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Depuis le baptistère de Reims, le Christ est vraiment roi des Francs

 

par Pierre Virion

  

« Le salut de la France ne peut être obtenu que par la reconnaissance du règne du Christ sur la nation. » (Saint Pie X.)

 

 

MESSIRE »

« Notre-Dame »

Deux noms qui montèrent souvent aux lèvres de nos pères, l’un s’adressant au Christ et l’autre à la Vierge, attestant l’union profonde de la cité charnelle à la cité de Dieu quand nous vivions en chrétienté.

Le premier rappelait la légitimité du Christ au royaume de France. C’est dans ce sens que l’employait Jeanne d’Arc parlant à Charles VII : « Moi je te dis de la part de Messire que tu es héritier de France et fils de roi. » Précisant cette souveraineté particulière, elle disait encore : « Mon Seigneur veut que le dauphin devienne roi et tienne le royaume en “commende”. » C’était énoncer les deux fondements de l’ancienne constitution française : le Christ et le roi ; le roi vassal de Dieu.

Il ne faudrait pas tirer argument de la royauté universelle du Christ, exposée dans l’encyclique de Pie XI [1], pour mettre en doute la possibilité de cette souveraine et spéciale légitimité sur une nation. La fonction royale échue au Christ en raison de sa nature divine et de son humanité s’entend sans doute de son règne au for intime de tous les individus et sur toutes les nations, mais elle peut aussi, dans la mesure où un peuple accueille ce règne et en fait sa loi propre, réaliser son unité sociale, consacrer sa vocation et l’entraîner vers le but plus divin d’une communion collective à Dieu. Tel était le cas de la France. En la faisant naître de la foi, comme l’illustrèrent le baptême de Clovis et plus tard l’abjuration d’Henri IV, en lui imposant la mission de répandre au dehors une civilisation qui sera française et glorieuse selon qu’elle sera chrétienne, le Christ a réellement pris possession de son histoire et cela à tel point que nos infidélités, suivies toujours de revers traduisant les implacables jugements de l’histoire, affirmeront par là même cette extraordinaire souveraineté.

Qu’on n’allègue pas non plus, à l’encontre, la parole évangélique : « Mon royaume n’est pas de ce monde. » Assurément, ce règne ne peut être, tout au moins directement, que spirituel, « ordonné, dit saint Thomas d’Aquin, non pas aux choses temporelles, mais aux choses éternelles ». Le spirituel, cependant, ne tient-il pas tout, ici-bas, sous son inéluctable domination ? Notre génération, matérialiste et misérable, révoltée contre l’Esprit, mais secouée jusque dans ses biens, châtiée jusqu’au sang, peut-elle contester avec vraisemblance que le Christ est l’Homme qui doit régner et « mettre tous ses ennemis sous ses pieds » ? Sa plus honteuse erreur est de dénier au Christ la puissance salvatrice ou vengeresse sur les choses civiles quelles qu’elles soient. Mais là sera la gloire d’une nation de mettre cette royauté spirituelle au sommet de ses institutions, de l’incarner dans son droit, dans ses lois, dans le principat temporel. Il en était ainsi en France. Non pas que sa monarchie s’apparentât à une théocratie ! Car si, par l’effet d’une providence nécessaire au plan de la révélation, le peuple juif marcha sous la conduite directe de Dieu, ce ne fut, déclare saint Thomas, qu’une disposition exceptionnelle. Elle n’était pas non plus un État simplement chrétien où la constitution, les institutions, les règles de vie publique et les hommes s’inspirent de la foi, comme le fut, par exemple, celui de l’Équateur avec Garcia Moreno. Cette perfection exigée de toutes les nations par la morale catholique correspond à des principes qui ne recèlent rien de particulier à une seule d’entre elles. On a dit qu’elle était liée par un pacte avec Dieu. C’est trop peu dire si l’on attache à ce mot le sens vague et sentimental qu’on lui prête d’ordinaire. C’est au témoignage de Jeanne d’Arc, suffisamment explicite sur ce point, qu’il faut se référer pour s’en faire une idée exacte. Venue, comme elle l’a dit un jour au duc d’Alençon, pour rétablir et confirmer ce qui périssait, sa mission exigeait qu’elle précisât la nature de la légitimité du Christ au royaume de France. Alors, elle le fit en employant les formules du droit féodal et définit la royauté du prince avec le terme non équivoque de « lieutenance ». La France incarnait en effet cette légitimité du Christ dans la notion même du principat politique en vertu de laquelle Dieu était effectivement partie à un contrat de suzeraineté. Il y avait implicitement dans sa constitution et même, explicitement à partir de Jeanne d’Arc, un lien de vassalité entre Dieu et le roi. Ce dernier n’était pas vassal de Dieu en ce sens qu’indépendant de tout, même de l’Église, il n’eut de comptes à rendre qu’à Dieu seul, mais il l’était en tant que lié à lui comme à son suzerain, « inféodé » au Christ dans le sens juridique du terme.

C’est là l’aspect le moins connu, mais le plus éminent, de ces lois fondamentales du royaume qui formaient notre constitution non écrite. Rejeté par la pensée et le droit moderne, ce point essentiel trouve sa justification et prend assise à la fois dans nos origines nationales, dans le geste de Jeanne, dans le sacre des rois et dans certaines dispositions de notre ancien droit. Il projette sur notre histoire, sur notre état présent et sur notre destinée un jour éclatant et mystérieux qui pose l’athéisme officiel, inauguré en France depuis si longtemps, non pas seulement comme une infidélité à la foi et aux mœurs chrétiennes, mais aussi comme une réelle usurpation politique amenant avec elle toutes sortes de révolutions et de malheurs.

 

La nation des Francs a Dieu pour fondateur

 

Ce pacte remonte très réellement à nos origines. Dans le mariage de Clovis, la bataille de Tolbiac, le baptême de Reims, il faut voir autre chose qu’une heureuse succession de faits dus aux jeux de la politique humaine. Ils contiennent en eux non seulement l’idée directrice qui commande les premiers pas de la nation et détermine l’avenir, mais aussi une raison d’être nationale. Dès leur accomplissement la France catholique devient le soutien, ou mieux, le chevalier de l’Église ; elle ne peut plus être que cela. Hors de cette voie, l’histoire la montre perdant son rang ; malgré peut-être quelques brèves réussites, elle déchoit dans le monde. Dans cette voie, au contraire, elle poursuit sa grandiose destinée inséparable de cette vocation chrétienne et civilisatrice que ses fils et l’étranger lui ont reconnue au cours des siècles. S’en tenir à une interprétation rationaliste de ces faits, c’est donc s’interdire d’en expliquer la portée véritable. Ignorer ou nier Dieu dans l’histoire, c’est faire perdre aux Français le goût du vrai et de la grandeur.

