+ Les trois Sagesses
Professeur de philosophie pendant quarante ans à l’Université de Fribourg, conférencier et prédicateur apprécié, fondateur de la Communauté de Saint-Jean, auteur de plusieurs ouvrages de philosophie et de théologie spirituelle, le père Marie-Dominique Philippe O.P. est une des figures les plus marquantes de l’Église et de l’Ordre dominicain en cette deuxième moitié du XXe siècle. Un moment proche du « traditionalisme » et encore classé tel par les uns, considéré par d’autres comme « charismatique » et « conciliaire », le père Marie-Dominique Philippe livre dans cet ouvrage son testament intellectuel et spirituel. Ce livre a donc une importance particulière pour connaître son esprit, et, au-delà, celui de la communauté qu’il a fondée.
Cet ouvrage très riche, dont on ne peut donner ici que quelques traits saillants, se présente sous la forme d’un entretien avec Frédéric Lenoir. L’avantage de ce procédé est de donner à l’expression de sa pensée un caractère vivant et personnel ; l’inconvénient (ou l’avantage ?) est d’empêcher (ou de dispenser ?) l’auteur de la préciser et de l’expliciter. L’ouvrage est divisé en trois parties :
— sagesse philosophique,
— sagesse théologique,
— sagesse mystique.
Sagesse philosophique
Il n’y a pas d’opposition entre la vie chrétienne et l’intelligence ; au contraire ! Le chrétien peut développer une réflexion proprement philosophique, distincte de la foi, par laquelle il est apte à dialoguer avec tous les hommes dans le but de chercher ce qu’est l’homme. L’auteur rejette l’apologétique qui cherche à attirer l’autre à soi et qui le rebute, alors qu’il faut être proche de lui, comme le demande Vatican II. L’auteur rejette pareillement la philosophie chrétienne qu’il qualifie d’apologétique. Le philosophe est celui qui cherche la vérité, contre tout a priori.
La question fondamentale de la philosophie est « qu’est-ce que l’homme » ? Elle seule peut y répondre alors que les sciences humaines, ignorant la finalité, ignorent ce qu’est l’homme et ne portent que sur le conditionnement.
Au couvent dominicain du Saulchoir l’auteur a reçu un enseignement de philosophie scolastique. Il lui reproche d’être d’abord une étude logique, impliquant une attitude de réflexion sur la pensée, démarche qui présuppose une primauté de la logique sur la connaissance du réel. On perd ainsi les interrogations par lesquelles commence toute vraie recherche philosophique. L’idéalisme n’interroge plus. La scolastique est tombée dans une sorte d’idéalisme. L’auteur refuse de même les philosophies construites dialectiquement. Il faut donc revenir à Aristote et à saint Thomas eux-mêmes.
A l’exemple d’Aristote il faut partir de l’expérience et de la diversité, et donc commencer par la philosophie pratique et humaine avant d’atteindre la philosophie contemplative, alors qu’en scolastique on fait l’inverse. Il faut bien distinguer ordre théologique et ordre philosophique, et chercher à découvrir l’homme à partir des grandes expériences de la vie humaine. Ces expériences sont l’activité artistique (travail manuel et intellectuel), l’activité éthique, l’activité politique. Dans l’activité éthique on découvre la responsabilité et l’amour d’amitié, spirituel et oblatif. D’où une morale de la finalité et du bonheur, une morale de la personne. Cette expérience éthique fait aussi découvrir la dimension sociale de l’homme, d’où découlent la famille et la société politique. A la distinction maritainienne individu/personne (on apprend plus loin que cette distinction fut suggérée par le P. Dehau, O.P.), il faut substituer celle de la fin personnelle et « d’une fin qu’on découvre ensemble dans une communauté politique pour être plus épanoui, pour vivre dans une confiance mutuelle plus grande, en vue de laisser à chaque personne humaine la liberté de son choix le plus personnel dans l’ordre de l’amitié ou dans l’ordre plus profond dont nous parlerons plus tard (le point de vue religieux) » (p. 115). De sorte que le « bien commun » n’est qu’une fin intermédiaire ordonnée à la finalité des personnes.
