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L’Unia de Brest

L’union de l’Église ukrainienne

avec le Siège apostolique

1596

 

 

 

par Alexandre Lupanov [1]

 

 

 

 

LE 8 octobre 1596 le concile des évêques de la Rus’ [2], en présence du clergé, des représentants du pape, de ceux du roi de la Retch pospolita [3], de la noblesse polonaise, ukrainienne et rus’, proclama solennellement l’union (unia) de la métropole de Kiev avec le Siège apostolique romain.

Cinq cents ans s’étaient écoulés depuis le schisme de Cérulaire [4], presque quatre cents ans depuis le massacre des chrétiens orthodoxes de Constantinople par les Croisés latins – deux événements qui détériorèrent l’unité de l’Église [5]. Les essais de réunion de l’Orient et de l’Occident aux conciles de Constance en 1417 et de Florence en 1439 n’eurent pas de succès. Il y eut les schismes de Luther, de Calvin, d’Henri VIII, qui plongèrent les peuples d’Europe dans les massacres et la dégradation spirituelle. N’est-il pas alors étonnant que, tandis que les nations de l’Occident rompaient leurs liens avec la Tradition apostolique et l’Église-mère, les évêques orthodoxes d’Ukraine fissent un pas, qui réparait l’erreur de leurs prédécesseurs et montrait la voie de la fidélité à tous ceux qui, sous la force des ambitions personnelles ou des intérêts politiques, avaient transgressé le commandement de Notre Seigneur : « Que tous soient un. »

A présent hélas, au bout de quatre siècles, on en sait bien peu (et pas seulement en Occident, mais aussi – en grande partie – en Orient) sur le concile de Brest, sur l’existence et le martyre de l’Église catholique ukrainienne, dont les fidèles ont vécu au XXe siècle de terribles persécutions dignes des temps de Néron, mais qui sont restés fidèles au Siège apostolique et au rite orthodoxe [6].

Dans cet article nous raconterons brièvement les causes et l’histoire de l’union de Brest de 1596.

Mais auparavant il faut familiariser quelque peu le lecteur avec l’histoire mal connue de l’Église en Ukraine.

 

 

L’Église en Ukraine

 

Sur le territoire de l’Ukraine la prédication chrétienne commença beaucoup plus tôt que dans les autres territoires « barbares » (au sens où l’entendaient les Romains) d’Europe. La sainte Tradition nous rapporte que le vénérable apôtre André reçut « la Scythie en partage [7] » pour la prédication de la parole de Dieu [8]. Dans les chroniques de l’ancienne Rus’ on raconte qu’il parvint jusqu’aux hauteurs de Kiev, où il prédit la naissance d’une grande ville et de nombreuses églises. Les Pères de l’Église – Tertullien, Athanase, Épiphane, Eusèbe de Césarée, Basile de Césarée, Cyrille de Jérusalem, Jérôme –, affirment que le christianisme se répandit très fortement chez les « Scythes », lesquels vivaient sur le territoire de l’Ukraine actuelle. Ce que confirment également les recherches des archéologues. On a en effet découvert que près du quart de toutes les inhumations datées du IVe au Ve siècle furent accomplies selon le rite chrétien. Dans les territoires du Sud et de la région de Kiev, cela va jusqu’à 45-50 %.

Une christianisation si précoce de l’Ukraine, par comparaison avec les territoires voisins, s’explique tout d’abord par le fait que depuis les temps antiques les habitants du sud de l’Ukraine étaient originaires du bassin méditerranéen. Leurs colonies (Olbie, Pantikap, Chersonèse, etc.) connaissaient depuis les temps les plus anciens des établissements missionnaires. Au temps des terribles persécutions de l’époque de Néron et de ses successeurs, beaucoup de fidèles du christianisme avaient émigré dans ces colonies déjà anciennes et étaient devenus d’actifs propagateurs de la parole de Dieu. Ce que favorisait le caractère pacifique de la population.

Jouèrent ensuite un grand rôle dans la christianisation de l’Ukraine les intérêts politiques des empereurs chrétiens. Les habitants de l’Ukraine – les « Antes », comme les appellent les chroniques byzantines – étaient les plus puissants alliés dans la lutte contre les Goths ariens. L’évêque Théodoret de Cyr et Guermii Sozomen le rapportent : les Antes-Scythes n’étaient pas ariens et, bien plus, combattaient contre les Goths pour la vraie foi ; c’est du temps de saint Jean Chrysostome que fut fondé chez eux le premier évêché.

Aux VIIIe-IXe siècles la plus grande partie de la Rus’-Ukraine [9] était christianisée. Comme l’écrivait le patriarche Photius de Constantinople (866), les Rus’, qui avaient attaqué Byzance, étaient chrétiens ; ils avaient leurs églises et leurs évêques. Nous savons que bien avant saint Volodymir, considéré comme le baptiseur officiel de la Rus’, il y avait déjà des chrétiens sur le trône rus’ : Askold (baptisé sous le nom de Mykola/Nicolas, martyr [10]), Olga, Rostislav.

Si l’on devait accepter la thèse officielle du commencement de la christianisation de l’Ukraine en 988, alors beaucoup de faits historiques deviendraient incompréhensibles. Ainsi en 1018 Titmar décrit Kiev comme une très grande ville avec huit marchés, quatre cents églises et des habitants « innombrables [11] ». Dans les chroniques il est dit qu’au moment de l’incendie de 1124 brûlèrent six cents églises. Adam de Brême, qui vécut quelque temps à Kiev, l’appelle « la rivale du trône de Constantinople ».

Comme on le raconte dans la biographie pannonienne des saints Cyrille et Méthode, au temps de leur voyage missionnaire les baptiseurs des Slaves rencontrèrent un chrétien rus’, qui leur montra un Évangile, écrit en « caractères rus’ ».

Des documents attestent l’existence à Kiev d’une église Saint-Élie dans la première moitié du IXe siècle.

Ainsi, la christianisation de l’Ukraine eut lieu au temps où l’Église d’Orient était unie à celle d’Occident. La tradition cyrillo-méthodienne de la reconnaissance de Rome comme centre spirituel se reflète dans l’essence même du christianisme ukrainien.

