Les ennemis
de la civilisation
chrétienne
d’après Mgr Henri Delassus
L’union de l’Église avec l’État inaugurée par saint Remi et Clovis engendra la civilisation chrétienne. Celle-ci incarna pendant plus d’un millénaire la royauté temporelle de Notre Seigneur Jésus-Christ. L’œuvre de rédemption portait des fruits abondants. Mais Satan veillait… ses suppôts aussi [1].
Idées directrices
LE pape Léon XIII commence en ces termes son encyclique Humanum Genus « sur la secte des francs-maçons » :
Depuis que par la jalousie du démon [2], le genre humain s’est misérablement séparé de Dieu, (…) il s’est partagé en deux camps ennemis, lesquels ne cessent pas de combattre, l’un pour la vérité et pour la vertu, l’autre pour tout ce qui est contraire à la vertu et à la vérité. Le premier est le royaume de Dieu sur la terre, à savoir la véritable Église de Jésus-Christ (…). Le second est le royaume de Satan [3].
Du Ier au XIIIe siècle, l’Église de Jésus-Christ ne fit qu’augmenter son influence sur les sociétés de l’Europe chrétienne. Sans doute, y avait-il des défaillances, défaillances des nations et défaillances des individus. Mais la conception chrétienne de la vie restait la loi de tous, la loi que les égarements ne faisaient point perdre de vue et à laquelle tous savaient, tous sentaient qu’il fallait revenir dès qu’ils s’en étaient écartés. Notre Seigneur Jésus-Christ, avec son Nouveau Testament, était le docteur écouté, le guide suivi, le roi obéi. Sa royauté était avouée à ce point par les princes et par les peuples, qu’ils la proclamaient jusque sur leurs monnaies. Sur toutes était gravée la croix, l’auguste signe de l’idée que le christianisme avait introduite dans le monde et qui devait le régir, l’esprit de sacrifice, opposé à l’idée païenne, l’esprit de jouissance.
A mesure que l’esprit chrétien pénétrait les âmes et les peuples, âmes et peuples montaient dans la lumière et dans le bien, ils s’élevaient par cela seul qu’ils voyaient leur félicité en haut et qu’ils s’y portaient. Les cœurs devenaient plus purs, les esprits plus intelligents. Les intelligents et les purs introduisaient dans la société un ordre plus harmonieux, celui que Bossuet nous a décrit dans le sermon « sur l’éminente dignité des pauvres dans l’Église [4] ». L’ordre plus parfait rendait la paix plus générale et plus profonde, la paix et l’ordre engendraient la prospérité, et toutes ces choses donnaient ouverture aux arts et aux sciences, ces reflets de la lumière et de la beauté des cieux. De sorte que, comme l’a observé Montesquieu : « La religion chrétienne, qui semble n’avoir d’autre objet que la félicité de l’autre vie, fait encore notre bonheur en celle-ci [5]. » C’est d’ailleurs ce que saint Paul avait annoncé lorsqu’il avait dit : « Pietas ad omnia utilis est, promissiones habens vitæ quæ nunc est et futuræ. La piété est utile à tout, ayant les promesses de la vie présente et celles de la vie future » (1 Tm 4, 8). Notre Seigneur n’avait-il pas dit lui-même : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, le reste vous sera donné par surcroît » (Mt 6, 33.) C’était là l’annonce des conséquences qui devaient sortir logiquement de la nouvelle orientation donnée au genre humain.
L’ascension, non point des âmes saintes mais des nations, eut son point culminant au XIIIe siècle. Saint François d’Assise et saint Dominique, avec leurs disciples, saint Louis de France et sainte Élisabeth de Hongrie, accompagnés et suivis de tant d’autres, maintinrent quelque temps le niveau qui avait été atteint par les exemples de détachement des choses de ce monde, de charité pour le prochain et d’amour de Dieu qu’avaient donnés tant d’autres saints. Mais, tandis que ces nobles âmes atteignaient les plus hauts sommets de la sainteté, beaucoup d’autres se refroidissaient dans leur élan vers Dieu ; et, au XIVe siècle, se manifesta ouvertement le mouvement de recul qui emporta la société et qui a amené la situation actuelle.
Il faut voir à fond le caractère de ce recul et ses péripéties pour bien connaître l’état où nous sommes.
Point de départ de la civilisation moderne
Le XIVe siècle
L’esprit du monde que Notre Seigneur avait anathématisé ne fut jamais (et ne sera jamais ici-bas) complètement vaincu et anéanti : toujours, même aux meilleures époques et lorsque l’Église obtint sur la société le plus grand ascendant, il y eut des hommes de joie et des hommes de proie. Mais la société était chrétienne, l’idéal chrétien restait toujours inflexiblement maintenu sous le regard de tous par la sainte Église.
Toutefois l’apogée du XIIIe siècle fut brève. Dès 1303 un premier et bien rude coup fut porté à la société chrétienne avec l’attentat d’Anagni contre le pape Boniface VIII [6]. Ce qui faisait la force de la chrétienté, c’était l’autorité reconnue et respectée du souverain pontife. Cette autorité fut contredite, insultée et brisée par la violence et par l’astuce : le roi Philippe IV [dit le Bel], par sa persécution contre le pape Boniface VIII, prépara ce grand schisme d’Occident [7] qui décapita pour un moment le monde chrétien à la fin du XIVe siècle. Dès lors, la force commença à primer le droit, comme avant Jésus-Christ. On vit les guerres reprendre le caractère païen de conquête et perdre le caractère d’affranchissement.
La Renaissance
Le second coup fut porté par des savants, des artistes, des philosophes. Ces intellectuels se livrèrent avec passion à l’étude de la littérature et de l’art païens. Ils vécurent par l’esprit au milieu de la civilisation païenne, ils s’éprirent d’elle : dans leur enivrement, ils jetèrent le mépris sur la civilisation chrétienne et s’efforcèrent de la faire disparaître. Sous l’influence de ces intellectuels, la vie moderne prit une direction toute nouvelle qui fut l’opposé de la vraie civilisation.