Et c’est aussi d’ailleurs n’en pas voir ces fastes comme les ont vus et vécus les contemporains. Car les documents ne nous autorisent pas à tenir pour légendaires le récit de Tolbiac et la promesse de Clovis d’embrasser la foi chrétienne s’il remportait la victoire. Si l’on estime que le récit qu’en écrivit Grégoire de Tours à cent ans de distance n’en offre pas, à cause de sa date, toutes les garanties d’exactitude désirables, on possède, par contre, le témoignage formel de deux contemporains, celui de l’historien Cassiodore et celui de saint Avit, évêque de Vienne. La victoire du roi franc entraîna donc son baptême dans l’église de Reims, et de là découle un autre fait indéniable. Alors que la population gallo-romaine était chrétienne et le pays divisé politiquement entre un certain nombre de princes barbares professant l’hérésie arienne, le coup de maître de saint Remi, tout autant que l’ardente prière de sainte Clotilde et la clairvoyance de Clovis, rassemblèrent toute la Gaule autour du prince baptisé et lui conquirent les évêques. Entre la centralisation romaine, dont on ne pouvait rien espérer que d’assister à l’étouffement fiscal, administratif et religieux des peuples, et la barbarie déferlant sur eux depuis bientôt un siècle avec ses violences, ses pillages et ses dieux, naissait une nation marquée du signe de la vocation catholique. Dans l’Occident chrétien, la papauté trouvait son point d’appui temporel et la civilisation, si fortement pénétrée au Moyen Age de l’action des Francs, prenait un nouvel essor. Une victoire si providentielle, suivie d’un effet aussi grand, constituait à coup sûr un des événements caractéristiques de la politique divine dont le pontife romain reconnut aussitôt l’importance : « L’Église se réjouit, écrivait Anastase II, de l’enfantement d’un grand roi. Ô Clovis, fils illustre et glorieux, console ta mère ; elle s’appuie sur toi comme sur une colonne de fer. Dieu a pourvu à son Église en ta personne ; tu lui es une défense et un bouclier [2]. »

La France doit sa naissance à la réception d’un sacrement. Le baptistère de Reims est son berceau. Ainsi, lorsque l’historien loyal et croyant ne peut, avec le recul des siècles, trouver d’autre cause essentielle à ce premier élan de notre vie nationale, il ne fait qu’accorder son jugement à l’enthousiaste conviction des plus notables parmi les contemporains. Car pour eux, tout d’abord, la cérémonie du baptême du roi se confondit avec ce qui fut plus tard la cérémonie du sacre. Ce fut pendant un temps la coutume en Gaule de donner la confirmation immédiatement après le baptême et, lorsqu’il s’agit du roi des Francs, l’événement fut conçu aussitôt comme un fait national tant par le peuple que par l’Église : toute la Gaule franque fut tenue pour baptisée et confirmée dans le Christ. A l’approche de ce jour [3], saint Avit avait écrit à Clovis : « Dieu, par votre entremise, va faire sienne votre nation tout entière », et lorsque Léon XIII composa en 1896 une ode latine pour le quatorzième centenaire, il se fit l’écho de cette opinion unanime et maintenant millénaire en intitulant sa poésie : « En souvenir du très heureux événement qui amena la nation des Francs, à la suite de son roi, à se consacrer au Christ. »

Le baptême de Reims eut donc une valeur à la fois religieuse et politique que nous ne comprenons si difficilement à notre époque que parce que nos tendances rationalistes nous ont fait perdre la foi en la possibilité de rapports particuliers entre Dieu et un peuple ; elles ont voilé en nous le sens du surnaturel. Mais le prince qui fut oint en cette fête de Noël 496 avec le baume de la sainte ampoule, considérée par les siècles suivants comme apportée du ciel et que l’Église mentionne ainsi dans les prières du sacre de Reims, n’en reçut pas moins ce jour-là une royauté à laquelle le monde catholique attacha, dès l’instant, la valeur sacramentelle qui rejaillissait sur elle du « sacrement de l’onction ». La loi salique a porté, pour l’avenir, l’officiel et public témoignage de cette naissance nationale. Nous n’en possédons que le texte latin, et notamment une cinquantaine de manuscrits de la révision carolingienne parce que les Francs n’eurent pas de langue écrite avant le VIIIe siècle, mais elle était déjà rédigée oralement au temps de Clovis. Or cette loi fondamentale du royaume de France, précédée depuis cette époque d’un prologue connu sous le nom de Laus Francorum, donne au baptême de Reims sa réelle signification politique et proclame bien haut la grande vérité : « La nation des Francs, illustre, ayant Dieu pour fondateur. »

Il était dès lors dans la logique des choses que le monarque franc se considérât comme dépositaire d’une certaine délégation divine précisée plus tard dans le sacre du roi de France et qu’il se portât garant de la sûreté de l’Église. Aux prises avec l’empire d’Orient et retenu captif à Byzance, le pape Vigile, écrivant au successeur de Clovis : « Qu’il le connaît dévoué au siège apostolique et qu’il lui appartient d’empêcher que rien ne trouble l’Église catholique », ne jugeait pas autrement cette mission que Pépin le Bref confirmera par une promesse solennelle entre les mains du pape et dont il montra aux Lombards l’efficacité. Il était encore naturel que la nation choisie pour une telle mission brillât au milieu des autres peuples comme le soutien de la jeune chrétienté en butte aux violences de l’hérésie ou aux assauts de l’Islam. « Comme un fanal jette ses lueurs dans la nuit, avait écrit saint Grégoire le Grand aux fils de Brunehaut, ainsi éclate et se forme la splendeur de votre foi à travers les ténèbres perfides des autres nations. » Il était dans l’ordre des choses, enfin, comme le rappelleront les pontifes et Jeanne, la sainte de la patrie, que le peuple lui-même, tenant la France pour le royaume de Dieu, rendît un hommage officiel et permanent à celui qui l’avait faite ce qu’elle est, et de cela la loi salique offre encore le témoignage.