Un fait intéressant est à noter : la princesse Olga, qui pourtant reçut le saint baptême à Constantinople, demanda l’envoi en Rus’ d’évêques et de prêtres à Otton, empereur du Saint-Empire. Le premier évêque de l’Église romaine en Rus’ fut saint Adalbret, qui devint ensuite archevêque de Magdeburg. Dès le commencement, malgré des liens politiques et culturels étroits avec Byzance (qui ne furent pas du tout pacifiques, bien au contraire – les confrontations militaires furent presque ininterrompues), l’Ukraine chrétienne ouvrait la voie de l’union spirituelle avec l’Occident. Rappelons les mots du pape Silvestre III (en 1045) : Nostrum, nostrum est Romanum imperium. Dabit vires ferax frugum Italia, ferax militum Gallia et Germania, nec Scythiae desunt nobis fortissima regna [12].

Sous le règne de Svyatoslav, fils de la sainte princesse Olga, se produisit en Rus’ une révolution païenne : la cour princière se mit sur la voie du paganisme, bien que la majorité de la population et des soldats restât chrétienne. Après la mort de Svyatoslav, son fils Yaropolk rétablit de bons rapports avec Rome. Des légats romains vinrent à Kiev. Néanmoins c’est le parti propaïen, dont le chef était Volodymir, frère de Yaropolk, qui eut le dessus. Pour quelques années s’établit en Ukraine une terreur païenne, conduite par les païens normands venus du Nord, lesquels constituaient l’entourage de Volodymir.

Mais avec le temps, vivant dans la Kiev chrétienne, Volodymir changea d’attitude envers la religion. En 988 il accomplit l’acte de baptême de la Rus’ par des prêtres grecs. C’est cette date qui fut retenue officiellement. Il ne faut pourtant pas oublier que la tradition grecque de la subordination directe de la hiérarchie ecclésiastique au pouvoir politique joua un rôle non négligeable dans l’orientation de Volodymir vers Byzance. Un tel rapport de l’Église et du pouvoir convenait particulièrement bien à Volodymir pour la fondation de l’empire politique rus’. L’acte de 988 orientait l’Ukraine pour des siècles.

Si jusque-là les évêques ukrainiens étaient au fond indépendants du patriarche de Constantinople, attachés qu’ils étaient à la tradition cyrillo-méthodienne qui reconnaissait l’autorité immédiate du pape de Rome, en revanche l’acte de saint Volodymir mit l’Église de la Rus’ sous la dépendance du patriarcat de Constantinople. Cela fut aussi l’origine de guerres intestines durant plus d’un siècle entre les héritiers de Volodymir. Il faut remarquer ici que la soumission canonique de l’Église ukrainienne à Constantinople ne fut pas juridiquement établie. Cette dépendance se conserva de longues années par la force de l’habitude, de la tradition et des circonstances.

Les fils de Volodymir firent la guerre pour des motifs politico-religieux. Yaroslav le Sage vainquit le prince Svyatopolk partisan de la politique proromaine, mais presque aussitôt après son élévation au trône de grand prince il changea brusquement d’orientation. C’est à la cour de Yaroslav que trouva refuge le baptiseur de la Norvège, le saint roi Olva II. Yaroslav le Sage donna presque toutes ses filles en mariage aux rois catholiques latins de Suède, de Norvège, de Hongrie, de Germanie, de France. Anna Yaroslavna, reine de France, apporta en dot à son époux le roi Henri Ier un Évangile de Kiev (l’Évangile de Reims) sur lequel plusieurs générations de roi de France prêtèrent serment jusqu’à la Révolution de 1789.

La rupture entre Rome et Constantinople en 1054 n’a laissé aucune trace dans les chroniques de l’ancienne Rus’ ; au contraire, après cette rupture la politique de l’Église rus’ devint plus explicitement proromaine.

Les princes de Kiev, Izyaslav et Yaropolk, furent particulièrement liés à l’Église catholique. Izyaslav demanda au pape Grégoire VII de prendre sous tutelle du Siège apostolique toute la terre de la Rus’, se reconnut vassal de la sainte Cité et, probablement, reçut du pape une couronne royale. A la bibliothèque du Vatican se conserve une représentation du fils d’Izyaslav – Yaropolk – accompagné de son épouse et de sa mère Gertrude, s’inclinant devant l’image de saint Pierre. Cette politique aussi évidemment antibyzantine des princes de la Rus’ était appuyée par le clergé ukrainien, pourtant normalement soumis au patriarche de Constantinople. On plaça le prince Yaropolk au nombre des saints de l’Église d’Ukraine. Il est intéressant de noter aussi que la fête du transfert des reliques de saint Nicolas de Myre à Bari se célèbre officiellement en Ukraine, alors qu’elle est absente du calendrier de l’Église d’Orient. On vénère en Ukraine de nombreux saints catholiques non reconnus par l’Église byzantine. Les experts trouvent même une influence de l’Église catholique dans le droit ecclésiastique (« Testament des saints Pères »). La dîme, qui n’est pas reconnue en Orient, est aussi une profonde tradition dans l’Église d’Ukraine. Notons enfin que l’empereur Frédéric Barberousse et ses Croisés, qui furent considérés en Rus’ du nord comme des « antichrists », furent honorés en Ukraine comme des héros, ayant versé leur sang pour le Christ.

 

En 1145, presque cent ans après le schisme, le clergé ukrainien demeurait explicitement du côté de Rome, en refusant de reconnaître le candidat byzantin au siège de Kiev, et en élisant le métropolite rus’ Clément Smolyatitch. Quand le patriarche de Byzance refusa de le bénir, les évêques ukrainiens bénirent le nouveau métropolite avec les reliques de saint Clément pape de Rome, qui étaient conservées à Kiev. Ce fut le premier acte de « retour vers Rome ».

En 1207 le pape Innocent III écrit dans une lettre aux évêques ukrainiens que l’Ukraine n’est pas détachée de l’Église catholique, mais seulement éloignée.

Il convient de ne pas oublier que le clergé de la petite Rus’, c’est-à-dire précisément de l’Ukraine, menait une politique proromaine, alors qu’au même moment le clergé de la périphérie nord-est (Novgorod, territoire de l’actuelle Russie) était toujours du côté des patriarches grecs.

Cela devint particulièrement évident après le démembrement de la Rus’ de Kiev et la formation sur son territoire d’États indépendants.

