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Le sophisme de l’œcuménisme

 

par l’abbé Paladino

 

Lorsqu’on lit le discours que Jean-Paul II a tenu lors de l’audience au Vatican qui s’est déroulée à l’occasion de la semaine de l’unité des chrétiens [1], le sophisme sur lequel s’appuie l’œcuménisme saute aux yeux. Expliquons, avant tout, le mot « sophisme » : c’est un faux raisonnement, un syllogisme erroné qui a l’apparence de la vérité, mais qui en réalité ne l’exprime pas ; en d’autres termes, c’est une tromperie, un imbroglio.

Ce sophisme se rencontre, non seulement dans les paroles de Jean-Paul II, mais encore dans les documents et dans l’enseignement postconciliaire en général.

Le voici, exposé de manière concise : « Les chrétiens, par la volonté du Christ, doivent être unis, comme ils l’étaient au début de l’Église ; or les catholiques, les orthodoxes et les protestants sont chrétiens ; donc ils doivent être unis. »

Le raisonnement, apparemment, semble juste, mais la tromperie se trouve dans la deuxième partie du raisonnement, dans la mineure, comme diraient les philosophes, dans laquelle on dit que les catholiques, les orthodoxes et les protestants sont chrétiens. C’est là que se trouvent l’erreur, la tromperie, l’imbroglio, le sophisme. Seuls, les catholiques sont chrétiens, et les non-catholiques ne le sont pas.

Telle est la doctrine constante de l’Église ; à travers les innombrables témoignages de la Tradition, apportons sur ce sujet celui, autorisé, de saint Augustin :

Combien d’hérétiques, en effet, que nous voyons séduire les âmes au nom de Jésus-Christ [mot à mot : par le mot chrétien, nomine christiano], ont à supporter de semblables épreuves, et cependant ils n’auront aucune part à cette récompense, parce que Notre Seigneur n’a pas seulement dit : « Bienheureux ceux qui souffrent persécution », mais qu’il ajoute : « pour la justice ». Or, en dehors de la vraie foi, il n’y a point, il ne peut y avoir de justice, parce que le juste vit de la foi (Ha 2, 4 ; Rm 1, 17). Que les schismatiques ne se flattent point d’avoir plus de droits à cette récompense, car, sans la charité encore, il ne peut y avoir de justice, et l’amour du prochain n’opère point le mal (Rm 13, 10). Or, s’ils avaient la charité, déchireraient-ils, comme ils le font, le corps de Jésus-Christ, qui est l’Église ? (Col 1, 24). (…) Quant au mot persécuter, il signifie faire violence à quelqu’un, ou lui tendre des embûches ; c’est ce qu’a fait celui qui a livré le Sauveur, et ceux qui l’ont crucifié. Notre Seigneur ne se contente pas de dire : « Lorsqu’ils diront toute sorte de mal contre vous », mais il ajoute : « faussement », et encore : « à cause de moi ». Or, je crois qu’il avait ici en vue ceux qui voudraient tirer gloire de leurs persécutions, et du déshonneur qui s’attache justement à leur réputation, et qui prétendent faire partie des disciples de Jésus-Christ, parce qu’ils sont en butte à mille discours injurieux, bien que ces discours ne soient que l’expression de la vérité, lorsqu’ils ont pour objet leurs erreurs. Et si parfois on les accuse à faux, ce qui, par la légèreté des hommes, peut arriver fréquemment, ce n’est cependant pas pour Jésus-Christ qu’ils souffrent ces calomnies. Car on ne suit vraiment Jésus-Christ que lorsqu’on porte le nom de chrétien, en vivant selon la vraie foi et les règles de la doctrine catholique [2].

Les orthodoxes n’acceptent pas le primat de Pierre voulu par Notre Seigneur. « Tu es Pierre (…). » Les protestants, d’autre part, repoussent l’Église, le sacerdoce, la sainte messe, etc. Par conséquent, ni les uns ni les autres ne sont de vrais chrétiens. Comme d’ailleurs l’enseigne le Catéchisme de saint Pie X dans la réponse à la demande :

Qu’est-ce que l’Église catholique ? L’Église catholique est la société ou la réunion de tous les baptisés qui, vivant sur la terre, professent la même foi et la même loi de Jésus-Christ, participent aux mêmes sacrements et obéissent aux pasteurs légitimes, principalement au Pontife Romain [3].

