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+ Création et Rédemption

 

 

Le livre du père André Boulet S.M., Création et rédemption, s’inscrit dans ce courant grandissant de résistance de la raison et de la foi à la tyrannie qu’exerce dans l’université et dans les médias le dogmatisme de l’évolutionnisme athée. Depuis plusieurs décennies, des voix de plus en plus nombreuses et autorisées, qu’elles soient celles de scientifiques, de philosophes ou de théologiens, s’élèvent pour réclamer à tout le moins un réexamen de l’hypothèse évolutionniste, au vu notamment des difficultés innombrables que suscitent les découvertes les plus récentes en matière de génétique et de biologie fondamentale.

C’est une sorte de panorama de ces dubia que propose le père Boulet dans cet ouvrage au style remarquable de fermeté et de limpidité, et richement documenté.

L’auteur divise son propos en deux grandes parties : la Création, qui aborde les questions d’ordre scientifique soit en elles-mêmes (cosmogénèse, biologie, paléontologie), soit dans leur rapport au texte biblique (exégèse de la Genèse, concordisme, magistère) et la Rédemption qui envisage l’histoire du salut (bonté originelle de la création, péché d’Adam, rachat par le sacrifice du Christ). L’originalité du propos d’André Boulet réside dans la connexion, sans confusion, de ces deux thèmes, puisqu’il montre d’une manière lumineuse que, loin d’être une simple théorie scientifique parmi d’autres, l’hypothèse de l’évolution généralisée – imposée d’ailleurs comme une certitude –, induit une multitude de conséquences théologiques fort graves au regard de la révélation, de la foi catholique et même de la philosophie de la nature humaine. Ce n’est donc pas d’abord la pensée chrétienne qui tire à boulets rouges sur un évolutionnisme théologiquement neutre et pacifique, mais c’est l’évolutionnisme qui, dans ses origines mêmes et dans ses développements les plus récents, veut mettre à mal la vision de l’homme, de sa liberté, du péché et du salut, que proposent la Bible et l’Église. Loin d’un pur débat d’école, il s’agit donc d’une question gravissime qui touche aux fondements mêmes de la créature humaine, dans ses dimensions naturelles et surnaturelles.

Il ne saurait être question de parcourir tous les thèmes abordés par l’auteur, thèmes au demeurant familiers aux lecteurs du Sel de la terre, qui ont pu lire dans ses colonnes plusieurs articles et recensions consacrés à l’évolution et à la cosmologie.

Le père Boulet rappelle tout d’abord que le magistère de l’Église pose de nombreux jalons dans l’interprétation délicate des premiers chapitres de la Genèse : du littéralisme absolu au pur symbolisme, les voies d’errance sont nombreuses, et l’Église rappelle que le Credo catholique ne peut se satisfaire de n’importe quelle interprétation au gré des sensibilités exégétiques ou des modes scientifiques : la notion de création ex nihilo, le commencement temporel du monde, le caractère historique des onze premiers chapitres de la Genèse, le dessein de Dieu créant un premier couple « à son image », sont parmi les principales questions abordées par l’auteur, éclairées par les textes de la Bible et de l’Église.

Ensuite seulement, l’auteur expose et critique la vulgate évolutionniste, sorte de révélation matérialiste opposée à la révélation divine : le fameux big bang, succédané de la création par la parole divine, puis le transformisme dans tous ses avatars (darwiniens ou néodarwiniens), depuis la cellule primitive jusqu’à l’homo sapiens sapiens, transposition des six jours de la Genèse. Citant abondamment les aveux éclairants des grands évolutionnistes (Darwin, Rostand, Monod) et les travaux des opposants au « tout évolutif » (Denton), André Boulet montre qu’à chacune des théories officielles on peut opposer d’autres découvertes de la science : à l’évolution fruit du hasard s’oppose le calcul des probabilités, aux bienfaits des mutations pour une espèce donnée s’oppose l’observation de leur caractère systématiquement péjoratif et invalidant ; aux chronologies des ères géologiques admises aujourd’hui, s’opposent les témoignages récents de la stratigraphie in situ (le mont Saint-Helens) ou en laboratoire (expériences de Guy Berthault), ce qui amène l’auteur à défendre auprès des scientifiques eux-mêmes « l’hypothèse » du déluge qui résoudrait les contradictions actuelles de la géologie et de la paléontologie. En somme André Boulet demande aux scientifiques d’être hommes de science jusqu’au bout, c’est-à-dire de ne pas nier les faits qui les embarrassent et de ne pas rejeter les hypothèses qui leur déplaisent, sauf à avouer que l’évolution… est bien pour eux une croyance sectaire, dès l’origine dirigée contre l’idée d’une création divine.