Les territoires du nord-est, sur lesquels par la suite se forma le royaume moscovite, devinrent partie intégrante de l’empire tatare – la Horde d’or. Après le démembrement de cette dernière se forma le royaume de Moscou, dont la population et l’État s’approprièrent l’idéal de leur prédécesseur, à savoir celui d’une monarchie unique et centralisée sous l’autorité d’un « tsar-batyushka » sacré, symbolique et impeccable [13].

Les terres originaires de la Rus’ conservèrent leur indépendance politique. Les princes Romanovitch de Galicie-Volynie formèrent une nouvelle dynastie dirigeante dans l’Europe de l’Est. Dans l’histoire, est particulièrement connu le roi Danylo, sous le règne duquel se réalisa le premier essai officiel de réunion de l’Église d’Ukraine avec le Siège apostolique. En conclusion des négociations Danylo s’obligeait à réunir à Rome l’Église ukrainienne, si le pape pouvait organiser une croisade de l’Occident pour venir en aide à la Rus’ contre les Tatares. En 1253 le pape, par l’intermédiaire du légat Opitsio, couronna Danylo roi de Rus’ (rex Rusciae) à Dorogotchine. Cependant l’aide promise ne parvint pas à être organisée.

 

Le royaume rus’ continua d’exister jusqu’en 1340, lorsque avec la mort du roi Yuri II la dynastie des Romanovitch acheva son existence. Les terres ukrainiennes furent petit à petit absorbées par les puissances lituaniennes et polonaises.

Les essais du clergé en vue de l’union à Rome se poursuivirent dans la période de non souveraineté politique.

Au concile de Constance (1414-1418) fut présent le métropolite de Kiev, Grégoire Tsamblak. Dans son discours devant Martin V, pape nouvellement élu, il demanda de prudents missionnaires pour l’Ukraine, qui puissent exposer aux fidèles la vérité de l’Église catholique par leurs prédications. La question de l’union devait être résolue, selon la proposition de Tsamblak, lors d’un concile œcuménique réuni par le pape. L’Église de Kiev reconnaissait le primat doctrinal du pape dans l’Église universelle du Christ, tout en conservant son autonomie intérieure sous le pouvoir de son premier hiérarque.

Martin V fit une réponse dilatoire à la proposition du métropolite de Kiev concernant la convocation d’un concile pour faire l’unité : à ce moment, il y avait des problèmes internes à l’Église romaine elle-même, plus importants, qui furent à l’origine du concile de Bâle. D’un autre côté la délégation polonaise se posa en adversaire de la proposition du clergé de Kiev, considérant que la question de l’union devait être réglée par une latinisation pure et simple de la population orthodoxe.

Ainsi donc l’initiative du métropolite Grégoire Tsamblak ne resta qu’une initiative qui exprimait explicitement le désir de l’unité de la part du clergé ukrainien. En 1420 le métropolite Grégoire Tsamblak quittait ce monde. L’Église de Moscou le maudit comme un traître à l’orthodoxie, tandis qu’il était vénéré en Ukraine – jusqu’à sa conquête par la Russie.

 

 

L’union de Florence

 

L’union de Florence fut le premier essai réel et sérieux pour mettre fin à un schisme datant du milieu du XIe siècle. A ce moment en Orient comme en Occident on se trouvait face à une menace et à des problèmes d’importance vitale. En Occident les idées conciliaristes mettaient en cause le primat du pape. A l’Orient menaçait le péril de l’asservissement musulman.

Le concile de Florence fut réuni en conformité avec tous les canons de l’Église avant le schisme. Même dans les chroniques monastiques de Moscou il s’appelle le « huitième concile », en dépit de l’opposition des personnalités du clergé moscovite à ses décisions. Environ huit cents participants furent présents au concile : catholiques et orthodoxes – byzantins et moscovites [14]. Il n’y eut aucun représentant d’Ukraine et de Biélorussie, de par l’interdiction des gouvernements de Vilnius et de Cracovie. Cependant une délégation des Arméniens de Lviv put se rendre au concile.

L’absence des évêques de la Rus’ fut un coup sérieux pour l’union des Églises, car c’est précisément en Ukraine et en Biélorussie que les idées d’union avaient le terrain le plus favorable. Remarquons que lorsque le métropolite Isidore réalisa l’union ecclésiale dans ces pays, elle fut reçue avec plus de bienveillance que dans les autres pays orthodoxes, et si les évêques ukrainiens et biélorusses avaient pu être eux-mêmes les réalisateurs de l’union, alors le concile de Florence aurait atteint son but en plénitude.

Au concile, outre le patriarche Joseph II et l’empereur Jean VIII Paléologue, se trouvaient présents vingt métropolites grecs et quelques dizaines de théologiens de haut niveau. Il y avait également des représentants de petites Églises orientales : arménienne, maronite, chaldéenne et syrienne. Le pape Eugène IV espérait aussi qu’il y aurait des opposants du concile de Bâle.

Dès la quatrième séance les parties s’accordèrent sur le fait qu’il n’y avait que quatre chefs de discussion à tirer au clair : le Saint-Esprit, le purgatoire, les azymes et le primat du pape. Avant la venue du métropolite rus’ Isidore ces questions étaient discutées dans des cercles théologiques restreints.

Le 8 octobre 1438 commença la deuxième session générale, où était présent aussi le métropolite Isidore. On y discuta précisément de la question qui posait problème : la procession du Saint-Esprit. Le rapport du cardinal Cesarini sur la doctrine de la procession du Saint-Esprit fut âprement critiqué par Marc d’Éphèse comme un ajout inadmissible au Symbole de Nicée. Il demanda aux Latins de supprimer du Credo l’ajout du Filioque. Le métropolite Isidore, en s’appuyant sur l’enseignement des Pères de l’Église, en premier lieu de saint Jean Chrysostome, expliqua que le Saint-Esprit procède du Père par le Fils. L’évêque André Kolosski démontra qu’étaient possibles des ajouts au symbole qui n’apportent rien de nouveau, mais ne font qu’expliciter ou développer le dogme existant. L’ajout du Filioque était de ce type, puisqu’il explicitait seulement la doctrine sur le Saint-Esprit sans apporter rien de nouveau.

