Du XIVe au XVe Centenaire :
de mal en pis
par Jean Le Franc
FÊTER le Centenaire du baptême de Clovis est une idée récente puisqu’il a fallu attendre 1896.
Pendant des siècles, la manière pour les catholiques français de fêter le baptême de Clovis a été de sacrer les rois. Ainsi ces catholiques vivaient-ils ce baptême comme une réalité toujours présente et bien vivante. C’était une vraie fête, très populaire, à laquelle Dieu lui-même participait par la guérison miraculeuse des écrouelles qu’opérait le roi nouvellement sacré.
Le premier anniversaire
On peut se demander si le premier anniversaire organisé en 1896 pour commérorer le baptême de Clovis n’avait pas des relents d’enterrement. En effet, le contexte de l’époque ne poussait plus guère, même dans les milieux catholiques – spécialement ecclésiastiques –, à sacraliser par l’onction sainte le pouvoir temporel, selon son ordre, c’est-à-dire soumis au pouvoir spirituel. Il s’agissait plutôt, de la part de certains, d’accommoder l’Église avec le droit nouveau issu de la Révolution française.
Aussi, très habilement, l’Ennemi s’attacha-t-il à utiliser les catholiques pour qu’ils consacrent, sacralisent le nouveau régime.
En 1896, le « ralliement » compte déjà quatre années de succès républicain et d’échec catholique ; l’épiscopat ne lutte guère énergiquement ni assidûment contre l’athéisme de la République antichrétienne.
En 1896, cette République, troisième du nom, a vingt-cinq ans d’âge. Elle est née en 1871 à Bordeaux, des suites de la défaite française face à la Prusse protestante. Elle se sent assez forte, alors, pour laisser célébrer le XIVe Centenaire du baptême de Clovis et précipiter l’enterrement définitif de l’ordre ancien.
Le cardinal Langénieux, archevêque de Reims à cette époque, rassurait les républicains en ces termes :
Fidèle à son principe tant de fois affirmé que l’autorité suprême émanée de Dieu peut passer par le peuple, l’Église a tendu la main à la démocratie ; et cette nouvelle évolution du pouvoir ne l’a pas plus troublée qu’un changement de dynastie dans les siècles monarchiques.
Que lui importent, en effet, les régimes politiques, si notre pays reste ce que Dieu l’a fait et s’il met toujours son génie national au service de la vérité ? Ce n’est pas avec nos gouvernements qui disparaissent que l’Église a fait alliance, c’est avec le peuple que saint Remi a baptisé. Patiente, sans faire la nation responsable des fautes d’un parti, elle attend que s’apaise chez nous la crise révolutionnaire. Mais dans la France démocratique d’aujourd’hui, c’est la vieille France chrétienne qu’elle retrouve et qu’elle aime et c’est sur elle encore qu’elle veut s’appuyer pour restaurer dans le Christ les sociétés modernes et préparer l’avènement des temps nouveaux qui s’annonçent [7].
Il concluait par cette chimère, bien introduite d’ailleurs par trois « si » :
Et alors, si la démocratie, éclairée par cette expérience du passé, répondait enfin aux avances de l’Église ; si elle revenait au Christ qui aime les Francs ; si, au lieu de renier quatorze siècles d’histoire, elle travaillait à replacer sur ses bases chrétiennes notre constitution nationale et à ramener le pays dans ses voies traditionnelles, l’avenir pourrait lui appartenir [8].
C’était oublier le caractère essentiellement anti-catholique de la Révolution française et des régimes suivants qui ne l’ont jamais reniée. Saint Pie X était lucide en rappelant le 11 février 1906 quelques-unes des persécutions législatives que l’Église de France avait subies juste avant 1896 [9].
Le deuxième anniversaire
vu depuis Reims
Un siècle après, le même esprit chimérique anime les cérémonies religieuses officielles.