 

La seconde partie de l’ouvrage, intitulée La Rédemption, semble d’abord rompre avec le sujet scientifique, puisqu’il s’agit d’une catéchèse sur l’homme, la chute originelle, le tragique devenir d’une humanité pécheresse et le rachat en Jésus-Christ qui régénère dès ce monde ceux qui croient en lui, ceux qui le refusent marchant à la damnation éternelle. Rien de nouveau pour un catholique informé mais sans nul doute une révélation pour nombre de nos contemporains sevrés de toute histoire sainte et de toute théologie élémentaire. Cependant, le retour à l’évolution s’opère lorsque l’auteur montre qu’avec le calamiteux Teilhard de Chardin et ses émules contemporains, c’est « un discours théologique nouveau » qui pénètre les esprits, subvertissant les claires notions du catéchisme traditionnel grâce à une véritable théologie du transformisme : Adam, créé bon et libre, à l’image de Dieu, et déchu à la suite d’un péché personnel, transmis à tous ses descendants, n’est plus que l’éponyme d’une lignée biologique particulière, qui émerge lentement de la matière dans une évolution qui ignore le bien et le mal, et prend conscience de soi jusqu’à créer sa propre humanité ; le Christ lui-même n’est plus alors que la désignation transhistorique de l’humanité telle qu’elle se réalisera idéalement dans des temps lointains, le père Boulet montrant bien que l’idolâtrie du progrès est le corollaire nécessaire de cette religion de l’évolution… Et c’est ainsi qu’on cesse d’être catholique en professant le credo de l’évolutionnisme teilhardien !

 

Dans sa conclusion, André Boulet souhaite s’arrêter à une vision plus optimiste de l’histoire du monde en montrant la création comme le chef-d’œuvre artistique de Dieu et Marie comme la Reine de cette création, et c’est bien volontiers qu’on souscrit, dans cette perspective, à l’idée d’une certaine écologie, entendue comme un respect filial pour l’œuvre divine, matérielle et spirituelle, pourvu qu’il soit ordonné aux fins contemplatives de l’homme jusque dans l’éternité.

En résumé, ceux qui connaissent déjà les données de cette question de l’évolution comme ceux qui en ignorent tout, trouveront leur profit à lire cet ouvrage, très riche notamment en citations d’auteurs contemporains et en passages scripturaires. On doit pouvoir s’y référer pour des approfondissements ultérieurs.

 

Qu’il nous soit permis cependant de formuler quelques critiques et réserves sur la forme et le fond.

Quant à la forme d’abord : alors que le père Boulet donne tout au long de son livre le témoignage d’une foi vive et pure de tout mélange, on est un peu gêné, parfois même agacé, des innombrables références aux textes du concile [Vatican II], au Catéchisme de l’Église catholique, aux encycliques du pape Jean-Paul II, toujours dans ce qu’ils proposent de plus conforme à l’enseignement traditionnel de l’Église ; et un esprit non prévenu pourrait croire, au fil des pages, que l’Église conciliaire, dans sa catéchèse et sa pastorale, est elle-même indemne de toute contamination évolutionniste, qu’il s’agisse du discours sur les fins dernières ou des rapports avec le monde moderne. Ainsi, lorsque l’auteur explique (p. 175) que « incontestablement, depuis une trentaine d’années, bon nombre de théologiens catholiques tiennent un discours nouveau sur le péché originel et sur le sens même de la Rédemption, et proposent un enseignement qui rompt assez brutalement avec celui que l’Église professe depuis ses origines, enseignement qu’elle a réaffirmé dans les derniers conciles, et qu’elle vient d’exprimer de nouveau, sans éprouver le besoin d’en modifier la substance, dans le Catéchisme de l’Église Catholique », on peut s’interroger sur la raison de cette « trentaine d’années ». Le père André Boulet est trop lucide pour ne pas connaître la réponse, mais trop délicat pour l’avoir exprimée dans son ouvrage. Au reste, peut-être a-t-il pensé que ce n’était pas le lieu indiqué, compte tenu du dessein missionnaire du livre ? De même, il est surprenant que, sauf erreur de notre part, le mot « modernisme » ne soit pas une seule fois prononcé au fil des pages concernant la réinterprétation du discours biblique par les modernes, soit que l’auteur n’y ait pas pensé, soit qu’il ait estimé que l’expression « nouveau discours théologique » convenait mieux, soit qu’il ait voulu… ne pas parler de corde dans la maison d’un pendu ! Une référence explicite à Pascendi aurait apporté certaines clarifications sur l’infestation de l’Église par la pensée évolutionniste.

Quant au fond, si assurément la génétique, la paléontologie, la géologie sont en « crise », pour reprendre l’expression de Michaël Denton, et qu’il est loisible de formuler toutes les objections fondées qui se présentent à l’issue de nouvelles découvertes ou de nouvelles expérimentations, pour autant il ne faut pas se cacher que certaines de ces objections peuvent elles-mêmes être critiquées, au nom du même droit au débat que nous réclamons des scientifiques installés.

