Les dilections de Dieu et les œuvres de nos pères
Sa seule vraie constitution
Avant et plus qu’aucun peuple, le Français possédait deux institutions, ou, pour mieux dire, deux principes de vie morale et politique qui lui assuraient le rôle et le rang où il aspire. Il avait le catholicisme et la monarchie, l’un et l’autre lui garantissant l’unité la plus forte, la plus féconde et la plus libre. Avec eux, il faisait lui-même et faisait faire au monde tout le progrès que l’on peut rêver en tous sens ; il arrivait à la domination par tous les chemins, par la force, par l’exemple, par l’amour, surtout par l’amour, puisque la conquête chrétienne ne peut être qu’une délivrance et un affranchissement. Dans le genre humain tout entier, il allait abattre les idoles, ruiner les ténèbres, détruire la mort et la tyrannie. A toutes les sauvageries, à toutes les barbaries, il portait la lumière de l’Évangile et la royauté bénigne de la justice.
La France était tellement destinée et tellement munie pour cette œuvre et c’était si bien sa mission entre les peuples, que toute son histoire en est le récit. Longtemps, elle s’y porta d’instinct et par conseil. Nul peuple, aujourd’hui encore, n’a autant d’Évangile dans le sang et n’est plus naturellement missionnaire. Formé par les évêques du Christ, il proclamait le Christ dont il se sentait aimé : Vivat Christus, qui amat Francos ! Un de ces saints qui sont les véritables pères de la patrie l’appelait, dès l’origine, « un peuple substantiel dans la foi ». Il s’enorgueillissait depuis Clovis d’être le premier-né de l’Épouse du Christ, et d’être fidèle comme par destinée. Saint Remi avait créé et marié Clovis pour éteindre une hérésie régnante ; Charles Martel, en une bataille de huit jours, boucha des cadavres de trois cent mille Sarrasins une trouée que ces ennemis du Christ avaient faite au cœur de l’Europe. Servir l’Église, étendre le catholicisme, délivrer le monde de l’hérésie fut le combat de Charlemagne. Ce fut aussi le but des croisades, où mourut saint Louis. Quand le conseil cessa, l’instinct continua. Il agit malgré la puissance publique rebelle, et force la France, fille de l’Église, à ne pas abandonner sa mère. Qu’elle le sache ou ne le sache pas, qu’elle le veuille ou se propose autre chose, la France trouve en elle cet instinct inextinguible qui veut l’extension du catholicisme et ce besoin de se modeler sur la structure de l’Église, qui l’attache à la monarchie comme au meilleur moyen de propager le catholicisme sur la terre. Elle se sent hostile à l’hérésie, dont les triomphes sont pour elle des défaites ; et l’hérésie, de son côté, ennemie de la gloire et de la vie de la France, veut lui ôter le catholicisme et la monarchie, c’est-à-dire la pensée et l’action, c’est-à-dire l’empire.
Sans le protestantisme et l’esprit mercantile et sauvage qu’il a fait prévaloir, et sans la Révolution qui a développé cet esprit et l’a communiqué à la France, le monde serait aujourd’hui chrétien et la France à la tête du monde.
Par la Révolution, elle s’est soumise à l’évangélisation protestante et mercantile ; elle veut aller jusqu’au bout. Elle veut perdre le catholicisme, elle a déjà perdu la monarchie. Elle approche peut-être du terme. (…) Plus d’hommes nulle part ! La production de l’homme a cessé en France ! Des probités plus ou moins incomplètes sans nul génie, des génies très incomplets sans nulle probité ; aucun attachement pour aucune vérité, mais l’attachement le plus insensé aux plus folles erreurs ; plus de bon sens, si ce n’est pour maudire inutilement les œuvres impuissantes et mauvaises où l’on s’obstine ; plus de fierté contre rien de bas, et des arrogances puériles et périlleuses et même lâches contre tout ce qu’il faut craindre ; enfin, de faux discours, de faux serments, de fausses alliances et un renversement complet de toutes les anciennes vertus : qui reconnaîtrait la France, cette France qu’on nommait la France du Christ ?
