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Saints et héros

de France

 

 

 

 

 

« LA FRANCE a pour fondement l’honneur rendu aux saints ; elle subsistera, tant qu’elle honorera les saints ; elle périra lorsque l’impiété aura renversé ce fondement [1]. »

Et encore : « Le fondement de la nationalité française, c’est l’honneur rendu aux saints, et aux lieux saints. L’édifice sera ébranlé si le fondement est ébranlé ; il croulera totalement si le fondement est arraché ; il sera stable et ferme, tant que le fondement sera respecté [2]. »

Ces réflexions, que le savant historien Baronius laisse tomber à satiété de sa plume, en déroulant le récit de nos origines, reçoivent une nouvelle confirmation de l’histoire de la libératrice sainte Jeanne d’Arc « venue de par tous les benoîts saints et saintes de paradis » (…).

Les grands foyers de la patrie sont les sanctuaires aimés de nos pères. Il y en avait de fréquentés par la chrétienté entière : Saint-Martin de Tours, Saint-Denis, Saint-Remy, Saint-Gilles, Saint-Julien ; d’autres, plus locaux. Chaque province, chaque diocèse avait les siens.

Quel ne fut pas l’amour de la vieille France pour les saints ! Quel soin d’honorer, de préserver leurs reliques ! Quel amour de leurs noms, et de leurs fêtes !

Les jours de leurs solennités désignaient les saisons et les mois de l’année : usage si enraciné qu’il survit encore au milieu du peuple, qui ne fête plus la solennité, et ignore ce que fut le héros.

Leurs noms sont encore ceux d’une foule de bourgades et de villes. Ils furent et sont, partiellement du moins, ceux des rues et des places publiques.

La raison, la foi, l’expérience confirment l’assertion de Baronius.

La France a été fondée par les saints, a vécu moralement par les saints et de l’amour des saints. L’arbre doit périr quand il est séparé des racines dont il est sorti.

Lorsque Clovis allait fonder la France, en broyant l’arianisme à Vouillé, il avait ordonné de respecter les propriétés de saint Martin ; il punissait exemplairement toute infraction à cet ordre, et s’écriait : « Comment pourrions-nous vaincre, si nous offensons le bienheureux Martin ? » – Il multiplia à la basilique de Tours les dons de sa munificence et de sa reconnaissance.

L’impiété raille Clovis et ses dons. Clovis a fondé la France ; et la France s’effondre entre les mains de l’impiété.

 

 

Ayroles S.J., Père J.-B.-J., Jeanne d’Arc sur les autels et la régénération

de la France, Paris, Gaume, 1885, p. 393 à 395.


 

Notre-Dame de Bermont,

devant laquelle sainte Jeanne d’Arc allait prier


[1] — Francorum regnum permansurum tandiu quoadusque ejus modi in cultu sanctorum, pie jacta fundamenta permanserint, periturum vero cum eadem ipsa impie fuerint hæretica pravitate revulsa. (Ann. eccl., an. 456, VII.)

[2] — Ann. eccl., an. 484, XXXIII.




Sainte Jeanne d’Arc

(1412-1431)

 

 

 

par le R.P. Janvier O.P.

 

 

 

DIEU aime tous les hommes, mais il a des préférences dont il ne doit compte à personne. Des uns, il fait des vases d’honneur ; il laisse les autres devenir des vases d’ignominie, et ceux-ci n’ont point à l’accuser de leur déchéance, ceux-là n’ont point à se glorifier de leur grandeur.

Dieu aime tous les peuples, mais il a des prédilections que nous devons adorer sans les comprendre. Il est des nations que la Providence abandonne, dirait-on, à la merci des causes secondes, d’autres ont le privilège de sentir sur elles une prédestination qui ne s’endort jamais.

Dans le monde ancien, la Judée a connu toutes les complaisances de Jéhovah. Et malgré ses ingratitudes, malgré l’âpreté de ses appétits, bien qu’elle ait répandu le sang précieux du Christ, Dieu lui garde toujours une part de son amour, car il maintient à travers les siècles des promesses de salut aux restes d’Israël.

Dans les âges nouveaux, je sais une nation née au cœur de l’univers, qui se repose en sûreté à l’abri de ses montagnes et se contemple dans les océans dont les flots portent au loin sa flamme et sa pensée : c’est la France. Vous l’aimez comme on aime son père, Dieu l’aime plus que vous. Aux heures désespérées de notre existence, il est là, toujours là, pour nous protéger et nous sauver. S’il permet que nous nous égarions et que nous semblions descendre la pente de la décadence, c’est pour nous redresser lui-même le sens, et nous ramener des portes du tombeau.

Mais un prodige domine l’histoire de France, et je pourrais dire, l’histoire du monde, car Dieu ne l’a fait que pour nous : c’est sainte Jeanne d’Arc (…).

Son émotion en face de nos malheurs et sa pitié sont telles qu’on dirait qu’à elle seule elle est toute l’âme de la patrie et qu’elle en ressent toutes les douleurs.

Chaque coup qui nous frappe la meurtrit, chaque division nouvelle entre les Français la déchire, chaque honte l’accable, chaque goutte de sang répandu lui fait dresser les cheveux sur la tête, chaque démembrement du territoire la met en lambeaux. Il y a en elle comme tout un peuple qui souffre, qui râle, qui crie avec désespoir.

Mais son patriotisme ne s’attarde pas à verser sur nos épreuves des larmes stériles ; Jeanne est prête à remuer le monde, à donner sa vie pour arracher la France à la ruine.

