top of page

Colloque de la revue Communio

 

 

 

Deux membres de la rédaction du Sel de la terre ont assisté au colloque de la revue Communio, qui s’est déroulé à Paris les 16 et 17 février 1996, à l’occasion du vingtième anniversaire de la fondation de l’édition française de cette revue internationale. Nous y sommes allés pour nous rendre compte de l’état de l’intelligentsia catholique trente ans après le concile.

Communio est une revue internationale fondée par trois pères jésuites qui furent élevés au cardinalat : Hans Urs von Balthasar, Henri de Lubac et Jean Daniélou. Il s’agissait de fonder une revue intellectuelle catholique un peu moins extrême que Concilium. En France Communio a été lancée, à la demande du cardinal Daniélou, par un noyau de normaliens qui gravitaient autour de Montmartre dans le mouvement Résurrection, dirigé alors par Mgr Charles (actuellement par le père Gitton, voir Le Sel de la terre 8, p. 256). Communio existe aujourd’hui dans une quinzaine de pays. Son coordinateur international est Mgr Peter Henrici, évêque auxiliaire de Coire-Zürich (voir dans ce numéro l’article de Mgr Fellay sur Mgr Henrici).

Ont pris part à ce congrès, entre autres : les cardinaux Poupard et Lustiger, Mgrs Claude d’Agens (évêque d’Angoulême) et Peter Henrici, les abbés Jean-Robert Armogathe (ci-devant vicaire à Saint-Nicolas du Chardonnet au moment des événements de 1977) et Paul Mc Partlan, Rémi Brague [1], René Rémond [2], Jean Foyer (ancien ministre), Émile Poulat, Gérard Cholvy [3], Luc Perrin [4], des représentants des éditions étrangères de Communio [5] et divers dirigeants de l’édition française : Jean Duchesne (un des fondateurs), Jean‑Luc Marion (ancien rédacteur en chef) et Olivier Boulnois (actuel rédacteur en chef).

La revue bénéficie, clairement, de l’appui de l’Église conciliaire. Un bon nombre de ses collaborateurs ont été élevés à l’épiscopat, voire au cardinalat. Le pape lui-même, lorsqu’il était encore évêque en Pologne, essaya à plusieurs reprises de lancer cette revue dans son pays, mais ne put y parvenir à cause des communistes. Ceux-ci donnèrent l’autorisation de commencer la revue, comme cadeau, au moment de l’accession de Mgr Wojtyla au trône de saint Pierre. Il faut croire que les communistes ne craignaient pas trop cette revue, et même l’appréciaient, puisque la chute du communisme en Pologne a fait perdre 600 abonnés à l’édition polonaise : c’est le parti communiste qui les abonnait (au témoignage du représentant polonais [6]).

 

Nous retiendrons de cette expérience quelques leçons :

• Les intellectuels catholiques conciliaires sont visiblement en perte de vitesse. Nous avons eu droit à un exposé de René Rémond sur les intellectuels catholiques après le concile (1965-1975), où il nous a montré comment cette décennie fut une peau de chagrin. La semaine des intellectuels catholiques, qui était un événement jusque dans les années 70, a dû être arrêtée après l’année 1974, faute d’audience. L’historien a noté que 1965 fut une année de cassure, et que cette décennie vit un « élan brisé et dévié ». Après le concile, nous expliqua-t-il, on éprouva de la difficulté à être à la fois intellectuel et catholique.

L’exposé suivant de Luc Perrin sur la décennie 1975-1985 ne fut guère plus optimiste : une décennie agitée, nous dit-il, notamment à cause de la réaction traditionaliste. C’est alors que fut fondée la revue en France, pour se situer « entre le traditionalisme interdit [7] et le modernisme honnis ».

Il faut croire que la décennie 1985-1995 ne fut pas plus brillante, car le public qui assistait à ce colloque était d’une moyenne d’âge assez imposante.