Le changement s’opéra d’abord dans les âmes. Beaucoup abandonnèrent la conception d’après laquelle toute fin est en Dieu pour adopter celle qui veut que toute fin soit en l’homme. A l’homme déchu et racheté, la Renaissance opposa l’homme considéré comme ni déchu, ni racheté, s’élevant à une admirable hauteur par les seules forces de sa raison et de son libre arbitre. Le cœur ne fut plus considéré comme fait pour aimer Dieu, l’esprit pour le connaître, le corps pour le servir, et par là mériter la vie éternelle. La notion supérieure que l’Église avait mis tant de soin à fonder, et pour laquelle il lui avait fallu tant de temps, s’oblitéra dans celui-ci, dans celui-là, dans des multitudes ; comme au temps du paganisme, elles firent du plaisir, de la jouissance, le but de la vie ; elles en cherchèrent les moyens dans la richesse et, pour l’acquérir, on ne tint plus autant compte des droits d’autrui. Pour les États, la civilisation ne fut plus la sainteté du grand nombre, et les institutions sociales, des moyens ordonnés à préparer les âmes pour le ciel. De nouveau, ils renfermèrent la fonction de la société dans le temps sans égard aux âmes faites pour l’éternité. Alors, comme aujourd’hui, ils appelèrent cela le progrès ! « Tout nous annonce, s’écriait avec enthousiasme Campanella [8], le renouvellement du monde. Rien n’arrête la liberté de l’homme. Comment arrêterait-on la marche et le progrès du genre humain ? » Les inventions nouvelles du XVe et du XVIe siècles (l’imprimerie, la poudre, le télescope), la découverte du Nouveau Monde en 1492, venant s’ajouter à l’étude des œuvres de l’Antiquité, provoquèrent un enivrement d’orgueil qui fit dire : la raison humaine se suffit à elle-même pour gouverner ses affaires dans la vie sociale et politique. Nous n’avons pas besoin d’une autorité qui soutienne ou redresse la raison.
Ainsi fut renversée la notion sur laquelle la société avait vécu et par laquelle elle avait prospéré depuis Notre Seigneur Jésus-Christ.
Cela ne se fit cependant point sans résistance. Une multitude d’âmes restèrent et restent toujours attachées à l’idéal chrétien, et l’Église fut toujours là pour le maintenir et travailler à son triomphe. De là, au sein de la société, le conflit qui dure depuis six siècles, et qui, à l’heure actuelle, est à l’état aigu.
La Renaissance est donc le point de départ de l’état actuel de la société. Tout ce dont nous souffrons vient de là. Si nous voulons connaître notre mal, et tirer de cette connaissance le remède radical à la situation présente, c’est à elle qu’il faut remonter.
La Réforme et la Révolution, filles de la Renaissance
Les hommes du Moyen Age étaient de même nature que nous, nature inférieure à celle des anges et nature déchue. Ils avaient nos passions, se laissaient comme nous entraîner par elles, souvent à des excès plus violents. Mais ils avaient une vue beaucoup plus claire du but, la vie éternelle : les mœurs, les lois et les coutumes en étaient inspirées, les institutions religieuses et civiles dirigeaient les hommes vers leur fin dernière, et l’activité humaine se portait, en premier lieu, à l’amélioration de l’homme intérieur.
Aujourd’hui, le point de vue a changé, le but n’est plus le même ; ce qui est voulu, ce qui est poursuivi, non par des individus isolés, mais par l’impulsion donnée à toute l’activité sociale, c’est l’amélioration des conditions de la vie présente pour arriver à une plus grande, à une plus universelle jouissance. Ce qui compte comme « progrès », ce n’est point ce qui contribue à une plus grande perfection morale de l’homme, mais ce qui accroît sa domination sur la matière et la nature, afin de les mettre plus complètement et plus docilement au service de son bien-être temporel.
Ce changement date, avons-nous dit, de la Renaissance. C’est de là que viennent les idées modernes : indépendance de la raison vis-à-vis de la révélation, indépendance de la société civile vis-à-vis de l’Église, indépendance de la morale vis-à-vis de la loi de Dieu. Ces idées, jetées dans l’esprit des hommes de cette époque, ont germé, ont fermenté, n’ont cessé de travailler la société chrétienne pour la refaire d’après la nouvelle conception de la vie. De cette fermentation sont sortis deux puissants efforts de transformation : la Réforme et la Révolution.
Il ne faut pas croire que les humanistes, littérateurs et artistes n’aient formé que de petits cénacles clos, sans écho, sans action au-dehors.
C’est à la cour des princes que les humanistes avaient leurs académies ; c’est là qu’ils composaient leurs livres ; c’est là qu’ils répandaient leurs idées, qu’ils étalaient leurs mœurs. C’est toujours d’en haut que descendent tout mal et tout bien, toute perversion comme toute édification.
La Réforme, première tentative d’application pratique des idées nouvelles émises par les humanistes, fut reçue et propagée avec ardeur par les princes, en Allemagne et ailleurs, et elle trouva dans le peuple un facile accueil. Le protestantisme qui nous vint de l’Allemagne et surtout de Genève, se communiqua d’individu à individu, gagna de province en province.
La présence dans un pays profondément catholique de personnes ayant les principes révolutionnaires du protestantisme et s’efforçant de les propager, devait déjà amener dans l’État un certain trouble ; il devint profond lorsque le protestantisme ne se contenta plus de prêcher aux individus la foi sans les œuvres, mais se sentit assez fort pour vouloir s’emparer du royaume afin de l’arracher à ses traditions et de le façonner à sa guise.
Depuis Clovis, le catholicisme n’avait pas cessé un seul jour d’être la religion de l’État. Des traditions mérovingiennes et carolingiennes, c’est la seule qui s’était conservée complètement intacte. Durant un demi-siècle [9], les protestants essayèrent de séparer de sa mère la fille aînée de l’Église ; ils usèrent alternativement de la ruse et de la force pour s’emparer du gouvernement, pour mettre le peuple français si catholique sous le joug des réformateurs, comme ils venaient de le faire en Allemagne, en Angleterre, en Scandinavie. Ils furent sur le point de réussir.
La France, grâce à la réaction de la sainte Ligue [10], resta catholique. Un mauvais levain cependant avait été déposé en son sein. Sa fermentation produisit, outre la corruption des mœurs, trois poisons d’ordre intellectuel : le gallicanisme [11], le jansénisme [12] et le philosophisme [13]. Leur action sur l’organisme social amena la Révolution, second et bien plus terrible assaut porté à la civilisation chrétienne.
Comme tout était chrétien dans la constitution française, tout était à détruire. La Révolution s ’y employa consciencieusement. En quelques mois, elle fit table rase du gouvernement de la France, de ses lois et de ses institutions. Elle voulait « façonner un peuple nouveau » : c’est l’expression qu’on retrouve, à chaque page, sous la plume des rapporteurs de la Convention ; bien mieux : « refaire l’homme » lui-même.
Les conventionnels, conformément à la conception nouvelle que la Renaissance avait donnée des destinées humaines, ne bornèrent point leur ambition à la France ; ils voulurent inoculer la folie révolutionnaire aux peuples voisins, à tout l’univers. Leur ambition était de renverser l’édifice social pour le rebâtir à neuf. « La Révolution, disait Thuriot à l’Assemblée législative en 1792, n’est pas seulement pour la France ; nous en sommes comptables à l’humanité [14]. »
Mais les hommes de la Renaissance ne portèrent pas leurs vues – du moins tous – aussi loin que ceux de la Réforme. Les hommes de la Réforme furent dépassés par ceux de la Révolution. La Renaissance avait déplacé le lieu du bonheur et changé ses conditions ; elle avait déclaré le voir en ce bas monde. L’autorité religieuse restait pour dire : « Vous vous trompez ; le bonheur est dans le ciel. » La Réforme écarta l’autorité ; mais elle gardait le livre des révélations divines, qui continuait à tenir le même langage. Le philosophisme nia que Dieu eût jamais parlé aux hommes, et la Révolution s’efforça de noyer ses témoins dans le sang.