Mgr Defois, actuel successeur du cardinal Langénieux à l’archevêché de Reims, dès Noël 1995, nous a avertis très clairement pour peu que nous sachions décrypter le jargon clérical actuel :
L’anniversaire du baptême de Clovis n’est pas celui d’une chrétienté politique ou d’une récupération ecclésiastique des barbares. Les idées simples sont des caricatures et ne font qu’entretenir de perfides querelles. Pour les chrétiens, il est le rappel du choix d’un homme mis en question par l’Évangile, hésitant longtemps avant d’entrer en culture chrétienne. (…) La célébration religieuse de cette année mettra l’accent sur le baptême. L’anniversaire public, en tout respect de la laïcité de l’État se doit de faire mémoire de cette première unité nationale, loin de tout nationalisme. Mais nul ne peut oublier que le christianisme d’il y a quinze siècles a été l’une des composantes de cette fondation de la France comme peuple, il lui a donné des valeurs morales et spirituelles dont nous demeurons tous les héritiers ; les idées de liberté, d’égalité et de fraternité ont des racines chrétiennes dans l’Évangile [10].
Pour mieux faire passer le message, Mgr Defois a profité d’une vidéo réalisée à l’initiative de son prédécesseur sur le siège de Reims, Mgr Balland :
Aujourd’hui, dans une société très différente, marquée par la sécularisation, marquée par la séparation de l’Église et de l’État, il ne s’agit pas de rêver à un passé révolu, il s’agit à notre tour de créer, au nom de la foi, une vie sociale, une vie économique, une vie politique, qui tiennent compte de notre référence chrétienne et où se projettent les valeurs des béatitudes, le message de l’Évangile pour les générations de demain [11].
Qui ne voit la contradiction entre ce que Mgr Defois prétend vouloir créer et la société actuelle « marquée par la séparation de l’Église et de l’État » ?
C’est précisément cette séparation qu’il faut supprimer [12].
Mais l’Ennemi veille. Comme il croit discerner – ou fait semblant –, chez Mgr Defois et quelques autres, une éventuelle idée de chrétienté à restaurer, il rappelle à l’ordre l’évêque de Reims qui s’exécute aussitôt en écrivant :
Mais comment un État laïc, dans le cadre de la séparation de l’Église et de l’État, peut-il commémorer un baptême chrétien comme fondateur de son histoire, célébrer un acte religieux comme enracinement ? Les valeurs laïques et les références chrétiennes peuvent-elles aller de pair ? Comment un État laïc peut-il rappeler qu’il tient son identité première d’un baptême chrétien ? Que peut être le contenu de cette commémoration ? C’est le paradoxe républicain d’aujourd’hui.
Parce que je ressens chez nombre de mes interlocuteurs un malaise [13], il faut être clair sur ce point. Nous n’entendons pas annexer l’histoire et l’identité française. Nous ne voulons pas récuser l’acquis de la Révolution qui a proclamé les droits de l’homme, l’idéal de liberté, d’égalité et de fraternité comme socle moral de la nation. Nous ne rêvons pas d’un retour en arrière des structures et des institutions juridiques ou politiques de notre pays. La séparation de l’Église et de l’État nous apparaît aujourd’hui une sauvegarde de nos libertés, y compris des libertés religieuses [14].
Pour se donner bonne conscience Mgr Defois évoque son prédécesseur du quatorzième Centenaire :
Nous ne sommes plus en 1896 et, même le cardinal Langénieux, mon prédécesseur, ne voulait pas ce retour aux institutions d’avant 1789. Il savait mieux que quiconque les ambiguïtés politiques de cet anniversaire et il a tout fait pour garder un caractère religieux aux célébrations du XIVe Centenaire, l’engager vers le XXe siècle [15].
A notre demande, Mgr Defois nous a envoyé le texte du cardinal Langénieux auquel il fait allusion. Il s’agit de la lettre du 7 avril 1896, écrite à l’occasion de l’ouverture du jubilé national [16]. Mgr Defois a même pris la peine de nous souligner les passages suivants (en italique dans le texte) :
Et si l’on a tenté un moment de la [l’idée du Centenaire] fausser en la mêlant aux luttes des partis politiques, elle est aujourd’hui comprise et acceptée sans aucune équivoque (…). On sait que nous faisons un acte de foi, une œuvre de paix et d’union sur le terrain large du patriotisme, où doivent se rencontrer et s’entendre tous ceux qui aiment la France et ne renient point l’histoire. (…) Mais qu’on ne s’y méprenne point, nos très chers frères, ce que nous demandons à la nation française, en ramenant sa pensée vers ses origines à l’heure même où avorte misérablement l’expérience insensée d’une constitution sociale basée sur l’athéisme, ce n’est point de revenir en arrière, de restaurer des institutions vieilles qui ne répondraient plus aux besoins de la société moderne. (…) Il y a dans ce mouvement religieux qui converge vers Reims autre chose qu’un courant irraisonné d’opinion, un vain attrait de curiosité, autre chose qu’un élan passager de patriotisme : il y a une prière et une espérance [17].
