Les hommes de la reconquête
par l’abbé Patrice Laroche
La reconquête
La prise de Grenade en 1492 marqua la fin de la domination maure sur l’Espagne avec la chute de son dernier bastion. Près de huit siècles s’étaient écoulés depuis l’invasion de ce pays par les Maures en 711. 1492 était l’année de la découverte du Nouveau Monde et les Espagnols y virent un signe donné par Dieu : ils avaient la mission de soumettre le monde pour le christianiser.
Mais il ne fut pas question pour autant de convertir par la force les musulmans restant en Espagne ni de les en chasser systématiquement. La décision de les expulser ne fut prise que par la suite, devant leur refus de coexister pacifiquement dans l’Espagne redevenue chrétienne. Isabelle la Catholique accordait en effet aux adeptes de l’islam la liberté de religion et la conservation de leurs édifices religieux. Seule la mosquée principale de la ville de Grenade fut consacrée en église. Les lois propres des musulmans étaient respectées, mais leurs magistrats devaient se soumettre à l’autorité royale ; leurs propriétés étaient garanties, ainsi que le droit d’en disposer. S’ils acceptaient ces conditions, il leur était loisible de demeurer en Espagne, mais ils pouvaient aussi émigrer en Afrique dans des vaisseaux mis à leur disposition, mesures qui, du point de vue de la foi chrétienne, étaient une juste tolérance politique.
Aujourd’hui, après cinq siècles, il semblerait que la reconquête se fasse dans un sens différent : tandis que le nombre des chrétiens du Moyen-Orient diminue sans cesse depuis près d’un siècle en raison de la condition qui leur est faite dans les pays qui ont été islamisés dans une très forte proportion [1], c’est l’Europe elle-même qui est aux prises avec un grave problème d’immigration en majorité musulmane.
Alors que l’on célèbre en cette année 1995 le 900e anniversaire de la Première Croisade, il faudrait souhaiter que ce qui fut une réaction de la chrétienté contre les menées d’un islam conquérant inspire sur le plan politique un certain nombre de décisions énergiques. Mais ce serait une lacune grave de ne pas poser le problème sous l’angle religieux et missionnaire, problème d’autant plus grave que la société occidentale, ayant perdu confiance en elle-même et s’éloignant de plus en plus de ses racines chrétiennes, n’est plus en mesure d’assimiler et de convertir en masse les adeptes de la religion de Mahomet, qui affluent en grand nombre dans les pays d’Europe. Il est navrant de constater aujourd’hui dans la hiérarchie officielle que les lignes directrices de l’apostolat à l’égard des musulmans se résument en quelques mots d’ordre dont on nous rebat les oreilles : ceux de respect, de dialogue et de connaissance mutuelle, quand on ne prêche pas un droit à l’immigration [2].
Cela dit, il ne faut pas nier qu’un certain dialogue et une connaissance élémentaire de l’islam soient nécessaires à un certain niveau, qui est celui d’une étape, dans le but de connaître les meilleurs moyens à employer pour travailler à la conversion des masses musulmanes.
C’est dans cette optique missionnaire que nous voudrions faire connaître la manière dont les auteurs passés se sont occupés de cette question capitale, dont dépend le salut éternel de millions d’hommes gisant, comme le disait le Père de Foucauld, dans les ténèbres et l’ombre de la mort. Leur expérience et leurs efforts ont certainement de quoi nous instruire. Dans ce bref exposé, il ne sera question que des auteurs occidentaux du moyen âge qui ont traité sous cet angle la question du mahométisme, terme sous lequel on appelait l’islam jusqu’à une époque récente.
Pierre le Vénérable, abbé de Cluny (1092-1156)
Entreprenant en 1141 une tournée d’inspection dans les monastères bénédictins d’Espagne dépendant de son abbaye, cet abbé de Cluny se rendit compte que les succès militaires de la reconquête chrétienne, déjà bien avancée alors ne contribuaient en rien à la conversion de la population musulmane soumise. Il fallait employer à cette fin des moyens spirituels. Mais, pour convaincre les sectateurs de Mahomet, il était nécessaire d’abord de connaître leurs croyances et leur mentalité, afin de savoir comment aborder avec eux les questions religieuses. C’est cette préoccupation missionnaire qui est à l’origine de la première traduction latine du Coran. Il y avait à Tolède une école d’interprètes à laquelle Pierre le Vénérable s’adressa. Le travail fut mené à bien par Pierre de Tolède, Hermann de Dalmatie et un prêtre anglais du nom de Robert Kennet ou Robert de Rétines, alors archidiacre à Pampelune. Pierre leur associa un Arabe nommé Mahomet, dans le but de vérifier l’authenticité du texte original dont on faisait la traduction. Celle-ci fut révisée par son propre secrétaire, Pierre de Poitiers. Malgré ses inexactitudes, cette traduction rendait assez fidèlement la substance du texte et servit de base à beaucoup de travaux postérieurs et à toutes les traductions du Coran en langue vulgaire jusqu’au XVIIe siècle.
