Jean de Viguerie, Histoire et dictionnaire des temps des Lumières, Paris, R. Laffont, 1995, p. 797-798).
[75] — Jean-François Lefebvre, chevalier de La Barre (ou Labarre), fut condamné à mort et exécuté en 1766 à Abbeville, à l’âge de dix-neuf ans, pour avoir commis plusieurs profanations et sacrilèges. Son cadavre fut brûlé en même temps que divers ouvrages impies trouvés chez lui, dont le Dictionnaire philosophique portatif de Voltaire. Il mourut en chrétien, assisté par un dominicain, et embrassa pusieurs fois le crucifix avant de tendre son cou à l’exécuteur. M. de Viguerie conclut : « Voltaire se déclare indigné par la “barbarie” des juges d’Abbeville. Il entreprit une campagne pour la réhabilitation du jeune chevalier, mais ses efforts n’aboutirent pas. La Barre est encore aujourd’hui présenté comme une victime de l’intolérance religieuse. Curieuse intolérance qui sacrifiait un adolescent pour quelques folies de jeunesse, et qui, en même temps, laissait Voltaire, Diderot, d’Holbach, Helvétius et bien d’autres, écrire en paix leurs libelles matérialistes et athées. » (Jean de Viguerie, Histoire et dictionnaire du temps des Lumières, Paris, R. Laffont, 1995, p. 1068).
Dans ces deux exemples de Calas et de La Barre, on voit que Montalembert suit Voltaire.
[76] — Au sens étymologique de chasser hors des limites du royaume.
[77] — Roi de France de 1226 à 1270.
[78] — Roi de Castille de 1217 à 1252.
[79] — Duc de Bavière d’abord, il fut élu roi de Germanie le 6 juin 1002, puis sacré empereur le 24 février 1014 par le pape Benoît VIII ; il mourut le 14 juillet 1014.
[80] — Roi d’Angleterre de 1042 à 1066.
[81] — Pape de 1294 à 1303.
[82] — Roi de France de 1285 à 1314.
[83] — On lit dans le martyrologe au 17 septembre : « A Saragosse en Espagne, saint Pierre d’Arbüès, premier inquisiteur de la foi dans le royaume d’Aragon, qui, à cause de son zèle pour la foi catholique dans l’exercice de sa charge, ayant été cruellement massacré par des MMM relaps, reçut la palme du martyre. Le pape Pie IX l’a inscrit au catalogue des saints martyrs. » Précisons que le saint était né vers 1440 près de Saragosse ; ayant obtenu son doctorat en théologie et en droit canon à Bologne, il revint à la cathédrale de Saragosse comme chanoine régulier de Saint-Augustin. En 1484, il fut le premier inquisiteur pour l’Aragon. Un complot se forma contre lui. On l’avertit de prendre garde. Il répondit qu’il serait bien aise de faire un bon martyr, de mauvais prêtre qu’il était. Une nuit qu’il se rendait au chœur pour les matines, il s’agenouilla en passant devant le maître-autel : c’est là qu’il fut égorgé par quelques MMM. On était au début de l’office, le chant du psaume 94, « invitatoire », s’achevait, sur l’idée terrible de la miséricorde divine écœurée par la dureté du peuple au cou raide, du peuple MMM. Les chanoines accoururent : trop tard, Pierre gisait sur les dalles sanglantes. « Loué soit Jésus-Christ, dit-il, je meurs pour sa sainte foi. » Il avait au cou une blessure mortelle. On le porta chez lui en pleurant. Il survécut deux jours ; il priait pour ses ennemis, consolait ses amis, et louait Dieu. Il mourut le 17 septembre 1485. Décidément, le métier d’inquisiteur était dangereux. Pierre n’était pas le premier à mourir assassiné. Le père M.H. Vicaire O.P. raconte comment se comportèrent les cathares et vaudois de Pamiers vers 1205 : « Un chanoine fut assailli alors qu’il était en train de célébrer la messe et coupé en morceaux. Le sang demeura plusieurs années visible sur l’autel. Un autre eut les yeux arrachés » (Histoire de Saint Dominique, t. 1, Paris, Cerf, 1982, p. 275-276). Pierre fut enterré où il était tombé. Bien entendu, pour réconcilier l’église polluée par le crime, on avait soigneusement lavé le sang. Mais, devant la foule le sang reparut sur les dalles à l’endroit du martyre ; on put en imbiber plusieurs linges. Ce prodige contribua puissamment à grandir le mort dans l’estime des fidèles.
Le pape Innocent X, en 1652, constata le culte qui était rendu « au maître d’Épila ». Alexandre VII le béatifia en 1664. Enfin Pie IX le canonisa en 1867, pour obtenir son aide contre les francs-maçons et les MMM, successeurs de ces marranos (« cochons », nom par lequel on désigna les musulmans ou les MMM faux catholiques en Espagne) qui avaient tué notre saint. Benoît XIV l’avait inscrit à l’édition du martyrologe romain de 1748. [La législation française actuelle nous oblige à censurer nous-mêmes quelques expressions.]