Inutile de nous étendre longuement sur l’œuvre entreprise par la Révolution. Elle détruisit d’abord l’ordre ecclésiastique. « Pendant douze cents ans et davantage, suivant l’expression énergique de Taine, le clergé avait travaillé à la construction de la société comme architecte et comme manœuvre, d’abord seul, puis presque seul. » Les révolutionnaires le mirent dans l’impossibilité de continuer son œuvre et voulurent le mettre dans l’impossibilité de jamais la reprendre : ils supprimèrent la royauté, le lien vivant et perpétuel de l’unité nationale, le justicier de tout ce qui voulait y porter atteinte ; ils se débarrassèrent de la noblesse, gardienne des traditions, et des corporations ouvrières, elles aussi conservatrices du passé ; puis, toutes ces sentinelles écartées, on se mit à l’œuvre, beaucoup pour détruire, ce qui était facile, peu pour réédifier, ce qui l’était moins.
Nous n’avons point à faire ici le tableau de ces ruines et de ces constructions. Disons seulement que, pour ce qui est de l’édifice politique, la Révolution s’empressa de proclamer la République que la Renaissance avait rêvée pour Rome même et que les protestants avaient déjà voulu substituer en France à la monarchie.
Disciples de Jean-Jacques Rousseau, les conventionnels de 1792 donnèrent pour fondement au nouvel édifice ce principe que l’homme est bon par nature : là-dessus, ils élevèrent la trilogie maçonnique : liberté, égalité, fraternité. Liberté à tous, et pour tout, puisqu’il n’y a en l’homme que de bons instincts ; égalité, parce que, également bons, les hommes ont des droits égaux en tout ; fraternité, ou rupture de toutes les barrières entre individus, familles, nations, pour laisser le genre humain s’embrasser dans une République universelle.
En fait de religion, on organisa le culte de la nature. Les humanistes de la Renaissance l’avaient appelé de leurs vœux. Les protestants n’avaient osé pousser la Réforme jusque-là. Les révolutionnaires le tentèrent.
Ils n’en vinrent point du premier coup à cet excès. Ils commencèrent par appeler le clergé catholique à leurs fêtes.
Une religion nouvelle fut donc fondée, ayant ses dogmes, ses prêtres, son dimanche, ses saints. Dieu fut remplacé par l’être suprême et la déesse raison, le culte catholique par le culte de la nature.
« Le grand but poursuivi par la Révolution, disait Boissy-d’Anglas, c’est de ramener l’homme à la pureté, à la simplicité de la nature [15]. » Poètes, orateurs, conventionnels, ne cessaient de faire entendre des invocations à « la nature ». Et le dictateur Robespierre marquait par ces mots les tendances, la volonté des novateurs : « Toutes les sectes doivent se confondre d’elles-mêmes devant la religion universelle de la nature [16]. »
Tel fut l’aboutissement fatal des idées que la Renaissance avait semées dans les esprits. La Réforme en avait essayé une réalisation timide, imparfaite ; elle s’était contentée d’abâtardir le christianisme ; la Révolution l’anéantit autant qu’il était en elle, et sur ses ruines éleva des autels à la raison et à la volupté.
L’historien Taine qui, pourtant, ne sut jamais s’élever à une vision surnaturelle de l’histoire avait bien vu ce mouvement général. Il écrivait :
La Réforme n’a été qu’un mouvement particulier dans une Révolution qui commença avant elle. Le XIVe siècle ouvre la marche et, depuis, chaque siècle n’est occupé qu’à préparer, dans l’ordre des idées, de nouvelles conceptions et, dans l’ordre pratique, de nouvelles institutions. Depuis ce temps-là, la société n’a plus retrouvé son guide dans l’Église, ni l’Église son image dans la société [17].
L’agent mystérieux
Dans une lettre pastorale, écrite en 1878, Mgr Martin, évêque de Natchitoches, aux États-Unis, parlant de la conjuration antichrétienne qui, à l’heure actuelle, s’étend au monde entier, disait :
En présence de cette persécution d’une universalité jusqu’ici inouïe, de la simultanéité de ses actes, de la similarité des moyens qu’elle emploie, nous sommes forcément amenés à conclure l’existence d’une direction donnée, d’un plan d’ensemble, d’une forte organisation qui exécute un but arrêté vers lequel tout tend.
Oui, elle existe, cette organisation, avec son but, son plan et la direction occulte à laquelle elle obéit ; société compacte malgré sa dissémination sur le globe ; société mêlée à toutes les sociétés sans relever d’aucune ; société d’une puissance au-dessus de toute puissance, celle de Dieu exceptée. Société terrible, qui est, pour la société religieuse comme pour les sociétés civiles, pour la civilisation du monde, non pas seulement un danger, mais le plus redoutable des dangers.
Mgr Martin voulait-il désigner la franc-maçonnerie en parlant de cette « société » qui organise la lutte contre la civilisation chrétienne ? Toujours est-il que, quelques années plus tard, le pape Léon XIII exposait en ces termes le but que poursuit cette organisation internationale : « Le dessein suprême de la franc-maçonnerie est de ruiner de fond en comble toute la discipline religieuse et sociale qui est née des institutions chrétiennes, et de lui en substituer une nouvelle façonnée à son idée, et dont les principes fondamentaux et les lois sont empruntés au naturalisme [18]. »
Plus récemment Pie XII déclarait en 1952 : « L’Église doit tenir compte des puissances obscures qui ont toujours été à l’œuvre dans l’histoire [19]. »
L’idée de substituer à la civilisation chrétienne une autre civilisation fondée sur le naturalisme est née, avons-nous dit, au milieu du XIVe siècle ; l’effort surhumain tenté pour la réaliser eut lieu à la fin du XVIIIe siècle. On conçoit difficilement que, combattue pendant tout ce temps par l’Église, elle ait subsisté et qu’elle se soit développée durant quatre siècles, pour éclater enfin avec cette puissance, si l’on ne suppose que, durant cette longue période, il s’est trouvé des hommes pour s’en transmettre la garde et la propagande de génération en génération et en préparer le triomphe.
Ces hommes, puisqu’ils conspiraient contre l’état de choses existant, avaient tout intérêt à se cacher de leur vivant, et à ne laisser après eux que le moins de traces possible de l’existence de leur association et de leur complot.
Cependant, des indices sérieux permettent de croire que l’idée des humanistes a été recueillie par la franc-maçonnerie dès le XVe siècle, et que c’est la franc-maçonnerie qui en a tenté la réalisation au XVIIIe siècle.