Elle affirme sa volonté indomptable dans des mots d’une énergie telle que vous en chercheriez en vain de pareils, aux pages sublimes de la poésie, aux lèvres en feu de l’éloquence, aux oracles inspirés de la sagesse : « J’irais, disait-elle, quand j’aurais cent pères et cent mères, et que je fusse fille de roi (…). J’irais, quand je devrais user mes jambes jusqu’aux genoux. » Et savez-vous ce qui donne à son vouloir cette inébranlable fermeté ? C’est la confiance surnaturelle qu’elle a dans la destinée de notre pays. Quand le roi doute, quand les politiques désespèrent, quand les guerriers succombent, quand l’ennemi occupe les trois quarts de notre pays, quand les reines, les princes, les parlements, les universités trahissent, quand le peuple périt de découragement et de misère, quand tout semble perdu, sans excepter l’honneur, Jeanne n’est point encore parmi ces prophètes de malheur qui chantent en lugubres accents les ruines irréparables. Elle a confiance, car, si l’on aime, on ne supporte pas la pensée que l’être aimé va disparaître, on espère contre toute espérance, on attend que les agonisants surgissent de leur grabat et que les cadavres sortent de leurs tombeaux.

Mais si sa confiance est inébranlable, c’est qu’elle sait que Dieu aime les Francs et qu’il donne toujours à ceux qu’il aime, hommes ou peuples, l’immortalité. C’est pourquoi Jeanne est de ceux qui disent : « La France souffre, la France s’égare, la France agonise, la France râle, mais la France ne meurt pas. » Franchement, dans une bergère, de pareils sentiments ne sont-ils pas un miracle ? (…)

D’Orléans, Jeanne continue sa marche et sa conquête. Qu’il s’agisse de prendre une ville, comme Jargeau ou Beaugency, d’emporter un pont, comme à Meung-sur-Loire, de livrer une bataille en rase campagne, comme à Patay, de combler un fossé, comme à Troyes, de déjouer les manœuvres de Talbot ou de vaincre le courage de Fastolf, d’attaquer ou de résister, de combattre les Anglais ou les Bourguignons, Jeanne s’élance, conduite par un instinct qui ne la trompe jamais, et soutenue par une victoire qui ne se lasse pas. Malgré les hésitations de Charles VII, malgré les intrigues de la Trémouille, malgré les objections des capitaines, le 27 juin, Jeanne part de Gien, le 1er juillet, elle est à Auxerre, le 15, à Châlons et, le 17, les portes de Reims sont ouvertes, et le roi de France au parvis de Notre-Dame où, depuis dix siècles, ses pères ont reçu l’onction de Dieu.

Jamais plus beau spectacle ne s’était vu sous le ciel de notre pays. Ah ! la cérémonie avait été grandiose quand saint Remi avait laissé tomber sur la tête de Clovis l’eau qui marque les chrétiens et l’huile qui sacre les rois ; c’était la naissance et le baptême d’un peuple. Mais lorsque, au milieu du bruit des armures, Jeanne et Charles VII paraissent sous les arceaux, quand la foule, dans un enthousiasme indescriptible, crie : « Noël ! Noël [1] ! », quand la main du pontife touche le front du monarque incliné, quand Jeanne vient fléchir le genou devant son souverain et jeter à ses pieds son hommage et son étendard, l’événement est plus sublime, c’est la résurrection de ce même peuple. Les saints semblent s’animer dans les vitraux dorés, leurs lèvres parler, leurs mains se joindre pour applaudir. Et ne sentez-vous pas qu’au-dessus de ce monde visible plane un monde invisible qui frémit, tressaille, chante comme le premier ? Ne sentez-vous pas que, vers la France de la terre et du temps, se penche la France du ciel et de l’éternité ? Ils sont là, les chevaliers invincibles, Roland et Duguesclin ; ils sont là, les rois glorieux, Clovis, Charlemagne, saint Louis ; elles sont là, les vierges saintes et les reines illustres, Geneviève, Clotilde et Blanche de Castille ; ils sont là, les évêques vénérés, Denys de Paris, Martin de Tours, Aignan d’Orléans, Remi de Reims. Et ces deux peuples qui n’en font qu’un, ce peuple ressuscité et ce peuple glorifié, remercient Dieu, exaltent Jeanne d’Arc. Et ces prières qui montent de la terre, et ces grâces qui descendent du ciel, préparent des siècles de vie à la France que le Christ n’abandonne jamais.

 

 

Extrait de R.P. Janvier O.P., Panégyrique de la vénérable Jeanne d’Arc, le 26 avril 1908 à Rennes, Rennes, 1908, p. 2-17.

 

 



[1] — « Ce vieux mot français dérive par corruption de natal. Noël, c’est le jour natal du Sauveur. Terme de joie, si goûté de nos pères, que pour toutes les circonstances où leur cœur était en liesse, ils criaient : “Noël ! Noël !” Sur le passage des rois, au triomphe des armées nationales victorieuses, le peuple mêlait à ses acclamations le vivat français, très français : “Noël ! Noël !” Et c’était très chrétien, car la joie de la naissance du Sauveur est l’allégresse la plus substantielle de l’humanité. » R.P. Mortier O.P., La Liturgie dominicaine, t. II « de l’Avent à la Septuagésime », Lille-Paris, Bruges, DDB et Cie, 1921. (NDLR.)




Saint Vincent de Paul

(1581-1660 *)

 

 

 

par Mgr Jean Calvet

 

 

 

LA France est le pays à qui a été donné Vincent de Paul, comme elle est le pays à qui a été donnée Jeanne d’Arc. Nous ne savons pas assez que c’est un privilège. Nulle part, chez aucun peuple, dans les temps modernes, on ne rencontre un homme comme Vincent de Paul, qui ait aimé les hommes avec cette intelligence, cette tendresse et cette efficacité.