La traduction latine du Coran fut achevée en 1143. Dans la lettre liminaire, rédigée par Robert de Rétines, celui-ci constate que le monde latin ignore l’islam : on s’en désintéresse, on ne pense pas à réfuter l’erreur et encore moins à convertir ceux qu’elle atteint. On les repousse par les armes, mais on n’y oppose pas assez la force de la vérité. Il faut donc susciter une croisade d’un nouveau genre.
Pierre le Vénérable avait envoyé à saint Bernard une notice sur le mahométisme et la traduction qu’il avait fait faire du Coran, espérant que celui-ci en ferait une réfutation. Voyant que ses demandes réitérées restaient sans réponse et que l’abbé de Clairvaux n’entreprenait rien, il se mit lui-même à la tâche avec l’aide de son secrétaire dans un but apologétique : tenter de ramener à la vraie foi les égarés et montrer que l’Église a réponse à toutes les hérésies. Il entreprit donc une réfutation du Coran, Adversus nefandam sectam Saracenorum [3], traité qui, selon le plan indiqué, devait contenir cinq livres, mais dont les deux premiers seulement sont actuellement connus. Il est probable que la mort mit un terme au travail que s’était proposé ce vieillard à l’âme missionnaire et que les derniers livres n’ont jamais été écrits.
Après avoir exposé le but de son livre et émis le voeu qu’il soit traduit en arabe afin de contribuer, dans le présent ou l’avenir, à conduire vers Dieu ceux que la grâce aura touchés, Pierre le Vénérable s’adresse directement aux musulmans. Il comprend leur étonnement de le voir leur écrire et les prévient qu’il entreprend contre eux une croisade pacifique. Il écrit par amour et veut leur faire du bien : il aime les Sarrasins parce qu’il est chrétien, bien qu’eux ne le soient pas ; il les aime parce qu’il est homme et qu’eux le sont aussi. Il ne prend pas contre eux les armes, mais leur souhaite le salut et les y invite : Ad salutem vos invito. Son ouvrage, où il cherche à capter la bienveillance des Arabes ses lecteurs, est un exemple admirable de la délicatesse à laquelle conduit la charité chrétienne en même temps que du zèle et de la prudence à déployer pour conduire à bien toute oeuvre missionnaire [4].
Saint Raymond de Pennafort (1177-1275)
Entré à 45 ans chez les dominicains, saint Raymond de Pennafort [5] en fut élu en 1238 maître général, charge dont il démissionna au bout de deux ans, pour se consacrer complètement au travail missionnaire parmi les Juifs et les musulmans d’Espagne et d’Afrique du Nord. Encouragé par le nouveau maître général, Humbert de Romans, il fixa cinq objectifs à l’oeuvre des dominicains en Espagne : le soin spirituel des chrétiens, la réconciliation des renégats, la défense du christianisme contre les calomnies, le soin des chrétiens captifs, et finalement le bon exemple pour édifier les musulmans.
Après avoir encouragé saint Pierre Nolasque et le roi Jacques Ier d’Aragon à fonder l’ordre de Notre-Dame de la Merci pour le rachat des captifs, il établit en Espagne et en Afrique du Nord, de concert avec Humbert de Romans des studia arabica, centres d’études arabes pour la formation des missionnaires auprès des mahométans, afin qu’ils en apprennent la langue, la mentalité et la religion, connaissances qui leur étaient nécessaires pour pouvoir aller leur prêcher Jésus-Christ. Un tel centre fut fondé à Tunis en 1245, à Barcelone en 1259, à Valence en 1291, etc.