La conjuration humaniste
La révolution humaniste de la Renaissance se fit en deux générations. Pétrarque, « le premier des humanistes » se voulait encore soumis aux dogmes et à la morale de l’Église, mais il introduisit une nouvelle façon de considérer l’Antiquité. Les hommes du Moyen Age, en effet, ne méprisaient pas l’Antiquité gréco-latine. Cependant, note Jean Janssen :
Dans leur pensée, les classiques grecs et latins ne devraient pas être étudiés dans le but d’atteindre en eux et par eux le terme de toute éducaition. Ils entendaient les mettre au service des intérêts chrétiens ; ils désiraient parvenir, grâce à eux, à une intelligence plus profonde du christianisme et à l’amélioration de la vie morale. C’est par les mêmes motifs que les pères de l’Église avaient recommandé et encouragé l’étude des langues antiques [20].
Dès la première génération de la Renaissance l’esprit naturaliste a renversé cet ordre des choses. Mais la deuxième génération humaniste alla beaucoup plus loin ; c’est avec elle que naquit l’Académie romaine qui, menée par Pomponius Letus, cachait derrière des prétentions littéraires une véritable secte antichrétienne. Ses adeptes se réunissaient dans les catacombes de Rome pour des cultes secrets, et se promettaient de parvenir à l’extinction du christianisme. Un des derniers jours de février 1468, Rome apprit à son réveil que la police venait de découvrir une conspiration contre le pape et d’opérer de nombreuses arrestations, principalement parmi les membres de l’Académie romaine. Le projet était, disait-on, d’assassiner le pape Paul II et de proclamer la république romaine [21]. Mais les principaux responsables de la conjuration parvinrent à s’enfuir. « On ne dissipera sans doute jamais entièrement, dit Pastor, l’obscurité qui plane sur cette conjuration [22]. » Cela peut tenir à ce qu’elle fut le fait d’une société secrète. Elle était en même temps internationale car déjà, à cette époque, ses ramifications paraissent s’être étendu bien au-delà des États pontificaux.
Or ces sortes de sociétés secrètes humanistes, où antiquité païenne et kabbale MMM se mêlent dans une commune détestation de l’ordre chrétien, pullulent dans l’Italie des XVe et XVIe siècles – et de là dans toute l’Europe. Citons Pompozani (1462-1526), puis Cremonini (1550-1631) à Padoue, Marsile Ficin à Florence, etc.
Réunions occultes, naturalisme antichrétien, visées politiques : les trois principaux éléments de la maçonnerie sont donc déjà présents.
La charte de Cologne et le protestantisme
C’est au XVIe siècle, dit N. Deschamps, à l’année 1535, que remonte le plus ancien document authentique des loges maçonniques. Il est connu sous le nom de Charte de Cologne. Il nous révèle l’existence, ancienne déjà, remontant peut-être à deux siècles, d’une ou plusieurs sociétés secrètes existant clandestinement dans les divers États de l’Europe, et en antagonisme direct avec les principes religieux et civils qui avaient formé la base de la société chrétienne.
N. Deschamps transcrit en entier la Charte de Cologne [23], et donne des preuves de son authenticité [24]. L’original s’en trouve dans les archives de la mère-loge d’Amsterdam, qui conserve en même temps l’acte de sa propre constitution, daté de 1519.
Tout est remarquable dans ce document, les faits, les idées et les noms des signataires. Il nous révèle l’existence et l’activité, depuis un siècle au moins, – ce qui nous reporte au-delà de Paul II (1458-1464) et de la société secrète des humanistes, – d’une société s’étendant déjà dans tout l’univers, entourée du secret le plus profond, ayant des initiations mystérieuses, obéissant à un chef suprême ou patriarche, connu seulement de quelques maîtres.
N’obéissant à aucune puissance du monde, disent les signataires, et soumis seulement aux supérieurs élus de notre association répandue sur la terre entière, nous exécutons leurs commissions occultes et leurs ordres clandestins par un commerce de lettres secrètes et par leurs mandataires chargés de commissions expresses.
Ils recommandent à tous les collaborateurs, à qui cette charte sera communiquée ou pourra parvenir plus tard, de ne jamais « s’écarter de ce document de vérité ».
Enfin ils caractérisent la distinction entre eux et le monde profane par ces mots que l’on trouve dans tous les documents de la maçonnerie : « le monde éclairé » et « le monde plongé dans les ténèbres », mots qui expriment le tout de la franc-maçonnerie, car son but est de faire passer des ténèbres du christianisme à la lumière de la pure nature, de la civilisation chrétienne à la civilisation païenne.
Parmi les signataires de cette charte, se trouvent non seulement Philippe Mélanchthon (1497-1560), le grand ami de Luther, Herman de Viec, archevêque-électeur de Cologne, qui dut être mis au ban de l’Empire pour sa connivence avec les protestants, Jacobus d’Anvers, prévôt des Augustins de cette ville, et Nicolas Van Noot, qui encoururent l’un et l’autre les mêmes reproches, mais aussi Coligny (1519-1572), le chef du parti calviniste en France. De surcroît les villes où la charte de Cologne mentionne l’établissement de loges sont celles où le protestantisme trouva ses premiers adhérents.
De ces faits, nous voyons sortir, avec une probabilité sérieuse, que ces sectes (aïeules de la Franc-Maçonnerie) eurent une part très grande dans le mouvement d’idées qui se manifesta à la Renaissance, et qui voulut s’imposer à la société chrétienne par la Réforme.
La Franc-Maçonnerie et la Révolution
A ses origines la Franc-Maçonnerie devait s’envelopper d’un secret bien plus impénétrable qu’elle ne le fait de nos jours ; de là la difficulté d’y retrouver ses traces. Mais la part qu’elle prit à la Révolution donne aux indices que nous venons de recueillir une valeur beaucoup plus probante, qu’ils n’auraient point par eux-mêmes ; car c’est bien la pensée des humanistes, nous l’avons vu, que la Révolution a voulu réaliser dans la destruction de l’Église catholique et dans l’établissement du culte de la nature.
L’action de la franc-maçonnerie devient, en effet, plus évidente à la Révolution.
Il faut lire, dans l’Histoire de la Révolution de Louis Blanc [25], les pages pleines de faits où il montre le rôle prépondérant joué par elle dans le mouvement de 1789.
Il importe, dit-il, d’introduire le lecteur dans la mine que creusaient alors, sous les trônes et sous les autels, des révolutionnaires bien autrement profonds et agissants que les encyclopédistes [26].
Ces révolutionnaires, il ne craint pas de les nommer, alors que régnait encore, entre tous les écrivains de l’Europe, la convention tacite de ne jamais faire mention d’eux, et il marque nettement ce qu’ils étaient et ce qu’ils voulaient :
A la veille de la Révolution française, la franc-maçonnerie se trouvait avoir pris un développement immense; répandue dans l’Europe entière, elle présentait partout l’image d’une société fondée sur des principes contraires à ceux de la société civile… Par le seul fait des bases constitutives de son existence, elle tendait à décrier les institutions et les idées du monde extérieur qui l’enveloppait.