Né dans un bourg des Landes, en 1580 [1581 ?], d’une famille de paysans pauvres, il partagea durant son enfance occupée à garder les pourceaux la rude vie des gens des champs, en même temps qu’il se pénétrait du bon sens et des vertus d’une race patiente. Né paysan, il resta paysan par humilité et par droiture ; et c’est pour cela qu’il parla du peuple de la campagne non pas avec la pitié brutale d’un La Bruyère, dont l’accent faux fait mal, mais avec une sympathie directe ; et c’est pour cela aussi que son action religieuse garda un caractère si original, si pratique, apparentée à l’action politique de son compatriote le roi Henri IV.

Comme la plupart des hommes destinés à travailler pour un long avenir, il parut longtemps, jusqu’à quarante-cinq ans, chercher sa voie, alors qu’il se préparait, en touchant les réalités diverses d’une société complexe, à exercer sur elle une action totale. Il est possible d’ailleurs que les méandres de son itinéraire s’expliquent de surcroît par une humeur aventureuse de cadet de Gascogne, qu’il intègrera plus tard, en la disciplinant rudement, dans la sainteté.

Une créance à recouvrer l’ayant amené de Toulouse à Marseille, il décide de revenir par mer jusqu’à Port-Vendres et il se fait prendre par des corsaires barbaresques qui l’amènent captif en Alger. Il n’y perd pas son temps : il étudie le caractère des Turcs, la situation des esclaves et des marchands chrétiens, si bien qu’il pourra plus tard organiser le consulat français dans l’Afrique du Nord et une sorte de banque pour faire passer des secours aux pauvres captifs. Fatigué de sa prison, il s’évade, emportant maints secrets d’alchimie et de médecine qu’il fait valoir avec beaucoup de brio et qui lui assurent un vif succès à Rome, où l’a amené le prélat Montorio. A Rome, aussi, il observe, tout en s’édifiant au contact des origines chrétiennes ; quand il devra plus tard négocier avec la curie pontificale, il se souviendra de ses pratiques et il comptera sur le temps qui est un des grands facteurs de la politique romaine. Distingué par le pape, il part pour Paris avec une mission de confiance auprès du roi. Le voilà en contact avec le Béarnais et avec la Cour qu’il regarde avec des yeux plus curieux qu’éblouis. Il a la faveur de la reine Margot ; tout porte à croire qu’un bon bénéfice va récompenser tant d’adresse diligente.

Mais Bérulle met la main sur lui et l’engage dans une autre carrière, celle de la sainteté. Il y prélude par une période en apparence aussi fantaisiste que la première, mais plus disciplinée derrière les faits. Curé de Clichy, près de Paris, dans une paroisse populaire, précepteur des enfants de M. de Gondi, général des galères – le futur cardinal de Retz est de ses élèves, – curé de Châtillon, en pleine campagne désolée du pays des Dombes, à nouveau précepteur et directeur de conscience chez les Gondi, il prend contact avec le peuple des villes et celui des campagnes, avec les forçats sur les galères, avec les grands seigneurs et les grandes dames, à Paris, dans les faubourgs et dans les terres seigneuriales. A quarante-cinq ans, en 1625, il a fait le tour de la société de son temps; il en connaît les misères, les besoins, les possibilités ; et Dieu le voulant, il se met résolument à l’action.

Elle est d’abord uniquement populaire. Son expérience se résume dans un cri du cœur, de son cœur de paysan : « Le pauvre peuple des champs meurt de faim et se damne. » Voilà la source de son œuvre : il va s’appliquer à donner au pauvre peuple de France du pain et la vérité. La forme essentielle de ce double apostolat est la mission. Aidé de quelques prêtres qu’il groupera plus tard en une société religieuse, il s’installe pour quelques mois dans les paroisses les plus déshéritées ; il y enseigne le catéchisme et y restaure l’esprit chrétien ; la paroisse renouvelée, il y établit la charité, association des meilleurs pour l’assistance des malades et des pauvres. Telle est la cellule d’une grande entreprise nationale.

Pour que les résultats de ce premier travail spirituel et matériel résistent au temps, il faut les protéger par une organisation stable : il applique donc sa congrégation de prêtres de la mission à la réforme du clergé, afin de doter de bons prêtres les paroisses renouvelées, et il crée la Congrégation des Filles de la charité pour assurer la permanence des soins aux pauvres et aux malades. Les deux groupements amplifient leur action pendant ce règne de Louis XIII, si effervescent, pour le bien comme pour le désordre ; les Filles de la charité essaiment dans tout le royaume ; la réforme du clergé, entreprise à la fois par plusieurs, va prendre corps dans l’œuvre des séminaires. En 1643, quand Louis XIII meurt, M. Vincent, qui l’a assisté à sa dernière heure, est devenu un des grands ouvriers de la France qui créait pièce à pièce son équilibre. Investi, par la confiance de la reine régente, d’une sorte de ministère spirituel, il entre au Conseil de conscience et y devient vite un des conseillers les plus écoutés. C’est grâce à ses soins que sont choisis pour les diocèses vacants de bons prélats qui y apportent l’esprit de la réforme catholique et l’esprit de charité.