C’est elle, cependant. Dans ses abaissements et sous ces ulcères, l’Église, sa mère, retrouve quelques traits de son enfant, et parce que l’Église prie, nous ne pouvons pas désespérer.
Veuillot Louis, Derniers Mélanges, Paris, Lethielleux, 1873, p. 612 à 615.
Son « saint » royaume
La sainte Pucelle n’a rien eu plus à cœur que de combattre les idées purement nationalistes que le règne de Philippe le Bel avait vues se produire et de rendre à la France le sentiment qu’elle était la nation privilégiée du Christ. C’est pour cela que, parlant de sa patrie, qui est la nôtre, elle l’appelait toujours « le saint royaume ».
« Le saint royaume », elle l’appelait ainsi parce que Notre Seigneur Jésus-Christ s’est attribué la France comme son domaine propre, celui qu’il s’est spécialement réservé. Aussi se dit-elle au royal service, non directement de Charles VII, mais de Jésus-Christ, son droiturier et souverain Seigneur. Déjà, se rendant à Vaucouleurs près de Robert de Beaudricourt, elle avait dit à son guide, Bertrand de Poulengy, qui rapporte ce propos sous la foi du serment dans sa déposition juridique, que « le royaume ne regardait pas le dauphin, mais qu’il regardait son Seigneur », c’est-à-dire Notre Seigneur Jésus-Christ ; « cependant, ajoutait-elle, mon Seigneur veut que le dauphin devienne roi et tienne le royaume en commande ». Jésus-Christ est le droiturier et souverain Seigneur, exerçant la haute souveraineté et étant la source suprême du droit, partout, mais spécialement en France. Aussi est-ce à lui, « le Fils de sainte Marie », que les ennemis sont sommés de « faire raison ». « Rendez-vous au roi du ciel et au gentil roi Charles », telle était, dit Perceval de Cagny, la sommation qu’elle adressait aux villes et aux places fortes.
Devant passer par Troyes pour se rendre à Reims en vue du sacre, Jeanne écrit aux habitants une lettre où elle formule cette assurance : « Je vous promets et certifie sur vos vies que nous entrerons, à l’aide de Dieu, dans toutes les villes qui doivent être au saint royaume. »
Après le sacre, elle écrit de Reims au duc de Bourgogne : « Prince de Bourgogne, je vous prie, supplie et requiers tant humblement que requérir vous puis, que vous ne guerroyiez plus au saint royaume de France, et fassiez retirer incontinent et brièvement vos gens qui sont en aucunes places et forteresses dudit saint royaume (…). Tous ceux qui font la guerre au dit saint royaume de France font la guerre au roi Jésus, roi du ciel et de tout le monde, mon droiturier et souverain Seigneur. »
« Saint » est en effet le royaume de France par ses origines surnaturelles et par ses destinées que les papes ont tant de fois exprimées et qui se manifestent à tout instant dans son histoire. C’est, comme le dit le pape Grégoire IX, « le carquois que le Dieu incarné s’est passé autour des reins et d’où il tire ses flèches d’élection contre les ennemis de l’Église ».
C’était l’image de Notre Seigneur Jésus-Christ et non les insignes de Charles VII que Jeanne avait fait peindre sur la bannière qui conduisait ses hommes sur le champ de bataille ou à l’assaut. Le souverain roi y était représenté assis sur les nuées, tenant le monde d’une main et de l’autre bénissant le lys, figure de la France, qu’un ange lui présentait. Rien, déclara-t-elle, ne s’y trouvait que par le commandement exprès de Notre Seigneur qui avait voulu mettre sur ce nouveau labarum une expression de sa souveraineté sur le monde et en particulier sur la France présentée à sa bénédiction… Thomas Basin affirme que « voir l’étendard que Jeanne portait suffisait aux Anglais pour qu’ils n’eussent plus comme auparavant force et courage de résister, de bander leur arc, de lancer leurs traits contre l’ennemi, de le frapper de leur glaive ».