Ou encore à la demande :

Comment peut-on distinguer l’Église de Jésus-Christ de tant de sociétés ou sectes fondées par les hommes et qui se disent chrétiennes ? On peut distinguer la véritable Église de Jésus-Christ de tant de sociétés ou sectes fondées par les hommes et qui se disent chrétiennes, à quatre marques : elle est une, sainte, catholique et apostolique [4].

S’ils ne sont pas de vrais chrétiens, ils en sont de faux, et même s’ils se disent chrétiens, en réalité ils ne le sont pas. Mais alors comment peut se réaliser cette unité voulue par Notre Seigneur ? C’est évident :

Que tous retournent au bercail du Christ.

Que tous adhèrent à la vérité.

Que tous acceptent l’enseignement de l’Église, l’unique vraie Épouse du Christ.

Que tous, en un mot, se convertissent au catholicisme (au véritable, évidemment, non pas au conciliaire). L’unité peut se faire seulement dans la vérité et la justice.

Eh bien ! de tout cela il n’y a pas trace dans l’enseignement de Jean-Paul II et, en général, dans l’enseignement actuel. On y parle de conversion, mais de conversion à la paix. Or une véritable paix en dehors de la vérité et de la justice n’est même pas concevable.

Mais il y a plus. Cette unité est recherchée avec tous les hommes. De fait Jean-Paul II s’est tourné vers tous les croyants et vers tous les hommes de bonne volonté (lire volontés au pluriel) comme il l’a fait à Assise en 1986 et dans d’autres occasions. Mais comment peut se justifier cette unité totale ? Évidemment en disant que tous les hommes sont, d’une certaine manière, chrétiens. Cela semble absurde, mais cela aussi a été dit.

Jean-Paul II l’a dit, avant même d’être élu pape, dans son livre Le Signe de contradiction :

La naissance de l’Église qui a eu lieu sur la croix, au moment messianique de la mort rédemptrice du Christ, fut dans son essence la naissance de l’homme, de chaque homme et de tous les hommes, de l’homme qui – qu’il le sache ou non, l’accepte ou non dans la foi –, se trouve déjà dans la nouvelle dimension de son existence. Cette nouvelle dimension, saint Paul la définit tout simplement par l’expression « In Christo », dans le Christ (Rm 6, 23 ; 8, 39 ; 9, 1 ; 12, 5, 17 ; 16, 7 à 10). (…) L’Année Sainte a été l’occasion d’une grande rencontre de toute l’Église postconciliaire, d’un nouveau départ dans l’œuvre de rénovation et de réconciliation. Au milieu des nombreuses initiatives, telles que pèlerinages, audiences, rassemblements de prière et de pénitence, une voix semblait s’élever : « Voici que l’Époux est avec nous ! » (cf. Mt 9, 15 ; 25, 6 à 10 ; Lc 5, 35). Cette voix, l’Église l’a entendue, et a compris que le Christ est avec nous, que l’Époux est avec nous ! Il est avec l’Église, et dans chaque homme, et avec toute la famille humaine [5].

Il dit explicitement : l’homme existe dans le Christ qu’il le sache ou non, qu’il l’accepte ou non. Par exemple, Caïphe et Pilate, qui ont fait crucifier Jésus, Néron et même l’Antéchrist, grands persécuteurs de son Église, eh bien ! eux aussi, ils sont chrétiens.

D’autre part déjà, dans la constitution Gaudium et Spes, § 22, il était dit, plus ou moins, la même chose :

« Image du Dieu invisible » (Col 1, 15), il est l’Homme parfait qui a restauré dans la descendance d’Adam la ressemblance divine, altérée dès le premier péché. Parce qu’en lui la nature humaine a été assumée, non absorbée, par le fait même, cette nature a été élevée en nous aussi à une dignité sans égale. Car, par son incarnation, le Fils de Dieu s’est, en quelque sorte, uni lui-même à tout homme. Il a travaillé avec des mains d’homme, il a pensé avec une intelligence d’homme, il a agi avec une volonté d’homme, il a aimé avec un cœur d’homme. Né de la Vierge Marie, il est vraiment devenu l’un de nous, en tout semblable à nous, hormis le péché [6].