C’est bien volontiers que nous acceptons la prière et l’espérance, mais dans la mesure où elles sont vraiment surnaturelles, c’est-à-dire où elles s’appuient sur Dieu seul et non sur les manœuvres humaines, et proclament les droits imprescriptibles de Dieu et de son Église catholique.
Les media ont correctement reçu la pensée de l’archevêque de Reims qu’ils traduisent en clair : « A moins de huit mois du voyage de Jean-Paul II à Reims Mgr Defois réaffirme la laïcité [18] de l’État [19].»
Le deuxième anniversaire
vu par l’épiscopat français
La réunion du Conseil permanent de l’épiscopat français des 10, 11 et 12 juin 1996, a tenu en la personne de son président, Mgr Duval, à rassurer l’Ennemi :
A l’occasion de ces futurs voyages et particulièrement de sa visite [du pape] à Reims où sera fait mémoire du baptême de Clovis, des peurs et des craintes ont été exprimées. Certains, soucieux de préserver la laïcité de l’État, ont cru déceler dans le voyage pontifical une volonté cachée de l’Église de récupérer un pouvoir perdu, en identifiant nation et Église. Nous avons sûrement à surveiller nos expressions. Il m’arrive parfois de regretter des formulations issues de groupes plus zélés que bien informés. Les évêques que nous sommes savent bien que saint Remi a baptisé Clovis et non pas la nation, et nous ne sommes pas debout devant notre nation pliant le genou pour recevoir l’eau du baptême [20].
Un « message » du même conseil permanent fut publié le 12 juin, concernant ce voyage de Jean-Paul II en France. Après avoir mentionné saint Martin de Tours et son œuvre d’évangélisation, le « message » continue :
Ce n’est pas le « baptême de la France », ni le début de son évangélisation : depuis sainte Blandine, saint Pothin et saint Irénée, avant l’an 200, le christianisme s’était répandu chez les habitants Gallo-Romains. Mais Clovis, après un long cheminement et une conversion personnelle, opta pour la foi catholique, rejetant le paganisme et l’hérésie arienne. Les peuples, que l’on disait « barbares », se trouvèrent peu à peu entraînés, par l’exemple de Clovis et l’appui des évêques, dans une histoire nouvelle où la foi chrétienne marquera progressivement et durablement la culture, le comportement, l’art, les structures, les institutions éducatives, hospitalières et sociales de la France [21].
Et pour que ce « message » passe mieux, l’Osservatore romano l’a publié intégralement dans son édition en langue française [22].
Mais il existe des personnes qui alléguent la mention que Jean-Paul II fit du baptême de la France, en 1980. Mgr Defois a, par avance, répondu à la difficulté :
Certains m’objectent la question de Jean-Paul II au Bourget sur les promesses du baptême de la fille aînée de l’Église. Ils ne se souviennent plus que le pape nous y avait aussi parlé de l’homme : « Que n’ont pas fait les fils et les filles de votre nation pour la connaissance de l’homme, pour exprimer l’homme par la formulation de ses droits inaliénables ! On sait la place que l’idée de liberté, d’égalité et de fraternité tient dans votre culture, dans votre histoire. Au fond ce sont là des idées chrétiennes. » Mais pressentant les reproches de récupération qui pourraient lui être adressés, le pape souligne : « Je le dis tout en ayant bien conscience que ceux qui ont formulé ainsi, les premiers, cet idéal, ne se référaient pas à l’alliance de l’homme avec la sagesse éternelle. Mais ils voulaient agir pour l’homme [23]. »
De même qu’en 1896 le cardinal Langénieux rêvait de baptiser la démocratie contemporaine issue de la Révolution française, ainsi, un siècle plus tard, Mgr Defois prétend-t-il conférer l’onction du sacre aux principes maçonniques.