La bannière de Jeanne, c’était Jésus-Christ, roi, conduisant son armée à la bataille. Aussi les chroniqueurs ne cessent d’observer que Jeanne ne s’avançait dans l’action qu’avec sa bannière et que, la bannière en mains, elle était comme transformée. Elle disait que son étendard lui était quarante fois plus cher que son épée, et pourtant cette épée avait été miraculeusement découverte sur la révélation qui lui en avait été faite.
Pourquoi l’aimait-elle si ardemment ? Parce qu’il représentait aux yeux de tous l’objet de sa mission : Jésus, roi du monde, reconquérant son royaume de prédilection, la France, et se manifestant au monde qu’il tient en sa main comme le roi des nations, plus encore que des individus.
Delassus Mgr Henri, La Mission posthume de sainte Jeanne d’Arc et le règne social de NSJC, Vailly-sur-Sauldre, Éd. Sainte-Jeanne d’Arc, 1983 (1ère édition 1913), p. 288-291.
L’Université de Paris au XIIIe siècle
par Guillaume Carbonnel
C’est le Moyen Age chrétien qui a inventé l’université. La première est fondée à la fin du XIIe siècle à Bologne, mais elle n’enseigne que le droit. En l’an 1200 est créée l’Université de Paris, qui se rend célèbre par sa faculté de théologie [1]. Peu après celle d’Oxford voit le jour.
L’université est l’aboutissement d’un grand désir de s’instruire, et ce désir est le fruit du christianisme. De tous côtés on se livre à l’étude avec ardeur. Quand Abélard (1075-1143), condamné par un concile, dut fuir Paris, tout un peuple de disciples le suivit dans sa solitude pour continuer à bénéficier de ses leçons.
On a longtemps voulu voir dans Charlemagne le fondateur de l’Université de Paris. De fait, il en est bien à l’origine, mais de façon indirecte et lointaine. En 789, encouragé par son conseiller Alcuin (730-806), il ordonne d’ouvrir dans chaque évêché et chaque monastère des écoles pour les enfants, serfs aussi bien que libres. L’élan imprimé par cette décision sera décisif et durable : Laon, Reims, Chartres, Paris, etc., auront des écoles cathédrales illustres autour desquelles s’organiseront ensuite les universités.
Dans une lettre à Charlemagne, Alcuin exprime son ambition : bâtir en France, non seulement une Athènes nouvelle, mais une Athènes supérieure à l’ancienne puisque la première « sans autre enseignement que les disciplines de Platon a brillé dans la science des sept arts », tandis que la France doit « l’emporter en dignité sur toute la sagesse de ce monde, puisqu’elle est en outre enrichie de la plénitude des sept dons du Saint-Esprit ».
Les premières écoles sont donc créées par les abbés et les évêques. Ainsi, à Paris des écoles se constituent autour des abbayes de Saint-Germain-des-Prés et de Saint-Maur, et une école autour du cloître de la cathédrale dans l’île de la Cité. Quand le cloître de la cathédrale devint trop étroit pour contenir l’affluence des élèves, le chancelier de l’évêque donna la licence d’enseigner à certains clercs qui avaient terminé leurs études : de cette façon se fondèrent plusieurs écoles dans la Cité, puis sur la rive gauche de la Seine, dans ce qui allait devenir le Quartier latin.
Au XIIIe siècle, sous l’influence du pouvoir royal, mais surtout sous celle du pape, ces diverses écoles se regroupent pour former une université. Ce mot désigne une association de personnes, maîtres et élèves, qui participent à l’enseignement dans une même ville : c’est une véritable corporation. Cette université bénéficie de privilèges : par exemple elle a ses tribunaux propres.
Dans les écoles de l’université, tous les élèves étudient d’abord les arts libéraux : le trivium [2] qui comprend la grammaire, la rhétorique et la logique, c’est-à-dire le début de la philosophie (ces trois premiers arts libéraux englobent donc les études littéraires) ; puis le quadrivium où l’on étudie les sciences : arithmétique et son application dans la musique, géométrie et son application dans l’astronomie.