A la fin tous les dissentiments théologiques furent résolus et le pape Eugène IV proclama l’accord ecclésial par la bulle Laetentur cœli et exultet terra, qu’approuvèrent non seulement le pape lui-même, mais les seize cardinaux présents au concile, soixante-douze archevêques et évêques de l’Église catholique latine, quatre supérieurs majeurs des ordres monastiques, quarante-et-un abbés, l’empereur Jean Paléologue, le remplaçant du patriarche défunt Joseph de Constantinople, le métropolite Antoine d’Héraclée, représentant au concile du patriarche d’Alexandrie, le hiéromoine Grégoire, représentant personnel du patriarche d’Alexandrie, le métropolite Isidore, qui était aussi représentant plénipotentiaire du patriarche d’Antioche, le métropolite Dosithée, représentant personnel du patriarche de Jérusalem, treize autres métropolites grecs, les métropolites bulgares et roumains et l’évêque de Moscou, Abraham.

L’union de Florence fut la première union de l’histoire de l’Église depuis le schisme, canoniquement conforme à la tradition des conciles œcuméniques. Les principes fondamentaux d’union canonique élaborés au concile furent repris comme fondement de l’union de Brest, et demeurent aujourd’hui un précédent pour une union possible des Églises en accord avec le droit et les traditions ecclésiastiques.

En outre le concile fut un triomphe du pape Eugène IV sur les schismatiques de Bâle, lesquels trouvèrent cependant un grand appui en Lituanie et en Pologne, ce qui causait un obstacle supplémentaire pour l’application effective de l’union en Ukraine.

 

Aussitôt après le concile de Florence le métropolite Isidore partit pour les territoires de sa juridiction. Le pape Eugène IV lui communiqua des droits tels que n’en avait pas eus jusqu’alors un hiérarque catholique. Isidore fut non seulement premier hiérarque plénipotentiaire pour l’Église de la Rus’, mais encore légat jouissant de tous les droits pour la Lituanie, la Livonie et les parties ukrainiennes de la Pologne ; le pape donnait ainsi au métropolite le droit de réformer l’Église latine sur ces terres, empoisonnées par le schisme de Bâle. On peut se représenter le mécontentement du clergé catholique de Lituanie, de Livonie, de Galicie, lorsque apparut un ancien « schismatique, infidèle, douteusement baptisé », disposant des pleins pouvoirs du pape pour réformer les catholiques de rite latin.

Cependant le but principal d’Isidore était de proclamer l’union parmi les orthodoxes. Sur les terres d’Ukraine il se trouva beaucoup de partisans, et, en tout cas, il n’y eut aucun acte d’opposition. Le rempart de l’orthodoxie rus’ – la laure des grottes de Kiev – reçut Isidore et le reconnut comme son métropolite. Plus étonnante fut la position du pouvoir catholique – le gouvernement de Vilnius – qui, à la différence des princes orthodoxes de la Rus’, s’opposa par tous les moyens à la proclamation de l’union. L’œuvre d’Isidore put cependant aboutir positivement. Ayant séjourné quelque temps en Lituanie, en Biélorussie et en Ukraine, le métropolite Isidore partit pour la Moscovie, qui se trouvait aussi dans les frontières de sa juridiction spirituelle.

Là, le hérault de l’unité se heurta à la résistance du « peuple orthodoxe », qui voyait en Rome son principal ennemi depuis déjà plusieurs siècles. Le prince de Moscou Vasili ordonna d’arrêter le métropolite. Les boyars [15] appuyèrent cette décision. Ainsi se conduisit Moscou avec son premier hiérarque légitime.

Isidore fut menacé de la peine capitale, mais il put s’enfuir de la prison de Moscou. Il ne réussit pas à demeurer dans le territoire de l’Ukraine, à cause du gouvernement qui ne désirait pas que la population orthodoxe fût équiparée en droit aux Latins. Isidore se rendit de nouveau à Rome, puis à Byzance, où il consacra et envoya en Rus’ des évêques catholiques pour Peremyshl, Volodymir-Volynski, Lviv.

En 1448 mourut l’empereur Jean VIII Paléologue. Tirant profit de sa mort, les orthodoxes fanatiques grecs fomentèrent une agitation contre l’union ; cette agitation atteignit un tel degré que le patriarche Grégoire Mamas et le métropolite Isidore furent contraints de quitter Constantinople et de s’enfuir à Rome.

Le concile des évêques moscovites élit l’évêque Jonas de Ryazan « métropolite de toute la Rus’ ». A la suite des négociations du prince de Moscou avec le prince de Vilnius, Casimir, Jonas reçut la juridiction sur les terres ukrainiennes et biélorusses qui faisaient partie de la principauté de Lituanie. L’œuvre de l’union de Florence était anéantie.

 

 

La chute de l’Église ukrainienne

 

Le 30 mai 1453 à huit heures du matin le sultan Mohammed II s’avançait sur son cheval vers le trône de Sainte-Sophie et proclamait : « Il n’y a autre Dieu que Allah, et Mohammed est son prophète ! » L’empire byzantin avait cessé d’exister.

La chute politique fut accompagnée de la chute religieuse. Les patriarches grecs, jusqu’alors dépendants de leurs empereurs, dépendaient dorénavant de la volonté des sultans turcs.

Mais les patriarches conservaient encore une primauté nominale sur la métropole de la Rus’, qui était une province riche et étendue. Ils s’y rendaient souvent pour des collectes, par lesquelles ils soudoyaient ou amadouaient leurs nouveaux protecteurs, les sultans turcs. Pour les patriarches de Constantinople, l’Ukraine était une des sources de revenus pour couvrir leurs dépenses et celles du sultan.

Une telle situation de l’Église-mère avait bien évidemment des conséquences négatives aussi en Ukraine, où commençait la décadence de la morale et de la discipline dans le haut clergé, avec des cas de simonie et plus généralement un appauvrissement spirituel de l’Église ukrainienne.

 

Moscou devint l’héritière de Byzance et « championne de l’orthodoxie » en Europe orientale. L’idée de « troisième Rome » prit forme chez les moines moscovites. « Grand et pieux [16] tsar – écrit le moine Philothée au tsar Ivan III –, la première et la deuxième Rome sont tombées. Moscou est la troisième. Il n’y en aura pas de quatrième. Dans ton puissant État, seule rayonne notre Église d’une piété plus forte que le soleil dans le monde entier. Tous les royaumes orthodoxes se réunissent maintenant dans ton royaume. Dans le monde entier, tu es l’unique souverain chrétien. » Ainsi naquit et s’établit sur l’orthodoxie l’impérialisme russe.