Alors, viennent les grandes crises : crise politique, crise sociale, crise religieuse. Providentiellement, Vincent de Paul a été préparé à les affronter et les deux organismes qu’il a créés répondent avec précision aux besoins qui sont mis à nu par les troubles civils. La Fronde bouleverse les provinces ; Paris prend les armes et chasse son roi ; puis Paris est assiégé par les troupes du roi de France et connaît la famine ; les hommes graves ne savent plus où est le devoir. M. Vincent n’est ni « Mazarin », ni frondeur ; il est du parti de ceux qui ont faim. Seul, il ose sortir de Paris assiégé et traverser les deux lignes de bataille pour aller jusqu’à la reine, à qui il tient un tel langage que Paris est aussitôt ravitaillé en farine. Il ose parler net au ministre et lui conseiller et lui persuader de disparaître pour un temps, afin de rendre possibles le retour du roi à Paris et la paix. Mais de tous côtés la misère reste effrayante. Investi, par une espèce d’accord tacite du pouvoir et des malheureux, d’une sorte de mandat général qui équivaut à la direction de l’assistance publique et de l’assistance privée, M. Vincent se multiplie, génial et généreux. Il quête à Paris pour la province et en quelques années fait passer plusieurs millions en Lorraine, où la guerre avait tout détruit ; il quête la province pour Paris affamé ; il envoie des semences et des charrues dans les régions dévastées ; il fait vendre à Paris les objets fabriqués par les artisans ruraux ; au peuple il tend la main pour la noblesse que la misère avilit ; à la noblesse il demande secours pour le peuple que la faim pousse au désespoir et à la violence. Non seulement, ainsi, il dispense des Français de mourir de faim, mais il fait circuler à travers les classes sociales, alors si séparées, un courant de sainte fraternité et il prépare pour un jour prochain une réconciliation cordiale. Il est, à la lettre, comme le lui écrivaient les notables de Picardie, « le père de la patrie ».

La Fronde a deux visages. C’est une crise d’indiscipline politique ou de dépravation morale qui a laissé à tous ceux qui l’ont vécue et qui savaient réfléchir, comme un Pascal ou un La Rochefoucauld, un pli de tristesse et de pessimisme. Et c’est aussi une explosion de charité passionnée : les grandes âmes, à l’appel de M. Vincent, ont su panser les plaies faites par la révolte et par le crime. Si la France n’a pas péri dans la tourmente, à qui le doit-on ?

Après la querelle politique, ou en même temps, la querelle religieuse. Le Jansénisme naît, qui devait si profondément et pour si longtemps troubler les âmes. Il est d’abord une volonté de réforme ; mais il devient très vite un parti en lutte contre un autre parti, celui des Jésuites. Et, chose grave, ceux qui ne sont d’aucun parti et qui suivent le combat en spectateurs passifs, ou ne soupçonnent pas la portée du conflit, ou se laissent entraîner par la mode qui mène vers Port-Royal. M. Vincent voit clair du premier coup. Il prend position en théologien et en théologien informé qui sait à fond les problèmes ; mais son attitude très originale est d’abord celle du paysan avisé et pratique. Il y a dans toute cette affaire un esprit de chicane, un esprit d’orgueil qui veut raffiner sur la doctrine et se tirer de la foule. C’est un appât pour les meilleurs ; s’ils se laissent prendre, ils sont perdus pour le travail d’apostolat, et le pauvre peuple des champs, pendant ces doctes batailles, continuera à mourir de faim et à se damner. C’est en grande partie pour ce motif que Vincent de Paul défend les missionnaires et le clergé contre les nouvelles doctrines : laissons à l’autorité ecclésiastique, dont c’est la fonction, le soin de décider dans ces matières difficiles ; soumettons-nous simplement aux décisions si nettes qu’elle a prises, et travaillons.

La force de contagion d’une grande pensée est en quelque sorte illimitée, car elle s’amplifie de tout ce qu’elle conquiert. Du plan national où elle s’était révélée si efficace, l’action de Vincent de Paul s’étendait au plan international. De divers points de l’étranger, en particulier de Pologne et d’Italie, on lui demandait des ouvriers pour la mission populaire et pour la réforme du clergé, décrétée par le concile de Trente ; et ainsi, c’est de France que partait le mouvement spirituel qui renouvelait l’Europe. Plus loin encore, Vincent de Paul jetait les yeux sur les pays infidèles et envoyait des missionnaires en Hibernie, et à Madagascar, entrant ainsi après d’autres, mais des premiers, dans l’entreprise des missions lointaines où la France devait toujours garder le premier rang, comme un privilège de répandre son sang pour répandre la civilisation avec l’Évangile. C’est vraiment une carrière prodigieuse que celle de ce paysan de Gascogne, pauvre, humble et chétif, qui, en trente ans, réalise ce miracle de charité et d’apostolat.

Le secret de ce succès, c’est de toute évidence la sainteté. Mais la sainteté a bien des visages, et celle de Vincent de Paul a ceci d’original qu’il a paru s’appliquer à lui enlever tout relief. Il est humble à un point qui nous déconcerte ; il est silencieux, réservé, réticent. Cet homme d’action est le contraire d’un homme pressé ; il va du pas des bouviers de son pays. Aucune agitation, aucune impétuosité, aucun désir d’entreprendre au-delà de ce qu’il fait ; mais il est prêt à tout ; il attend que Dieu lui fasse signe avec les occasions qui sont en quelque sorte son langage muet, et il n’en laissera passer aucune sans la saisir et sans l’utiliser à plein. Il dit, et ce sont des mots précieux : « Il ne faut pas enjamber sur la conduite de la Providence, mais quand elle a ouvert ses voies, il faut la suivre à pas de géant (…). Les œuvres de Dieu ne se font pas quand nous le souhaitons, mais quand il lui plaît. »

Dans cette attente fervente de la volonté de Dieu, l’apôtre entretient ses forces, alimente sa volonté pour être, à l’heure voulue, à la hauteur des efforts les plus rudes. La vie intérieure prépare l’autre ; elle n’est donc pas une fin en soi. M. Vincent, qui admire les contemplatifs, ne se croit pas digne de prendre place parmi eux ; il est un ouvrier qui a des « journées » à faire. Ainsi, sa spiritualité est simple, détachée de toute recherche, de toute subtilité, même pourrait-on dire de toute spéculation. Il dit : « Allons à Dieu, bonnement, rondement, simplement, et travaillons. » Toujours le même mot qui revient comme un refrain. Travaillons. Il faut aimer Dieu à la force du poignet et à la sueur du front. « La vraie charité ne saurait rester oisive ni enfermée en elle-même. C’est le propre du feu d’éclairer et d’échauffer, et c’est aussi le propre de l’amour de se communiquer. Nous devons aimer Dieu et servir le prochain aux dépens de nos biens et de notre vie. » La sœur de charité est une femme de prière, certes ; mais elle quittera la prière et même, s’il le faut, la messe, pour servir les pauvres malades. Car les pauvres malades sont les pauvres de Jésus-Christ, et ainsi elle n’aura quitté Jésus-Christ que pour le retrouver dans ses membres.