Cette idée d’ailleurs était déjà exprimée, sous d’autres termes, par le jésuite Karl Rahner dans la théorie du soi-disant christianisme anonyme.

Après avoir été élu, Jean-Paul II, déjà dans la première encyclique, Redemptor Hominis, reprend le même concept, en partant, clairement, des documents conciliaires.

Lorsque, à travers l’expérience de la famille humaine qui augmente continuellement à un rythme accéléré, nous pénétrons le mystère de Jésus-Christ, nous comprenons avec plus de clarté que, au centre de toutes les routes par lesquelles l’Église de notre temps doit poursuivre sa marche, conformément aux sages orientations de Paul VI [7], il y a une route unique : la route expérimentée depuis des siècles et qui est en même temps la route de l’avenir. Le Christ Seigneur a indiqué cette route surtout lorsque, pour reprendre les termes du concile, « par l’incarnation le Fils de Dieu s’est uni d’une certaine manière à tout homme [8]  »… Il s’agit donc ici de l’homme dans toute sa vérité, dans sa pleine dimension. Il ne s’agit pas de l’homme « abstrait », mais réel, de l’homme « concret », « historique ». Il s’agit de chaque homme, parce que chacun a été inclus dans le mystère de la rédemption, et Jésus-Christ s’est uni à chacun, pour toujours, à travers ce mystère… C’est cela, l’homme dans toute la plénitude du mystère dont il est devenu participant en Jésus-Christ et dont devient participant chacun des quatre milliards d’hommes vivant sur notre planète, dès l’instant de sa conception près du cœur de sa mère [9]. Cet homme est la route de l’Église, route qui se déploie, d’une certaine façon, à la base de toutes les routes que l’Église doit emprunter, parce que l’homme – tout homme sans aucune exception – a été racheté par le Christ, parce que le Christ est en quelque sorte uni à l’homme, à chaque homme sans aucune exception, même si ce dernier n’en est pas conscient : « Le Christ, mort et ressuscité pour tous, offre à l’homme » – à tout homme et à tous les hommes – « ... lumière et forces pour lui permettre de répondre à sa très haute vocation [10] » [11].

Mais il ne s’arrête pas ici, il va encore plus loin en disant que tout homme fait partie de l’Église :

« Voici que l’Époux est avec nous ! » (cf. Mt 9, 15 ; 25, 6 à 10 ; Lc 5, 35). Cette voix, l’Église l’a entendue, et a compris que le Christ est avec nous, que l’Époux est avec nous ! Il est avec l’Église, et dans chaque homme, et avec toute la famille humaine [12]. Ce regard nécessairement sommaire sur la situation de l’homme dans le monde contemporain, nous amène à tourner davantage nos pensées et nos cœurs vers Jésus-Christ, vers le mystère de la rédemption, dans lequel le problème de l’homme est inscrit avec une force spéciale de vérité et d’amour. Si le Christ « s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme [13] », l’Église, en pénétrant dans l’intimité de ce mystère, dans son langage riche et universel, vit aussi plus profondément sa nature et sa mission. Ce n’est pas en vain que l’Apôtre parle du Corps du Christ qu’est l’Église. Si ce Corps mystique du Christ est le peuple de Dieu – comme le dira par la suite le concile Vatican II en se fondant sur toute la tradition biblique et patristique –, cela signifie que tout homme est dans ce Corps pénétré par le souffle de vie qui vient du Christ. En ce sens également se tourner vers l’homme, vers ses problèmes réels, vers ses espérances et ses souffrances, ses conquêtes et ses chutes, fait que l’Église elle-même comme corps, comme organisme, comme unité sociale, perçoit les impulsions divines, les lumières et les forces de l’Esprit Saint qui proviennent du Christ crucifié et ressuscité, et c’est là précisément la raison d’être de sa vie. L’Église n’a pas d’autre vie que celle que lui donne son Époux et Seigneur. En effet, parce que le Christ s’est uni à elle dans son ministère de rédemption, l’Église doit être fortement unie à chaque homme [14].

Évidemment, tous peuvent constater que beaucoup de personnes sont en dehors de l’Église ; comment donc justifier cela ?