Ainsi, si l’explosion du Mont Saint-Helens et les travaux de Guy Berthault prouvent qu’un certain type de stratification peut s’opérer selon un schéma et une chronologie différents de ceux qu’on accepte ordinairement, on ne peut en induire l’universalité du phénomène, sauf à faire preuve de dogmatisme, de précipitation ou de naïveté. A la différence de la géologie officielle, qui a pour elle l’ancienneté et a étendu le champ de ses investigations et de ses hypothèses à l’ensemble des roches du monde, par l’intermédiaire de milliers de géologues durant des décennies, les objections faites à cette géologie officielle sont fragmentaires, ponctuelles, infinitésimales et ajoutent simplement un possible à un autre possible, ce qui n’est pas la même chose que d’objecter une impossibilité à un possible prétendu. Il convient donc de ne pas chanter trop tôt victoire : il reste à intégrer la dérive des continents, les variations du pôle magnétique, les stratifications glaciaires, la formation des stalactites, et les phénomènes d’érosion, en un tout aussi cohérent que celui de la science officielle. Vaste programme !

Dans le même ordre d’idées, il ne nous paraît pas que les méthodes courantes de datation des ères géologiques ou paléontologiques soient présentées, par l’auteur de l’ouvrage, dans leurs réelles complexité, diversité et complémentarité : dire qu’elles sont constituées exclusivement en un cercle vicieux nous semble un peu court. Au confluent de la physique atomique, de la chimie, de la climatologie, de la mécanique et de cent autres sciences ou pratiques expérimentales, la datation géologique ne se ramène pas à un unique postulat qu’il suffirait d’invalider pour la ruiner. C’est à la fois chacune de ses méthodes et toutes leurs corrélations qu’il convient de discuter loyalement, et nous sommes pour le moment fort loin du compte. C’est là un sujet sur lequel il faudra bien revenir ! En outre, c’est aussi toute la question philosophique des critères scientifiques de datation qu’il conviendrait de poser une bonne fois, et qui est constamment éludée. Peut-on (doit-on ?) légitimement postuler que, dans un univers ordonné, les lois sont substantiellement les mêmes dans le passé et le présent, auquel cas la datation par projection des résultats observables aujourd’hui et rétrogradation est permise ? Si l’on conteste cette stabilité ou si l’on affirme n’en rien connaître, comme nous l’avons entendu faire si souvent, c’est l’essence même de toute connaissance du passé, et pas seulement scientifique, fût-ce à une génération de distance, qui est invalidée. Ainsi, l’explosion du Mont Saint-Helens elle-même ne prouve rien si autrefois la sédimentation n’obéissait pas aux mêmes lois qu’aujourd’hui ou bien obéissait aux mêmes lois mais mises en œuvre d’une manière spécifique.

Sur d’autres points encore le père Boulet passe un peu vite, et nous nous garderons bien d’émettre une opinion car le sujet est ardu et réservé aux théologiens. Ainsi, l’auteur, se fondant sur Gn 1, 30, tient pour établi le végétarisme originel de toutes les espèces vivantes, ce qui convient éminemment au monde de paix et d’harmonie voulu par Dieu. Faut-il alors en conclure que les fonctions exclusivement carnivores de plusieurs espèces sont apparues après le péché originel, y compris l’anatomie correspondante, auquel cas ce fut une véritable révolution pour certaines espèces, ou bien que Dieu, en prévision du péché, avait équipé les carnivores de leurs organes actuels mais en avait suspendu l’usage ? A moins que nous ne prêtions indûment aux espèces des nécessités alimentaires qui leur sont simplement accidentelles. Qu’on veuille bien ne pas voir dans ces remarques l’ombre d’une ironie, mais l’auteur lui-même donnant la cosmologie chrétienne pour un tout indivis, il convient que ce tout soit cohérent, ou bien que notre ignorance soit avouée plus nettement. De même, est-il établi scripturairement et théologiquement que, comme l’homme, les espèces animales n’étaient pas destinées à la mort ? L’auteur (p. 192) le pense : la mort n’est pas dans la nature telle que Dieu l’a voulue, mais uniquement dans la nature déchue, et cela pour toutes les créatures vivantes. Resterait alors à redéfinir la notion de nature, et, conséquemment, de don préternaturel chez Adam : l’impassibilité et l’immortalité d’Adam ne feraient donc pas partie du préternaturel s’ils étaient constitutifs de la nature même ? Peut-être la question est-elle résolue par saint Thomas ; on pense notamment aux distinctions établies dans les Questions disputées sur le Mal (question 5). On en appelle aux théologiens !

 

Dominique Viain

 

 

André Boulet S.M., Création et rédemption, C.L.D., 1995, 150 francs.

 

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 18

p. 244-248

Les thèmes
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L'évolutionnisme

Science et Philosophie : La Hiérarchie des Savoirs et l'Ordre de la Nature

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