A cette philosophie pratique succède la philosophie théorétique qui recherche la vérité non pour agir mais pour elle-même. La philosophie théorétique découvre l’homme, ses trois niveaux de vie (végétative, sensible, spirituelle) et leur principe d’unité, l’âme. Ainsi apparaît la différence entre l’homme et l’animal. L’homme devient une personne par la finalité ; de là découle son autonomie.
Au sommet de la philosophie théorétique la philosophie première découvre ce qui est premier et fondamental en toute réalité : elle existe. Tandis que Heidegger pense l’être en le séparant de l’étant, que Hegel le pense en l’identifiant au devenir, la philosophie première le découvre dans le devenir. Aujourd’hui, pour aborder cette philosophie première, il faut considérer la personne. A partir du jugement d’existence, de l’expérience externe et interne, on découvre la substance et l’acte qui est la fin de l’être. La philosophie première s’achève dans le problème de la personne. Et c’est à partir de ce problème qu’il faut poser la question : existe-t-il un être au-delà de la personne ? Refusant toute preuve par voie d’immanence ou d’intentionnallité, il faut partir de l’être et de sa limite. Plusieurs voies sont possibles : contingence, limite de l’amour, limite de la vie. L’expérience de la personne conduit à poser une réalité qui en est la source. Pour chacune de ces démarches il ne s’agit pas d’une preuve mais « d’une voie d’accès, d’une découverte, d’un dévoilement d’une présence plus grande que ma propre limite » (p. 182). Il ne faut pas faire de ces voies une sorte de preuve de l’existence de Dieu comme on l’a fait dans la scolastique. « Saint Thomas n’a jamais fait cela » (p. 183).
L’exposé de la philosophie s’achève par l’examen de problèmes éthiques actuels (avortement, euthanasie) : la vie n’est pas au pouvoir de l’homme.
Sagesse théologique
L’exposé philosophique avait conduit l’auteur à quelques éléments autobiographiques. L’aspect autobiographique est encore plus marqué pour la théologie.
Issu d’une famille de douze enfants, dont trois sœurs religieuses et deux frères dominicains, l’auteur récuse l’influence déterminante du milieu familial sur sa vocation. Déterminante, par contre, fut l’influence de son oncle, le P. Dehau O.P. (qui fut directeur de conscience de Raïssa Maritain), avec qui il eut des contacts très profonds et qui lui dit un jour : « La métaphysique nous permet de parler de la Vierge Marie. Tu dois faire de la métaphysique pour pouvoir parler de la Vierge Marie et pouvoir la communiquer aux autres » (p. 206).
Puis l’auteur nous parle de sa vie d’étudiant et de professeur dominicain et des contacts qu’il eut avec des personnalités marquantes. Le P. Chenu était aussi grand historien que piètre philosophe ; il se défilait en discussion doctrinale. L’auteur lui déclara un jour : « Vous êtes hégélien. » Il entendait intégrer l’histoire en théologie au même titre que la métaphysique. Il fut condamné par Rome et remplacé à la tête du Saulchoir par le propre frère de l’auteur, le R.P. Thomas. L’auteur connut aussi le P. Héris, qui lui confia : « Vous êtes ma béquille, parce qu’il n’y a plus que vous qui y croyez, à la métaphysique ! » (p. 219.) A Fribourg, l’auteur connut le P.Ramirez : « Acharné à la recherche de la vérité, il avait lu tout Aristote et tous ses commentateurs, saint Thomas et tous ses commentateurs (…), et toute la philosophie moderne » (p. 211). Ce dernier approuvait sa démarche philosophique : « Oui, vous devez continuer comme cela ! »
Après cet aspect autobiographique nous entrons dans l’exposé de la théologie. A la différence du philosophe, le théologien est serviteur de l’Église. Son œuvre est dominée par la contemplation. Elle repose donc sur la foi, l’intelligence et l’information, c’est-à-dire la connaissance des autres théologiens. Cependant son but n’est pas d’établir des thèses en comparant les théologiens mais de scruter la parole de Dieu. La division habituelle (théologie dogmatique, morale, positive, ascétique et mystique, fondamentale, pastorale) est artificielle ; il est plus conforme à la nature de la théologie de la diviser en théologie biblique (à distinguer de l’exégèse), théologie scientifique, théologie de l’Église, théologie mystique. L’auteur donne un aperçu de la théologie biblique par un bref commentaire des onze premiers chapitres de la Genèse. Il dit à ce propos qu’à partir d’Abraham on entre dans l’histoire ; auparavant le langage de l’Écriture est symbolique, d’un symbolisme « qui exprime quelque chose de réel et de fondamental dans le cœur de l’homme. (…) C’est l’histoire de tout homme, fondamentalement, vue du côté du péché » (p. 241).