 

• Il règne dans leurs esprits la plus grande confusion. Rémi Brague, professeur de philosophie, s’est déclaré impuissant à définir l’homme. Le mystère de l’homme, nous a-t-il dit, est aussi inconnaissable que celui de Dieu.

L’intervention de Mgr d’Agens, qui a la réputation d’être la tête pensante de l’épiscopat, nous a paru très impénétrable, voire ésotériste, spécialement quand l’intervenant nous a proposé de « mettre l’Église en état d’initiation ». C’était même le titre d’une partie de son discours, tel qu’il a été publié dans Communio (nº XXI, 4, p. 145).

A la question que nous avons posée (la seule qu’il nous fut permis de poser) : comment se fait-il qu’une revue qui veut parler au monde ne se réfère pas à une philosophie chrétienne, et notamment à celle de saint Thomas d’Aquin, il nous fut répondu que la philosophie de saint Thomas n’était qu’une philosophie parmi d’autres. D’ailleurs il semble d’après les exposés que leur préférence va vers la philosophie de l’immanence de Blondel.

Il n’est pas étonnant dans ces conditions qu’un des intervenants, et non le moindre puisqu’il s’agit de Mgr Henrici, ait affirmé la thèse de la rédemption universelle : Le Christ s’est uni à tout homme. Cette volonté salvifique universelle, continua l’orateur, présupposée par la théologie des pères de Lubac et von Balthasar, permet de chercher des traces de christianisme partout. A la question posée (en privé cette fois, car les organisateurs ont vite compris qu’il était dangereux de nous laisser poser des questions) : « Mais Monseigneur, que faut-il dire alors à un musulman ? », Mgr Henrici a répondu : « Je vous ferai la même réponse que Blondel à un de ses élèves : “Soyez un bon musulman.” » Et l’évêque défendit sa position en affirmant que telle est la pensée du pape.

 

• Mais ce qui nous a paru le plus grave, et le plus affligeant, c’est l’impression que nous avons eue d’un manque d’amour de la vérité. Les orateurs faisaient des exposés parfois brillants, parfois abscons, mais sans donner l’impression de vouloir transmettre une vérité, ils semblaient plutôt vouloir plaire à l’assemblée.

Non seulement il ne fut pas possible d’engager un débat public, mais même dans les discussions privées on sentait nos interlocuteurs fuyants. Lorsque nous demandâmes au rédacteur en chef de Communio si sa revue était prête à débattre de certains sujets importants, comme la question liturgique ou celle de la liberté religieuse, il s’esquiva. Les traditionalistes sont traités avec mépris, mais on ne s’aventure pas à écouter leurs objections et à essayer d’y répondre.

 

*

  

 

Pour terminer, citons quelques perles relevées dans les interventions, auxquelles nous ajoutons quelques commentaires entre parenthèses :

Mgr Henrici : Urs von Balthasar reçut d’Adrienne von Speyr le mandat de fonder une revue en 1945. [Sur Urs von Balthasar et Adrienne von Speyr, voir Courrier de Rome (Si Si No No) 147 (juin 1993) et le résumé dans Le Sel de  la terre 8.] Balthasar reconnaît que Communio pourrait être cette revue [8].

Urs von Balthasar était docteur ès lettres (plus précisément en littérature allemande), mais non en théologie. Un de ses livres de chevet était Catholicisme, aspects sociaux du dogme, du père de Lubac [9].

La volonté salvifique universelle (c’est-à-dire le fait pour le Christ de s’être uni à tout homme) est un des présupposés de la théologie des pères von Balthasar et de Lubac. Ainsi on peut chercher des traces de christianisme partout. Voici la citation précise : « La vérité de la volonté salvifique universelle de Dieu, fondamentale pour le IIe Concile du Vatican (et, partant, principalement combattue par ses adversaires [10]) est un des acquis de la théologie du père de Lubac et le présupposé même de celle du père de Balthasar de même qu’elle l’est pour le travail des revues Communio [11]. Car si Dieu n’exclut personne ni aucune réalité créée de son dessein de salut, il s’ensuit qu’on peut (et doit) aller chercher les traces du christianisme et les arrhes du salut même dans le monde apparemment le plus profane, voire dans des productions culturelles qui paraissent quasi contraires à l’esprit chrétien [12]. »