L. Blanc confirme donc ce qu’avaient fait pressentir les faits que nous avons précédemment indiqués : la maçonnerie est une société fondée sur des principes contraires à ceux sur lesquels était établie la société civile, telle qu’elle est sortie des mains de l’Église, et elle tend à décrier les idées et à détruire les institutions sur lesquelles cette société avait été fondée. C’est un historien révolutionnaire qui fait cette constatation.
Un personnage plus autorisé encore, le comte Haugwitz (1752-1831), ministre de Prusse, accompagna son souverain au congrès de Vérone (1822), et, dans cette auguste assemblée, il lut un mémoire qu’il eût pu intituler : « Ma confession [27]. » Il y dit que non seulement il fut franc-maçon, mais qu’il fut chargé de la direction supérieure des réunions maçonniques d’une partie de la Prusse, de la Pologne et de la Russie. « La maçonnerie, dit-il, était alors divisée en deux parties dans ses travaux secrets. » Ce qu’un autre maçon appelle « la partie pacifique », chargée de la propagation des idées, et « la partie guerrière », chargée de faire les révolutions. « Les deux parties se donnaient la main pour parvenir à la domination du monde… Exercer une influence dominatrice sur les souverains : tel était notre but. »
Cette volonté d’arriver à la domination du monde est propre à la contre-Église ; les francs-maçons ne sont en cela que des instruments ; elle explique presque tous les événements des deux derniers siècles, et surtout ceux de l’heure présente. Haugwitz continuait :
Ce fut en 1777 que je me chargeai d’une partie des loges prussiennes et que mon action s’étendit sur les frères dispersés de la Pologne et de la Russie. J’acquis alors la ferme conviction que le drame commencé en 1788 et 1789, la Révolution française, le régicide avec toutes ses horreurs, non seulement y avait été résolu alors, mais encore était le résultat des associations et des serments. Que ceux qui connaissent mon cœur et mon intelligence jugent de l’impression que ces découvertes produisirent sur moi [28].
Enfin, dans les premiers jours de mars 1898, il en fut donné une preuve encore plus frappante. Le R.P. Abel, jésuite de grande renommée en Autriche, dans l’une de ses conférences pour hommes données à Vienne à l’occasion du carême, dit :
En 1784, il y eut à Francfort une réunion extraordinaire de la grande loge éclectique. Un des membres mit aux voix la condamnation à mort de Louis XVI, roi de France, et de Gustave, roi de Suède. Cet homme s’appelait Abel. C’était mon grand-père.
Un journal israélite, La Nouvelle Presse libre, ayant reproché à l’orateur d’avoir ainsi déconsidéré sa famille, le P. Abel dit à la conférence suivante :
Mon père, en mourant, m’a marqué, comme sa dernière volonté, que je m’appliquerais à réparer le mal que lui et nos parents avaient fait. Si je n’avais pas eu à exécuter cette prescription du testament de mon père, daté du 31 juillet 1870, je ne parlerais point comme je le fais [29].
Le plan de la secte
La nef politique du temple : la république universelle
Arrachée à la barbarie par l’Église et élevée par elle, la société du Moyen Age avait entendu sa mère, son éducatrice, lui dire que l’homme est sur la terre pour faire son salut, pour préparer son éternité : la vie présente n’est pas la véritable vie, elle n’en est que la préparation.
Cette vérité avait présidé à l’organisation de la société nouvelle, de la société chrétienne. Saint Paul avait dit aux dépositaires de l’autorité qu’ils étaient les ministres de Dieu pour le bien ; et saint Grégoire-le-Grand : « La puissance vous a été accordée d’en-haut pour que la vertu soit honorée, que les voies du salut soient élargies et que l’empire de la terre serve l’empire du ciel [30]. » C’est sur ces données qu’avaient été conçues et fondées les institutions sociales. Elles n’avaient point seulement pour but d’aider les hommes et la société à acquérir les biens de ce monde, à les multiplier, à en tirer les avantages que le Créateur a voulu que nous y trouvions, mais aussi à élever les âmes, à les sanctifier, à les préparer à leur destinée éternelle.
Les humanistes détournèrent les yeux de la verticale, qui perce le ciel, pour les fixer sur la ligne horizontale, qui rase la terre. Eux, et ceux qui prirent la suite de leur entreprise, s’attachèrent à faire disparaître des esprits et des cœurs, et d’abord de la société, l’idéal chrétien pour les ramener en arrière vers l’idéal païen.
Nous avons suivi leurs efforts durant le cours des cinq derniers siècles pour renverser tout ce que l’idée chrétienne avait édifié. Nous avons vu combien ces efforts ont été persévérants et sagement orientés.
On ne démolit ordinairement que pour réédifier : c’est bien la pensée de la secte. Elle veut élever un nouvel ordre de choses sur les ruines de l’ancien. Elle a son idéal, elle en poursuit la réalisation. Quel est-il ? Elle lui a donné un nom : le temple. C’est pour l’édification de ce temple que, depuis des siècles, elle recrute des maçons.
Que doit être ce temple ? C’est ce sur quoi nous devons maintenant l’interroger.
Le divin Sauveur, apportant à la terre la conception chrétienne de la civilisation, n’a point voulu l’abandonner aux hasards que court nécessairement une idée laissée à elle-même, et par conséquent livrée flottante au souffle des fantaisies et des passions humaines. Il l’a remise aux mains de la société qu’il a élevée sur Pierre, et il a donné à celle-ci la charge de maintenir sa doctrine dans sa pureté, de la défendre contre les idées contraires, de la propager dans le monde et de lui faire porter des fruits de vie. Aussi le divin Maître s’est-il comparé à un architecte : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle. »
Pour mieux marquer son opposition, Satan s’est fait appeler le « grand architecte », et en face de l’Église il construit un « temple ». Comme l’Église, ce temple est à la fois esprit et corps : corps, une société, la maçonnerie ; esprit, une idée que la société a la mission de propager dans le monde et de réaliser par des institutions.
Cette idée est une conception de l’ordre social opposée à celle que le christianisme a fait prévaloir.
Il ne s’agit de rien moins, dit Findel, que d’une réédification de la société sur des bases entièrement nouvelles, d’une réforme du droit, d’un renouvellement complet du principe de l’existence, notamment du principe de la communauté et des relations réciproques entre l’homme et ses semblables [31].
Dénaturer l’homme ! Quel mot pouvait mieux dire ce que veut la secte ?
L’abolition de la famille, la suppression de la propriété, l’anéantissement de l’Église et l’étouffement de toute association autre que l’État,
tous ces articles, dit Taine, sont des suites forcées du Contrat social. Du moment où, entrant dans un corps, je ne me réserve rien de moi-même, je renonce par cela seul à mes biens, à mes enfants, à mon Église, à mes opinions. Je cesse d’être propriétaire, père, chrétien, philosophe. C’est l’État qui se substitue à moi dans toutes ces fonctions. A la place de ma volonté, il y a la volonté publique, c’est-à-dire, en théorie, l’arbitraire changeant de la majorité comptée par têtes ; en fait, l’arbitraire rigide de l’assemblée, de la fraction, de l’individu qui détient le pouvoir.