« Vive le Christ qui aime les Francs ! » Voilà l’acclamation première et la profession de foi nationale. Ce texte a conservé la valeur d’un engagement politique auquel saint Remi, selon la tradition, attacha les menaces et les bénédictions contenues dans son testament. Il atteste la suzeraineté du Christ sur la nation française et promet fidélité. Le sacre lui-même, dont la liturgie rémoise est particulière au roi de France, n’est que la consécration et le renouvellement de cette promesse de règne en règne. On a parlé de la légende de Reims. L’essentiel en est le baptême et l’onction qui ne sont point de la légende. Ce qui n’en est pas davantage, c’est le serment de Charlemagne au jour de son couronnement : « Au nom du Christ, moi, Charles, je m’engage devant Dieu et son apôtre Pierre à protéger et défendre cette sainte Église romaine, moyennant l’aide d’en haut, autant que je saurai et pourrai. » Ce qui n’en est pas davantage, c’est son capitulaire de 802 où le service de Dieu, l’unité et l’extension de la foi et de la charité du Christ, la défense de la religion sont les buts de l’Empire. Les Français d’âge en âge recueillirent ce dépôt et assumèrent cette mission. Saint Louis se disant être réellement le « sergent de Dieu » affirmait un état de fait dont l’ancienne France n’a jamais douté. Il n’est pas jusqu’au serment de la Ligue qui ne proclamât cette unité catholique et monarchique du « saint royaume de France » en l’appuyant sur le baptême de Reims, la loi salique et la mission de Jeanne d’Arc. Louis XIV écrivait dans ses mémoires : « Nous péchons contre la prudence aussi bien que contre la justice quand nous manquons de vénération envers celui dont nous ne sommes que les lieutenants. » Que parle-t-on tant de légende autour de nos origines parce que les chroniqueurs les auraient enluminées de faits miraculeux qui ont ensoleillé et enthousiasmé l’âme de nos ancêtres [4] ! Ce qui demeure avec exactitude, c’est que la vie de la nation s’et déroulée par la suite en fonction de ces origines, c’est que des générations entières et successives, c’est que tout un peuple acceptant en bloc cette tradition magnifique en a fait son idéal, son espoir, sa vocation, sa fierté, sa raison d’être et son titre de gloire devant Dieu, l’Église, les hommes et l’histoire.

Voilà le vrai, le tangible, le fait de la France. Le Christ est son chef, son suzerain, son roi.

 

Jeanne d’Arc

 

« Le royaume de France est le royaume de Dieu même », écrivait Grégoire IX à saint Louis.

Il faut remettre en honneur cette vérité que Jeanne d’Arc, au seuil des temps modernes, a renforcée, illustrée du plus beau réalisme afin qu’elle fût comme un phare au milieu des tempêtes futures. Si nous ne saisissons plus à travers le caractère religieux de la geste unique au monde le but spécifiquement national qui, au dire de l’héroïne elle-même, était le sacre de Reims et qui aboutit effectivement au sacre de Reims ; si, d’autre part, le côté militaire de l’épopée nous masque sa signification religieuse, alors nous n’en comprenons plus toute la portée. Jeanne est venue rétablir le roi sous l’expresse et indiscutable souveraineté du Christ. Elle l’affirme avec force et dans les termes du droit quand elle dit à Baudricourt : « Le royaume n’appartient pas au dauphin mais à Dieu et, cependant, c’est la volonté de Dieu que le dauphin soit couronné roi et puisse tenir le royaume en “commende”. » Et elle ajoute ailleurs : « De la part de Messire. » Il ne s’agit pas là d’une formule vague, mais très réellement de la commendatio par laquelle le futur vassal mettait sous la juridiction de son suzerain sa personne et ses biens. Dès le début de la période féodale, cet acte comportait, on le sait, une cérémonie qui en rehaussait la solennité et en précisait le sens. Le vassal donnait au suzerain son domaine en lui jurant fidélité ; en retour, le suzerain rendait au vassal ce domaine, représenté par la motte de gazon ou le fétu de paille, et l’investissait administrateur et chef du nouveau fief en lui promettant sa protection. De là naissait un état de droit, une hiérarchie.

Or cet acte de droit fut passé. Pour en marquer la réalité juridique, il a été passé par la volonté de Jeanne en présence de deux témoins : La Trémoille et le duc d’Alençon qui a déposé au procès de réhabilitation. Ce jour-là, en juin 1429, elle fit faire au roi la « recommandation » (commendatio) de son royaume en bonne et due forme en le priant de donner celui-ci à Dieu, puis en le lui rendant au nom de Dieu. Elle réinvestissait ainsi dans tous ses droits sous la suzeraineté divine, elle remettait en possession de son « fief » celui que désignait la loi constitutionnelle du pays.

« Cette opinion de la suzeraineté de Dieu, dit Jules Quicherat, explique pourquoi Jeanne à son arrivée auprès de Charles VII l’engagea à faire la donation, c’est-à-dire la recommandation de son royaume à Dieu. » Et c’est là un fait capital dans notre histoire. On en a trouvé une relation, passablement enjolivée il est vrai [5], à la bibliothèque vaticane dans un manuscrit, œuvre d’un ecclésiastique français de la cour de Martin V. De cette œuvre, à laquelle on a donné le nom de Breviarum historiale, la partie finale concernant la mission de Jeanne d’Arc a été relevée dans un article de la Bibliothèque de l’École des Chartes sous la signature de Léopold Delisle où l’on trouve le texte latin et sa traduction. En voici le passage qui nous intéresse :

Un jour la Pucelle demanda au roi de lui faire un présent. La prière fut agréée. Elle demanda alors comme don le royaume de France lui-même. Le roi étonné le lui donna après quelques hésitations et la jeune fille l’accepta. Elle voulut même que l’acte en fût solennellement dressé et lu par les quatre secrétaires du roi. La charte rédigée et récitée à haute voix, le roi resta un peu ébahi lorsque la jeune fille le montrant dit à l’assistance : « Voilà le plus pauvre chevalier de son royaume. » Et après un peu de temps, en présence des mêmes notaires, disposant en maîtresse du royaume de France, elle le remit entre les mains du Dieu tout-puissant. Puis au bout de quelques autres moments, agissant au nom de Dieu, elle investit le roi Charles du royaume de France ; et de tout cela elle voulut qu’un acte solennel fût dressé par écrit [6].