Quel retournement satanique du sens du baptême de Clovis !
Le cardinal Lustiger, dès octobre 1993, avait d’ailleurs bien préparé le terrain pour ce renversement de perspective [24].
Le deuxième anniversaire
vu par Jean-Paul II
Dans cette œuvre de dénaturation et de subversion du XVe Centenaire du baptême de Clovis la venue de Jean-Paul II en France a été le point d’orgue.
Depuis Rome
Dès la veille de son arrivée en France, le pape s’adressait à des pèlerins « donnant le sens de son voyage, commente finement la Documentation Catholique, au-delà de toute vaine polémique sur une soi-disant remise en cause par l’Église de la “laïcité à la française [25]” ». Le pape précisait donc : « Demain, j’aurai la joie de venir à nouveau rencontrer l’Église qui est en France. (…) Je serai heureux de saluer, chez elle, cette France que j’aime, cette nation attachée à la dignité de l’homme [26]. »
Rien, absolument rien sur l’attachement de la France à Notre Seigneur Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme.
Le pape nous avait également prévenus, le 15 décembre 1996, de la signification de son futur voyage :
J’achèverai à Reims ma visite pastorale par la célébration du XVe Centenaire du baptême de Clovis, le roi franc venu à la foi chrétienne après une conversion longuement mûrie. Ce baptême a resserré fortement les liens de votre nation avec l’Église de Jésus-Christ. (…)
Dans un dialogue ouvert [ ?] avec ceux qui ne partagent pas notre foi ou qui s’en éloignent, montrez votre joie d’avoir reçu la vérité sur l’homme que le Christ dévoile en plénitude [Toujours le culte de l’homme ! mais pas celui de Dieu]. (…)
J’appelle vos communautés à préparer le grand rendez-vous du Jubilé de la Rédemption de l’an 2 000. Il marquera une nouvelle étape pour le rassemblement de l’humanité dans le Christ et pour ce règne d’amour, d’unité, de justice et de paix que le monde attend [27].
A Reims
Il ne faut pas s’étonner, dans ces conditions, de certains propos tenus par Jean-Paul II lors de sa visite en France et tout particulièrement à Reims. Deux thèmes ressortent nettement :
1.— Œcuménisme absolu
D’abord, cette visite s’inscrit dans un esprit radicalement œcuménique :
Comme je l’ai dit dans la lettre Tertio millenio adveniente (nº 17), je me situe dans la perspective du grand jubilé, au cours duquel tous les disciples du Christ sont invités à une démarche de conversion des cœurs [28]. (…)
Ils [les pasteurs et les fidèles] poursuivent aussi inlassablement le dialogue avec toutes les composantes de la nation, spécialement avec les membres des autres confessions chrétiennes, de la religion juive et de la religion musulmane [29].
Ces deux citations sont extraites du discours prononcé en réponse à l’allocution du Président de la République, dès l’arrivée en France. Le ton est donné, il ne variera pas, mais s’amplifiera.
Ainsi à Reims, au commencement de son homélie, Jean-Paul II ose-t-il dire :
J’adresse un salut fraternel aux représentants des autres confessions chrétiennes, dont la présence témoigne de leurs liens amicaux avec les catholiques de France. Je voudrais aussi offrir mes vœux fervents à la communauté juive, qui entre ce soir dans le jeûne et la prière de Kippour [30].
Lors de l’Angelus, ce même dimanche 22 septembre, il invoque en ces termes la Vierge Marie :
Aide les fils de l’Église en France à faire face aux difficultés de cette époque dans une loyale collaboration avec leurs compatriotes qui appartiennent à d’autres traditions religieuses ou à d’autres familles d’esprit [31].
Enfin, dans sa réponse au Premier ministre, juste avant de quitter la France, le pape ajoute encore :
J’aimerais aussi adresser un salut respectueux aux chrétiens des autres confessions, aux croyants du judaïsme et à ceux de l’islam, en souhaitant que le dialogue religieux et la collaboration se développent entre tous, pour une harmonieuse cohésion de la société française dans son ensemble [32].