C’est à la demande de frère Raymond que saint Thomas d’Aquin aurait écrit vers 1264 la Summa contra Gentiles ou de son vrai nom le De Veritate fidei catholicae, afin de fournir à ses missionnaires, travaillant chez les non-chrétiens qui ne reconnaissent pas l’autorité des saintes Écritures, un manuel de doctrine catholique. On ne traite pas en effet avec les musulmans comme avec les hérétiques : ceux-ci reconnaissent la valeur des saints Évangiles, on peut donc s’en servir pour leur montrer la fausseté de leur doctrine ; ceux-là ne les admettant pas, on est contraint de chercher à les convaincre de leurs erreurs par la seule raison naturelle. Mais il faut ici distinguer deux sortes de vérités. Quant à la manifestation des vérités sur Dieu que la raison peut atteindre, comme son existence et certains de ses attributs, on procède par voie de raisons démonstratives, capables de convaincre l’adversaire. Mais pour ce qui est des mystères de la foi, comme ils ne peuvent être prouvés, il faut d’abord faire tomber les objections que les infidèles peuvent présenter, puisque la raison naturelle ne peut aller contre la vérité de foi. Puis on pourra chercher à éclairer ces vérités à l’aide d’arguments de vraisemblance ou arguments probables qui sont fort utiles pour conforter et consoler les fidèles et manifestent la beauté de la foi chrétienne, mais qui ne peuvent suffire pour convaincre les adversaires. Aussi est-il important de ne pas laisser croire que nous croyons aux vérités de foi à cause de ces raisons de convenances, car cela ne ferait que confirmer les adversaires dans leur erreur [6].
Une difficulté supplémentaire pour réfuter les erreurs des musulmans était alors que leur doctrine était de fait très peu connue. Le maître général des dominicains n’exagérait peut-être pas beaucoup lorsqu’il écrivait au milieu du XIIIe siècle :
« Il n’y a que peu de personnes qui au sujet de Mahomet et des Sarrasins en savent plus long que ceci : ce sont des infidèles, qui ne croient pas au Christ et qui adorent Mahomet comme leur dieu - ce qui, du reste, est faux [7]. »
Saint Thomas lui-même n’avait de la religion musulmane, dont il désignait les adeptes sous le nom de « Gentiles » comme les païens eux-mêmes, qu’une connaissance assez imparfaite. Mais il avait conscience de ce désavantage : il était beaucoup plus facile aux premiers Docteurs de l’Église, dit-il [8], de réfuter les erreurs des païens qu’ils pouvaient connaître avec précision, car elles étaient celles de leurs compatriotes et ils étaient parfois eux-mêmes des païens convertis. Saint Thomas, lui, lorsqu’il écrivit le Contra Gentiles, ne connaissait l’islam qu’à travers les philosophes arabes et une traduction du Coran qu’il eut sans doute l’occasion de consulter, comme il le donne à entendre lorqu’il parle de la « loi de Mahomet » : « (...) ut patet ejus legem inspicienti [9]. »
Dans le même but apologétique, le Docteur angélique écrivit à quelques années d’intervalle le De rationibus fidei contra Saracenos, Graecos et Armenos. De toutes les oeuvres de Thomas d’Aquin, c’est celle-ci qui possède l’intention missionnaire la plus affirmée. Intitulée aussi Ad cantorem Antiochenum, c’est une réponse à certaines objections des musulmans contre la foi chrétienne, telles qu’elles sont rapportées par un dominicain, chantre au couvent des frères prêcheurs à Antioche. La lecture de cet ouvrage montre que les objections des musulmans à l’égard de la foi chrétienne sont restées aujourd’hui encore ce qu’elles étaient alors :
« Les Sarrasins, d’après ce que tu m’as dit, répond frère Thomas, tournent en dérision le fait que nous appelions le Christ Fils de Dieu alors que Dieu n’a pas d’épouse. Ils nous considèrent comme des fous parce que nous croyons qu’il y a trois Personnes en Dieu, en considérant que nous croyons bel et bien en trois Dieux. Ils tournent en dérision le fait aussi que “nous affirmons que le Christ, le Fils de Dieu, fut crucifié pour le salut du genre humain” [...]. Ils insultent les chrétiens parce que tous les jours “ils mangent leur Dieu sur l’autel, et que le corps du Christ, fût-il grand comme une montagne, serait déjà consommé” [10]. »
On peut voir d’après titre de cet ouvrage que les missionnaires latins qui oeuvraient en Orient à l’époque des royaumes croisés étaient confrontés non seulement aux infidèles mahométans, mais aussi aux chrétiens orientaux hérétiques ou schismatiques, car l’islam a prospéré avant tout là où les chrétiens étaient tombés dans le schisme ou l’hérésie, comme dans l’Afrique du Nord et l’Espagne ariennes, l’Orient monophysite, nestorien ou schismatique. Notons dès à présent que si l’effort missionnaire qui se manifesta alors chez les deux grands ordres mendiants des dominicains et des franciscains n’eut pas tous les résultats escomptés en ce qui concerne la conversion des musulmans, il fut par contre visiblement récompensé par le retour à la véritable Église de nombreux Orientaux séparés. Voyons maintenant les principaux représentants de ce mouvement missionnaire redevable à bien des titres à Pierre le Vénérable et à saint Raymond de Pennafort.