De cette narration datant de l’année même où se passa le fait, nous ne retiendrons pas les détails, dus sans doute à la fantaisie de ceux qui la rapportèrent à Rome à l’auteur du Breviarum historiale. Mais le fond, exact, dont le duc d’Alençon semble être l’unique source, est bien conforme à son témoignage recueilli le 3 mai 1456 par le tribunal qui prononça la réhabilitation : « Le lendemain, y est-il dit, Jeanne vint à la messe du roi ; en le voyant elle s’inclina. Le roi conduisit la Pucelle dans son appartement. Il retint le seigneur de la Trémoille, et moi qui parle, et congédia les autres ; Jeanne fit au roi plusieurs requêtes : l’une de ces requêtes fut qu’il fît donation de son royaume au Roi du ciel et qu’après cette donation le Roi du ciel ferait pour lui ce qu’il avait fait pour ses prédécesseurs et le rétablirait dans l’état d’autrefois. »

Ces témoignages contemporains confèrent le caractère de la véracité et même une marque officielle à cette « recommandation » qui d’ailleurs correspond aux affirmations constantes de la Pucelle : « Gentil dauphin, dit-elle en saluant Charles VII à Chinon, j’ai nom Jeanne la Pucelle et vous mande le roi des cieux par moi que vous serez sacré et couronné dans la ville de Reims et serez lieutenant du roi des cieux qui est roi de France. »  Ces promesses rapportées par le frère Pasquerel, son confesseur, confirmées par la déposition de Jean d’Aulon son intendant, accusaient chez la sainte mandataire la volonté de voir le roi renouveler le contrat de vassalité envers Dieu.

Fait capital dans notre histoire ! Oh ! bien sûr, on n’empêchera pas un rationaliste d’y voir une imagerie médiévale soulignant la naïveté d’une fille de la campagne ou, à la manière d’Anatole France et de Bernard Shaw, une fantasmagorie d’illuminée. Cela nous paraît cependant de moindre importance et partant plus négligeable que l’inattention générale à un événement historique, à un fait réel dont on ne mesure pas la portée. En premier lieu le fait capital n’était pas une invention, une fantaisie de Jeanne. Dans sa forme, il réitérait, on l’a vu, un acte traditionnel et fondamental du droit féodal ; dans l’intention, c’était un engagement public et solennel de soumission à Dieu. Mais ce qu’il apportait de nouveau, au dire d’Alençon, c’était le rétablissement de la monarchie dans l’état d’autrefois. Depuis la renaissance du droit romain, la notion païenne de l’État menaçait d’ébranler la constitution chrétienne de la France. Déjà les déclarations et les actes de Philippe le Bel inspiré par les légistes tendaient à faire du roi et de l’État la source exclusive de la souveraineté, érigeaient un pouvoir dégagé de l’autorité spirituelle de l’Église en violation certaine des traditions de la monarchie française. Cet ensemble de choses – joint aux théories de théologiens suspects qui professaient la souveraineté populaire, exaltaient l’État et rabaissaient l’autorité du pape – avait déjà porté des fruits et annonçait pour l’avenir le césarisme moderne. C’est à ce moment que la sainte de la patrie intervint pour réinvestir le roi dans sa véritable condition par une « recommandation » régulière et afin de renouveler en le concrétisant dans un acte juridique, valable pour les générations futures, le pacte millénaire entre Dieu et les Francs.

Enfin, et surtout, il tient toute sa valeur, une valeur intemporelle, aussi bien pour nous hommes du XXe siècle que pour nos ancêtres, des prophéties dont l’assortissait la sainte et qui se sont réalisées ensuite : la délivrance d’Orléans, le sacre de Reims, l’ennemi chassé, la rébellion intérieure apaisée, le roi enfin rétabli dans ses droits. Cette commendatio fut éprouvée et prouvée par le miraculeux accomplissement des promesses.

Non, Jeanne ne se livrait pas là à un jeu puéril ; elle accomplissait sa mission. Le Christ est donc bien le souverain légitime du royaume et cela non pas seulement par l’effet d’un simple et vague sentiment religieux, mais en vertu d’un état de droit, d’un lien de droit public qui n’admet ni limite ni prescription. (…)

 

Le Sacré-Cœur

 

La légitimité du Christ ne se réduit pas à une légende, à une sainte opinion, à une figure de rhétorique. C’est pour nous, Français, une vérité politique. Comme les lois fondamentales du royaume qui n’étaient pas écrites, cette légitimité n’en a pas moins le caractère d’une institution reconnue du peuple et de tous les rois de l’ancien régime. Violée, bafouée hier, oubliée par le surcroît aujourd’hui, elle demeure cependant imprescriptible parce qu’elle résulte d’un pacte auquel l’une des parties est le Christ. Qui pourrait affirmer que le droit du Christ est caduc ? Et qui pourrait mettre en doute la réalité de cette alliance attestée par nos origines, la mission de Jeanne, le sacre et le droit royal, surtout lorsqu’on voit ces témoignages inséparables comme un bloc, illuminés tous ensemble et à nouveau par les révélations du Sacré-Cœur ?

Plus nous approfondirons le sujet, plus en effet nous verrons s’accroître notre conviction. La concordance, le parallélisme ou l’union intime du naturel et du surnaturel y éclatent à chaque instant. De Reims à Orléans, du sacre de Pépin au rayonnement de saint Louis, le surnaturel plane sur la geste de France et voici que sous Louis XIV, entre l’erreur gallicane et la Révolution, les apparitions du Sacré-Cœur viennent encore y imprimer le sceau du divin.