Après ce premier tronc commun, on choisit une des trois facultés : médecine, droit ou théologie. Ainsi forme-t-on des personnes capables de soigner les corps et les âmes, et capables de servir la société civile et l’Église. On voit que l’université d’alors formait des hommes aptes à servir le vrai bien commun des hommes : une vie sociale vertueuse qui nous mène à Dieu (la médecine est nécessaire pour vivre, le droit aide la vie en commun, et la théologie enseigne les règles de la vertu qui mène à Dieu). On est loin de nos universités modernes dominées par l’enseignement des sciences physico-mathématiques et de l’économie, c’est-à-dire la recherche des biens matériels. Or ceux-ci ne sont pas le vrai bien commun de l’homme, ils égarent souvent loin de Dieu, et par conséquent ne sauraient rendre l’homme heureux.
La théologie, reine de l’université
Encore faut-il remarquer que l’université du Moyen Age place en tête, et de loin, l’enseignement de la théologie. Lisons ce que le pape Grégoire IX écrit à ce sujet en 1228 à l’université de Paris ; il utilise une analogie, à savoir les règles données dans la Bible aux Israélites qui veulent épouser une captive de guerre :
La captive prise sur l’ennemi et à laquelle s’unit un Israélite après lui avoir rasé les cheveux et coupé les ongles, ne doit pas le dominer, mais le servir comme une sujette. Il en est de même pour la vérité théologique qui, dominant virilement toutes les autres sciences, exerce son autorité sur elles comme l’esprit l’exerce sur la chair pour la diriger dans la voie droite et l’empêcher d’errer... Notre cœur a été touché d’une douleur profonde et nous avons éte remplis d’amertume en entendant rapporter que certains d’entre vous, gonflés comme des outres par l’esprit de vanité, déplaçaient, suivant un esprit de nouveauté impie, les bornes posées par les Pères, en sollicitant dans le sens de la philosophie païenne la signification du texte sacré dont l’interprétation a été cependant enfermée par le travail des Pères entre des limites définies, limites qu’il est non seulement téméraire, mais impie de transgresser. Ceux qui le font agissent pour faire ostentation de leur science et non pour le plus grand bien de leurs auditeurs ; ce ne sont ni des théodoctes, ni des théologiens, mais des théophantes [3]. Alors en effet qu’ils devraient exposer la théologie selon les traditions approuvées qui nous viennent des Pères, mettre leur confiance, non en des armes charnelles, mais en Dieu pour détruire tout ce qui se dresse contre la science de Dieu et réduire en captivité toute raison par soumission au Christ, égarés par des doctrines diverses et étrangères, ils soumettent la tête à la queue, contraignent la reine de servir la servante; en d’autres termes, s’appuyant sur des preuves terrestres, ils attribuent à la nature ce qui n’appartient qu’à la grâce céleste [4].
La théologie doit être la reine de l’université. Le même pape Grégoire IX, écrivant aux maîtres en théologie le 13 avril 1231, leur recommande de ne pas faire les philosophes, nec philosophos se ostentent, et de n’aborder dans leur enseignement que les questions dont on peut trouver la solution dans les livres théologiques et les écrits des saints pères. Grégoire IX, considérant que toutes les sciences doivent être les servantes de la théologie, en conclut qu’elles ne doivent être étudiées par des chrétiens que dans la mesure où elles peuvent leur servir.