Comme pour la philosophie il faut un retour aux sources car la théologie s’est dégradée en perdant son caractère contemplatif. Mais ce renouveau ne signifie pas qu’il faille utiliser les philosophies contemporaines : ce sont des systèmes idéologiques qui ne cherchent plus la vérité ; il ne s’agit pas non plus de faire du saint Thomas « à la sauce » de ces philosophies, comme le fait le néo-thomisme. Précisément, aujourd’hui, où le milieu humain est détruit, le plus urgent est d’assainir le terrain intellectuel par une saine philosophie, comme les premiers moines l’ont fait pour le terrain matériel.
Saint Thomas est le docteur commun, centré sur le mystère de Dieu. Mais la clef de sa synthèse doctrinale est la personne : Dieu personnel qui s’aime et se contemple, Dieu trinitaire, union personnelle du chrétien à Jésus-Christ, qui porte tous les hommes. Au moment de la mort la révolte tombe et la personne devient consciente que Jésus-Christ est sa tête [1]. La finalité ultime est d’être pleinement fils de Dieu par la vision béatifique.
Le caractère scientifique de la théologie ne signifie pas que la logique est premi ère. Saint Thomas n’a pas rationalisé la foi mais il a cherché l’intelligence de la foi. La théologie est une sagesse premièrement contemplative ; le raisonnement est le mode humain. Dans la scolastique on a développé la logique au détriment de l’analogie et donc de la contemplation : « C’est cet esprit contemplatif de saint Thomas qui s’est perdu et qu’on devrait sauver. Les très grands scolastiques ont essayé de le sauver ; mais il y a eu le poids de la tradition scolastique, décadente, qui a fait qu’au bout d’un certain temps il n’y a plus eu que la logique » (p. 293).
La théologie conduit à examiner des questions plus actuelles concernant l’Église et la morale. Être catholique implique fidélité à trois alliances, particulièrement mises en évidence par saint Jean : la croix, l’eucharistie, Pierre. L’auteur se réjouit que l’Église ait moins de pouvoir et de richesse. Sa mission est de faire connaître le Christ, un point c’est tout. Cependant les prescriptions morales du pape s’adressent à tous les hommes. Mais dans certaines situations limites, devant l’impossibilité d’observer intégralement l’Évangile, il faut choisir le moindre mal. Ce moindre mal est injustifiable car le mal reste le mal, mais quand il est impossible d’agir bien, il faut agir le mieux possible. Et donc, en définitive : « Vouloir donner trop de solutions revient à oublier que chacun, dans des cas très particuliers (situation limite), est seul, en face de sa propre conscience ou en face de Dieu ou du Christ, à pouvoir juger. Cela est particulièrement vrai de quelqu’un qui est condamné à brève échéance » (p. 319). L’auteur appuie cette attitude sur l’exemple du Christ vis-à-vis de la femme adultère.
On l’aura vu, l’auteur se situe tout à fait dans la ligne du concile. De même que le Christ à la fin de sa vie ne condamne plus mais se laisse crucifier, ainsi le concile ne condamne pas mais appelle à une recherche commune de la vérité sans regarder ce qui oppose. Il faut redécouvrir la paternité de Dieu « à travers toutes ces diverses religions dans ce qu’elles ont d’authentique [2] » (p. 337). « Le peuple d’Israël reste lié à Dieu, et Dieu est son père ; les chrétiens doivent reconnaître cela et essayer de rejoindre Israël là où ce lien de charité, ce lien d’amour dans l’adoration, est si fort. Ils doivent se retrouver là, en redécouvrant cette paternité de Dieu qui leur est commune » (p. 343). Pas de discussion dogmatique, donc, mais un retour à l’expérience de l’Abba Pater.