Pour reconnaître ce qui est catholique de ce qui ne l’est pas, il faut procéder par intégration et non pas par exclusion. Finalement n’est exclu que ce qui refuse de se laisser intégrer : ce qui est sectaire et refuse d’être catholique [13]. [Comprenez : tout le monde est catholique, sauf les traditionalistes qui refusent de participer à la nouvelle Église.]

La revue est dirigée au moyen d’un « management par friendship » et non d’une « communion hiérarchique ». [On voit que la façon de concevoir l’Église se répercute sur la façon de diriger la revue.]

 

Abbé Paul Mc Partlan : La grâce n’est pas individuelle et invisible, mais communautaire et concrète. C’est une idée du père de Lubac : « Les nombreux ouvrages du père de Lubac sur l’Église et l’eucharistie s’enracinent dans une méditation de toute sa vie sur la nature et la grâce. C’est en grande partie grâce à sa profonde érudition et à sa persévérance héroïque que nous comprenons maintenant que la grâce n’est pas individuelle et invisible mais bien plutôt communautaire et concrète, c’est-à-dire ecclésiale et eucharistique. L’Église vit dans les communautés eucharistiques, comme l’affirme le Cathéchisme de l’Église catholique (§ 752) [14]. »

Dans les années 50, alors que le père de Lubac avait des ennuis avec Rome, Mgr Montini fit traduire ses Méditations sur l’Église et les distribua aux prêtres de Milan [15].

Le cardinal Ratzinger dit que le concile Vatican II reprend le père de Lubac sur l’Église : « Joseph Ratzinger rend un insigne hommage à Henri de Lubac quand il dit du second concile du Vatican que “(...) dans tout ce qu’il dit sur l’Église, [Vatican II] se meut exactement dans la direction de la pensée du père de Lubac” [16]. »

L’idée que le Christ révèle pleinement l’homme à lui-même vient du père de Lubac (en 1938), elle est passée dans le concile (Gaudium et spes) et de là dans l’enseignement du pape actuel. De même l’idée que « l’Esprit-Saint offre à tous la possibilité d’être associés, d’une façon seule connue de Dieu, au mystère pascal » Gaudium et spes, nº 22 [17].

Ce n’est pas ceux qui se trouvent apparemment en dehors de l’Église qui sont en danger pour leur salut, mais nous-mêmes si nous n’admettons pas cette nouvelle théologie prône la rédemption universelle : « Ce que Henri de Lubac nous enseigne avant tout sur le christianisme, c’est peut-être cette largeur de vue et cette générosité d’esprit. Inspirée par l’eucharistie, l’Église va dans le monde pour rassembler les nations et gonfler de joie et d’amour du Christ les cœurs qui le cherchent. Ce n’est pas leur salut qui est en cause, mais le nôtre si nos cœurs ne sont pas assez grands pour cela [18]. »

 

Jean Duchesne : Un des livres qui influença beaucoup les initiateurs de la revue est l’ouvrage du père Daniélou : L’Oraison, problème politique.

Du père Daniélou, Jean Duchesne a gardé l’idée qu’il n’y a pas de chrétiens à l’état pur, mais seulement des païens à divers degrés de conversion. [Toujours la volonté de supprimer les frontières de l’Église pour y faire entrer tout le monde.]

Personne ne se sauvera en croyant avoir compris. Seul le Christ sauve. [Certes le Christ sauve, mais il nous demande d’abord la foi, et la foi exige qu’on ait compris certaines choses : Credens non crederet nisi videret ea (quæ subsunt fidei) esse credenda [19]. La formule de Jean Duchesne est voisine de celle que l’on entend souvent dans ces milieux : On ne croit pas à des vérités, mais à une personne. Par de telles formules on vide la religion de son contenu intellectuel.]

