top of page

« Insiste à temps et à contretemps »

(2 Tm 4, 2)

 

 

 

« CE régime a eu quatorze cents ans pour faire ses preuves et porter ses fruits. Le délai est suffisant. Quelques mérites qu’aient eus, quelques succès qu’aient pu remporter les rois, appuyés sur les deux ordres privilégiés, celui des guerriers et celui des prêtres, le temps est venu où l’on n’a plus supporté l’arbitraire, l’inégalité, l’intolérance.

Libre aux monarchistes de penser et de dire que les rois sont faits pour la France et la France pour les rois, et de présenter comme la plus belle et la plus longue histoire d’amour de l’Histoire un mariage orageux où il y a eu plus de coups que de baisers échangés. Regrettera qui veut le bon vieux temps des saintes ampoules et de la marine à voile. Mais la cause est entendue. Le procès a été jugé, le divorce prononcé, et la sentence confirmée malgré d’innombrables appels et recours.

Comment pourrions-nous avoir la nostalgie de ce qui n’est plus aujourd’hui qu’un cadavre ? Tous les mouvements qui ont agité notre pays sous la monarchie, les jacqueries, les révoltes, la Réforme, la Fronde, les Lumières avaient pour but, chacun à sa manière, chacun en son temps, de desserrer le carcan, voire de briser le cadre dans lequel le système avait enfermé la France. Après la Révolution, il a encore fallu près d’un siècle, deux nouvelles révolutions, une guerre perdue, des convulsions politiques et sociales pour répudier démocratiquement et définitivement la monarchie, et quelques décennies encore pour séparer de l’État une Église qui lui était attachée comme le lierre au tronc, le gui au chêne et le vampire à sa victime.

Une autre France est née, un autre droit, fondé sur le mérite et non sur la  naissance, une autre structuration de la société, fondée sur l’égalité et non sur le privilège, une autre conception de l’État, propriété et construction collectives. Une autre onction venant du bas, du peuple tout entier, quantifiable, renouvelable et révocable, a remplacé l’onction émanant d’en haut, d’un Dieu caché en pleine lumière, arbitraire objet de foi ou de rejet. Le sacre, aujourd’hui, c’est le suffrage universel. La France catholique et royale a vécu [1]. »

 

Voilà au moins un homme qui a parfaitement compris l’importance du XVe Centenaire du baptême de Clovis. S’il le dit en termes un peu crus et parfois inexacts, l’essentiel y est abordé : la France a-t-elle été chrétienne en tant que nation, quel rôle l’Église y a-t-elle joué et qu’en est-il aujourd’hui ? Nous aimerions que les catholiques, spécialement ceux qui se disent traditionalistes, mettent autant d’ardeur que D. Jamet en met dans l’erreur, à connaître, à défendre et à propager la pure doctrine catholique sur les rapports de l’Église et de l’État et qu’en conséquence ils osent attaquer courageusement les erreurs qui s’y opposent, d’où qu’elles viennent, même de Rome. Qu’ils se rappellent aussi – et agissent en conséquence, bien sûr – que la France est « l’instrument de la divine volonté dans le monde, le porte-glaive et le rempart de la vraie foi » (Oraison carolingienne du IXe siècle [2]).

Ce numéro 19 du Sel de la terre voudrait fournir à ces catholiques fiers de leur foi et de la France qui fut chrétienne, des études, des documents, des mises en garde, des modèles vivants pour que, coûte que coûte, ils demeurent fidèles et jamais ne fléchissent le genou devant les faux dieux modernes que sont le laïcisme et le démocratisme, en un mot le culte de l’homme.

— Parce que le Sel de la terre est publié sous la responsabilité de dominicains et que leurs constitutions primitives enseignent : « Notre Ordre, dès le début, a spécialement été institué pour la prédication et le salut des âmes » ;

— Parce que, comme l’a parfaitement formulé Pie XII :

 

De la forme donnée à la société, en harmonie ou non avec les lois divines, dépend et s’infiltre le bien ou le mal des âmes, c’est-à-dire, si les hommes, appelés tous à être vivifiés par la grâce du Christ, respireront dans les contingences terrestres du cours de leur vie, l’air sain et vivifiant de la vérité et des vertus morales, ou le microbe morbide et souvent mortel de l’erreur et de la dépravation. Devant de telles considérations et prévisions, comment pourrait-il être permis à l’Église, mère si aimante et si soucieuse du bien de ses fils, de rester indifférente à la vue de leurs dangers, de se taire, ou de faire comme si elle ne voyait pas et ne comprenait pas des conditions sociales qui, volontairement ou non, rendent ardue ou pratiquement impossible une conduite chrétienne, conforme aux commandements du souverain législateur [3] ?

 

— Parce que nous entendons suivre saint Thomas d’Aquin qui affirme, d’une part :

 

Puisque l’homme, en vivant selon la vertu, se trouve ordonné à une fin plus lointaine qui consiste, nous l’avons déjà dit, en la jouissance de Dieu, il faut qu’il y ait une fin commune à la société humaine et à l’individu. La fin dernière de la société n’est donc pas de vivre selon la vertu, mais d’atteindre, par la pratique de la vertu, la jouissance de Dieu [4].