Les ennemis sont des idéologies athées qui sont des antichristianismes, nées dans le christianisme. D’Ockham et Suarez procède une identification de la logique et de la métaphysique, qui aboutit au primat de l’idée et de la négation, à Descartes et à la philosophie moderne. « Il y a une continuité entre Descartes et Sartre » (p. 351), enracinée dans l’ontologisme, dans l’identification de l’idée et du réel. Dans cette philosophie moderne les réactions aux erreurs sont elles-mêmes des erreurs opposées : un ontologisme « de gauche » s’oppose à un ontologisme « de droite » qui « ne voit pas assez l’autonomie de l’homme ».
Pour éviter de tomber d’une erreur dans une autre, il ne faut pas condamner. Si Jean-Paul II rappelle les exigences morales et évangéliques c’est qu’il veut mobiliser ce qu’il y a encore de vrai et de juste pour sortir de la voie qui conduit le monde actuel à la catatastrophe, et non pas pour retourner au christianisme tel qu’il a été vécu dans les siècles antérieurs.
C’est pour répondre à cette situation du monde et de l’Église que l’auteur a été amené à fonder la communauté Saint-Jean, non de son propre mouvement, mais sur la demande de jeunes étudiants et sur l’avis déterminant de Marthe Robin. Donnant un bref historique l’auteur se démarque nettement d’Écône [3] et nie absolument que sa fondation soit rivale de l’ordre dominicain. Cette communauté se veut accueillante, excluant la pression de groupe, laissant une grande liberté, l’amour du Christ étant plus important que les perspectives morales ou canoniques. On apprend incidemment que le noviciat compte – au moment où parle l’auteur – soixante-dix membres. La dévotion est ordonnée à la vie théologale et requiert donc une formation intellectuelle.
Sagesse mystique
L’auteur présente la mystique à partir de l’Évangile de saint Jean dont il défend vigoureusement l’authenticité intégrale. Contre les exégètes modernes il considère cet Évangile comme parfaitement ordonné. En donnant un bref commentaire il le ponctue par six « repas » : Cana, les deux multiplications des pains, Béthanie, la dernière Cène, Tibériade. L’auteur insiste particulièrement sur le mystère de la croix et la maternité divine de Marie à l’égard de Jean et de l’Église. Ne pouvant donner des détails sur ce commentaire, ni contester son intérêt et sa profondeur, nous nous permettons cependant de noter quelques points. Généralement l’accent est mis sur l’aspect « rencontre », « présence », « rapport », « écoute ». La rencontre de Jésus avec la Samaritaine est invoquée comme fondement d’une « théologie de l’œcuménisme » (p. 443) : « Jésus montre qu’il ne s’agit pas de revenir en arrière pour indiquer qui a raison et qui a tort, mais de dépasser cela en vue d’une nouvelle finalité » (ibid.). La finalité de la croix est de manifester l’amour, de glorifier le Père et de nous sauver. La prière du Christ à l’agonie est l’objet d’une exégèse assez neuve : elle signifie que le Christ demande à être seul à souffrir la croix, sans la Vierge Marie ni l’Église.
Pour conclure l’aspect mystique de sa pensée l’auteur présente la personnalité et la spiritualité de Marthe Robin, dont la rencontre fut la plus marquante de sa vie. Marthe achève la mission de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, et lui donne tout son sens. La spiritualité de saint Louis-Marie Grignion de Montfort est aussi très présente. L’auteur, tout en restant discret, reçoit avec beaucoup de respect la parole selon laquelle « personne, depuis la Vierge Marie, n’avait été aussi uni à la croix du Christ que Marthe elle-même » (p. 560). Marthe a particulièrement vécu le mystère du sépulcre, lequel va plus loin que celui de la croix [4]. Il est en rapport avec ce que vit l’Église actuellement. Vivant pendant le concile Marthe parlait d’une nouvelle Pentecôte, qui est le renouveau qui se réalise actuellement. Remarquable d’intelligence Marthe parlait souvent des trois sagesses.
Cette recension déjà longue n’a pas retenu bien des éléments qui auraient été dignes d’être notés et commentés. Elle nous semble cependant suffisante pour saisir l’essentiel de la pensée de l’auteur. Les quelques illusions qui pourraient exister sur un aspect « traditionnel » de l’auteur et de la communauté Saint-Jean sont évacuées par la lecture de ce livre. Le lecteur aura noté lui-même la conformité de la pensée de l’auteur avec l’idéologie conciliaire. Est-ce le terme d’une évolution ou l’explicitation d’une pensée qui n’a jamais varié ? Il n’entre pas dans notre propos d’éclaircir ce point. Toujours est-il que l’alignement sur l’idéologie dominante est évident.