On ne doit pas craindre de dire que la fondation du patriarcat de Moscou et son offensive religieuse à l’égard des chrétiens ukrainiens furent une des causes de l’union de Brest.

Une deuxième cause fut l’offensive semblable menée par les catholiques polonais.

Après le concile de Trente, la Pologne ecclésiastique et politique prit sur elle de porter le renouveau de l’esprit catholique en Europe orientale. Elle devint « le rempart de la chrétienté » dans les terres originaires de l’Ukraine et de la Biélorussie (après l’union de Lublin en 1569 qui unifiait Pologne et Lituanie).

De par leur intolérance à l’égard des confessions étrangères les Polonais ont été souvent pires que les Musulmans-Turcs pour les chrétiens ukrainiens de rite oriental (aussi bien les catholiques que les orthodoxes).

La situation interne peu enviable de l’Église ukrainienne, les assauts subis de la part du catholicisme polonais et de l’orthodoxie moscovite, provoquèrent une réaction inverse. La défense de l’Église ukrainienne fut surtout l’œuvre de la petite bourgeoisie, constituée en fraternités religieuses, et de quelques représentants de l’aristocratie orthodoxe (la majorité des princes ukrainiens était passée au rite latin).

 

 

Les causes de l’union de Brest

 

Dans une telle situation l’unique voie de salut pour l’Église ukrainienne ne pouvait être qu’une nouvelle union au Siège apostolique, mais effective cette fois ; récapitulons-en les causes :

1 — Le désir déjà ancien des évêques ukrainiens d’observer le testament du Christ-Sauveur, fondateur de l’Église : « Que tous soient un. » Désir d’unité du troupeau du Christ ayant à sa tête le pasteur unique établi par le Christ, unité de l’unique Corps mystique sous la direction de l’unique tête visible de ce corps, l’apôtre Pierre et ses successeurs.

2 — La tradition de l’union de Florence en Ukraine et son refus de par les décisions de Moscou et de Cracovie.

3 — Le comportement des patriarches grecs envers l’Église en Ukraine. Ils ne la défendaient pas, mais ne voyaient en elle qu’un moyen pour compléter leurs propres ressources matérielles.

Ces patriarches communiquaient l’antagonisme des Grecs et de Rome à l’Église ukrainienne et à son peuple. Par ce moyen ils contribuaient à isoler l’Ukraine du reste du monde, tout en les poussant du côté de Moscou ou de la Pologne [17].

En outre, dépendants des sultans turcs, ces guides d’aveugles spirituels conformaient leurs activités sur les territoires de l’État polono-lituanien avec la politique de La Sublime Porte contre lui. C’était la politique des sultans turcs de ne pas permettre l’union des chrétiens sous l’autorité du pape de Rome, qui était le seul à pouvoir organiser une croisade des monarques européens désunis contre l’empire islamique. Tout cela rendait impossible un accord religieux en Ukraine.

4 — La réaction de la partie consciente de la population ukrainienne : la noblesse et la petite bourgeoisie. De par la pratique simoniaque de Byzance, la destruction de la discipline ecclésiastique et la décadence morale, les hiérarques discréditaient l’autorité de l’Église orthodoxe ; les missionnaires latins exploitaient cette situation. Les laïcs s’insurgeaient contre elle, protestaient auprès du roi contre les persécutions et les abus des catholiques polonais, cherchaient de l’aide auprès des patriarches grecs, rappelaient à l’ordre les métropolites ukrainiens eux-mêmes.

C’est alors que les patriarches grecs, Joakim d’Antioche et Jérémie II de Constantinople (Istanbul), commirent nombre de fautes. Ils concédèrent la stravropighia (dépendance directe du patriarcat) aux fraternités de Vilnius et de Lviv et les chargèrent de la surveillance des évêques et du clergé. Une telle ingérence des laïcs dans les affaires ecclésiastiques, le contrôle exercé par des personnes séculières sur les autorités ecclésiastiques, irritaient le clergé, provoquaient des heurts fréquents entre les fraternités et la hiérarchie.

Cela conduisit la hiérarchie à chercher son salut à Rome, pour qui une telle autonomie des laïcs n’était pas possible.

5 — Le patronage séculier. Les rois concédaient les sièges de métropolites et d’évêques, d’archimandrites et des riches monastères à des laïcs, en fonction d’actes méritoires accomplis pour le roi et l’État (et non pas pour l’Église) ; ces laïcs étaient souvent incompétents dans les affaires ecclésiastiques et ne s’en souciaient pas.

Au XVIe siècle ce droit avait été attribué aux rois de Pologne, même dans le cadre de l’Église orthodoxe en Ukraine. En conséquence se glissèrent sur les sièges des métropolites et des évêques, des personnages non recommandables de par leur vie laïque déréglée. En conséquence aussi les rapports de la population envers l’Église se dégradèrent. L’élite ukrainienne passa au protestantisme ou au rite latin, se polonisa, et fut perdue pour le peuple ukrainien.

Les initiateurs et les réalisateurs de l’union de Brest, bien qu’ils fussent eux-mêmes des protégés du roi, luttèrent cependant pour que, par le moyen de l’union avec Rome et de l’équiparence de l’Église ukrainienne et de l’Église latine, prît fin cette intrusion des éléments séculiers dans les affaires de l’Église.

6 — La contre-réforme tridentine dans l’Église catholique.

L’influence du protestantisme au XVIe siècle trouva un terrain favorable en Pologne, spécialement dans la noblesse. Pour lui résister apparut le nouvel ordre des Jésuites. Dans son zèle énergique pour l’assainissement du catholicisme polonais, il atteignit souvent la noblesse ukrainienne et étendit son expansion et son action missionnaire dans la population orthodoxe. Dans ses collèges, par ses jeunes élèves, il pénétra dans les familles de la noblesse, les catholicisa et les polonisa.

L’Église orthodoxe ukrainienne perdit l’appui traditionnel de l’élite politique. C’est pourquoi apparut la nécessité de donner à la noblesse ukrainienne ses propres écoles, et d’équiparer son clergé, en droits et en privilèges, au clergé de rite latin. Cela, seule l’union à Rome pouvait le donner.