Appliquée à la fois aux crises du XVIIe siècle et à celles qui vont suivre, la transcendante pertinence de ces révélations domine aussi bien la politique d’alors que celle de l’avenir. A chaque fléchissement officiel du régime, que des fautes considérables aient été commises ou que se soit manifestée une tentative de retour à la souveraineté inconditionnelle, et par conséquent païenne de l’État, un avertissement ou un châtiment est, en effet, survenu. La guerre de Cent Ans, suivie de notre miraculeuse délivrance, nous en fournit une frappante illustration, mais le message du Sacré-Cœur en offre lui aussi un témoignage à plusieurs égards autrement important. Il nous fut apporté en 1689, sept ans après la déclaration gallicane. Or le gallicanisme politique conduisait sans détours à soustraire le roi à la discipline de l’Église, bien mieux, à l’autorité sacerdotale du Christ. Au Moyen Age on disait volontiers : « Le roi ne tient son royaume que de Dieu et de son épée. » Mais cette phrase se référait d’abord au sacre et s’entendait d’un ordre politique inclus dans la chrétienté. Au XVIIe siècle les publicistes gallicans donnaient à leur « droit divin » le sens d’une indépendance religieuse qui s’autorisait de la disparition de cette chrétienté. C’était s’acheminer vers la proposition condamnée plus tard par le Syllabus : « L’État, comme étant la source de tous les droits, jouit d’un droit qui n’est circonscrit par aucune limite. » Si surprenant que cela puisse paraître, c’était faire un pas vers le césarisme. Or la royauté du Christ sur la France était-elle compatible avec cette prétention de se soustraire à son autorité sacerdotale représentée ici-bas par la primauté de Pierre ? Bien au contraire, c’est en toutes lettres qu’on lit dans le message du Sacré-Cœur que le roi (conformément à notre vocation et aux engagements du sacre) doit combattre les erreurs partout dans le monde. Ainsi vint-il à point, au début de la grande rébellion des temps modernes, redresser notre orientation politique en s’appuyant sur notre tradition nationale. Quelle leçon pour le présent d’alors et quelle confirmation du pacte de Reims ! Est-il possible de ne pas rapprocher l’enseignement de Jeanne inféodant (il faut prendre le mot à la lettre) Charles VII au Roi du ciel avec ces paroles rapportées par sainte Marguerite-Marie :

Fais savoir au fils aîné de mon Sacré-Cœur… que mon cœur adorable veut triompher du sien et, par son entremise, des grands de la terre. Il veut régner dans son palais, être peint sur ses étendards et gravé dans ses armes pour les rendre victorieuses de ses ennemis en abattant à ses pieds leurs têtes orgueilleuses et superbes, pour le rendre triomphant des ennemis de la sainte Église.

Si l’on songe que le devoir féodal comportait le devoir de l’hommage, on comprend qu’il s’agissait là – les termes le prouvent sans équivoque – non seulement d’un renouvellement demandé dans un temps où les circonstances le rendaient une fois de plus nécessaire, mais d’un renforcement caractérisé par les « hommages du roi et de toute la Cour » (lettre de sainte Marguerite-Marie du 26 août 1689). Il y a même plus : à la forme humaine de cette inféodation qu’il confirme en toute manière avec sa valeur juridique, le message veut ajouter une consécration solennelle et plus religieuse encore de tout le royaume, semblable à celle que fit Louis XIII de la France à la Vierge Marie. (…) On ne pouvait pas affirmer plus directement, avec plus de force et de clarté, la légitimité du Christ au royaume de France. On a dit qu’en s’adressant au roi le Christ entendait par là s’adresser au pouvoir civil, c’est-à-dire aux gouvernants du pays sans acception de régime. C’est à notre avis opiner trop librement. Nous n’en savons rien, car cela le message ne le dit pas. Nous ne saurions accueillir sans réserve une telle interprétation donnée souvent comme définitive alors qu’en autorisant à faire des commentaires sur ce point on aboutit toujours, au moins implicitement, à des opinions qui risquent de n’être plus en rapport avec l’esprit du message. Contentons-nous donc de la seule conclusion politique qui s’en dégage : ce dont on ne peut douter, à lire les lettres de sainte Marguerite-Marie, c’est de la réelle et historique souveraineté du Christ. Ce message et la mission de Jeanne s’éclairent mutuellement et nous rendent plus évidentes, plus aveuglantes de vérité ces paroles entendues et rapportées par Marie Lataste au cours de la vision qu’elle eut en 1843 : « Le premier roi, le premier souverain de la France, c’est moi ! Je suis le maître de tous les peuples, de toutes les nations, de tous les empires, de toutes les dominations. Je suis particulièrement le maître de la France [7]. »

 

Certes, gardons-nous de faire de notre histoire nationale une sorte de cour des petits miracles ! Cependant ne faut-il voir ces origines, ces institutions et ce « sacrement » de Reims que comme des signes de la grâce et de la pratique du droit chrétien, c’est-à-dire comme les marques et privilèges d’un État autrefois catholique, mais sans référence à une haute et toujours réelle exigence de notre antique constitution ? A notre avis il faut avoir la franchise d’aller plus loin, jusqu’à une conclusion précise que seuls peuvent repousser ceux qui, par système, laïcisant le droit, le matérialisant, lui refusent toute attache avec les réalités surnaturelles. Car dans nos institutions nationales, dans notre ancien droit, il faut bien faire sa place à l’investiture du sacre de Reims et à sa valeur de droit public positif ; dans la « lieutenance » qui caractérisait la fonction royale, traditionnellement retenue par les rois eux-mêmes et par la nation, il faut bien voir un état de droit coutumier ; à la commendatio de Charles VII accomplie à la demande de Jeanne, il faut bien attribuer le caractère d’un contrat constitutif de vassalité conforme aux dispositions du droit féodal. De tout cela, renforcé par les solennelles affirmations de Jeanne d’Arc et par les révélations du Sacré-Cœur en des termes indiquant d’une façon éclatante la suzeraineté divine, il ressort que de droit public, non écrit, le Christ est roi de France, et que cette royauté surnaturelle est notre loi fondamentale.

C’est à cette légitimité, dominant de haut la vie nationale et dont le rejet ou l’acceptation détermine le sort du pays, que se référait le comte de Chambord lorsqu’il disait de la France : « Il faut que Dieu y rentre en maître pour que j’y puisse régner en roi. » Ah ! certes, un tel abîme sépare cet idéal de nos mœurs présentes qu’il semble désormais devoir figurer pour toujours parmi les beaux souvenirs du passé. Quoi ! pensera-t-on, mais notre monde n’est plus bâti sur ce modèle ! Eh ! nous le savons bien, mais qu’y a-t-il gagné ? Les « mystiques » et les systèmes sociaux ont évolué, comme on dit si souvent ? Que signifie donc ce mot d’évolution jeté à tort et à travers dans tout débat ? Combien cache-t-il de sottises ou de perfidies ? A coup sûr, si on l’entend dans son sens strict de rouler hors de ses assises, qui niera à présent que nous n’ayons roulé jusqu’au bas d’une pente fatale ?