Il y a un esprit, une imprégnation générale, qui, sans exclure des éléments de vérité, qu’il faut honnêtement reconnaître, donne toute une orientation propre à fausser les perspectives, à entraîner les erreurs et à faire dévier les meilleures intuitions. Le lecteur aura lui-même relevé : l’insistance sur le dialogue, la rencontre, le centrage de la métaphysique, de la théologie, de la lecture de l’Écriture sainte [5] sur la personne. Le bien commun politique est finalisé par la liberté des personnes ; la liberté religieuse suivrait logiquement, bien que l’auteur n’en parle pas. Dans la même ligne de pensée on aura noté la restriction de la mission de l’Église à proposer l’Évangile (on chercherait en vain une mention de la royauté du Christ et des pouvoirs de l’Église, lesquels sont implicitement exclus), et le mépris de l’apologétique. Le salut universel est suggéré et l’œcuménisme est doctrinalement – mais faussement – fondé. Sans parler d’autres « détails » : exclusion du sens historique des premiers chapitres de la Genèse, morale proche de la morale de la gradualité, réduction de la croix à une manifestation de l’amour [6]. Une lecture attentive trouverait bien d’autres « fausses notes ».
Une réfutation de toute cette pensée serait ici hors de propos. Contentons-nous d’examiner certains points plus délicats.
La philosophie chrétienne n’est pas une apologétique, sinon accidentellement. L’auteur doit bien le savoir. Elle est formellement philosophie. Son ordonnance à la théologie ne signifie pas démarche défensive de la foi. Elle n’exclut pas l’interrogation et la recherche, à moins que l’on ne fasse de la recherche une fin en soi. Mais le philosophe chrétien est une personne concrète qui ne peut faire abstraction de sa foi. Sa philosophie est extérieurement normée et finalisée par la foi [7]. Rejeter la philosophie chrétienne c’est se placer artificiellement dans un état « pré-chrétien » et s’exposer à des erreurs. Du reste l’auteur fait manifestement « pire », puisque sa philosophie est influencée par l’idéologie conciliaire.
L’auteur est clairvoyant sur la nécessité et la priorité d’un assainissement des intelligences, sur sa critique fort pertinente de la philosophie moderne, sur l’antériorité de l’interrogation et le refus des systèmes a priori [8]. Il n’est pas le premier ni le seul à montrer les racines scolastiques de la philosophie moderne et à dénoncer la décadence et l’infidélité d’un certain « thomisme ». Mais faut-il pour autant discréditer et rejeter toute la scolastique et l’assimiler à Suarez ? Il y a là un simplisme qui relève plus de l’idéologie que de la philosophie.
Les considérations sur l’expérience éthique et sa distinction d’avec la théologie morale sont fort pertinentes. Mais, précisément, pourquoi s’arrêter en chemin et ne pas suivre l’induction aristotélicienne jusqu’au bout ? Dans l’ordre temporel la personne humaine est partie de la Cité et ne s’achève qu’en s’ordonnant au bien commun. Le bien commun est la fin ultime de la personne. Aristote est très clair sur ce point : « La Cité est par nature antérieure à la famille et à chacun d’entre nous [9]. » Le bien de la Cité est le plus beau et le plus divin. C’est pourquoi la science pratique – donc l’éthique – se ramène à la politique dont la fin est le bien suprême de l’homme [10]. Cela ne pourrait être contesté que d’un point de vue théologique. Or, c’est précisément ce que l’auteur repousse. Ajoutons aussi que l’éthique qu’il nous propose est tronquée. Pour être complète elle doit faire appel aux lumières de la philosophie théorétique qui atteint la nature humaine et ses facultés ainsi que l’existence de Dieu. Aristote ne s’en fait pas faute.
Précisément, à propos de l’existence de Dieu, l’auteur parle de « voie d’accès », de « dévoilement d’une présence » et exclut que saint Thomas ait jamais donné une preuve. Veut-il dire qu’il faut exclure toute preuve a priori ou notionnelle comme le font l’ontologisme et une certaine scolastique, mais que la vraie preuve est a posteriori ? Ou bien exclut-il absolument toute démonstration ? Pourtant, à la question : « Que Dieu soit, est-il démontrable ? », saint Thomas répond par l’affirmative en distinguant démonstration a priori (de la cause à l’effet) et démonstration a posteriori (de l’effet à la cause [11].) L’auteur gauchit manifestement saint Thomas pour le rendre sympathique à la pensée existentialiste et personnaliste.