[84] — Abbé Jules Morel, Somme contre le catholicisme libéral, t. 2, p. 456 à 469.
[85] — P. Lecanuet, Montalembert, t. 3, p. 355-356.
[86] — « J’aborde un sujet brûlant. »
[87] — Allusion à la Sainte Inquisition dont L’Univers, parmi d’autres, avait pris la défense.
[88] — Chancelier du royaume d’Angleterre en 1529, Thomas More (ou Morus) renonça à cette fonction en 1532 pour ne pas avoir à se prononcer dans le projet de divorce d’Henri VIII et dans son début de rupture avec Rome. Finalement, il eut la tête tranchée le 6 juillet 1535 après avoir condamné avec force la suprématie de tout souverain temporel sur l’Église. Il a été déclaré bienheureux en 1886, à cause de son martyre, et canonisé en 1935.
[89] — Plus exactement les dix-neuf martyrs, tous prêtres, comptaient onze franciscains de la congrégation des Récollets, deux prémontrés, un chanoine régulier de Saint Augustin, un dominicain (Jean de Cologne) et quatre prêtres séculiers. Leur supplice eut lieu à Brielle, sur la Meuse, dans l’île de Voorne (Hollande du Sud). Les « gueux », comme on appelait les partisans calvinistes, faisaient régner la terreur. En juin 1572, ils prirent la ville de Gorcum et commencèrent à maltraiter les prêtres qui s’y étaient réfugiés. On voulut les forcer à nier le dogme de la présence réelle dans la sainte eucharistie et à rejeter l’autorité du pape. Devant leur fidélité on les pendit aux poutres d’une grange abandonnée du couvent des Augustins. Puis la populace se rua sur les dix-neuf cadavres, les arracha des poutres, les piétina, leur déchira la poitrine, leur prit le cœur et se livra sur ces débris affreux à d’abominables horreurs. C’était la nuit, le 4 juillet 1572. Pie IX a canonisé ces dix-neuf martyrs le 29 juin 1867.
[90] — On reconnaît ici la doctrine introduite à Vatican II dans la déclaration sur la liberté religieuse au nº 2 : « Le concile du Vatican déclare que la personne humaine a droit à la liberté religieuse. Cette liberté consiste en ce que tous les hommes doivent être soustraits à toute contrainte de la part tant des individus que des groupes sociaux et de quelque pouvoir humain que ce soit, de telle sorte qu’en matière religieuse nul ne soit forcé d’agir contre sa conscience, ni empêché d’agir, dans de justes limites, selon sa conscience, en privé comme en public, seul ou associé à d’autres. »
[91] — Don Félix Sarda y Salvany, Le Libéralisme est un péché, Paris, Éd. de la Nouvelle Aurore, 1975, p. 114 à 117. Ce livre a été publié pour la première fois en espagnol, en 1884, par don Félix Sarda (1844-1916), prêtre du diocèse de Barcelone. Un décret de la Sacrée Congrégation de l’Index, à laquelle ce livre avait été dénoncé, le jugeait ainsi : « Elle [la Congrégation] n’a rien trouvé qui soit contraire à la saine doctrine, mais son auteur D. Félix Sarda mérite d’être loué, parce qu’il expose et défend la saine doctrine sur le sujet dont il s’agit par des arguments solides, développés avec ordre et clarté, sans nulle attaque à qui que ce soit. » (Décret du 10 janvier 1887.) Ce dernier membre de phrase doit se comprendre en lisant ce qu’exprime le décret sur le libelle dénonçant don Félix Sarda : « Il a besoin, pour le fond, de quelques corrections, et, en outre, on ne peut approuver la façon de parler injurieuse dont l’auteur se sert beaucoup plus contre la personne de D. Sarda que contre les erreurs qu’il suppose exister dans son opuscule. »
[92] — Mais alors pourquoi Montalembert se laisse-t-il impressionner par de tels adversaires, manifestement déloyaux ? Parce qu’il est catholique libéral ! La « Lettre pastorale adressée à leurs diocésains par les évêques de l’Équateur réunis en concile provincial à Quito le 15 juillet 1885 » contient une intéressante analyse (cette « lettre pastorale » est en annexe au livre de don Félix Sarda y Salvany, Le Libéralisme est un péché, Paris, Éd. de la Nouvelle Aurore, 1975) : « Devant le tribunal de la morale, le libéralisme catholique est l’absence complète des vertus que la dignité humaine demande au vieillard respectable, au jeune homme ardent, à l’héritier présomptif de la couronne éternelle. Le libéralisme catholique, c’est la peur elle-même, dissimulée tantôt sous le manteau de la charité, tantôt sous celui de la prudence. Un froncement de sourcil effraie les catholiques libéraux, une menace les fait trembler, la perspective d’un péril suffit pour qu’ils se rendent. Dominés par la peur, ils veulent que l’Église soit dans ses combats pusillanime comme eux, et, parce qu’elle est la mère des héros, ils l’accusent d’être imprudente et téméraire. Le libéralisme catholique est esclave d’une tyrannie cruelle, la tyrannie de l’opinion.