2.— Laïcisme
Le second thème qui ressort des interventions de Jean-Paul II, c’est le laïcisme, qu’il encourage et même qu’il défend.
Le pape procède en deux temps : d’abord, il banalise le baptême de Clovis ; ensuite, il nie le baptême de la France.
• Banalisation du baptême de Clovis :
En premier lieu, il s’agit de présenter le baptême de Clovis comme s’il n’avait été qu’un simple événement de la vie personnelle du chef franc, sans rien de plus, sans dimension publique ni politique surtout.
« Son baptême eut le même sens que tout autre baptême [33] », affirme péremptoirement le pape dans son homélie. Une question jaillit aussitôt à l’esprit : Mais alors, pourquoi fait-on la commémoration de ce baptême 1500 ans après ? Pourquoi le pape en personne vient-il à cette occasion ? A notre connaissance, il ne se déplace pas, ni en France ni ailleurs, pour commémorer le baptême des autres catholiques, pas même celui des saints. Pour appuyer la banalisation du baptême de Clovis, le pape se plaît à le lier avec saint Martin, comme si les devoirs d’un évêque étaient les mêmes que ceux d’un chef politique :
L’œuvre missionnaire de saint Martin et le baptême de Clovis marquèrent le début d’une profonde vie de foi qui s’exprima par de multiples fruits de sainteté au cours des générations. (…) Le dernier jour à Reims fut le sommet de ce voyage : l ’anniversaire du baptême de Clovis a invité chacun à méditer en profondeur sur la signification de son propre baptême [34].
Dans son allocution au Premier ministre, Jean-Paul II insiste :
A Reims, aujourd’hui, la commémoration du baptême de Clovis a été l’occasion, pour de nombreux catholiques, de reprendre conscience du sens de leur propre baptême, à la suite de générations de fidèles qui ont joué un rôle dans l’histoire de la nation et dans l’élaboration de sa haute conception de l’homme et de la culture [35].
• Négation du baptême de la France :
En second lieu, pour contenter et favoriser le laïcisme, il faut à tout prix ne pas parler du « baptême de la France », car depuis Vatican II il ne doit plus exister de nations catholiques, les États doivent être neutres, c’est-à-dire athées. Jacques Chirac avait mis les points sur les « i » dans son allocution d’accueil :
Oui, très Saint-Père, par-delà les siècles, la France républicaine et laïque, la France de la Déclaration des droits de l’homme, respectueuse des croyances et des convictions de chacun, respectueuse de tous les cultes et de leur libre expression, mais la France aussi, vieille nation, façonnée par l’Histoire et l’Esprit [lequel ?], demeure fière de ses racines. La France, dont tant de filles et de fils se reconnaissent aujourd’hui dans le message évangélique [36].
Comme les faits historiques opposent une résistance certaine à ces discours, car la France en tant que nation et en tant que corps social a été catholique pendant une longue période, il faut relativiser ces faits. Le pape, qui a bien reçu le message de Jacques Chirac, s’y emploie dans sa réponse : « Au cours de mon voyage, j’évoquerai à Reims les figures de saint Remi, de sainte Clotilde et de Clovis. En adhérant à la foi catholique, ce dernier, à sa manière et selon les conceptions propres à son temps, a pu guider des peuples différents vers l’édification d’une seule et même nation [37]. »
Une phrase sybilline de l’homélie à Reims tâche même insidieusement de salir la France qui a été chrétienne :
Le grand jubilé du baptême doit vous amener à dresser un vaste bilan de l’histoire spirituelle de “l’âme française”. Vous vous souviendrez certes des temps obscurs, de bien des infidélités et des affrontements, conséquences du péché [38].
Mais peut-être le pape parle-t-il ici des « erreurs et reniements de la France » dont a traité le Sel de la terre 17 et dont traite encore ce numéro 19 ?