Tel est le « temple » que la maçonnerie est en train de construire, où déjà elle nous fait entrer, pas à pas, avant achèvement, où elle entend abriter les générations à venir et l’humanité entière.
« Nous ferons de la France un cimetière, plutôt que de ne pas la régénérer à notre manière », disait Carrier. « La France régénérée, dit le F\ Buzot, n’a point encore atteint le degré de perfection que commandent les doctrines de la franc-maçonnerie et le génie des philosophes. Mais le mouvement est donné, entraînant, irrésistible. Le grand œuvre s’accomplira [32]. » Ils prétendent l’accomplir, non seulement en France, mais dans le monde entier. « Il faut, leur a dit Weishaupt [33], établir un dominateur universel, une forme de gouvernement qui s’étende sur tout le monde. » Ce régime dominateur universel dont ils poursuivent l’établissement, ils l’appellent le régime de la démocratie, ou la république universelle.
Quel est l’homme intelligent qui ne soit effrayé des ruines déjà amoncelées en tout ordre de choses, et, en entendant les clameurs des meutes prêtes à se jeter sur ce qui reste de l’ordre social, ne se pose à l’heure actuelle ces terribles questions :
— Les biens que le Créateur a mis à la disposition des hommes, mais que le travail, l’ordre, la tempérance, l’économie ont répartis entre les familles, seront-ils encore demain la propriété de ceux qui les ont ainsi acquis, ou seront-ils universellement possédés par l’État, qui en distribuera les fruits selon les lois qu’il lui plaira de faire ?
— Demain, y aura-t-il encore, entre l’homme et la femme, mariage, c’est-à-dire contrat passé sous le regard de Dieu et sanctionné par lui, engagement sacré et indissoluble ? Y aura-t-il encore la famille avec la possibilité de transmettre à ses enfants, non seulement son sang, mais son âme et ses biens ?
— Demain, que sera la France ? Que deviendra l’Europe ? Réduite à l’état de poussière par la démocratie, ne sera-t-elle point une proie facile à la contre-Église qui marche à la conquête du monde, et calcule déjà le nombre d’années qu’il lui faudra encore pour arriver à faire de tous les États une république universelle ?
La nef religieuse du temple : l’humanitarisme
Faire de tous les États de l’ancien et du nouveau monde les départements d’une seule et même république, assujettir tous les peuples au gouvernement d’une convention unique, n’est qu’une partie du plan que s’est tracé la contre-Église pour la construction de son temple. Le plan entier n’a nulle part été mieux exposé que dans la profession de foi que fit un journal américain, Le Libertaire de New-York, en présentant au public son premier numéro :
Le Libertaire n’a pas de patrie [autre] que la patrie universelle. Il est l’ennemi des bornes. Il est ennemi des bornes-frontières des nations ; il est ennemi des bornes-frontières des champs ; il est ennemi des bornes-frontières de la famille. Pour lui, l’humanité est un seul et même corps dont les membres ont un même et égal droit à leur entier et libre développement, qu’ils soient les fils d’un continent ou d’un autre, qu’ils appartiennent à l’un ou l’autre sexe, à telle ou telle race.
De religion, Le Libertaire n’en a aucune ; il est protestant contre toutes ; il professe la négation de Dieu et de l’âme ; il est athée et matérialiste, attendu qu’il affirme l’unité universelle et le progrès infini, et que l’unité ne peut exister ni individuellement, ni universellement, avec la matière esclave de l’esprit et l’esprit oppresseur de la matière, comme le progrès ne peut être infiniment perfectible, s’il est limité par cette borne ou barrière où les humanicides ont tracé avec de la boue et du sang le nom de Dieu.
L’unité universelle et le progrès infini, c’est, sous sa forme moderne, la double affirmation de l’évolution panthéistique. Dieu n’est point, il se fait en nous et en toutes choses. Telle est la doctrine que la conjuration antichrétienne veut substituer à la doctrine du Christ ; tel est le temple où l’humanité unifiée doit venir s’abriter. Le Christ n’est plus un personnage historique né en Palestine il y a 2000 ans, le Fils de Dieu, incarné dans le sein d’une Vierge et mort sur la croix pour nous racheter de nos péchés, il est le point oméga où converge l’humanité, grâce à un progrès et une évolution universelle et irréversible.
La grande étape sur la route qui doit y mener est celle de la religion humanitaire.
Bien souvent déjà nous l’avons entendu acclamer, il y a deux siècles, à la Convention, et de nos jours à la Chambre des députés, dans les clubs et dans les écrits des sectaires. Renan, dans l’Avenir de la science, résume en ces mots la pensée de la secte et la sienne : « Ma conviction intime est que la religion de l’avenir sera le pur humanisme, c’est-à-dire le culte de tout ce qui est de l’homme. »
L’idée d’une religion humanitaire commence à se manifester à la même époque que celle de la république universelle, c’est-à-dire vers la fin du XVIIIe siècle ; mais elle avait été conçue antérieurement. Au milieu du XVIIe siècle, on vit un personnage dont le vrai nom est inconnu, mais qui se fit appeler Eyrénée Philalèthe, parcourir la France, l’Angleterre, la Hollande, l’Amérique. En tous ces pays, il parlait d’une religion « humanitaire » à établir dans le monde. « Ses écrits, dit Claudio Jannet, qui renvoie à l’Histoire hermétique de Lenglet-Dufernoy (t. I, p. 402), ont une teinte MMM très prononcée. L’humanitarisme s’y donne déjà comme devant remplacer le christianisme. »
Au siècle suivant, observe l’abbé Joseph Lemann [34], le philosophisme commence à se mettre à l’exécution de ce plan d’enfer. Il y emploie une maxime qui, après plus d’un siècle, n ’a rien perdu de son prestige : « Toutes les religions sont bonnes. »
Cette égalité entre les religions fut établie, maintenue et développée par Napoléon qui mit les sectes protestantes sur le même pied que l’Église catholique, par Louis-Philippe qui fit entrer les Juifs dans cette confusion, par Napoléon III qui y admit les musulmans. Nous voyons maintenant même que la supériorité a été rétablie en leur faveur.