7 — L’isolement de l’Église de Moscou, la fondation du patriarchat de Moscou en 1589 et son expansion dans les terres et dans l’Église ukrainiennes à l’intérieur des frontières de la Retch Pospolita. Le patriarcat de Moscou, qui avait méprisé aussi bien Rome que Constantinople, les accusant toutes deux d’hérésie, provoqua la crainte et la légitime réaction du clergé et de la noblesse ukrainienne.

La seule voie de salut pour la foi et pour le rite ne pouvait être qu’une union avec Rome, sauvegardant les droits et les privilèges de l’Église orthodoxe ukrainienne locale, l’équiparant à l’Église latine officielle polonaise de la Retch Pospolita et lui donnant un appui moral et une mission : être le messager pour l’Europe orientale de l’idée de la véritable unité orthodoxe et catholique de l’Église.

 

 

L’Unia

 

En 1590 les évêques ukrainiens se réunirent à Brest. Ils en vinrent à conclure à la nécessité de la réunion de l’Église orthodoxe ukrainienne avec le Siège apostolique romain. « A la condition cependant que le Saint-Père, le pape de Rome, nous laisse inchangés et intacts tous les rites et sacrements, à savoir : l’office divin et tout l’ordre ecclésiastique qu’il y a chez nous, dans la sainte Église d’Orient, et qui se pratiquent de temps immémorial. » Tous les évêques signèrent cette lettre et elle devint la base sur laquelle ils commencèrent d’agir, à savoir de réunir les partisans de cette idée.

Dans les actes de préparation de l’Unia et les négociations avec Rome les évêques ukrainiens soulignèrent constamment que l’union de l’Église ukrainienne avec Rome n’était pas une innovation, mais l’achèvement rapide des désirs antérieurs de l’Église orthodoxe ukrainienne, exprimés à Constance et à Florence.

La mise en forme ultime des conditions – les articles de l’Unia de l’Église orthodoxe ukrainienne avec Rome – fut réalisée le 2 décembre 1594. Tous les évêques ukrainiens signèrent les articles, sauf deux : Michel Kopistenskyi de Peremyshl et Gédéon Balaban de Lviv.

Le roi de Pologne Sigismond et le nonce du pape approuvèrent le projet d’articles de l’Unia, et en 1595 les évêques se réunirent de nouveau à Brest, où le 12 juin ils rédigèrent définitivement les articles et choisirent des délégués pour achever les négociations à Rome : les évêques Cyrille Terletskyi et Ipatyi Potyi. Les délégués se trouvèrent à Rome le 15 novembre 1595 et furent reçus par le pape Clément VIII ; le 23 décembre, en consistoire solennel, en présence de tous les dignitaires ecclésiastiques et représentants politiques, les délégués remirent au pape une lettre, qui fut d’abord lue en ukrainien, puis en latin, contenant les articles rédigés lors de la réunion, et complétée par une profession de foi, et la signèrent.

Le jour même le pape promulgua la bulle Magnus Dominus et laudabilis nimis, à laquelle il ajouta, le 23 février 1596, la lettre « Il convient que le souverain pontife (…) » ; dans cette lettre il confirmait le métropolite de Kiev dans tous ses droits. En souvenir de cet événement le pape fit frapper une médaille, sur laquelle se trouvait d’un côté une effigie du pape et l’inscription : « Clement VIII pontifex maximus », et de l’autre une représentation des évêques ukrainiens inclinés devant le pape avec l’inscription « Ruthenis receptis ».

La proclamation solennelle de l’Unia eut lieu le 8 octobre 1596 au concile des évêques ukrainiens sous la présidence du métropolite Michel Rogoz et en présence des représentants du pape, du roi et de la noblesse. Ainsi s’ouvrait une nouvelle page dans l’histoire de l’Église universelle. L’union de Brest devint l’exemple pour d’autres unions semblables des Églises orientales dans les siècles futurs, exemple de réunion canonique avec le Siège apostolique.

Ci-dessous en appendice nous joignons la traduction, à partir de l’ancien ukrainien, des articles de l’Unia de Brest ; ces articles, jusqu’à présent, n’ont pas été publiés en Ukraine [18].

 

 

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Articles de l’Unia de Brest

Articles dont nous demandons la garantie

au Seigneur des Romains,

avant de procéder à l’union avec l’Église romaine

 

1 • Maintenir l’ancienne confession selon laquelle le Saint-Esprit procède non de deux principes ni par deux processions, mais d’un seul principe, comme d’une seule source, du Père par le Fils.

2 • Que nos prières, nos offices et nos rites demeurent sans changement et que tout soit célébré dans notre langue [19].

3 • Que le sacrement du très saint corps et sang de Notre Seigneur Jésus-Christ soit conservé en totalité tel que nous l’avons reçu jusqu’à aujourd’hui, sous les deux espèces du pain et du vin, et cela à perpétuité, en totalité et inviolablement.

4 • Que nous soit conservé le sacrement du saint baptême et sa forme sans changement, comme nous l’accomplissons jusqu’à aujourd’hui, sans aucun ajout.

5 • Nous ne contesterons plus sur le purgatoire mais nous nous soumettrons à l’enseignement de la sainte Église.

6 • Nous sommes prêts à prendre le nouveau calendrier [20], s’il n’est pas possible de conserver l’ancien, mais sans transgression des fêtes pascales et de nos solennités, puisqu’il en était ainsi au temps de l’accord et que nous avons quelques fêtes propres, que n’ont pas les Seigneurs des Romains.

7 • Que nous ne soyons pas contraints aux processions le jour de la fête du corps du Christ, puisque nous avons d’autres modes de dévotion envers le saint sacrement.

8 • De même, que nous ne soyons pas contraints au saint feu, aux cloches et autres cérémonies lors de la fête de Pâques, mais que nous restions pour nos cérémonies en accord avec les usages et les statuts de notre Église.

9 • Que les mariages des prêtres demeurent infrangibles, à l’exception de ceux qui ont été mariés deux fois.

10 • Les épiscopats et les métropoles et autres dignités et offices ecclésiastiques ne doivent être donnés qu’à des personnes de nation et de rite rus’. Nous conservons le droit traditionnel pour les évêques ukrainiens d’élire leur métropolite.