Hélas ! non. Juste avant que le pape ne monte dans l’avion pour quitter notre pays, le Premier ministre lui avait habilement rappelé que « notre peuple, que vous connaissez, a une grande tradition de diversités et de contrastes, tout autant que de liberté. Les affrontements d’idées y sont peut-être parfois plus âpres qu’ailleurs [39] ».
Or il est entendu que l’Église conciliaire ne veut pas lutter contre les erreurs. Paul VI, à la suite de Jean XXIII, l’a dit catégoriquement :
L’humanisme laïque et profane enfin est apparu dans sa terrible stature et a, en un certain sens, défié le concile. La religion du Dieu qui s’est fait homme s’est rencontrée avec la religion (car ç’en est une) de l’homme qui se fait Dieu. Qu’est-il arrivé ? Un choc, une lutte, un anathème ? Cela pouvait arriver ; mais cela n’a pas eu lieu [40].
Aussi Jean-Paul II assura-t-il le Premier ministre qu’il l’avait compris :
Que votre nation demeure accueillante, qu’elle contribue à faire partager sa culture, qu’elle contribue à faire progresser sans cesse les idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité qu’elle a su présenter au monde [41] !
Ce fut l’avant-dernière phrase du pape sur notre sol : c’est une parfaite subversion, un retournement complet du sens chrétien de la commémoration du baptême de Clovis.
Notre réponse au pape et aux évêques
Pauvres fidèles de France trahis !
Pour leur réconfort nous les invitons à lire avec confiance ce numéro 19 du Sel de la terre.
Écrites avec le zèle de la vérité pour éclairer les âmes et les arracher aux erreurs modernes installées politiquement dans notre pays depuis 1789 et religieusement depuis Vatican II, ces pages sont une cure de jouvence.
Elles nous invitent à la reconquête politique et religieuse de la France par un retour à nos origines nationales : le baptême et le sacre du chef qui n’est que le lieutenant de Notre Seigneur Jésus-Christ.
De même que Clovis opta résolument pour le catholicisme romain contre l’arianisme, de même le Sel de la terre opte pour la Tradition catholique romaine contre le néo-modernisme et « la religion [car ç’en est une] de l’homme qui se fait Dieu [42] ». Peu importe si, comme au temps de Clovis, l’hérésie est partout triomphante, si elle a le soutien des gouvernants. La vérité, c’est-à-dire Notre Seigneur Jésus-Christ, n’est pas une question de nombre et ne se défend ni ne se propage par l’addition de suffrages, si nombreux soient-ils.
Comme Clovis, nous en appelons au Dieu de Clotilde, car nous croyons fermement qu’il est tout-puissant et infiniment bon. Il saura bien, un jour, obliger César à rendre à Dieu ce qui lui appartient. Car si César est à la tête du pouvoir temporel, ce qui est bon en soi et dans l’ordre, il n’en reste pas moins, comme toute créature, dépendant de Dieu qui lui donne l’être et le maintient dans l’existence. A ce titre, il est soumis à Dieu, à Notre Seigneur Jésus-Christ, envoyé du Père, son égal en tout, et à l’Église qui le continue visiblement ici-bas. Cette soumission doit être publique, reconnaissable aux yeux de tous.
Que les chefs des nations vous exaltent
Par un culte public ;
Que les maîtres, que les juges vous honorent ;
Que les lois et les arts vous proclament ;
Que les étendards des rois vous étant consacrés
Fassent briller ainsi leur soumission ;
Et que tous les citoyens courbent leur patrie et leurs familles
Sous votre sceptre d’amour [43].
Telle est notre prière, parce que telle est notre sainte et invincible espérance.
[7] — La France chrétienne dans l’histoire. Ouvrage publié à l’occasion du quatorzième Centenaire du baptême de Clovis, sous le haut patronage de son Éminence le cardinal Langénieux, et sous la direction du R.P. Baudrillart, de l’Oratoire, Paris, Firmin-Didot et Cie, 1896, p. XXII.
[8] — Ibidem, p. XXII et XXIII.
[9] — Voir dans ce numéro le texte de saint Pie X (extrait de Vehementer), dans l’article « Son laïcisme depuis la Révolution française ».
[10] — Gérard Defois, XVe Centenaire du baptême de Clovis. Un temps de mémoire entre le passé et l’avenir, archevêché de Reims, Noël 1995. Les italiques sont de la rédaction.