Raymond Martin (? - 1285)
C’est du studium arabicum de Tunis qui est issu ce dominicain qui devint le plus grand orientaliste du XIIIe siècle [11]. Connaissant parfaitement l’arabe, l’hébreu et l’araméen, il se servit de ses connaissances dans un but missionnaire et écrivit, en 1278, le Pugio fidei contra Mauros et Judaeos, son ouvrage principal qui témoigne d’une connaissance approfondie de la religion de Mahomet. Il aurait aussi écrit une Summa contra Coranum aujourd’hui perdue.
Guillaume de Tripoli (1220-1297 ?)
Né au Liban de parents chrétiens, ce missionnaire avait une ascendance croisée et était entré au couvent dominicain d’Acre. Il affirme avoir baptisé plus de mille Sarrasins. Il s’agissait sans doute de Sarrasins vivant sous la domination chrétienne, auxquels la prédication de la foi pouvait parvenir sans difficulté et dont la conversion était facilitée du fait qu’ils étaient libérés de la pression sociale et des menaces que fait peser la loi islamique sur ceux qu’elle considère comme des renégats. Dans un traité achevé en 1273, intitulé Tractatus de statu Saracenorum et de Mahomete pseudopropheta et eorum lege et fide, ce frère prêcheur a exposé sa méthode : la prédication de la Parole de Dieu proposée dans toute sa simplicité, sans emploi d’arguments philosophiques ni recours aux armes. Il lui attribue le succès extraordinaire qu’il a rencontré auprès des populations islamisées lors de la conquête arabe [12]. Son témoignage confirme la thèse du R. père Avril [13], selon laquelle les masses musulmanes, affranchies de la contrainte du milieu musulman et de leurs chefs, se convertiraient facilement au christianisme. Mais deux conditions devraient être réunies : qu’il y ait des prédicateurs et que la société favorise cette prédication chrétienne. C’est tout le contraire aujourd’hui, car la hiérarchie de l’Église catholique se soucie bien peu de la conversion des infidèles et l’État de son côté favorise l’établissement d’une société musulmane dans les pays chrétiens [14].
Riccoldo da Montecroce (1243-1320)
Un autre dominicain dépassa encore Guillaume de Tripoli dans sa connaissance de l’islam, ce fut Riccoldo da Montecroce [15]. Né en Italie, il entra chez les dominicains et fut envoyé à Bagdad en 1288 âgé de 45 ans environ avec la mission de hâter l’union des Églises orientales avec l’Église catholique et d’étudier les doctrines de l’islam. Parti d’Europe sans aucune préparation linguistique, il acquit une bonne connaissance de l’arabe et put bientôt prêcher aux musulmans sans interprète. Le résultat de ses observations et de ses études est consigné dans deux livres, le « Liber Peregrinationis » et l’« Improbatio Alcorani » [16].