11 • Pour leur consécration nos évêques ne sont pas soumis à la permission de Rome mais sont consacrés par le métropolite. Le nouveau métropolite ne fait qu’envoyer au pape ou à son représentant dans le pays une déclaration d’obéissance.

12 • En conséquence de l’égalité de titre épiscopal avec les évêques de rite latin, nos évêques exigent des places au sénat pour le métropolite et les évêques.

13 • Si dans l’avenir parviennent à l’union le reste du peuple rus’ et d’autres orthodoxes de l’Orient, qu’ils n’accusent pas l’Unia de les avoir devancés dans cette unité.

14 • Les prêtres non soumis à leurs évêques, en particulier les étrangers [Grecs], ne doivent pas exercer de fonctions liturgiques dans nos diocèses.

15 • Ne pas permettre le passage du rite rus’ au rite latin.

16 • Les biens d’Église enlevés doivent être restitués, et ceux qui sont en possession de notre Église doivent rester tels pour toujours.

17 • A la mort du métropolite ou de l’évêque c’est le chapitre qui doit gérer la propriété de l’Église et non pas des personnes privées. La propriété privée des dignitaires ecclésiastiques passe à leur famille, conformément au testament ou aux lois de l’État.

18 • Les archimandrites [21], les higumènes [22] et les moines doivent être soumis au jugement de l’évêque local conformément au droit monastique de notre Église.

19 • Qu’au tribunal, parmi les clercs latins, nous ayons aussi deux d’entre nous pour sauvegarder le droit de nos églises.

20 • Que le clergé de l’Église ukrainienne ait les mêmes droits et privilèges équivalents au clergé latin et soit libre des impôts ecclésiastiques [propres au clergé de rite latin].

21 • Que les Seigneurs des Romains ne nous interdisent pas de sonner dans nos églises le Vendredi Saint dans les villes et tous les alentours.

22 • Qu’il ne soit pas interdit de se rendre chez les malades avec le très saint sacrement, publiquement avec des cierges et en riza [23], conformément aux prescriptions.

23 • Garantir la liberté pour les processions religieuses les jours saints.

24 • Ne pas changer les églises [grecques] en églises latines. Et quiconque des seigneurs aura détruit ou abîmé une église [grecque], qu’il la répare ou en construise une nouvelle.

25 • Les fraternités religieuses doivent être soumises au jugement de l’évêque local ou du métropolite, et à personne d’autre.

26 • Qu’on puisse fonder des écoles, des séminaires, des imprimeries.

27 • Le pouvoir politique ou les magnats isolés n’ont pas le droit de protéger ou d’autoriser à exercer les fonctions sacerdotales les prêtres qui useraient mal de leur sacerdoce [accordant le divorce, etc.] s’ils sont punis par l’évêque, tant qu’ils ne se sont pas amendés et corrigés.

28 • Que toutes les églises soient soumises au pouvoir de l’évêque et de l’Église.

29 • Que l’Église romaine n’ait pas l’audace de recevoir les excommuniés de l’Église ukrainienne : l’Église ukrainienne agira de même avec les excommuniés par les Latins.

30 • Si avec le temps la partie restante du peuple rus’ se joint à l’Unia, ainsi que l’Église grecque, alors, si en conséquence surgissent des changements dans les statuts ou les rites, qu’il nous soit accordé d’user de ces changements.

31 • Pour tous ces articles nous demandons accord et promesse du Saint-Père le pape, afin que d’autres qui hésiteraient encore, en voyant que nous avons conservé intact tout leur patrimoine, rejoignent bien vite cette sainte unité.

Donné en l’an du Seigneur 1595, au mois de juin, le premier jour selon l’ancien calendrier.

Michel, métropolite de Kiev et de Galicie.

Ipatyi Potyi, évêque de Volodymir et de Brest.

Cyrille Terletskyi, par la miséricorde de Dieu exarque, évêque de Lutsk et d’Ostrih.

Léonti Peltchitskyi, évêque de Pin et de Turiv.

Jonas, archimandrite de l’église de Kobryn du Saint-Sauveur.

 

 

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Chronologie simplifiée

 

VIIe-IIIe siècles avant Jésus-Christ : prédominance des Scythes.

VIe siècle avant Jésus-Christ : établissement des colonies grecques au bord de la Mer Noire.

IIIe siècle avant Jésus-Christ – IIIe siècle après Jésus-Christ : prédominance des Sarmates.

IVe-VIIe siècles : État des Antes.

857 : visite de la princesse Olha à Constantinople.

980-1015 : règne de Volodymir.

988 : baptême de la Rus’ de Kiev.

1019-1054 : Yaroslav le Sage.

1051 : mariage d’Anne de Kiev avec Henri Ier de France.

1132-1135 : éclatement de la Rus’ de Kiev en principautés indépendantes.

1169 : destruction de Kiev par les Vladimiro-Souzdaliens (future principauté de Moscou).

1205-1264 : règne de Danylo.

1239 : invasion des Tatars.

1253 : couronnement de Danylo par le légat du pape.

1325 : le siège du métropolite de Kiev est transféré à Moscou.

1340-1387 : conquête de la Galicie (Ukraine occidentale) par la Pologne.

1438 : concile de Florence.

1569 : union de Lublin entre la Lituanie et la Pologne. La majeure partie des territoires ukrainiens est attribuée à la Pologne.

1596 : union de Brest.

 

 

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Annexe

 

Extraits de la lettre apostolique de Léon XIII

Orientalium Dignitas (30 novembre 1894)

 

 

La dignité des Églises orientales, consacrée par les plus anciens et les plus illustres monuments de l’histoire, est en honneur et en vénération dans tout l’univers chrétien. Dans leur sein, en effet, les premiers germes de notre rédemption, don de la miséricorde et de la Providence divine, se développèrent si rapidement que les gloires de l’apostolat, du martyre, de la science et de la sainteté y brillèrent de leur première splendeur, et répandirent leurs premiers fruits de salut et de joie. De leur sein, ces immenses et tout-puissants bienfaits s’écoulèrent au loin sur tous les peuples, lorsque Pierre, prince du Collège apostolique, pour renverser la multiple perversité de l’erreur et du vice, apporta, par l’ordre de Dieu, la lumière de la vérité divine, l’Évangile de la paix et la liberté du Christ dans la ville maîtresse du monde.