Ici encore nous nous trouvons en présence de l’exécution du plan élaboré au convent de Wilhemsbad [35]. Là furent prises des résolutions telles que le délégué des Martinistes, le comte de Virieu, un des membres les plus distingués de la noblesse du Dauphiné, put dire publiquement au comte de Gilliers qui le pressait de questions : « Je ne vous dirai pas les secrets que j’apporte, mais ce que je crois pouvoir vous dire, c’est qu’il se trame une conspiration si bien ourdie et si profonde, qu’il sera difficile à la religion et aux gouvernements de ne pas succomber. »
En 1861, les Archives israélites saluaient pour un avenir prochain : « Une Jérusalem de nouvel ordre, saintement assise entre l’Orient et l’Occident, qui doit se substituer à la double cité des Césars et des papes », en d’autres termes, l’hégémonie de la contre-Église s’établissant dans le monde entier sur les ruines de toutes les puissances politiques et religieuses. Cette hégémonie, Crémieux [36] l’appelait dans l’Alliance « un messianisme des nouveaux jours », et il ajoutait :
Je ne m’en cache pas, depuis une longue suite d’années, je n’ai nourri d’autre pensée que l’avenir de cette œuvre. (…) L’Alliance-israélite-universelle commence à peine et déjà son influence se fait sentir au loin. (…) Elle ne s’arrête pas à notre culte seul, elle s’adresse à tous les cultes. Elle veut pénétrer dans toutes les religions comme elle pénètre dans toutes les contrées [37]. (…) Faire tomber les barrières qui séparent ce qui doit se réunir un jour. Voilà, messieurs, la belle, la grande mission de notre Alliance-israélite-universelle. (…) Marchons fermes et résolus dans la voie qui nous est tracée, j’appelle à notre association nos frères de tous les cultes.
Voilà des paroles qui donnent singulièrement à réfléchir et qui peuvent expliquer certaines choses de notre temps.
La religion humanitaire, à laquelle pousse de toutes parts la conjuration antichrétienne, ne peut être un terme, elle n’est qu’un acheminement vers autre chose, un moyen de détacher les hommes de la religion divine, pour pouvoir les engager dans une religion satanique.
Satan veut obtenir, de la part des hommes, l’adoration qu’il a briguée dès le commencement : « Je monterai au ciel, j’établirai mon trône au-dessus des astres de Dieu ; je m’assiérai sur la montagne de l’Alliance aux côtés de l’aquilon, je me placerai au-dessus des nuées les plus élevées, et je serai semblable au Très-Haut » (Is 14, 13).
Le but des uns et des autres est celui que nous avons entendu exprimer tant de fois : élever sur les ruines du royaume de Jésus-Christ le royaume de l’Antéchrist, le messie que la contre-Église attend et auquel elle prépare les voies avec une puissance et une persévérance indomptables.
*
Dieu le permettra-t-il ? Nous avons la ferme espérance que non. Le Cœur de Jésus a promis de régner malgré ses ennemis, et la sainte Vierge à Fatima a assuré que son Cœur immaculé triompherait. L’histoire religieuse de la France telle qu’elle a été retracée dans ces deux numéros du Sel de la terre consacrés au quinzième centenaire du baptême de Clovis nous montre que la France est sans doute appelée à jouer un rôle dans ce triomphe de l’Église. En attendant, l’heure est au travail humble et obscur ainsi qu’à la prière assidue et fervente.
Clovis partage son royaume entre ses quatre fils. D’après un manuscrit du XVe siècle |
Statues de Clovis et sainte Clotilde qui étaient dans l’église Notre-Dame de Corbeil, aujourd’hui démolie |
[1] — Nous nous sommes inspirés pour réaliser cet article, essentiellement, du livre de Mgr Henri Delassus, Le Problème de l’heure présente, t. I, Lille/Paris, Desclée De Brouwer, 1904. Nous prions nos lecteurs de nous excuser si certaines citations ne contiennent pas de références ou des références incomplètes. Ces citations viennent du livre de Mgr Delassus, et nous n’avons pu toujours compléter les références. Mgr Delassus est un auteur sûr et sérieux, mais il n’est pas aussi exigeant que les historiens modernes pour donner des références complètes et précises.
[2] — Invidia Diaboli, en italique dans le texte pontifical.
[3] — Humanum Genus, 20 avril 1884, dans Lettres apostoliques de S.S. Léon XIII, encycliques, brefs, etc., Paris, Maison de la Bonne Presse, s. d., t. I, p. 242-243.
[4] — Sermon prononcé à Paris, dans la chapelle des Filles de la Providence, en 1659. Voici le résumé qu’en donne l’abbé J. Lebarq dans son édition critique complète des Œuvres oratoires de Bossuet, Lille-Paris, D.D.B., 1891, t. III, p. 773-774 : « 1 – Les pauvres, qui sont les derniers dans le monde, sont les premiers dans l’Église. 2 – Les riches ne sont dans l’Église que pour les servir. 3 – Les grâces du Nouveau Testament appartiennent de droit aux pauvres, et les riches ne les reçoivent que par leurs mains. Trois devoirs par conséquent à l’égard des pauvres : honorer leur condition, soulager leurs nécessités, prendre part à leurs privilèges. »
[5] — Montesquieu, L’Esprit des lois, livre XXIV, ch. III. Nous ne citons pas cet auteur pour inciter nos lecteurs à le lire, mais parce qu’il est intéressant de noter cet aveu chez un des principaux adversaires de la chrétienté. Remarquons au passage que l’apogée de la civilisation au Moyen Age fut accompagnée d’un réel bien-être (voir Delassus Mgr Henri, La Mission posthume de sainte Jeanne d’Arc et le règne social de NSJC, Vailly-sur-Sauldre, éd. Sainte-Jeanne d’Arc, 1983, p. 170 et sq.) et que la joie régnait partout :
« Partout le Moyen Age nous montre la joie de vivre. Cette joie, on la trouvait d’abord dans le culte de Dieu. “Noël et Pâques, a écrit Fustel de Coulanges, étaient alors les grandes joies de l’existence humaine.” Après les devoirs religieux et le travail, on était au plaisir, aux passe-temps et aux chants. Les meilleurs princes favorisaient ces divertissements. Saint Louis fait distribuer d’un seul coup 2 000 livres à des chanteurs, somme assurément considérable pour cette époque. Les poèmes religieux et les poèmes profanes sont pleins d’instruments à cordes, de trompettes, de flûtes, de harpes, de tambours, de même que les ouvrages en prose sont remplis de descriptions de fêtes innombrables. “Les fêtes religieuses et profanes du Moyen Age, dit un savant qui est certainement à l’abri de tout soupçon de partialité pour cette époque (Maurer, Gesch. der Frohnhœfe, 11, 190, 197), portaient l’empreinte d’une vie vraiment poétique ; tout y était plein d’une joie élevée (…).” … /… (suite de la note page suivante)
« Il faut qu’on ait perdu tout sens commun pour préférer nos joies à ces anciens plaisirs. Partout où l’on jette un regard sur les fêtes, sur les foires, quelle joie franche et quelle sainteté, comme dit la Chronique de Frankenberg ! C’est bien l’un des traits les plus caractéristiques du Moyen Age : sa gaîté, son humour. Même dans la représentation des mystères, on n’avait pas craint d’introduire l’élément comique. Les scènes les plus sérieuses étaient souvent rapprochées de dialogues où soldats, colporteurs, Juifs, charlatans, venaient exciter la risée publique. C’était ordinairement le démon qui était chargé malgré lui de faire éclater les rires. On y voyait Lucifer, désespéré de voir sa puissance restreinte par l’œuvre de la rédemption, entrer dans de violentes colères, frémir de rage en se voyant contraint d’avouer que Jésus-Christ est Dieu, qu’il est ressuscité, qu’il est le souverain roi du ciel et de la terre. » (Mgr Delassus, ibid., p. 174-175).