La question urgente, d’une urgence impitoyable, est de savoir si nos mœurs et nos institutions politiques ne nient pas, ne heurtent pas le droit, si notre déchéance n’en est pas la suite naturelle et s’il ne faut pas une bonne fois rentrer dans la légitimité pour nous sauver. Les réponses ne sont pas douteuses.

Le droit public moderne, dont nous sommes empoisonnés jusqu’à ne pouvoir plus penser sans lui, n’a pas pour nous, malgré l’habitude, l’opinion, l’enseignement officiel, et de vains suffrages ecclésiastiques, le prestige qu’on lui prête. Droit partial et tronqué, il s’appuie sur les dogmes rationalistes. Cela ne nous impressionne pas plus que les pauvretés débitées sur le droit divin. Nous croyons au droit divin, celui de l’apôtre saint Paul, et non à l’erreur de Jacques Ier d’Angleterre réfutée par le grand théologien Suarez. Une tradition sottement primaire a fait de celle-ci la tarte à la crème des contempteurs de l’ancien régime qualifié par eux de « monarchie de droit divin ». Mais qu’est-ce donc que cette théorie tardive du pouvoir ? C’est celle d’un monarque dont les lois, les actes de gouvernement ont valeur inconditionnelle de prescriptions divines ! C’est une théorie protestante. Le monarque divin ! Et c’est à coup sûr l’amorce, sous des dehors religieux de l’État-Dieu, de l’État source unique de tous les droits et par conséquent négatrice des droits de Dieu, condamnée par le Syllabus de Pie IX. Jamais la France d’ancien régime n’a connu ce pouvoir. La seule, la plus haute expression de notre droit historique, c’était la royauté du Christ sous laquelle le roi terrestre se tenait lui-même comme le premier obligé, le premier sujet en définitive avec et parmi son peuple (ses frères, disait le rituel du sacre) reconnaissant tous les droits, les commandements, cette légitimité du Christ que nous avons reçue de l’Église, de nos rois, de nos pères, du plus lointain de notre histoire. C’était la monarchie très chrétienne.

Or nous avons rompu unilatéralement l’alliance avec Dieu.

De quel droit ?

Oui, de quel droit ?

Ne cherchons pas à défendre des régimes où l’homme a délibérément usurpé la place du Christ et dont la Providence nous a cruellement châtiés à plusieurs reprises. On connaît les très sévères conditions subordonnées au bien commun auxquelles un pouvoir de fait peut se substituer à un pouvoir légal défaillant. Qu’avons-nous à invoquer pour justifier notre trop réelle usurpation ? La Révolution et ses principes ? Nos révolutions qui nous ont déchirés ? Nos doctrines présentes marquées par le reniement de notre foi religieuse et nationale ? Nos lois, nos institutions irrévocablement opposées à la vocation française ?

Notre faute n’est pas seulement d’avoir laissé s’affaiblir parmi nous le sentiment et les pratiques religieuses et de suivre maintenant des principes contraires à ceux de l’Église. Dans cet ordre-là, le privé, l’individuel, rejoint nécessairement le collectif ; il va de pair avec un péché public, plus tangible, plus matériel si l’on peut dire : chez nous, le Christ est vraiment, réellement roi, et nous l’avons détrôné au nom de la souveraineté du peuple ! Nous avons préféré le mensonge, l’hérésie de la souveraineté du peuple, cet aspect politique de la révolte originelle, de la dérision satanique : eritis sicut dii. Vous serez comme des dieux !

La Déclaration des droits de l’homme, la Constitution civile du clergé et le meurtre du roi, voilà les trois faits essentiels qui consommèrent le détrônement. « C’est en 1789, écrit Mgr Freppel, qu’a été accompli dans l’ordre social un véritable déicide analogue à celui qu’avait commis sur la personne de l’Homme-Dieu, dix-sept siècles auparavant, le peuple juif dont la mission historique offre plus d’un trait de ressemblance avec celle du peuple français. » Non, nous n’avions pas le droit de rompre le pacte conclu avec Dieu ! Les lois et les constitutions promulguées sans lui depuis la Révolution n’ont aucune valeur contre ce pacte, car les droits du Christ, par bonheur, subsistent toujours. Qui oserait, répétons-le, en soutenir la prescription ? Ce n’est pas en déclarant le droit féodal et chrétien, qui servit d’instrument à l’acte de Jeanne, aboli de par la volonté du peuple qu’on peut justifier la violation de ce pacte. Ce n’est pas ce légalisme païen – dont nous périssons – qui peut masquer la criminelle usurpation commise par la Révolution française.

Il y a d’ailleurs entre Dieu et celle-ci le corps d’un martyr, car tel est le nom dont Pie VI honora Louis XVI qui donna réellement sa vie pour maintenir le principe le plus noble de la constitution des Francs. Oui, c’est le meurtre du roi, le christus Domini, l’oint du Seigneur, le lieutenant du Christ au royaume de France, qui met le comble à sa rébellion et rend ineffaçable sa sacrilège félonie : « Ne touchez pas à mes christs », dit l’Écriture (Ps 104, 15) ! Mais, chose admirable, il semble que dans sa bonté Dieu ait voulu préserver le peuple de France de la responsabilité entière du grand forfait. La consommation de ce crime sur l’auguste personne du monarque très chrétien fut, en réalité, l’œuvre de la conjuration révolutionnaire. La condamnation de Louis XVI était, en effet, triplement illégale, d’abord pour les raisons qu’en a données Pie VI au consistoire du 11 juin 1793, puis par la violation des règles judiciaires et surtout par quatorze votes nuls, mais arbitrairement retenus par les conjurés des loges maçonniques. Ainsi, le verdict n’ayant été prononcé qu’à la minorité des voix, l’exécution de Louis XVI ne fut qu’un très vil assassinat perpétré par des factieux. Mais la France n’en porte pas moins la faute d’avoir rendu ce crime possible par l’oubli de sa vocation et des paroles sublimes de l’alliance.