Peut-on dire que l’Église n’est pas seule dans cette supplication ? Oui, on peut le dire, parce que « le besoin » de ce qui est spirituel est exprimé également par des personnes qui se trouvent hors des frontières visibles de l’Église [15].

Et encore, dans le livre Entrez dans l’espérance, il répète la même doctrine. De fait, en certains passages, il affirme l’unité de l’Église, mais ensuite il poursuit :

L’espace du salut peut déborder le cadre des apparences formelles. D’autres lieux et modes d’« ordination » au Corps du Christ peuvent exister [16].

Précisément parce qu’elle [l’Église] est un mystère, elle a une dimension invisible. Le concile nous l’a rappelé : le mystère de l’Église est plus grand que ne le manifeste sa seule structure visible. (…) En tant que Corps mystique du Christ, l’Église nous accueille tous et nous rassemble tous [17].

Mais le concile n’a fait qu’ouvrir la voie vers l’unité. Il l’a ouverte avant tout du côté de l’Église catholique, et parcourir le chemin ainsi tracé suppose de progresser patiemment au milieu des obstacles non seulement doctrinaux, mais également culturels et sociaux, qui se sont accumulés au cours des siècles. C’est pourquoi il faut d’abord chercher à se libérer des stéréotypes, de la routine. Mais il faut surtout faire ressortir l’unité qui existe déjà de facto [18].

Quels sont ces « obstacles, ces stéréotypes, cette routine », sinon ceux qui sont propres à chaque « religion », qui les différencient et les divisent ?

Le cercle se ferme. Tout homme est chrétien et fait partie de l’Église ; or l’Église est une ; donc… tous les hommes sont en réalité unis. La tâche de l’Église semble être de rendre évidente cette unité qui, de fait, existe déjà.

Saint Pie X, dans l’encyclique Pascendi, disait que le moderniste ne nie pas explicitement les dogmes mais les vide de leur signification.

En voici un exemple visible : Jean-Paul II, d’une part, affirme l’unité de l’Église, et de l’autre, pour soutenir l’œcuménisme à tout prix, veut réunir l’humanité tout entière dans l’Église, vidant ainsi le dogme de l’unité de sa signification.

 



[1] — Audience générale du 19 janvier 1994, parue dans la DC 2088, 20 février 1994, p. 166-167 ; ou encore Avenire du 20 janvier 1994.

[2] — Saint Augustin, Sermon sur la montagne selon saint Matthieu, l. 1, ch. 5, 13 et 14.

[3] — Catéchisme de saint Pie X, numéro spécial d’Itinéraires, nº 116, septembre-octobre 1967, p. 121.

[4] — Catéchisme de saint Pie X, p. 122.

[5] — Cardinal Wojtyla, Le Signe de contradiction, « Communio », Fayard, 1979, p. 123 et 125.

[6] — Concile Vatican ii, Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps, Gaudium et Spes, § 22, 2.

[7] — Cf. Encyclique Ecclesiam suam : AAS 56 (1964), p. 609-659.

[8] — Concile Vatican ii, Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps, Gaudium et Spes, § 22 : AAS 58 (1966), p. 1042.

[9] — Redemptor Hominis, 4 mars 1979, § 13.

[10] — Concile Vatican ii, Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps, Gaudium et Spes, § 10 : AAS 58 (1966), p. 1033.

[11]Redemptor Hominis, 4 mars 1979, § 14.

[12] — Cardinal Wojtyla, Le Signe de contradiction, « Communio », Fayard, 1979, p. 125.

[13] — Concile Vatican ii, Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps, Gaudium et Spes, § 22 : AAS 58 (1966), p. 1042.

[14]Redemptor Hominis, 4 mars 1979, § 18.

[15]Redemptor Hominis, 4 mars 1979, § 18. L’encyclique renvoie ici à Lumen Gentium, § 16.

[16] — Jean-Paul II, Entrez dans l’espérance, Paris, Plon-Mame, 1994, p. 214.

[17] — Jean-Paul II, Entrez dans l’espérance, p. 216.

[18] — Jean-Paul II, Entrez dans l’espérance, p. 223-224.

Informations

L'auteur

L'abbé Francesco Paladino a été ordonné prêtre dans la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 16

p. 4-9

Les thèmes
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