Mais aussi, que d’honneur et d’amour depuis ces temps apostoliques, l’Église de Rome, reine de toutes les autres, s’est plu à rendre aux Églises orientales, dont la fidèle soumission, en retour, lui apportait tant de joie ! Jamais, à travers les vicissitudes et la difficulté des temps, elle ne les abandonna ; sa sagesse et ses bienfaits relevaient leurs ruines, retenaient leur fidélité, apaisaient leurs dissensions.

L’un des avantages, et non le moindre, de sa sollicitude pour les peuples de l’Orient a été la défense et la conservation complète des coutumes et des rites sacrés que sa prudence et son autorité leur avaient permis d’adopter.

(…)

Nous en tirons comme principe ce qui suit : les prêtres latins sont envoyés dans ces régions, par le Siège apostolique, uniquement pour être des auxiliaires et des soutiens. Il faut donc prendre garde qu’en usant des pouvoirs qui leur sont accordés, ils ne portent préjudice à la juridiction de ces ordinaires et ne diminuent le nombre des fidèles qui leur sont soumis.

(…)

Notre volonté est donc que les délégués apostoliques estiment comme un devoir sacré de conserver, comme ils le méritent, les usages légués à ces peuples par leurs ancêtres ; qu’ils respectent et fassent respecter comme il est juste l’autorité des patriarches ; que, dans leurs rapports avec eux, ils mettent en pratique le conseil de l’apôtre se prévenant d’un respect mutuel (Rm 12, 10) ; qu’ils témoignent leur zèle et leur bienveillance aux évêques, au clergé, et au peuple, et qu’ils soient animés du même esprit que l’apôtre saint Jean saluant les sept Église d’Asie : Grâce à vous et par celui qui était, qui est et qui doit venir (Ap 1, 4).

 

 

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Les gréco-catholiques ukrainiens ont besoin du soutien de leurs frères d’Occident. Tout personne désireuse de soutenir des œuvres d’éducation gréco-catholiques peut s’adresser à l’association Saint-Cyrille d’Alexandrie, 33 avenue de Liège, 94210 LA VARENNE-SAINT-HILAIRE.

 

 

 


 

Médaille commémorative de l’Unia

 


[1] — Original en russe, traduction par nos soins. (NDLR.)

[2] — Jusqu’au début du XVIIIe siècle le territoire de l’Ukraine actuelle s’appelait la Rus’. Dans la suite de ce texte il faut entendre sous ce terme les terres et le peuple d’Ukraine et de Biélorussie au sens actuel du mot.

[3] — Retch pospolita – appellation de l’État polono-lituanien aux XVe-XVIIe siècles, État dont faisaient partie les terres ukrainiennes et biélorusses.

[4] — Séparation définitive entre les Églises d’Orient et d’Occident et excommunication réciproque du patriarche de Constantinople et du pape, en 1054.

[5] — L’Église fondée par le Christ Notre Seigneur est l’Église catholique romaine, dont l’unité est infrangible, et qui inclut de soi toutes les Églises, y compris les Églises d’Orient. Mais cette unité peut être plus ou moins profonde et apparente. Certaines parties de l’Église s’en sont séparées par le schisme tout en y restant partiellement unies par des éléments tels les sacrements et la tradition liturgique. (N.D.T.)

[6] — Orthodoxe signifie ici : conforme à la foi catholique et à la tradition de l’Église d’Orient.

[7] — Scythie : c’est ainsi que depuis le temps d’Hérodote les auteurs anciens et byzantins appelaient le territoire de l’Ukraine actuelle.

[8] — Voir Bréviaire romain au 30 novembre. (N.D.T.)

[9] — Appellation littéraire commune de la structure politique qui devait s’appeler par la suite Rus’ de Kiev.

[10] — Sur sa tombe fut construite la première église de Kiev. Il ne reste rien de cet édifice ni des reliques, mais à cet emplacement même se trouve à présent une église gréco-catholique. (N.D.T.)

[11] — Au début du XIe siècle Kiev était une ville européenne très importante, et par la quantité de la population ne le cédait qu’à Constantinople.

[12] — A nous, à nous est l’empire romain. L’Italie féconde en moissons apportera ses forces, ainsi que la Gaule et la Germanie fécondes en soldats. Même en Scythie nous ne manquons pas de royaumes très forts. (N.D.T.)

[13] — « Il n’y eut jamais de rejet brusque de la domination mongole, mais un changement lent quoique continu du khan mongol en tsar moscovite » (N. Brian-Chaninov, Histoire de la Russie, Paris, Fayard, 1944, p. 64.) « Moscou s’adapta à l’esprit tatar et à l’héritage idéologique des Mongols. A l’opposé des princes de Kiev, de Smolensk ou de Galicie, qui regardaient vers l’Ouest et supportaient difficilement le joug maudit, les Grands-Russiens (Moscou et la Souzdalie) envisageaient les asiatiques comme des parents éloignés. » Ibid., p. 66. (N.D.T.)

[14] — En pratique les moscovites ne prirent pas partie au concile car ils ne savaient ni le latin ni le grec, et, en outre, ils avaient une formation théologique étonnamment basse. Même Guennade le Scolaire, partisan de l’union au concile, mais par la suite son adversaire, premier patriarche de Constantinople élu sous la domination turque, s’exprimait avec un dédain extrême en parlant de l’ignorance des questions théologiques du clergé moscovite au concile.

[15] — Ancienne noblesse russe. (N.D.T.)

[16] — Littéralement : agréable à Dieu. (N.D.T.)

[17] — Les évêques ukrainiens étaient conduits à chercher des appuis à Moscou ou en Pologne contre les intrigues des patriarches grecs.

[18] — Ils se trouvent intégralement dans les Analecta S. Basilii Magni, vol XV (XXI), Fasc. 1-4, Rome, 1996. (N.D.T.)

[19] — C’est-à-dire le slavon d’Église. (N.D.T.)

[20] — Calendrier grégorien.

[21] — Supérieurs d’ordres ou supérieurs des moines du diocèse. (N.D.T.)

[22] — Supérieurs de monastères. (N.D.T.)

[23] — Chasuble. (N.D.T.)

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 18

p. 168-186

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