Nous voilà au centre de sa pensée et de son originalité : il est l’homme de chez nous qui a le plus aimé les hommes. Il avait réalisé intégralement dans son cœur le sentiment de la fraternité, c’est-à-dire qu’il croyait, non pas en paroles, par métaphore ou par réflexion philosohique, mais substantiellement et dans les entrailles, que le loqueteux, le pauvre diable de la rue, était son frère. A ce degré, ce sentiment est très rare. Tous les jours, il faisait dîner à sa table deux mendiants et il les servait lui-même avec de grands égards. Tous les saints ont servi les pauvres pour se conformer à l’esprit de l’Évangile ; lui, de surcroît, les servait par plaisir. Lorsqu’il s’était installé au prieuré de Saint-Lazare, il y avait trouvé quelques déments, abandonnés de tous, des déchets d’humanité. Il s’était attaché à eux et les avait attachés à lui à force de douceur, si bien que, le jour où, devant quitter le prieuré, il se demandait ce qu’il regretterait le plus en s’en allant, il en vint à penser que ce qui coûterait le plus à son cœur, ce serait de laisser ces pauvres fous dont personne ne se soucierait plus.

La légende a stylisé et popularisé les gestes de sa charité. On les représente, par une nuit de neige, recueillant dans les plis de son manteau des enfants abandonnés, ou sur une galère prenant sur lui les chaînes des forçats pour les en délivrer. Ce n’est pas ainsi qu’il faut le voir ; mais ces images sont des symboles, vrais par-delà le réel, et ils disent, sans l’épuiser, la tendresse surabondante de son cœur. Recueillons, pour la toucher, quelques-uns des mots qu’elle lui a inspirés.

 

Si vous saviez quelle grâce c’est de servir les pauvres ! (…) Employez votre jeunesse à vous mettre en état de servir les pauvres (…). Reconnaissons devant Dieu que (les pauvres) sont nos seigneurs et nos maîtres, et que nous sommes indignes de leur rendre nos petits services. Quand nous allons les voir, entrons dans leurs sentiments pour souffrir avec eux (…). L’amour fait entrer les cœurs les uns dans les autres et sentir ce qu’ils sentent. Nous sommes tous membres les uns des autres. Être chrétien et voir son frère affligé sans pleurer avec lui, sans être malade avec lui (…), c’est être chrétien en peinture, c’est être près des bêtes (…). Je ne dois pas considérer un pauvre paysan ou une pauvre femme selon leur extérieur, ni selon ce qui paraît de la portée de leur esprit (…) ; tournez la médaille et vous verrez par les lumières de la foi que le Fils de Dieu qui a voulu être pauvre nous est représenté par ces pauvres.

 

Il ne faut pas s’étonner si d’un cœur qui, à ce point, aimait les pauvres, sont sortis des accents d’une éloquence pure qui a touché d’autres cœurs. De la société de son temps, M. Vincent obtint des miracles de charité, l’envers de la Fronde. Nous devrions tous savoir de mémoire ces paroles qu’il adressait aux dames du monde, à une de ces heures tragiques où la misère trop dure démoralise les meilleurs :

 

Oh, sus, mesdames, la compassion et la charité vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfants. Vous avez été leurs mères selon la grâce, depuis que leurs mères selon la nature les ont abandonnés, voyez maintenant si vous voulez aussi les abandonner.

Cessez d’être leurs mères, pour devenir leurs juges ; leur vie et leur mort sont entre vos mains. Je m’en vais prendre les voix et les suffrages. Il est temps de prononcer leur arrêt et de savoir si vous ne voulez pas avoir de miséricorde pour eux. Ils vivront si vous continuez d’en prendre soin, et au contraire ils mourront, ils périront infailliblement si vous les abandonnez, l’expérience ne permet pas d’en douter. 

 

Au-dessus de ce texte si beau, j’en mets un autre que je trouve dans les conférences aux Filles de la charité ; il est émouvant au-delà de toute expression, comme la voix d’une mère :

 

[La religieuse], ayant pris ce qu’il faudra de la trésorière pour la nourriture des pauvres en son jour, apprêtera le dîner, le portera aux malades, en les abordant, les saluera gaiement et charitablement, accommodera la tablette sur le lit, mettra une serviette dessus, une gondole, une cuiller et du pain, fera laver les mains aux malades et dira le Benedicite, trempera le potage dans une écuelle et mettra la viande dans un plat, accommodant le tout sur la dite tablette, puis conviera le malade charitablement à manger pour l’amour de Jésus et de sa sainte Mère, le tout avec amour, comme si elle avait affaire à son Fils, ou plutôt à Dieu, qui impute fait à lui-même le bien que l’on fait aux pauvres. Elle lui dira quelques petits mots de Notre Seigneur, en ce sentiment, tâchera de le réjouir s’il est fort désolé, lui coupera parfois sa viande, lui versera à boire, et l’ayant mis en train de manger, s’il a quelqu’un auprès de lui, le laissera et en ira trouver un autre pour le traiter de la même sorte, se ressouvenant de commencer toujours par celui qui a quelqu’un avec lui et de finir par ceux qui sont seuls, afin de pouvoir être auprès d’eux plus longtemps.