Paris, centre intellectuel de la chrétienté
Ainsi encouragée par les papes, avec la faculté de théologie pour reine, l’Université de Paris devient le centre intellectuel de la chrétienté. Citons Étienne Gilson :
Innocent III est le premier qui ait voulu résolument faire de cette université une maîtresse de vérité pour l’Église entière et qui ait transformé ce centre d’études en un organisme dont la structure, le fonctionnement et la place définie dans la chrétienté ne sont explicables que de ce seul point de vue. Si nous l’avons oublié, à tel point que nous raisonnons souvent sur cet organisme comme s’il était comparable à l’une quelconque de nos universités, les hommes du Moyen Age ont eu au contraire la conscience la plus claire du caractère spécial et même unique de l’Université de Paris. Le studium parisiense est une force spirituelle et morale dont la signification la plus profonde n’est ni parisienne, ni française, mais chrétienne et ecclésiastique ; c’est un élément de l’Église universelle exactement au même titre et absolument dans le même sens que le sacerdoce et l’empire. C’est ce qu’exprime à merveille le chroniqueur Jourdain par une comparaison souvent reproduite et commentée : His itaque tribus, scilicet sacerdotio, imperio et studio, tanquam tribus virtutibus videlicet naturali, vitali et scientiali, catholica ecclesia spiritualiter mirificatur, augmentatur et regitur. His itaque tribus, tanquam fundamento, pariete et tecto, eadem ecclesia tanquam materialiter proficit [5]. Et c’est ce qu’un historien moderne interprétait d’une manière assez frappante en disant que l’auréole dont l’Université de Paris était entourée constituait au Moyen Age une compensation suffisante pour la papauté et l’empire échus en héritage aux deux autres nations du domaine de Charlemagne. (…) On comprend dès lors ce que signifient exactement et les reproches dont les papes accablent parfois l’Université de Paris et les louanges dont ils la comblent. Malgré les différences de détail qui tiennent à leurs conceptions individuelles et à leurs tempéraments particuliers, ils s’accordent tous avec Innocent III pour voir dans Paris le centre intellectuel de toute la chrétienté. « La science des écoles de Paris, écrit Alexandre IV en 1255, est dans la sainte Église comme l’arbre de vie dans le paradis terrestre et comme la lampe resplendissante dans la maison du Seigneur. Comme une mère féconde d’érudition, elle fait abondamment jaillir des sources de la doctrine du salut les fleuves qui vont arroser la face stérile de la terre, elle réjouit partout la cité de Dieu et subdivise les eaux de la science qu’elle fait couler sur les places publiques pour le rafraîchissement des âmes assoiffées de justice (…). C’est à Paris que le genre humain déformé par l’aveuglement de son ignorance originelle, recouvre sa vue et sa beauté par la connaissance de la lumière vraie qui rayonne de la science divine. » Pourquoi Innocent IV presse-t-il les cisterciens, en 1245, d’organiser et de développer un centre d’études près de l’université de Paris ? C’est que « Paris est le creuset où l’or vient se fondre, où s’est construite la tour de David munie de ses remparts et de laquelle viennent, non seulement mille boucliers, mais l’armure presque entière des forts, puisqu’on en voit sortir continuellement les forts des forts, portant leurs glaives, et des hommes savants dans l’art de la guerre qui vont parcourir la terre entière ». C’est pourquoi enfin, consacrant officiellement la prédominance de la cité des livres et des sciences, de la Cariath Sepher, Nicolas IV, en 1292, concèdera aux maîtres de l’université de Paris le privilège d’enseigner par toute la terre sans avoir à subir de nouvel examen [6].
Quant à ceux qui prétendent que le Moyen Age est une époque d’obscurantisme, qu’ils méditent un peu sur la durée des études : d’après les statuts de 1215 de l’Université de Paris, il fallait au moins six années d’étude pour avoir la licence d’enseigner les arts libéraux, puis il fallait encore au moins huit années d’études pour pouvoir enseigner la théologie. Et les étudiants travaillaient ferme. Quand on lit des écrits de cette époque, on est étonné de l’étendue des connaissances de ces hommes-là. Pensons, par exemple, à la quantité colossale de lectures qu’il a fallu à saint Thomas d’Aquin pour pouvoir citer ensuite, comme il le fait couramment dans ses œuvres, les pères de l’Église et les grands auteurs de l’antiquité. Souvent il devait les citer de mémoire, car la consultation des livres était bien plus difficile à cette époque où l’on ne connaissait pas encore l’imprimerie. Pensons aussi que saint Thomas d’Aquin, avec les seules connaissances acquises lors du trivium, fut capable d’écrire les magnifiques hymnes de l’office du Saint-Sacrement, qui sont parmi les plus beaux poèmes que l’homme ait jamais composés.