Terminons enfin par la théologie. Les suggestions de l’auteur ne sont pas sans intérêt. Là encore, il n’est pas seul dans ce domaine. Mgr Lefebvre lui-même, dans des conférences au séminaire d’Écône, a critiqué certains manuels de scolastique pour leur absence d’esprit contemplatif, la primauté de l’aspect logique et l’oubli des pères de l’Église (dont l’auteur, du reste, ne parle pas). Mgr Lefebvre demandait, à ce propos, qu’on donnât à la théologie un caractère plus contemplatif. Mais est-il besoin pour cela de discréditer toute la scolastique sans discernement ? L’auteur a plus d’ardeur pour discerner et dénoncer certaines faiblesses (indéniables) de l’Église d’avant Vatican II que pour s’attaquer aux erreurs actuelles qui sont autrement plus ruineuses.
Le testament intellectuel et spirituel du R.P. Philippe est digne d’intérêt, bien représentatif de l’état actuel des esprits dans l’Église et de la révolution qui s’y opère. Dans la confrontation de l’Église et du monde moderne « on » choisit de refuser de condamner. Et il y a un désir apologétique de faire bonne figure face aux idéologies contemporaines et de s’en faire accepter.
Toute révolution utilise les difficultés de la société qu’elle veut subvertir. Le P. Philippe semble très ardent pour dénoncer les faiblesses anciennes : la pénétration de l’ontologisme et de l’idéalisme dans la philosophie, la théologie et la vie spirituelle. Il le semble moins pour les erreurs récentes. Contre les idéalismes il choisit le camp des idéologies contraires, qui sont nées par réaction, mais qui ont les mêmes principes – et le P. Philippe le sait bien ; mais il ne peut s’empêcher de faire des clins d’œil à Nietzche et Heidegger. En voulant purifier philosophie, théologie et mystique des contaminations ontologistes et idéalistes, on y infuse les idéologies plus actuelles, existentialistes et personnalistes.
J.-M. Rulleau
Père Marie-Dominique Philippe O.P., Les Trois Sagesses, Fayard, « Aletheia », 1994.
*
Annexe
Nous citons en annexe un passage de ce livre qui permettra à nos lecteurs de vérifier l’analyse ci-dessus :
– Peut-on dire que beaucoup de gens qui se disent non chrétiens peuvent vivre cette unité de vie avec le Christ sans en avoir conscience ? Quantité de gens qui ne sont pas chrétiens vivent des épreuves atroces sans se révolter. J’ai souvent vu des gens qui, sans aucune référence religieuse, avaient, face à la souffrance, une attitude chrétienne... Tout ce que vous venez de dire est-il donc vrai pour tout le monde [12] ?
– Oui, c’est vrai pour tout le monde, parce que le Christ est mort pour tous les hommes [13], de sorte qu’il y a une unité avec le Christ qui existe au-delà de la conscience des gens. Si je crois au Corps mystique, je crois que Jésus porte tous les hommes. Alors les uns en ont conscience, les autres beaucoup moins, certains pas du tout, et parfois certains se révoltent. Et malgré cela, Jésus les porte, si bien qu’à un moment donné la révolte tombera.
– Elle tombera peut-être après leur mort ?
– Oui, ou au moment de leur mort. Au moment de la mort il peut y avoir une grâce très particulière d’amour [14]. (…)
[1] — Faut-il sous-entendre ici la thèse du salut universel ? p. 281. (Passage cité en annexe.)
[2] — C’est le message de Medjugorie, dont la communauté de Saint-Jean est fervente.
[3] — Il devrait pourtant se souvenir d’une réunion où Mgr Lefebvre a décidé de fonder un séminaire. A cette réunion étaient présents et approuvèrent chaudement le projet le R.P. abbé d’Hauterive et un certain… père M-D. Philippe.
[4] — On retrouve la même idée chez Adrienne von Speyr, la « mystique » d’Urs von Balthasar.