 

La conscience française a recueilli l’héritage de ces beaux mots et c’est un peu pour cela que l’amour des pauvres fait partie de sa substance. Cependant, il ne faudrait pas enfermer Vincent de Paul dans les limites de cette tendresse. Pour les raisons que j’ai sommairement indiquées, il faut le considérer comme un des grands constructeurs des assises spirituelles de la France moderne. Réaliste autant que tendre, il a donné aux aspirations de son cœur une forme pratique et une armature résistante, si bien qu’elles ont duré et se sont adaptées aux transformations sociales. La charité vit de son esprit et en garde la marque. Chaque fois que, dans le monde, surgit une œuvre d’assistance, pour la couvrir d’un patronage auguste, le nom de Vincent de Paul vient à la pensée des chrétiens et même des incroyants. Au fond, il s’est identifié avec la charité. A travers toutes les grandeurs de notre histoire française, c’est peut-être la gloire la plus pure et la moins discutée.

 

 

Calvet J., Témoins de la conscience française, Paris, Alsatia, 1943, p. 64-73 [1].


 

Jésus-Christ et la Vierge Immaculée.

Gravure du XVe siècle

 

 

 


* — Le saint affirmait lui-même être né en 1581, réfutant par avance ceux qui le vieillirent après sa mort de cinq ans en le faisant naître en 1576. Voir Pierre Coste, Monsieur Vincent, Paris, DDB, 1934, 2e édit., t. 1, p. 18. Voir aussi André Dodin, Initiation à saint Vincent de Paul, Paris, Cerf, 1993, p. 357. (NDLR.)

[1] — Il ne nous est malheureusement pas possible de recommander ce livre. Car s’il comprend de bons passages comme cet extrait, il en comprend d’autres sur des personnages que nous ne placerions pas comme modèles, par exemple : Montaigne, Henri IV, Louis XIV, La Fontaine, Montesquieu, Jean-Jacques Rousseau, Napoléon, ou Chateaubriand.




Saint curé d’Ars

(1786-1859)

 

 

 

par le cardinal Louis-Henri Luçon

 

 

 

LA grande erreur contemporaine, celle qui est tout à la fois, et le germe d’où sont sorties toutes les autres, et la synthèse en laquelle elles se résument, c’est le naturalisme : le naturalisme qui ne veut rien reconnaître en dehors de la nature, qui prétend tout expliquer par les forces de la nature, par les lois de la nature, par l’ordre de la nature, et rejette, en conséquence, tout surnaturel.

Or Dieu se plaît, mes bien chers frères, à confondre la force des superbes par la faiblesse des humbles ; et c’est à cette fin qu’il a suscité le curé d’Ars, au siècle du naturalisme, comme un exemple vivant du surnaturel sous toutes ses formes. Tandis que Grégoire XVI et Pie IX combattaient cette erreur par leurs encycliques, Dieu en donnait au monde, en la personne du curé d’Ars, une réfutation par les faits, plus éloquente que tous les raisonnements, plus à la portée de toutes les âmes de bonne foi. C’est ce dont nous verrons la démonstration, par toute la suite de ce discours.

Le naturalisme niait la pérennité de la sainteté dans l’Église : l’Église ne produit plus de saints ; on ne verra plus de ces vies prodigieuses, comme celles que les légendes antiques présentaient à la naïve admiration des siècles passés ; on ne verra plus de saints canonisés par la voix populaire ! — Et voilà un homme, notre contemporain, qui reproduit en sa personne les merveilles mêmes dont notre génération incrédule rejetait jusqu’à la possibilité ; et cela avec un tel éclat que les pèlerins affluent par centaines de milliers pour voir cet homme de Dieu ; et la voix du peuple, devançant le jugement de l’Église, n’attend pas même sa mort pour le canoniser.

La naturalisme niait le surnaturel dans les âmes ! — Et voilà un saint de l’âme duquel le surnaturel rayonne, éclatant comme la lumière du soleil : il resplendit dans ses vertus, dans ses lumières, dans ses discours, dans ses œuvres, dans ses miracles, dans sa vie, dans sa mort, dans le concours qui se produit autour de sa personne, autour de son tombeau ; dans la disproportion entre les effets et la cause, entre sa science et ses facultés, entre ses vertus et les forces de la nature.

Sans doute, et la liberté de la foi l’exige ainsi, il reste toujours, pour ceux du moins qui n’ont point été témoins oculaires, assez d’ombre mêlée à la lumière, pour qu’on ne soit pas forcé de croire ; et c’est pourquoi il y aura toujours des hommes qui auront des yeux et ne verront pas, des oreilles et n’entendront pas, de l’intelligence et ne comprendront pas. Mais n’est-il pas vrai, cependant, mes bien chers frères, qu’il y a dans cette vie assez de lumière, que le surnaturel y éclate avec assez d’évidence pour justifier aux yeux de toute âme de bonne foi, et dûment renseignée, cette conclusion : le doigt de Dieu est là ! Digitus Dei est hic ! Le curé d’Ars, c’est le surnaturel vivant sous toutes ses formes, c’est le miracle perpétuel, c’est le divin rayonnant dans la personne d’un saint.

 

 

Extrait du sermon prononcé par Mgr Luçon à Saint-Louis des Français

le 13 janvier 1905 à l’occasion des fêtes de la béatification du curé d’Ars :

Béatification du bienheureux curé d’Ars, Belley, Chaduc, 1907, p. 74-99.

 


 

L’évêque et les habitants de Paris implorent sainte Geneviève.

Lettrine du Moyen Age



Sainte Thérèse parle

de la France

 

 

 

Les pièces de théâtre composées par sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus (1873-1897) pour sa communauté à l’occasion de certaines fêtes, sont ignorées de nombreux fidèles. Pourtant, ces « récréations pieuses », comme on les appelle, constituent un complément précieux aux manuscrits autobiographiques, à la correspondance et aux poésies de la sainte. En effet, comme en tout ce qu’elle fait, Thérèse y met toute son âme et ne ment pas : on y trouve ses pensées les plus profondes.