L’Université de Paris a atteint un sommet à cette époque. Trois docteurs de l’Église y enseignaient (saint Albert le Grand [7], saint Bonaventure et saint Thomas d’Aquin). Grâce au travail patient et acharné des maîtres, la théologie devint peu à peu une discipline scientifiquement ordonnée, qui prit le nom de théologie scolastique (c’est-à-dire théologie de l’« école »). Ce résultat fut rendu possible par l’assimilation de la philosophie aristotélicienne : saint Albert et saint Thomas d’Aquin réussirent à dégager les grandes vérités philosophiques découvertes par le stagirite, vérités qui étaient en partie cachées par quelques erreurs de ce philosophe et surtout par celles de certains de ses commentateurs.
Le chef-d’œuvre produit par l’enseignement universitaire du XIIIe siècle, est la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin : « Il n’y a pas une seule des grandes œuvres de saint Thomas d’Aquin par exemple, à l’exception peut-être de la Somme contre les Gentils, qui ne soit directement sortie de son enseignement ou qui n’ait été expressément conçue en vue de l’enseignement. (…) Le monument dans lequel la pensée du Moyen Age atteint à la pleine conscience de soi et trouve son expression parfaite, la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin, est le recueil complet et systématiquement ordonné de toutes les vérités de théologie naturelle et surnaturelle, classées selon un ordre logique, accompagnées de leurs démonstrations les plus brèves, encadrées entre les erreurs les plus dangereuses qui les contredisent et la réfutation de chacune de ces erreurs, le tout à l’usage des débutants en théologie. La Somme théologique de saint Thomas et le Commentaire sur les Sentences de saint Bonaventure, qui possède, lui aussi, son ordre particulier et sa beauté propre, sont de magnifiques exemples de ce qu’il y a de vertus fécondantes pour la pensée du maître lui-même dans un haut enseignement [8]. »
Au même moment où l’on élevait partout de magnifiques cathédrales de pierres, saint Thomas a élevé comme une cathédrale de la pensée humaine. Tout ce qu’il y a de plus grand et de plus élevé dans la pensée des hommes, y est mis en ordre dans une synthèse harmonieuse qui chante la gloire de Dieu. Le pape Jean XXII disait de lui : « Il a donné plus de lumière à l’Église que tous les autres docteurs ; dans ses livres un homme apprend plus en un an que pendant toute sa vie dans l’enseignement des autres [9]. »
*
Après deux siècles de sécularisation de l’université, nous assistons à son effondrement, de l’aveu même de ses maîtres les plus lucides. Le seul moyen pour qu’elle retrouve son ancienne gloire serait de la rendre au Christ, et de le manifester en redonnant à la théologie (vraiment catholique, s’entend) sa place privilégiée de reine des sciences.
[1] — Robert de Sorbon (1201-1274), chapelain et confesseur de saint Louis, fonda le collège qui porte son nom pour l’hébergement des étudiants démunis. Ce collège devint ensuite le siège des cours publics des facultés de l’Université de Paris, qui prit le nom de « Sorbonne ».
[2] — Ainsi nommé parce qu’il réunit trois matières ; le quadrivium, lui, en comprend quatre.
[3] — Le théodocte est savant (doctus : savant) sur Dieu, le théologien sait raisonner ou discourir (lovgo~ : raison, discours) sur Dieu, le théophante ne cherche qu’à paraître (faivnw : faire paraître). (NDLR.)
[4] — Cité dans Gilson Étienne, La Philosophie au Moyen Age, 2e éd., Paris, Payot, 1993, p. 395-396.
[5] — Par ces trois réalités, à savoir le sacerdoce, l’empire et l’université, comme par les trois vertus, c’est-à-dire la vertu de la nature, celle de la vie et celle de la science, l’Église catholique est glorifiée, augmentée et dirigée. L’Église spirituelle tire profit de ces trois, comme une église matérielle de ses fondations, de ses murs et de son toit.
[6] — Gilson Étienne, La Philosophie au Moyen Age, p. 394-397.
[7] — Comme il n’y avait pas de salles assez vastes pour contenir la foule des étudiants qui voulaient assister au cours de saint Albert, celui-ci devait donner ses cours en plein air, dans une place qui prit de ce fait le nom de place Maubert (= Maître Albert).
[8] — Gilson Étienne, La Philosophie au Moyen Age, p. 399.