On comprend pourquoi, par la suite, les gouvernements sont tombés tour à tour. Tous, en violant le pacte de « féauté », ont persisté dans l’usurpation : ainsi les républiques, ainsi l’Empire quand Napoléon, se faisant sacrer à Paris, ne prononça qu’un serment civique devant les hommes et se posa lui-même la couronne sur la tête. Il ne voulait tenir son pouvoir ni de Dieu, ni de l’Église : sa couronne tomba sur les routes de la défaite. Mais la Restauration ? A coup sûr elle eut des effets réparateurs et bienfaisants, sinon toujours conformes à la justice. Mais le ver était dans le fruit : la révolution y cheminait encore sans qu’il fût possible d’en enrayer les progrès. Louis XVIII ne fut pas sacré et pour Charles X on mutila la cérémonie du sacre. Le roi ne prononça pas les paroles du serment par lesquelles, depuis le concile de Latran, il devait promettre de défendre l’intégrité de la foi contre l’hérésie. On supprima en outre les passages mentionnant le rôle de l’Église dans l’investiture royale (suppressions ridicules qui font aujourd’hui sourire) à la grande satisfaction des libéraux. A leur grande joie, exprimée bien haut dans leurs journaux, par leurs folliculaires, on refusait de reconnaître l’entière et réelle royauté du Christ. On demandait une bénédiction pour un reniement !

La Restauration s’écroula.

Le cardinal Pie eut alors, s’adressant un jour à Napoléon III, ce jugement sévère, mais terriblement vrai :

« Ni la Restauration, ni vous n’avez fait pour Dieu ce qu’il fallait faire, parce que ni l’un ni l’autre vous n’avez relevé son trône, parce que ni l’un ni l’autre vous n’avez renié les principes de la Révolution dont vous combattez cependant les conséquences pratiques, parce que l’évangile social dont s’inspire l’État est encore la Déclaration des droits de l’homme, laquelle n’est autre chose, sire, que la négation formelle des droits de Dieu. Or c’est le droit de Dieu de commander aux États comme aux individus. Ce n’est pas pour autre chose que Notre Seigneur Jésus-Christ est venu sur la terre. Il doit y régner en inspirant les lois, en sanctifiant les mœurs, en éclairant l’enseignement, en dirigeant les conseils, en réglant les actions des gouvernements comme des gouvernés. Partout où Jésus-Christ n’exerce pas ce règne, il y a désordre et décadence… »

L’empereur arrêta l’évêque :

— « Mais encore, croyez-vous que l’époque où nous vivons comporte cet état de choses et que le moment soit venu d’établir ce règne exclusivement religieux que vous me demandez ? Ne pensez-vous pas, monseigneur, que ce serait déchaîner toutes les mauvaises passions ?

— « Sire, quand de grands politiques, comme votre majesté, m’objectent que le moment n’est pas venu, je n’ai qu’à m’incliner parce que je ne suis pas un grand politique. Mais je suis un évêque, et comme évêque je leur réponds : le moment n’est pas venu pour Jésus-Christ de régner ? Eh bien ! alors, le moment n’est pas venu pour les gouvernements de durer [8]. »

Ne faut-il pas voir dans le rejet de la royauté traditionnelle du Christ en France, malgré les efforts magnifiques qui furent dépensés, la raison profonde des échecs de toutes les tentatives tant de restauration monarchique que de redressement quelconque ?

On s’est plu, non sans raison, et Pie XII lui-même après d’autres papes, à montrer que, dans notre histoire, chacune de nos pages les plus sombres succédait à une infidélité. Y a-t-il une infidélité plus constante, plus obstinée que celle de 1789 ? Y a-t-il un châtiment plus évident qu’un siècle et plus de révolutions, de guerres et d’invasions ? Certes, combien de Français qui, loin de récuser le Christ, l’appellent de tous leurs vœux ! Mais combien aussi – et ils sont presque égaux en nombre aux premiers – qui « rêvent » son avènement dans la république issue des droits de l’homme ? Son règne ne s’accommode-t-il pas de tous les régimes, pense-t-on ? Cela n’est-il pas la doctrine de l’Église ?

Ce règne et la doctrine de l’Église sont, en effet, universels. Ils sont de tous les lieux, de toutes les nations. Et c’est pourquoi ils ne préjugent d’aucune de nos constitutions politiques, à condition d’y voir respectées les exigences de la foi. Mais c’est pourquoi aussi ils ne récusent ni les lois saintes, ni les hautes traditions qu’un peuple a reçues et qui l’engagent irrévocablement. Or nous sommes en France ! Les principes révolutionnaires, sur lesquels on pense toujours pouvoir fonder un gouvernement, sont-ils chrétiens ? Opposés déjà au droit naturel, ils sont inconciliables avec la doctrine catholique tout aussi bien qu’avec le mystère de Reims et le témoignage de Jeanne. Il ne suffirait même pas dans ces conditions d’une monarchie pour conjurer la malignité de ces principes, car, là encore, ce serait exclure toute référence à la constitution imprescriptible de la France, à la mystique nationale (…).

Quand l’inutilité des compromis s’avère définitive parce que la révolte générale contre Dieu arrive à ses extrêmes conséquences, tous doivent se souvenir que ce sont les intransigeants « qui tiennent en réserve le salut du pays ».

La vérité est nette, nue, brillante comme une lame d’épée. Brandissons-la ! « Nous périssons peut-être plus des vérités que les bons n’ont pas le courage de dire, que des erreurs que les méchants ont su sans mesure multiplier (…). Ce n’est pas la religion que vous leur rendez aimable, ce sont vos personnes ; et la peur de cesser d’être aimables finit par vous ôter tout courage d’être vrais. Ils vous louent, mais de quoi ? De vos silences et de vos reniements [9]. »

