L’Agenda du XVe centenaire
et l’œcuménisme « de droite »
par Rosarius
PUBLIÉ fin 1995 par les éditions Cœurs de France, L’Agenda du XVe centenaire de la France a fière allure, et l’on comprend qu’il ait pu se répandre largement dans les milieux catholiques fidèles à la Tradition : la présentation en est soignée, la typographie élégante, et les illustrations de Pierre Joubert brillamment colorées. Le thème surtout et l’idée d’évoquer tous les grands hommes de notre pays au fil des pages et des jours rendaient le produit attrayant.
Las ! Le résultat est décevant.
Il y a du bon, et même de l’excellent dans les deux cents pages de cet agenda (citons entre autres les contributions de Pierre Sipriot, Jean-François Parcé, Pascal Gourgues…), mais le moins bon, et même le mauvais sont publiés juste à côté, sur un pied d’égalité, et sans aucun avertissement.
Le calendrier révolutionnaire
D’abord, L’Agenda suit le calendrier moderne : le 1er janvier est laïquement le « jour de l’an », le 1er mai la « fête du travail » et au 14 juillet, saint Bonaventure a dû laisser la place à « fête nat. » ; l’Épiphanie est appelée le dimanche 7 janvier et les saints qui n’ont pas eu l’heur de plaire aux liturges révolutionnaires (saint Pie X, saint Pierre de Vérone, saint Gabriel, etc.) sont rayés du calendrier.
Pas tout à fait rayés, cependant : en cherchant bien, les réfractaires au calendrier de la révolution liturgique pourront trouver, trois pages avant la fin, le « calendrier traditionnel » imprimé en petits caractères.
Et là, les concepteurs de L’Agenda se révèlent, car ils en ont fait trop ou pas assez. Trop s’ils voulaient cacher l’origine traditionaliste de l’édition (qui, sinon un « intégriste », aurait en effet l’idée de publier aujourd’hui le calendrier traditionnel – fût-ce en fin de volume ?) Pas assez néanmoins pour satisfaire une conscience catholique refusant de transiger avec l’erreur.
Citations
Le choix des citations placées en exergue de chaque page révèle le même esprit éclectique : certaines sont excellentes, mais sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, saint Jean Bosco, Louis Veuillot, Ernest Hello, etc., côtoient Anatole France, Louis-Ferdinand Céline, Paul Léautaud, Stendhal, Nietzsche, Voltaire, Mitterand, Hugo, etc.
Que font là tous ces mauvais auteurs ? Ils n’ont même pas l’excuse d’être accompagnés d’une bonne citation. A une exception près, du cardinal Daniélou (« Les plus grands pécheurs de notre temps sont les intellectuels »), les phrases choisies pour introduire ces mauvais auteurs sont toutes insignifiantes ou mauvaises. Certaines, de surcroît, sont très maladroitement placées : pourquoi aller mettre, juste à côté de la notice sur Clovis, la phrase de Baudelaire : « La gloire est le résultat de l’adaptation d’un esprit avec la sottise nationale !»
Renaissance ou rechute ?
Au début de chaque mois, un texte historique. Là encore, beaucoup de bon : on est heureux, par exemple, de voir Jean-François Parcé citer de bons auteurs anti-libéraux comme Mgr Delassus ou l’abbé Vial. Mais toutes les contributions ne sont pas de la même veine. Le texte sur la Renaissance, par exemple, est extrait de L’Histoire des Français de Pierre Gaxotte. L’auteur souligne avec juste raison que « les hommes de la Renaissance n’ont pas reçu leur esprit comme un legs de l’Antiquité, comme une leçon des grands anciens. Ils se sont servis des Grecs et des Romains pour affermir leur soulèvement contre l’esprit médiéval (…). La Renaissance n’est pas une résurrection. C’est une révolte, et ce n’est pas sans raison que Rabelais a fait de ses héros des géants ». Soyons juste : ce passage de Gaxotte n’est pas sans intérêt et il a le mérite de souligner un point que des auteurs n’ont peut-être pas assez mis en relief lorsqu’ils dénonçaient l’étude de l’Antiquité païenne comme la cause de la Révolution de 1789 : l’étude de l’Antiquité païenne n’est qu’un aspect matériel de la Renaissance. L’aspect formel, le plus important, c’est la révolte contre la chrétienté, et cet aspect n’existait pas, et pour cause, dans l’Antiquité. Gaxotte nous semble également avoir raison lorsqu’il explique ainsi la différence entre le XIIe siècle et la Renaissance : « Un latiniste du XIIe siècle était un sage, un délicat et un raffiné. Lettré fervent, discret, fanatique de rien, il goûte la poésie d’Ovide et l’éloquence de Cicéron, mais à la façon d’une friandise. Il s’y délecte sans se laisser prendre. Les Anciens le charment, ils ne l’exaltent point, ils n’envahissent pas sa vie. Tout autre est l’humaniste de la Renaissance. Ne lui parlez pas de son néant : il crierait au sacrilège (…). A lire Platon et Virgile, il s’enivre d’orgueil plus que de plaisir. » C’est fort bien vu : la « Renaissance » n’a pas été la redécouverte de l’Antiquité ; elle a été avant tout une façon nouvelle – et révolutionnaire – de l’utiliser.
Mais Gaxotte ne va pas plus loin. Il ne montre pas, dans le texte cité par L’Agenda, les germes de mort introduits à cette époque. Il ne déplore pas la fin de la chrétienté. Il n’explique pas réellement ce que Chesterton a résumé d’un mot expressif lorsqu’il suggérait de ne plus parler de « la Renaissance », mais de « la Rechute ».
L’évocation faite de Léonard et Jean Goujon, de Fontainebleau, Chenonceau et Chambord tend surtout à faire ressortir le côté brillant de la « Renaissance » et quand Gaxotte énumère ensuite les caractéristiques de la période : « Exaltation de la nature, mépris de l’idéal ascétique, sentiment de la beauté corporelle, respect de l’intelligence, mise en valeur de toutes les ressources intellectuelles, morales, esthétiques de l’homme (…) », il ne s’attache aucunement à démontrer toutes ces fausses valeurs.
Bref, en tournant la page, le lecteur de L’Agenda du XVe centenaire de la France risque de n’avoir pas compris grand-chose à « la Rechute ». Et l’image de P. Joubert qu’il gardera en tête pour caractériser cette époque sera celle d’une brillante, animée et colorée « fête à Chambord ».