 

 

 


 

Le baiser de Judas

 

 

 

 

 

 

 


[1] — Professeur de philosophie à Paris et à Dijon, directeur de Communio.

[2] — Président de la Fondation nationale supérieure des sciences politiques et du Conseil supérieur des Archives.

[3] — Professeur à l’Université Paul Valéry.

[4] — Historien des périodiques, maître de conférence à la faculté de théologie catholique de l’Université de Strasbourg.

[5] — Le représentant de la récente édition ukrainienne nous expliqua les difficultés qu’ils avaient à trouver des mots pour traduire les nouveaux concepts théologiques.

[6] — Il est significatif que cette anecdote a fait rire l’assistance. Ils n’ont visiblement pas compris que la revue était un appui pour le parti communiste.

[7] — L’orateur a réglé son compte au traditionalisme à l’aide d’une note d’un article du cardinal Ratzinger dans la revue Communio, où il parlait d’une « crispation qui est une fuite ». Il a ajouté qu’il fallait choisir entre la liturgie universelle et celle qu’on se fabrique soi-même. Mais il a omis de nous dire qui s’était fabriqué sa propre liturgie.

[8] — L’intervention de Mgr Henrici ayant paru dans Communio, nº XXI, 4 – juillet-août 1996, nous pouvons donner les références dans cette revue. Voir ici p. 117.

[9] — Communio, nº XXI, 4, p. 118.

Il serait aussi intéressant de chercher les liens du père von Balthasar avec la gnose. Nous avons sous les yeux un livre dont l’auteur est anonyme, Méditations sur les 22 Arcanes Majeurs du Tarot, Paris, Aubier, 1980, dont l’avant-propos de 10 pages est du père Hans Urs von Balthasar. Le père von Balthasar explique dans cet avant-propos que l’auteur fut président d’une société anthroposophe d’Esthonie, et que sa femme connut Rudolf Steiner.

[10] — Dont acte. On voit que Mgr Henrici sait ce qui nous oppose à lui.

[11] — Dont acte. Que d’aveux intéressants !

[12]Communio, nº XXI, 4, p. 120.

[13] — « Car le discernement “catholique” (voici un autre trait caractéristique de la théologie balthasarienne et des revues Communio) s’opère non pas par exclusion, mais par intégration. (…) N’est exclu, comme au jour du jugement, que ce qui s’exclut de son propre gré, en refusant de se laisser intégrer dans cette totalité – c’est-à-dire ce qui est et s’obstine à être sectaire au lieu de “catholique” » Communio, nº XXI, 4, p. 122.

[14]Communio, nº XXI, 4, p. 129.

[15]Communio, nº XXI, 4, p. 133.

[16]Communio, nº XXI, 4, p. 130. Voir aussi Joseph Ratzinger, Les Principes de la théologie catholique, Paris, Téqui, 1982, p. 52-53.

[17]Gaudium et spes, nº 22, 5 : « Et cela [dans le paragraphe précédent il est question de la vie surnaturelle du chrétien] ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ, mais bien pour tous les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit-Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé au mystère pascal. »

« Cette position, rappelée à la fois par Paul VI et Jean-Paul II (Evangelii Nuntiandi 80; Redemptoris Missio 6, 10, 28) fut aussi anticipée par le père de Lubac. Un quart de siècle plus tôt, dans ses conférences sur les missions, il déclarait que “sous mille formes anonymes, la grâce du Christ peut être partout à l’œuvre” ». Communio, nº XXI, 4, p. 135-136.

[18]Communio, nº XXI, 4, p. 136.

[19] — II-II, q. 1, a. 4, ad 2 : Le croyant ne croirait pas s’il ne voyait que ces choses (objets de la foi) doivent être crues.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 18

p. 221-226

Les thèmes
trouver des articles connexes

La Crise dans l'Église et Vatican II : Études et Analyses Traditionnelles

Télécharger le Pdf ici :

.

bottom of page