 

Et, d’autre part :

 

Il est manifeste que le propre de la loi est d’imposer aux sujets ce qui constitue leur vertu propre. Par ailleurs, la vertu étant définie : « Ce qui rend bon celui qui la possède », il s’ensuit que l’effet propre de la loi sera de rendre bons ceux auxquels elle est imposée, cette bonté pouvant être absolue ou relative [5].

 

Pour ces trois raisons, donc,nous ne pensons pas inutile, même après l’important nº 17 du Sel de la terre consacré au XVe Centenaire du baptême de Clovis, de revenir sur le sujet.

Ces deux numéros constituent un utile document de travail pour les réunions, cercles, conférences et autres rassemblements où des esprits encore honnêtes cherchent à se nourrir de la vérité.

Cet épais nº 19 veut être aussi un acte de réparation pour les mensonges, les omissions et les compromissions de beaucoup à l’occasion de ce XVe Centenaire, même parmi « les bons ».

Enfin ce nº 19 est offert en reconnaissance aux nombreux lecteurs qui nous ont encouragés en nous confiant leur satisfaction à la lecture du nº 17. Parmi ces lettres nous publions celles qui apportent des compléments importants ou des remarques précieuses.

Vu l’épaisseur de ce nº 19, un numéro beaucoup plus petit paraîtra au printemps 1997. Ainsi vous aurez le temps de lire, de méditer ces pages et de demander à Dieu la grâce de faire partie de cette élite dont parlait le cardinal Pie :

 

Depuis quand, ô Dieu, le nombre, le vil nombre, depuis quand la foule vulgaire l’emportent-ils à vos yeux sur la qualité et le mérite ? Ne regardez la France que dans l’élite de ses enfants. La France, la vraie France crie vers vous ; cette France vous aime, cette France n’aspire qu’à vous obéir et qu’à vous servir. Ceux qui vous maudissent, qui vous blasphèment, ou seulement qui vous méconnaissent, qui vous ignorent, ceux-là ne sont pas la France. Eh quoi ! à cause du déchet et des scories qui sont pour un temps à la surface, vous anéantiriez, Seigneur, la plus belle œuvre de vos mains, la plus généreuse, la plus héroïque nation qui se soit épanouie au soleil du christianisme [6] ?

 

 

 

 


 

Reims : la galerie des rois. Clovis est au centre,

dans la piscine baptismale, entre saint Rémi et sainte Clotilde

 

 

 

 

 

 

 

 

 





[1] — Dominique Jamet, Clovis ou le baptême de l’ère, Paris, Ramsay, 1996, p. 192-193.

[2] — Voir dans les annexes en fin de numéro.

[3] — EPS-PIN nº 3019 (message radiodiffusé du 1er juin 1941 pour le 50e anniversaire de l’encyclique Rerum Novarum de Léon XIII). Cet enseignement est tellement important que nous en donnons le texte italien original : Dalla forma data alla  società, consona o no alle leggi divine, dipende e s’insinua anche il bene o il male nelle anime, vale a dire, se gli uomini, chiamati tutti ad essere vivificati dalla grazia di Cristo, nelle terrene contingenze del corso della vita respirino il sano e vivido alito della verità e della virtù morale o il bacillo morboso e spesso letale dell’errore e della depravazione. Dinanzi a tale considerazione e previsione come potrebbe esser lecito alla Chiesa, Madre tanto amorosa e sollecita del bene dei suoi figli, di rimanere indifferente spettatrice dei loro pericoli, tacere o fingere di non vedere e ponderare condizioni sociali che, volutamente o no, rendono ardua o praticamente impossibile una condotta di vita cristiana, conformata ai precetti del Sommo Legislatore ? (Acte de Sa Sainteté Pie XII, t. III, Paris, Bonne Presse, 1951).

[4] — Saint Thomas d’Aquin : Du gouvernement royal, Paris, éditions de la Gazette française, 1926, p. 110. Sed quia homo vivendo secundum virtutem ad ulteriorem finem ordinatur, qui consistit in fruitione divina, ut supra iam diximus, oportet eumdem finem esse multitudinis humanae, qui est hominis unius. Non est ergo ultimus finis multitudinis congregatae vivere secundum virtutem, sed per virtuosam vitam pervenire ad fruitionem divinam  (De regimine principum, L. 1, c. 14).

[5] — I-II, q. 91, a. 1 : Unde manifestum est quod hoc sit proprium legis, inducere subjectos ad propriam ipsorum virtutem. Cum igitur virtus sit « quæ bonum facit habentem », sequitur quod proprius effectus sit legis bonos facere eos quibus datur, vel simpliciter vel secundum quid.

[6] — Homélie pour la fête de l’Immaculée Conception (8 décembre 1870) sur l’action simultanée du bien et du mal (Œuvres de Mgr l’évêque de Poitiers, Paris-Poitiers, Oudin, 1884, t. VII, p. 67).


Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 19

p. 1-1-4

Les thèmes
trouver des articles connexes

La Civilisation Chrétienne : Fondements, Histoire et Restauration

Histoire de l'Église et de la chrétienté

Télécharger le Pdf ici :

.

bottom of page