[5] — A ce propos il faudrait signaler que la valeur d’un commentaire de l’Écriture se mesure d’abord à la fidélité aux pères et non pas aux intuitions du commentateur, fussent-elles géniales…
[6] — Il est bien dit par ailleurs que le Christ rach ète et satisfait mais à aucun moment il n’est traité du sacrifice rédempteur. On chercherait en vain la doctrine de la question 48 de la III pars de la Somme théologique.
[7] — Voir É. Gilson, Christianisme et philosophie, Paris, Vrin, 1949. Jacobus Ramirez, Opera omnia, I, De ipsa philosophia, Madrid, 1970, p. 767. Le Sel de la terre 6, « La philosophie doit-elle être chrétienne ? », p. 56-75.
[8] — A ce propos pourrait-il faire œuvre de philosophie comparée entre Karol Wojtyla et Aristote ?…
[9] — Politiques, I, q. 1253, a. 19.
[10] — Éthique à Nicomaque, I, 1094 b 29-1095 a 8 ; 1095 a 43-46 ; 1099 b 32. Voir saint Thomas, In decem libros Ethicorum Aristotelis ad Nichomachum expositio, I, l. 2, n. 30-31 ; l. 3, n. 33 ; 38.
[11] — I, q. 2, a. 2.
[12] — Dans le passage précédent il était clairement question de l’unité de l’homme avec Dieu par la grâce : « Le Père aime tellement l’homme qu’il veut que l’homme aille jusqu’au bout, qu’il entre dans la plus grande unité possible avec Jésus et avec lui-même, le Père. C’est une folie. »
[13] — Voir 2 Co 5, 14-15. [Selon la théologie traditionnelle, il est vrai que le Christ est mort pour tous ; mais il est aussi vrai que tous n’en profitent pas, car il faut pour cela adhérer au Christ par la foi et le baptême. Voir les articles sur le baptême de désir parus dans les numéros 11 et 12 du Sel de la terre.]
[14] — P. 281-282. Le père M.-D. Philippe semble professer ici la doctrine du chrétien anonyme : tous les hommes sont « dans la plus grande unité possible avec Jésus et avec lui-même, le Père », même s’ils n’en ont pas conscience. Et il parle d’« une grâce très particulière d’amour au moment de la mort ».
C’est le lieu de se rappeler que, le 5 mars 1936, le Saint-Office inscrivait dans l’Index des livres prohibés le livre de Luis G. Alonso Getino, Del Gran Numero de los que se salvan y de la mitigacion de las penas eternas (Madrid, F.E.D.A., 1934). Et l’on pouvait lire dans l’Osservatore Romano du lendemain 6 mars :
« Cette condamnation mérite qu’on y attache une importance particulière et qu’on la signale tout de suite à l’attention des fidèles pour le tort très grave que pourrait leur causer la lecture du livre en question. Dans ladite publication, en effet, on s’inspire d’idées mises en vogue depuis quelque temps, surtout par des théologiens protestants ; en s’appuyant sur des arguments spécieux et des interprétations arbitraires de textes de la sainte Écriture et en citant certaines phrases prononcées par quelques Pères et docteurs, on attaque à fond la claire et précise doctrine traditionnelle catholique sur l’éternité et la nature des peines de l’enfer. Et comme si cela ne suffisait pas, on défend en outre, ex professo, dans ledit volume, une étrange théorie concernant une prétendue illumination spéciale que les âmes humaines recevraient de Dieu au moment de leur séparation du corps, et grâce à laquelle elles se convertiraient intimement et parfaitement au Créateur et seraient ainsi justifiées et sauvées.
« Il n’est pas nécessaire, certes, de beaucoup de paroles pour faire comprendre combien grave est le danger caché sous ces théories qui, non seulement n’ont aucun fondement dans la révélation, mais sont même en contradiction avec elle et avec le sentiment commun de l’Église. »
On voit que la doctrine de la rédemption universelle professée par Jean-Paul II (voir Le Sel de la terre 16, p. 186) fait des adeptes, même chez des théologiens qui étaient thomistes traditionnels il y a peu de temps.
Informations
L'auteur
L'abbé Jean-Marc Rulleau a été ordonné prêtre dans la Fraternité sacerdotale Saint Pie X et professeur de théologie au séminaire d'Écône, avant d'embrasser la vie monastique.
Le numéro

p. 227-235
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