Le choix du sujet et des personnages est déjà tout un programme.

« L’exemple le plus frappant est évidemment celui des deux pièces sur Jeanne d’Arc. Sans elles, on ne pourrait mesurer la profonde influence de la jeune Lorraine sur la carmélite et on ignorerait le mystérieux pressentiment qui habitait celle-ci lorsqu’elle décrivait l’agonie et la mort de sa “sœur chérie” (manuscrit B, 3e f°). Elle-même n’en a pris conscience qu’au cours de sa maladie lorsqu’elle confiait à Mère Agnès de Jésus :“J’ai relu la pièce de Jeanne d’Arc que j’ai composée : vous verrez là mes sentiments sur la mort ; ils sont tous exprimés” (Carnet jaune, 5.6.2) [1] » .

Le contexte historique dans lequel Thérèse écrit est celui des persécutions de la IIIe République contre l’Église. Thérèse en est informée par les parloirs avec la famille Guérin : son oncle maternel, Isidore Guérin, dirige Le Normand, journal local catholique et monarchiste.

Le 14 juillet 1888 a lieu l’illumination de la tour Eiffel, présentée comme un symbole de lumière, de progrès et de victoire sur l’obscurantisme religieux (Thérèse est entrée au carmel le 8 avril de la même année). Le 6 mai 1889, c’est l’inauguration de l’Exposition universelle de Paris : trente millions de visiteurs viennent constater l’ampleur des progrès de la science humaine. Le 14 juillet 1889, le gouvernement profite du centenaire de 1789 pour faire un éloge dithyrambique de la raison triomphante et de la Révolution française. Le lendemain (quel symbole !), est votée la loi dite des « curés sac-au-dos », c’est-à-dire la suppression de l’exemption du service militaire pour les clercs. Et ainsi de suite jusqu’à la loi proclamant en 1905 la séparation de l’Église et de l’État [2].

En 1892-1894, une vague d’attentats anarchistes secoue la France. Est-ce une réponse à l’encyclique de Léon XIII « Au milieu des sollicitudes », du 16 février 1892 (sur le « ralliement ») ? Le pape, selon le résumé qu’en fit Isidore Guérin dans son journal Le Normand, demande aux catholiques : « Acceptez franchement, loyalement, sans arrière-pensée, la forme de gouvernement établi, mais combattez par tous les moyens légaux la législation anti-chrétienne [3]. » Fin 1894 l’affaire Dreyfus éclate. A partir de 1895, la persécution religieuse redouble.

C’est dans ce climat politique que sainte Thérèse écrit ses deux récréations pieuses sur Jeanne d’Arc. Elle y joue elle-même, les deux fois, le rôle de la sainte de la patrie. Il est symptomatique que sa première récréation pieuse concerne la pucelle d’Orléans. Il faut dire que la bergère est à l’ordre du jour dans l’Église puisque la semaine même où la pièce de Thérèse est jouée au carmel de Lisieux, Léon XIII déclare « vénérable » la servante de Dieu (27 janvier 1894).

C’est à l’âge de huit ou neuf ans que Thérèse a découvert l’héroïne française et, dit-elle, ce fut « une des plus grandes grâces de ma vie [4] ». Toute sa vie, elle est fidèle à Jeanne d’Arc. Elle en a parlé dans ses cahiers scolaires, puis au carmel, dans trois récréations pieuses, dans ses manuscrits A et B, dans deux poésies, dans deux lettres, sur une image insérée dans son bréviaire et à quatre reprises dans ses « derniers entretiens ».

On possède en outre cinq photographies de Thérèse dans le rôle de Jeanne d’Arc, fin janvier 1895.

Nous publions un extrait de la seconde récréation pieuse, celle du 21 janvier 1895, donnée pour la fête de la Mère prieure, mère Agnès de Jésus, la propre sœur de Thérèse. La pièce est intitulée : « Jeanne d’Arc accomplissant sa mission. » Le passage retenu ici appartient à la troisième partie : « Les triomphes au ciel. »

Le Sel de la terre.

 

 

*

  

 

 

[Scène 1]

 

Les paravents étant retirés, on voit un magnifique trône. Sainte Catherine et sainte Marguerite soutiennent Jeanne, et saint Michel est aussi près d’elle. Sur l’air : « Oui, je le crois, elle est immaculée» (…)

 

Dans le lointain on entend la voix de la France qui chante :

 

Rappelle-toi, Jeanne, de ta patrie !…

Rappelle-toi de tes vallons en fleurs !…

Rappelle-toi la riante prairie

Que tu quittas pour essuyer mes pleurs ! ! !…

[24r°] Ô Jeanne ! Souviens-toi que tu sauvas la France

Comme un ange des cieux, tu guéris ma souffrance.

Écoute dans la nuit

La France qui gémit

Rappelle-toi !… (bis).

 

Rappelle-toi, Jeanne, de tes victoires,

Rappelle-toi de Reims et d’Orléans,

Rappelle-toi que tu couvris de gloire,

Au nom de Dieu, le royaume des Francs !…

Maintenant, loin de toi, je souffre et je soupire,

Daigne encor me sauver !… Jeanne, douce martyre !…

Oh ! viens briser mes fers !…

Des maux que j’ai soufferts

Rappelle-toi !… (bis).

 

Jeanne chante sur l’air : « C’était dans un bois solitaire. »

 

Ô France !… Ô ma belle patrie !…

Il faut t’élever jusqu’aux cieux

Si tu veux retrouver la vie

Et que ton nom soit glorieux.

Le Dieu des Francs dans sa clémence

A résolu de te sauver,

Mais c’est par moi, Jeanne de France,

Qu’il veut encor te racheter.

Viens à moi (bis)

Patrie si belle,

Je prie pour toi

Ma voix t’appelle (bis).