[11] — Le Baptême de Clovis, VHS-Secam, par Jean Offredo, rédacteur en chef de TF1, et avec les conseils du père Cloupet. (Recension dans le Journal du quinzième Centenaire, nº 1, 10 décembre 1995).
[12] — Voir dans ce numéro le texte de saint Pie X (Vehementer) condamnant formellement cette séparation.
[13] — Allusion discrète aux violentes récriminations des anti-chrétiens contre les expressions : « Baptême de la France », « France, fille aînée de l’Église », etc. C’était l’époque où une « messe » avait été célébrée à Notre-Dame de Paris pour les obsèques de François Mitterand et où le Président Jacques Chirac s’était rendu en visite officielle au Vatican.
[14] — Le Paradoxe républicain, archevêché de Reims, 19 janvier 1996. Les italiques sont de la rédaction.
[15] — Ibidem.
[16] — La France chrétienne à Reims en 1896, XIVe Centenaire du baptême de Clovis et des Francs, Paris, Firmin-Didot et Cie, 1897, p. 114 à 119.
[17] — Ibidem, p. 115 et 116. Dans un texte publié par l’ORLF (nº 39, 26 septembre 1996, p. 20), Mgr Defois a repris les deuxième et troisième phrases, en insistant : « Ce que nous célébrons à Reims le 22 septembre, c’est bien une communauté de baptisés chargés de responsabilités pour aujourd’hui et pour demain. C’est là, qu’en une société pluraliste et sécularisée comme la nôtre [cet état de fait pitoyable ne semble pas gêner du tout Mgr Defois], nous aurons à écouter la parole du Saint-Père, non pour y lire des nostalgies obsolètes, mais des lignes de responsabilités et de solidarité tant dans l’Église que dans la société. »
[18] — La laïcité dont il est question ici n’est pas la juste laïcité dont Pie XII a parlé en ces termes : « En Italie, certains s’agitent parce qu’ils craignent que le christianisme enlève à César ce qui est à César. Comme si donner à César ce qui lui appartient n’était pas un commandement de Jésus ; comme si la laïcité légitime et saine de l’État n’était pas un des principes de la doctrine catholique ; comme si l’effort continu pour maintenir distincts mais aussi toujours, selon les justes principes, unis les deux pouvoirs, n’était pas une tradition de l’Église » (Allocution aux habitants des Marches, 23 mars 1958, EPS-PIN – 1284). La laïcité est comprise malheureusement aujourd’hui uniquement dans le sens réprouvé par Pie XI : « Toutes les fois que par “laïcité” on entend un sentiment ou une intention contraire ou étranger à Dieu et à la religion, nous réprouvons entièrement cette “laïcité” et nous déclarons ouvertement qu’elle doit être réprouvée. » (Lettre encyclique Maximam gravissimamque, 18 janvier 1924, Actes de Sa Sainteté Pie XI, Paris, Bonne Presse, 1931, t. II, p. 23).
[19] — Ouest-France, jeudi 1er février 1996.
[20] — DC 2141, 7 juillet 1996, p. 629.
[21] — DC 2141, 7 juillet 1996, p. 632-633.
[22] — Nº 26 du 25 juin 1996.
[23] — Le Paradoxe républicain, archevêché de Reims 19 janvier 1996.
[24] — DC 2091, 3 avril 1994, p. 315 à 319, « La naissance de la nation française », homélie prononcée le 3 octobre 1993 en la basilique Saint-Remi en vue du XVe Centenaire du baptême de Clovis.
[25] — DC 2146, 20 octobre 1996, p. 851.
[26] — Idem.
[27] — DC 2129, 7 janvier 1996, p. 5. Les italiques sont de la rédaction.
[28] — DC 2146, 20 octobre 1996, p. 853.
[29] — DC 2146, 20 octobre 1996, p. 853.En italiques dans le texte original.