[6] — Boniface VIII (pape de 1294 à 1303), le dernier représentant des grands papes du Moyen Age, fut insulté publiquement par Guillaume de Nogaret (mort en 1314), chancelier de France sous le roi Philippe le Bel (1268-1314).
[7] — Le grand schisme d’Occident n’éclata qu’à la fin du XIVe siècle quand les papes revinrent à Rome. Mais il avait été préparé de manière lointaine par cette tentative de mainmise de la France sur la papauté amorcée par Philippe le Bel. Pendant ce grand schisme, qui dura environ cinquante ans, il y eut deux papes (et même parfois trois), l’un à Rome, l’autre en Avignon.
[8] — Thomas Campanella (1568-1639), religieux dominicain, grand adversaire de la scolastique, auteur du livre d’utopie communiste à saveur gnostique La Cité du soleil, eut de grands ennuis avec la sainte Inquisition et passa une partie de sa vie en prison. Il est l’exemple même de ces humanistes qui ont contribué aux changements radicaux de la Renaissance. Malgré son hétérodoxie, il ne manqua pas de soutiens parmi les grands. En 1634, l’ambassadeur de France à Rome, le marquis de Noailles, et le cardinal Barberini firent partir Campanella pour la France, afin de le soustraire à de nouvelles difficultés. Il habita à Paris le couvent dominicain de Saint-Honoré, demeura jusqu’à sa mort au service de Richelieu et du roi de France dont il recevait une pension, ainsi que du pape.
[9] — Deuxième partie du XVIe siècle.
[10] — Voir dans la partie « Documents » de ce numéro, ce qui concerne la sainte Ligue.
[11] — Voir dans la partie « Erreurs et reniements » du numéro 17, ce qui concerne le gallicanisme.
[12] — Voir dans la partie « Erreurs et reniements » de ce numéro, ce qui concerne le jansénisme.
[13] — Voir dans la partie « Erreurs et reniements » de ce numéro, ce qui concerne les pseudo-philosophes du XVIIIe siècle.
[14] — Discours du 17 août 1792.
[15] — François-Antoine Boissy d’Anglas (1756-1826) protestant libéral, conventionnel se retrouvera néanmoins comte à la « Restauration ».
[16] — Discours du 7 mai 1794.
[17] — Études sur les Barbares et le Moyen Age, p. 374-375.
[18] — Humanum Genus, encyclique du 20 avril 1884.
[19] — Discours du 13 septembre 1952 à Pax Christi.
[20] — Jean Janssen, L’Allemagne à la fin du Moyen Age, p. 50.
[21] — Sur toute cette affaire, voir : Dr. Louis Pastor, Histoire des papes depuis la fin du Moyen Age, traduction de l’allemand par Furcy Raynaud, t. IV, Paris, Plon, 1909, p. 32-72.
[22] — Op. cit., p. 54.
[23] — Les Sociétés secrètes et la société, t. II, p. 318.
[24] — Les Sociétés secrètes et la société, t. II, p. 323-325.
[25] — Historien et homme politique français (socialiste), Louis Blanc (1811-1882) fit partie de l’assemblée secrète tenue à Strasbourg en 1847, autour d’Adolphe Crémieux pour préparer la révolution de 1848. Il se retrouvera membre du gouvernement provisoire de 1848, comme presque tous les participants de cette réunion. Il s’y connaissait donc, en matière d’action occulte.
[26] — Louis Blanc, Histoire de la Révolution.
[27] — Le comte Henri de Haugwitz (1752-1831) fut aussi chargé par le gouvernement prussien de négocier et signer le traité de Bâle avec la France révolutionnaire, en 1795.
[28] — L’écrit de cet homme d’État a été publié pour la première fois à Berlin en 1840, dans l’ouvrage intitulé Dorrow’s Denkschriften und Briefe zur Charakteristik der Welt und Litteratur (t. IV, p. 211 et 221).
[29] — Le père du P. Abel fut ministre de Bavière jusqu’en 1847 (où il fut remplacé par le protestant Maurer). D’abord libéral et agent du parti prusso-maçonnique en Bavière, comme son propre père, il se convertit suite à la mort de sa femme.
[30] — PL, t. 77, col. 663.
[31] — Findel, Les Principes de la franc-maçonnerie dans la vie des peuples, p. 163.
[32] — F\ Buzot, Tableau philosophique, historique et moral de la franc-maçonnerie.
[33] — Adam Weishaupt (1748-1830), professeur à l’Université d’Ingolstadt et fondateur des Illuminés de Bavière, à la fin du XVIIIe siècle. Louis Blanc le désigne comme « le plus profond conspirateur qui ait jamais paru ».
[34] — Joseph Lemann, L’Entrée des Israélites dans la société française, Paris, Avalon, 1987 [1ere éd. en 1886], p. 205-257.
[35] — Grande réunion des sectes maçonniques convoquées en 1781 par le duc de Brunswick, où s’activèrent particulièrement les Illuminés de Bavière. Voir abbé Augustin Barruel, Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme, Chiré-en-Montreuil, DPF, 1973, t. II, p. 29 et sq.
[36] — Isaac Moïse (1796-1880), dit Adolphe Crémieux, avocat israélite, membre du gouvernement provisoire de 1848, puis de celui de la Défense nationale pendant la guerre franco-prussienne de 1870 où il joua un rôle considérable (amnistie générale de tous les détenus politiques, abolition du serment des fonctionnaires, décret du 24 octobre 1870 déclarant citoyens français les Juifs autochtones d’Algérie). Il eut surtout une action capitale dans la fondation de l’« Alliance israélite universelle. » « Le 17 mai 1860, dix-sept esprits libéraux se réunirent et, lors de cette rencontre, six furent choisis pour lancer l’appel : (…)“Si l’ombre d’Adolphe Crémieux planait sur cette réunion fondatrice, celui-ci n’occupa le premier plan qu’en 1863 [“en 1864”, affirme le même dictionnaire p. 289] quand il devint le troisième président de l’Alliance” » (Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, Paris, Cerf, 1993, p. 49). Après le gouvernement de Défense nationale « il s’associe ensuite à son ancien secrétaire, Gambetta, qu’il finit par seconder (…). Après la chute du gouvernement Thiers en mai 1873, il combat les tentatives de restauration de la monarchie et participe à l’élaboration des lois constitutionnelles de 1875. Nonobstant son âge avancé, il continue à présider activement l’“Alliance israélite universelle” jusqu’à sa mort et son intérêt pour les communautés juives d’Afrique du Nord ne faillit pas. Adolphe Crémieux incarne une sorte d’archétype de l’israélite français assimilé qui sut s’investir à parts égales dans les affaires de l’État et les questions juives » (Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, p. 289).
[37] — C’est effectivement ce qui est en train de se préparer pour l’an 2000 au mont Sinaï.