Paul Bourget écrivait voilà déjà bien longtemps : « Il faut choisir : ou bien les gens de 1789 avaient raison et tout l’antique édifice doit tomber ; ou bien ils avaient tort et c’est leur œuvre qu’il faut détruire pour restaurer la France. » Or, la royauté du Christ est la clef de voûte de notre édifice, la loi fondamentale de la nation. Tous les Français en allant, au-delà de leurs divisions politiques, à cet essentiel indûment et trop longtemps passé sous silence, retrouveraient alors le point central de notre nationalisme authentique. Tous y gagneraient surtout cette unanimité contre laquelle personne ne peut valablement élever d’objection. La légitimité du Christ au royaume de France est leur plus haut et leur plus efficace point d’union. C’est le lieu de la politique française où se lient comme il se doit pour chacun les intimes convictions de la vie privée et le plus noble devoir de la vie publique. C’est aussi le suprême recours pour conjurer les maux qui s’abattent sans arrêt sur la patrie en péril de mort parce que son chef rejeté lui fait sentir l’aiguillon de sa colère : « Dieu, dit Blanc de Saint-Bonnet, en créant les nations et en leur suscitant des princes, n’entend pas renoncer à son droit suprême d’autorité ou de tutelle sur sa création. » Or le présent comme le passé offre un faisceau de preuves assez abondantes pour juger de la volonté de Dieu. Si nous regardons à la lumière de la foi les « écroulements » successifs dont parle Pie XII dans son message de Noël 1942, si nous les voyons comme la suite logique de notre néo-paganisme et comme des châtiments, tout s’éclaire. Nous comprendrons alors une bonne fois et une fois pour toutes ce que signifient, ce qu’exigent les mots de restauration fançaise. Depuis plus de cent cinquante ans, nous crions, nous hurlons comme des brutes à travers ce pays, où les droits du Christ sont plus précis qu’en aucun autre, le non serviam de Satan ! Au mépris de notre vocation nous nous enorgueillissons des échos semblables que le monde nous renvoie de toutes parts !

Il faut à Dieu une rentrée royale !

La France ne peut vivre sans le mystère de Reims, sans élever officiellement, publiquement, le Christ sur le pavois des rois francs !

Pourquoi cela ne serait-il que d’un autre âge ?

Le mal nous assiège, nous immobilise, nous pousse à l’abîme, par tous ses agents, sous toutes ses formes, les plus voyantes comme les plus atténuées, les plus violentes comme les plus douces, pleines de séduction ou provoquant le dégoût ; de quelque côté que l’on se tourne aucune solution, aucun dessein qui ne lui emprunte quelque chose ou ne le réalise pleinement. Ne faut-il pas enfin, pour en sortir, que le vrai, le bon intégral, triomphe ? L’impossibilité ne résiste pas à la nécessité. C’est là notre espoir, agrandi, décuplé, quand nous entendons au-dessus de la sarabande infernale de l’heure présente la parole plusieurs fois répétée par sainte Marguerite-Marie : « Il régnera », malgré ses ennemis.

Le 13 décembre 1908, à la béatification de Jeanne d’Arc, Pie X prononçait ces paroles restées dans beaucoup de mémoires :

« Vous direz aux Français qu’ils fassent leur trésor des testaments de saint Remi, de Charlemagne et de saint Louis, qui se résument dans ces mots si souvent répétés par l’héroïne d’Orléans : Vive le Christ qui est roi de France ! »

Et, le meilleur de notre tradition ainsi énoncé, le vénéré pontife ajoutait :

« A ce titre seulement la France est grande parmi les nations. A cette clause, Dieu la protégera et la fera libre et glorieuse. A cette condition on pourra lui appliquer ce qui dans les livres saints est dit d’Israël, que personne ne s’est rencontré qui insultât à ce peuple sinon quand il s’est éloigné de Dieu. »

Ne nous arrogeons pas le droit de modifier quoi que ce soit au pacte conclu aux fonts baptismaux de Reims, renouvelé et renforcé par la sainte de la patrie. Ce que Dieu a scellé lui-même sur cette terre de France, comme nos pères, acceptons-le avec joie, avec enthousiasme : le Christ ! S’il est vrai que la faute mérite réparation, ne nous arrêtons pas à mi-chemin. La réparation parfaite exige la remise en place intégrale de tout ce que nous avons renversé. Comme nos pères, alors, nous serons infiniment plus riches de recueillir au complet cet héritage qui n’exceptera pas même toutes les beautés, tous les héroïsmes que les Francs des temps contemporains ont encore su produire, mais que des régimes exécrables ont saccagés, détournés à leur profit du véritable but : le bien et la mission de la patrie. Avec notre prestigieux passé, tous ces gestes nobles et ces souffrances, cette gloire, ces mérites et cetterédemption, feront à une France retournée sous le règne du Christ un tel patrimoine de grandeur que les peuples, à nouveau, s’inclineront devant elle et reconnaîtront son message.

 

Extraits de Virion Pierre, Le Christ qui est roi de France, Paris, Téqui, 1979, p. 29 à 43, et p. 56 à72.



[1] — Quas Primas, 1925. (NDLR.)

[2] — L’authenticité de cette lettre d’Anastase II à Clovis est douteuse. Voir dans la partie « Documents » de ce numéro. (NDLR.)

[3] — En réalité peu après l’événement. Voir la lettre de saint Avit à Clovis, dans la partie « Documents » de ce numéro. (NDLR.)

[4] — Il nous semble que Pierre Virion fait ici trop de concessions à l’hyper-critique. Rien ne prouve que les chroniqueurs, tels que Hincmar et Flodoard, aient inventé les miracles qu’ils relatent, notamment celui de la sainte ampoule. (NDLR.)

[5] — Là encore, rien ne prouve, à notre avis, que le chroniqueur ait enjolivé les faits. Nous publierons ce texte avec un commentaire dans le numéro 19. (NDLR.)

[6] — Bibliothèque de l’École des Chartes, année 1885, p. 649.

[7] — Abbé Pascal Darbins, Vie de Marie Lataste, p. 395 et suivantes.

[8] — Étienne Catta, Doctrine politique et sociale du cardinal Pie, Éd. du Cèdre, p. 303.

[9] — Louis Veuillot.

Informations

L'auteur

Licencié en droit et diplômé d’études supérieures en histoire, Pierre Virion (1899-1988) collabora à la Revue Internationale des Sociétés Secrètes de Mgr Ernest Jouin (1844-1932) sous les pseudonymes de J. Boicherot et Lefrançois.

Pendant le concile Vatican II, il publia sous le pseudonyme de Vidiacus, deux ouvrages importants qu’il réédita dès 1966 sous son vrai nom : « Bientôt un Gouvernement Mondial » et « Mystère d'Iniquité ». Il revint sur le sujet en 1969 avec la brochure « Le Complot» puis en 1974 avec « Le Nouvel Ordre du Monde ».

Il présida également l’Association Universelle des Amis de Jeanne d'Arc (fondée avec le général Weygand) et publia en 1972 « Le Mystère de Jeanne d’Arc et la politique des nations ».

Le numéro

Le Sel de la terre n° 17

p. 37-53

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