Le bienheureux Raymond Lulle (1235-1316)
Du côté franciscain, il y eut certes de nombreux missionnaires en territoire musulman, puisqu’ils étaient les gardiens des lieux saints en Palestine et qu’au XIIIe siècle presque tous les évêques du Maroc furent des franciscains. Beaucoup d’entre eux eurent donc à prêcher aux musulmans et plusieurs de ces religieux moururent martyrs. Mais, dans le domaine de l’apostolat auprès des musulmans, leur connaissance de l’islam et leur organisation missionnaire ne sont pas comparables à celles des dominicains cités ci-dessus. Le seul centre d’études orientales organisé, comparable à ceux fondés par saint Raymond de Penyafort, est celui de Miramar dans l’île de Majorque appartenant à la province aragonaise des franciscains. Il doit son existence à un laïque, tertiaire franciscain, le bienheureux Raymond Lulle [17], qui fut appelé le plus grand missionnaire du moyen âge auprès des musulmans, non en raison de ses succès numériques, mais de ses conceptions par lesquelles il dépassa tous ses contemporains. Certains ouvrages de Lulle, réédités récemment, méritent cependant des réserves, car s'ils dénotent une connaissance profonde de l'islam chez son auteur, ils feraient aisément passer ce missionnaire pour un précurseur du dialogue oecuménique [18].
A l’âge de 30 ans, quittant sa vie mondaine de troubadour à la cour de Jacques 1er, il décida de se consacrer à l’apostolat et se retira, sur le conseil de saint Raymond de Penyafort, pour étudier durant neuf ans la théologie, la philosophie et la langue arabe. Il fut un précurseur des méthodes d’apostolat les plus modernes. Les points principaux de sa méthode sont les suivants : renoncer à tout emploi de la violence et prêcher dans la simplicité en étant prêt au martyre ; rédiger des livres contenant des arguments irréfutables pour défendre la vérité de la foi chrétienne et fonder des monastères pour l’enseignement des langues orientales. Qu’on s’en aille prêcher aux infidèles, disait-il, avec les ressources actuelles - l’étude de la philosophie et des langues - et sans crainte de la mort, et le temps des miracles reviendra, comme fruit du sang répandu. D’ailleurs ces charismes ne sont qu’accessoires. Le mandat missionnaire demeure. Savoir et Pouvoir sont donnés par Dieu à son Église. Il faut à l’homme le Vouloir. Dans cette tâche une responsabilité particulière incombe au pape, aux prélats et aux pouvoirs civils qui sont les piliers de la société et les dépositaires d’une parcelle du bien commun pour l’ensemble de la société : aussi parlait-il volontiers chez eux de péché d’omission s’ils négligeaient la tâche d’apporter la vérité aux infidèles [19].
D’après lui, l’oubli de la ferveur primitive expliquait l’essor de l’islam « qui a déjà amputé la chrétienté d’une moitié de ses fidèles ». Il obtint du roi d’Aragon en 1275 la fondation du centre d’études de Miramar, où treize frères mineurs se préparèrent, surtout par l’étude de l’arabe, à l’évangélisation des infidèles. D’une activité infatigable, Lulle écrivit plusieurs ouvrages philosophiques et apologétiques pour « ramener les dissidents orientaux à l’unité de l’Église, réfuter le naturalisme fataliste des Tartares, établir la divinité de Jésus-Christ contre les Juifs, ruiner la théologie du Coran et la philosophie averroïste [20] ». Il parcourut l’Europe pour obtenir des papes et des souverains la fondation d’autres collèges orientaux, mais en vain. Il se décida alors à aller lui-même enseigner et prêcher tant en Afrique du Nord qu’au Moyen-Orient, ce qui lui valut d’être plusieurs fois maltraité et jeté en prison par les Arabes. Finalement, à son instigation, le Concile de Vienne en 1312, en son canon 11, décréta l’érection de chaires de langues arabe, grecque, hébraïque et chaldéenne à Paris, Bologne, Oxford et Salamanque [21]. Enfin, presque octogénaire, il partit pour Tunis. Une année plus tard, saisi par une foule fanatique et lapidé, il mourut martyr des suites de ses blessures sur le bateau qui le ramenait en Europe.
La décision du Concile de Vienne, quoique renouvelée par le Concile de Bâle en 1434, n’eut pas de succès notable. Il faut dire que l’échec définitif des croisades et la chute des États croisés, ainsi que la partition du monde en deux blocs ennemis, les royaumes chrétiens et l’empire turc, rendirent l’apostolat auprès des musulmans très difficile. Les contacts existants furent par la force des choses des relations guerrières qui firent obstacle durant plusieurs siècles à tout travail de conversion. De plus la division de la chrétienté due à l’hérésie protestante et les guerres qui s’ensuivirent ralentirent l’élan missionnaire et, lorsqu’il reprit, en particulier lors de la fondation des Jésuites, il s’orienta naturellement vers les nouvelles contrées d’Amérique et d’Extrême-Orient où les conquêtes missionnaires s’avérèrent plus aisées et très fructueuses.