« Combien il est étrange de voir les libéraux catholiques acharnés à conquérir la faveur populaire, se traîner au milieu des tourbes pour obtenir d’elles un signe d’approbation, un applaudissement que le vent dissipe aussitôt ! Qu’il est instructif de les voir devenir le jouet des exigences capricieuses des multitudes inconstantes, défendant avec une égale faiblesse le pour et le contre, approuvant aujourd’hui ce qu’ils combattaient hier !
« Le libéral catholique est comme Samson, à qui la perfide Dalila coupa les cheveux, le privant ainsi de sa force, pour le livrer garrotté aux mépris et à la risée des Philistins.
« Un homme courageux prononça jadis ces fières paroles : “Si adhuc hominibus placerem, Christi servus non essem. Si je cherchais à plaire aux hommes, je ne serais pas serviteur du Christ.” Cet homme, c’était saint Paul ; cet homme, c’est tout catholique, sans surnom, sans épithète. » (p. 288-289).
[93] — Montalembert exagère ! A Rome, sous Pie IX, comme depuis des siècles, les Juifs habitaient un quartier à part, afin de préserver les chrétiens. En janvier 1850 fut signé à Paris un contrat de prêt de la banque Rothschild au Saint-Siège dont les finances avaient été ruinées par la République romaine de 1848. Le banquier avait mis comme condition à son prêt, entre autres, la suppression du quartier juif, mais elle fut finalement mise de côté et Pie IX réussit par la suite à éponger les dettes laissées par la République romaine et à rembourser les prêts consentis par l’étranger. (Y. Chiron, Pie IX pape moderne, p. 219-220.)
[94] — Toujours cette manie des catholiques libéraux de choisir les cas difficiles et limites.
A propos de Louis XV (roi de France, sacré à Reims en 1722 et mort en 1774) monsieur de Viguerie écrit : « Cependant, le sens chrétien de la mocharchie française lui échappe. Certes, il est lui-même très croyant. Certes, il choisit de bons évêques. Mais il est le roi qui a institué la commission des réguliers [p. 1328 : la commission procède à sa manière qui est radicale et destructrice (…). Elle fait disparaître 426 couvents et neuf ordres religieux (…). La méthode employée est celle de la pression et de l’intimidation (…). On ne peut guère parler de réforme, mais plutôt de destruction], et qui a supprimé la Compagnie de Jésus [1764], compromettant ainsi gravement la formation chrétienne de la jeunesse. Curieux roi “Très Chrétien”, qui ne fait plus ses Pâques et qui, depuis 1739, ne touche plus les malades des écrouelles. » Histoire et dictionnaire du temps des lumières, Paris, Laffont, 1995, p. 1132-1133.
[95] — Charles III, roi d’Espagne de 1759 à 1788, soutint les évêques jansénistes, favorisa les philosophes dits des lumières et expulsa les jésuites de son royaume en 1767.
[96] — P. Lecanuet, Montalembert, t. 3, p. 368 et 369.
[97] — Même le P. Lecanuet, qui rapporte ce propos, écrit deux pages avant : « De ce discours, sur lequel on ferait aujourd’hui encore bien des réserves (…). » (p. 355) Malheureusement il ne précise pas lesquelles.
[98] — Sur monsieur Guizot, voir Le Sel de la terre 15, p. 144.
[99] — P. Lecanuet, Montalembert, t. 3, p. 357.
[100] — L’abbé Guthlin écrit à Montalembert : « Mgr Lavigerie est d’un libéralisme à toute épreuve, un vrai disciple de Mgr Dupanloup (…). En correspondance régulière avec le Saint-Père, il lui a écrit ex professo en faveur du libéralisme catholique. » (P. Lecanuet, Montalembert, t. 3, p. 370, note 3.)
[101] — Mgr d’Hulst, Correspondant du 25 septembre 1891, cité par le P. Lecanuet, Montalembert, t. 3, p. 360 et 361.