[30] — DC 2146, 20 octobre 1996, p. 871. Le Kippour est « le jour le plus saint et le plus solennel du calendrier religieux juif, encore appelé Grand Pardon, fixé au 10 Tchiri, au point culminant des dix jours de pénitence qui commencent à Roch ha-chanah. Un jeûne strict est observé durant vingt-cinq heures, du coucher du soleil le premier jour à la tombée de la nuit le lendemain soir. (…) Chez les Achkenazes, le Grand Pardon est généralement dénommé Yom Kippour, chez les Séfarades, Kippour » (Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, Paris, Cerf, 1993, p. 1212).
[31] — DC 2146, 20 octobre 1996, p. 873.
[32] — DC 2146, 20 octobre 1996, p. 881.
[33] — DC 2146, 20 octobre 1996, p. 871. Jean-Paul II ajoute : « Le baptême l’a libéré du péché originel et de tout péché commis antérieurement et, par la grâce sanctifiante, l’a fait participer à la vie de Dieu. » C’est de l’excellent catéchisme catholique. Mais ne nous laissons pas abuser et tromper par cette vérité noyée au milieu d’erreurs et d’ambiguïtés. Saint Pie X nous a avertis : « Telle page de leur ouvrage [des modernistes] pourrait être signée par un catholique ; tournez la page, vous croyez lire un rationaliste » (encyclique Pascendi du 8 septembre 1907, Dz 2086. Cette phrase ne se trouve plus dans la 36e édition du Denzinger-Schönmetzer, celle de 1976, c’est-à-dire après Vatican II : c’est tout un symbole).
[34] — DC 2146, 25 octobre 1996, p. 882, « La visite apostolique en France » : audience générale du 25 septembre à Rome.
[35] — DC 2146, 20 octobre 1996, p. 881.
[36] — DC 2146, 20 octobre 1996, p. 852. Nous tenons à signaler que Le journal du XVe centenaire (n° 23-24, p. 2) a donné une citation mensongère de ce texte. Le passage que nous avons mis en italiques a été supprimé et remplacé par un pudique : (…). Quel déshonneur pour la direction de ce bulletin !
[37] — DC 2146, 20 octobre 1996, p. 853. Les italiques sont de la rédaction.
[38] — DC 1462, 2 janvier 1966, p. 872.
[39] — DC 1462, 2 janvier 1966, p. 880. Quand il était ministre des Affaires Étrangères, Alain Juppé avait déjà tenu des propos semblables dans une allocution prononcée à Rome, le 26 novembre 1995, à l’occasion de la nomination au cardinalat de Mgr Eyt et du père Congar : « Quant à nos relations bilatérales, elles sont sans nuage. “Confiantes et constructives”, disait dans cette maison même le cardinal Soldano il y a quelques mois. Elles sont tout d’abord fondées, il est bon de le rappeler, sur les lettres échangées entre 1923 et 1924 et sur la spécificité du statut de l’Église catholique en France. Le gouvernement auquel j’appartiens attache la plus grande importance au régime des relations entre l’État et l’Église défini il y a soixante dix ans et qui donne aujourd’hui satisfaction aux deux parties. Je veux redire aussi l’attachement de notre gouvernement à une conception de la laïcité républicaine, inscrite dans notre constitution, respectueuse tant des évolutions culturelles et démographiques de notre pays que de ses traditions multiséculaires et de l’empreinte profonde dont le christianisme a marqué le paysage physique et culturel de la France » (DC 2108, 15 janvier 1995, p. 84. Les italiques sont de la rédaction).
[40] — DC 1462; 2 janvier 1966, col. 63 : discours de Paul VI lors de la session publique du concile le 7 décembre 1965.
[41] — DC 2146, 20 octobre 1996, p. 881 (les italiques sont de la rédaction). Lire dans ce numéro duSel de la terre le jugement de Pie VI sur ces « idéaux », dans la partie « Erreurs et reniements de la France ».
[42] — DC 1462, 2 janvier 1966, col. 63 : discours de Paul VI lors de la session publique au concile le 7 décembre 1965.
[43] — Te nationum praesides / Honore tollant publico / Colant magistri judices / Leges et artes exprimant. / Submissa regum fulgeant / Tibi dicata insignia / Mitique sceptro patriam / domosque subdecivium. (6e et 7e strophes de l’hymne des vêpres de la fête du Christ-Roi).