*
Mais aujourd’hui où, comme dans l’Espagne du Moyen Age, les musulmans sont à notre porte et qu’il est très facile pour qui s’y est préparé d’entrer en relation avec eux, peu nombreux sont ceux qui prient pour leur conversion, pensent à les convertir ou étudient en vue de ce travail. Il est d’ailleurs assez courant d’entendre dire que les adeptes de Mahomet sont inconvertissables. Certes la chose est fort difficile, mais les faits prouvent que ce n’est pas impossible, spécialement lorsque les musulmans vivent au milieu des chrétiens [22]. Penser le contraire serait manquer de foi en la puissance de la grâce de Dieu [23].
Si l’on compte aujourd’hui de nombreux chrétiens assez versés en islamologie, il en est bien peu qui ne soient atteints de la peste de l’indifférentisme religieux diffusé par les textes du Concile [24] et enseigné dans les séminaires et universités catholiques, indifférentisme qui a tué l’esprit missionnaire. Aussi, alors que les conditions propices à un apostolat fécond sont présentes, car la possibilité du dialogue missionnaire existe et il est aisé aujourd’hui d’acquérir les connaissances préalables qui peuvent le faciliter, l’indifférence religieuse tant du côté de l’État que de la hiérarchie de l’Église fait que ce qui aurait pu être une occasion inespérée d’apostolat est déjà devenu un danger redoutable.
[1] — Jean-Pierre Valognes, Vie et mort des chrétiens d'Orient : des origines à nos jours, Paris, Fayard, 1994 ; Bat Ye'or, Les chrétientés d'Orient entre jihad et dhimmitude, Paris, Cerf, 1991.
[2] — Tel Mgr Claude Frikart, évêque auxiliaire de Paris et membre au sein de la conférence épiscopale française de la Commission épiscopale des Migrations. Cf. Documentation catholique, 91, 1994, p. 978-979.
[3] — P. L. 189, col. 663-719. On trouvera la plupart des éléments de cet article dans le texte du P. Joseph Henninger, S.D.V., « Sur la contribution des missionnaires à la connaissance de l'Islam, surtout pendant le moyen âge », in Neue Zeitschrift für Missionswissenschaft, 1953, p. 161-185.
[4] — Dom Jean Leclercq, Pierre le Vénérable, Fontenelle, 1946, p. 241-252.
[5] — A. Taetert, « Raymond de Pennafort », in Dictionnaire de théologie catholique, Letouzey et Ané, 1937, XIII, col. 1809.
[6] — Contra Gentiles, I, c. 2 et 9.
[7] — Monneret de Villard, Lo studio dell'Islam in Europa nel XII e nel XIII secolo, Città del Vaticano, 1944, p. 33.
[8] — Contra Gentiles, I, c. 2 in fine.
[9] — Ibidem, c. 6 : « Nulla etiam divina oracula præcedentium Prophetarum ei (sc. Mahumet) testimonium perhibent ; quin potius quasi omnia Veteris et Novi Testamenti documenta fabulosa narratione depravat, ut patet ejus legem inspicienti. »
[10] — De rationibus fidei, chap. 1. A propos de la méthode missionnaire chez saint Thomas d'Aquin, voir V. Serverat, « L'irrisio fidei chez Raymond Lulle et saint Thomas d'Aquin », in Revue Thomiste, 90, 1990, p. 436-448.
[11] — Angel Cortabarria, « La connaissance des textes arabes chez Raymond Martin O.P., et sa position face à l'Islam », in Cahiers de Fanjeaux 18, p. 279-300 et « La connaissance de l'Islam chez Raymond Lulle et Raymond Martin O.P. », in Cahiers de Fanjeaux 22, p. 33-55.
[12] — « Et sic simplici sermone Dei, sine philosophicis argumentis sive militantibus armis, sicut oves simplices petunt baptismum Christi et transeunt in ovile Christi » (cité par Hans Prutz, Kulturgeschichte des Kreuzzüge, Berlin, 1883, p. 597-598).
[13] — Père Maurice Avril, La XIIe Croisade, Salérans, 1990.
[14] — Ainsi le ministre de l'Intérieur, M. Charles Pasqua, qui lors de l'inauguration de la mosquée de Lyon a souhaité l'émergence d'un Islam français.