Né en 1841, prêtre en 1865, l’abbé Maurice d’Hulst fut engagé en 1872 à l’archevêché de Paris comme secrétaire littéraire de Mgr Guibert (cf. la note 2, p. 13$). En août 1875 la création, puis la direction de l’Université catholique de Paris lui furent confiées. A partir de 1891 il prêcha à Notre-Dame de Paris où il prit la suite du père Monsabré O.P. En 1892 il fut élu député de Brest, en remplacement de Mgr Freppel, évêque d’Angers. Honoré du titre de prélat il mourut en 1896. L’abbé Barbier dans la Table analytique de son Histoire du catholicisme libéral et du catholicisme social précise : « Prélat de grande vertu, âme très élevée, noble caractère, Mgr d’Hulst conserve cependant la marque des influences libérales qui ont agi sur sa formation » (p. 28). Nous en aurons des preuves en étudiant le pontificat de Léon XIII.
[102] — P. Lecanuet, Montalembert, t. 3, p. 371.
[103] — P. Lecanuet, Montalembert, t. 3, p. 372.
[104] — Le P. Lecanuet note : « Récit fait par l’évêque d’Orléans à Montalembert et relaté dans son Journal. »
[105] — Le lecteur appréciera certainement l’esprit d’obéissance de Mgr Dupanloup envers l’envoyé du Saint-Père ainsi que sa courtoisie… Il agira de même au concile du Vatican, en quittant Rome, le 17 juillet 1870, la veille du vote sur l’infaillibilité pontificale.
[106] — P. Lecanuet, Montalembert, t. 3, p. 373.
[107] — « Nettement pernicieux et malsain. »
[108] — 29 avril 1814. Dans cette lettre peu connue, et dont on n’a tenu aucun compte, le pape protestait contre l’article de la Charte projetée qui, tout en reconnaissant la religion catholique comme religion d’État, accordait néanmoins la liberté de conscience et des cultes : « Nous avons remarqué en premier lieu que, dans la constitution mentionnée, la religion catholique est entièrement passée sous silence, et qu’il n’y est pas même fait mention du Dieu tout-puissant par qui règnent les rois, par qui les princes commandent. » Pie VII ajoutait : « Un nouveau sujet de peine, dont notre cœur est encore plus vivement affligé, et qui, nous l’avouons, nous cause un tourment, un accablement et une angoisse extrêmes, c’est le vingt-deuxième article de la constitution. Non seulement on y permet la liberté des cultes et de conscience, pour nous servir des termes mêmes de l’article, mais on promet appui et protection à cette liberté, et en outre aux ministres de ce qu’on nomme les cultes. Il n’est certes pas besoin de longs discours, nous adressant à un évêque tel que vous, pour vous faire reconnaître clairement de quelle mortelle blessure la religion catholique en France se trouve frappée par cet article. Par cela même qu’on établit la liberté de tous les cultes sans distinction, on confond la vérité avec l’erreur, et l’on met au rang des sectes hérétiques et même de la perfidie judaïque, l’Épouse sainte et immaculée du Christ, l’Église hors de laquelle il ne peut y avoir de salut. En outre, en promettant faveur et appui aux sectes des hérétiques et à leurs ministres, on tolère et on favorise non seulement leurs personnes, mais encore leurs erreurs. C’est implicitement la désastreuse et à jamais déplorable hérésie que saint Augustin mentionne en ces termes : “Elle affirme que tous les hérétiques sont dans la bonne voie et disent vrai. Absurdité si monstrueuse que je ne puis croire qu’une secte la professe réellement.”
« Notre étonnement et notre douleur n’ont pas été moindres quand nous avons lu le vingt-troisième article de la constitution, qui maintient et permet la liberté de la presse, liberté qui menace la foi et les mœurs des plus grands périls et d’une ruine certaine. Si quelqu’un pouvait en douter, l’expérience des temps passés suffirait seule pour le lui apprendre. C’est un fait pleinement constaté : cette liberté de la presse a été l’instrument principal qui a premièrement dépravé les mœurs des peuples, puis corrompu et renversé leur foi, enfin soulevé les séditions, les troubles, les révoltes. Ces malheureux résultats seraient encore actuellement à craindre, vu la méchanceté si grande des hommes, si, ce qu’à Dieu ne plaise, on accordait à chacun la liberté d’imprimer tout ce qu’il lui plairait. » (Lettres apostoliques de Pie IX, Grégoire XVI, Pie VII, Paris, Éd. Roger et Chernoviz, s.d., p. 241 à 245.
[109] — Encyclique Mirari vos sur les conséquences politiques de l’indifférence.
[110] — P. Lecanuet, Montalembert, t. 3, p. 373 et 374.
[111] — Le 26 octobre 1863 sa seconde fille, Catherine, qui était entrée à l’âge de vingt-deux ans dans la vie religieuse, chez les Dames du Sacré Cœur, avait reçu l’habit à Paris, sous la présidence de Mgr Dupanloup.
[112] — « Pourquoi m’avez-vous abandonné ? » (Mt 17, 46.)
[113] — C’est nous qui soulignons.
[114] — P. Lecanuet, Montalembert, t. 3, p. 376 et 377.
[115] — C’est nous qui soulignons.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 132-174
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