[15] — On trouvera des renseignements sur Riccoldo da Montecroce et ses oeuvres dans l'article bien documenté de J.-M. Mérignoux, « Un précurseur du dialogue islamo-chrétien, Frère Riccoldo (1243-1320) », in Revue thomiste, 73, 1973, p. 609-621. On regrettera seulement d'y trouver les idées iréniques de la théologie moderne. Voir aussi P. Mandonnet, « Fra Riccoldo da Montecroce, pèlerin en Terre Sainte et missionnaire en Orient », in Revue thomiste, II, 1893, p. 44-62 ; 182-202 ; 584-607.
[16] — Ce dernier ouvrage, dont l'original écrit en latin semble avoir été perdu, a été traduit en grec vers 1355 par Démétrius Kydonios et plus tard retraduit du grec en latin. On en trouve le texte en PG 154, col. 1035-1152.
[17] — Marius André, Le Bienheureux Raymond Lulle, Paris, Victor Lecoffre, 1900 ; Jean Soulairol, Raymond Lulle, Paris, Éditions franciscaines, 1951.
[18] — Tel est le cas de son ouvrage intitulé Le livre du gentil et des trois sages, Paris, Cerf, « Sagesses chrétiennes », 1993. Ce livre écrit d'abord en arabe avait pour but premier de faire connaître aux musulmans la doctrine chrétienne et de donner aux missionnaires une connaissance de la théologie musulmane. « Dans le cadre d'un roman, trois sages, un juif, un chrétien et un sarrasin exposent amicalement leurs credo religieux en présence d'un paien. L'on assiste ainsi au conflit des grandes religions qui se partageaient alors le monde. Le livre a une haute valeur historique, car (…) l'exposé de la théologie musulmane que contiennent ces pages est d'une plume qui connaît à fond les courants théologiques arabes ». (cf. R.P. Emile Lonpré, « Lulle », DTC, col. 1096). Y voir à l'avance, comme le voudraient les modernes, un précurseur de l'œcuménisme de Vatican II est certainement injuste. Toutefois ce livre qui s'achève sans que le gentil ait choisi la religion qui lui paraît vraie présente un certain danger, surtout dans le climat actuel d’indifférentisme.
[19] — Cf. V. Serverat, « Utrum culpa sit in christianis ex ignorantia infidelium », in Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques, 73, 1989, p. 369-396.
[20] — E. Longpré, « Lulle », DTC, col. 1122. On a accusé l'apologétique de Raymond Lulle de vouloir rationaliser la foi. L'auteur de l'article cité montre qu'il s'agit d'une méprise sur le sens que le bienheureux lui-même donnait aux « rationes necessariae » des dogmes chrétiens, nom sous lequel il appelait assez imprudemment les preuves négatives dont le caractère rationnel était tel que les contradicteurs ne pouvaient raisonnablement les rejeter. « Dès lors son apologétique se limite à faire voir dans le christianisme un caractère rationnel tel que d'une part l'infidèle bien disposé et admettant déjà l'existence de Dieu et de ses principaux attributs ne puisse raisonnablement le rejeter, ni accepter une assertion contraire au dogme comme nécessairement vraie, et d'autre part que le fidèle puisse résoudre avec satisfaction les objections soulevées contre les dogmes et donner en faveur de sa foi des raisons telles que les sophismes de l'erreur sont impuissants à les détruire » (ibidem, col. 1125).
[21] — Corpus Juris Canonici, Clementines, livre 5, titre 1, chapitre 1 ; Hefelé-Leclercq, Histoire des conciles, VI/2, 1915, p. 688.
[22] — On peut consulter à titre de documentation, car il y aurait plusieurs réserves à faire à propos de cet ouvrage, le livre de Jean-Marie Gaudeul, Appelés par le Christ, ils viennent de l'Islam, Paris, Cerf, 1991.
[23] — Joseph Hours, « Devant l'islam », in Itinéraires II, 1990, p. 254-292 ; « L'Église face à l'Islam », in Action familiale et scolaire, 102, août 1992.
[24] — Nostra ætate, 3. Voir aussi Lumen gentium, 16. La ligne du concile est bien entendu celle suivie à Rome par le Conseil pontifical pour les études arabes et islamiques et prônée par le pape Jean-Paul II.
Informations
L'auteur
Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé Patrice Laroche exerce son ministère en France.
Le numéro

p. 175-184
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