Reviens à moi. (bis)

 

[Scène 2]

 

La France s’avance lentement,

elle est chargée de chaînes et tient sa couronne en ses mains.

 

Je viens à toi, toute chargée de chaînes,

Le front voilé, les yeux baignés de pleurs.

[24v°] Je ne suis plus comptée parmi les reines

Et mes enfants m’abreuvent de douleurs.

Ils ont oublié Dieu !… Ils délaissent leur mère [5] !

Ô Jeanne ! Prends pitié de ma tristesse amère

Viens consoler mon cœur

Ange libérateur

J’espère en toi !… (bis).

 

Vois en mes mains ma couronne de reine

C’est sur ton front que je veux la poser.

Jeanne, c’est toi, ma douce souveraine,

Fille de Dieu, sur les Francs viens régner !

Oh ! Viens briser les fers de la France enchaînée

Qu’elle soit de l’Église encore fille aînée !…

Jeanne, écoute ma voix

Une seconde fois,

Descends vers moi ! (bis).

 

Les voix chantent sur l’air : « Volez au martyr. »

 

Fille de Dieu, fille au grand cœur,

Volez au secours de la France

En vous seule est son espérance

Volez, ange libérateur,

Fille de Dieu, fille au grand cœur,

Volez au nom du Dieu vainqueur.

 

Jeanne descend de son trône, s’avance vers la France, brise ses chaînes, lui pose la couronne royale sur la tête et la presse sur son cœur.

 

Jeanne

 

Oh ! Ma France chérie ! C’est avec bonheur que j’obéis à mes voix qui m’invitent à voler encore à ton secours !… Désormais tu ne seras plus chargée de chaînes puisque ton cœur s’est tourné vers le ciel… Si tu m’avais invoquée plus tôt, je serais depuis longemps venue vers toi.

 

[25r°] La France ayant les mains déchaînées veut poser son diadème sur le front de Jeanne, mais celle-ci prenant la couronne lui dit :

 

Non, je ne veux point ceindre mon front du diadème de France… laisse-moi le placer sur le tien, puisque désormais tu seras digne de le porter !…

La couronne des vierges me suffit et je ne veux pas d’autre sceptre que ma palme, car si je suis honorée dans le ciel, ce n’est pas pour avoir été une illustre guerrière mais parce que j’ai uni la virginité au martyre !…

Maintenant je veux que mon étendard soit le tien.

(Saint Michel le présente à Jeanne qui le donne à la France).

 

N’est-ce pas Jésus et Marie qui t’ont sauvée ?… L’auguste reine du ciel n’est-elle pas descendue trois fois de son trône afin de t’inviter à faire pénitence, et n’est-ce pas le monument splendide qui s’élève sur une [de] tes collines à la gloire du Sacré-Cœur qui t’a mérité la grâce que tu reçois en ce jour ?…

 

La France se lève et chante sur l’air des Rameaux :

 

Oui, pour te plaire, ange libérateur

Je garderai le doux nom de Marie

Uni toujours à celui du Sauveur

Car ce sont eux qui me rendent la vie.

 

Jeanne et les saints chantent le refrain :

 

Ils sont passés les jours de pleurs

Ô France ! toujours chérie de la sainte Église…

[25v°] Désormais en tes grandeurs

Tu seras sa fille aînée et soumise.

 

Jeanne remonte sur son trône, après avoir embrassé la France ; alors celle-ci s’unit aux voix de sa libératrice pour chanter ce qui suit.

 

Elle est montée vibrante jusqu’au ciel

La voix sacrée du successeur de Pierre.

Il a parlé le pontife immortel…

Le nom de Jeanne est brillant de lumière !…

 

Refrain :

 

Bientôt nous verrons sur l’autel

Jeanne, la nouvelle patronne de la France !…

Et la terre avec le ciel

Chantera l’hymne de reconnaissance.

 

Le 21 janvier de l’an de grâce 1895.

 

 

Œuvres complètes de Thérèse de Lisieux, Textes et dernières paroles,

Cerf/DDB, 1992, p. 857 à 861.


 

Dessin du greffier représentant sainte Jeanne d’Arc,

en marge du registre du conseil du Parlement de Paris,

au 10 mai 1429


[1] — Thérèse de Lisieux, Œuvres complètes, Cerf, DDB, 1992, introduction des récréations pieuses, p. 773.

[2] — Voir dans ce numéro du Sel de la terre, dans la partie : « Erreurs et reniements de la France », l’article intitulé : « Son laïcisme depuis la Révolution française ».

[3] — Cité par frère Louis-Marie de Jésus, ocd, « Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et son temps », dans Vie thérésienne nº 143, juillet, août, septembre 1996, p. 25.

[4] — Manuscrit A, folio 32 ro ; lettre 224.

[5] — Jean Guitton a relevé ce passage, mais sans comprendre qu’il était pour Thérèse d’une vivante actualité et qu’il l’est encore pour nous qui gémissons sous la persécution de la secte anti-chrétienne qui prétend nous gouverner depuis deux siècles. Il n’est pas nécessaire d’être prophète pour comprendre cela :

« Curieuse aussi l’idée que la tâche de Jeanne n’est pas finie ; que Jeanne doit revenir ; qu’elle a pour office de sauver la France une seconde fois. Cela me rappelle ce mot d’une Américaine à Bergson, et que Bergson répétait volontiers sans commentaire, en écarquillant ses beaux yeux pleins de surprise : “On se demande qui a gagné la bataille de la Marne : mais c’est Jeanne d’Arc qui l’a gagnée”. Léon Bloy disait aussi, plus mystérieusement, que la bataille de la Marne avait été gagnée à cause du sacrifice d’un enfant qui ne naîtrait qu’après l’an 2000.

« Il existe même un texte étonnant où Thérèse semble voir la France dans les douleurs : “Les bras chargés de chaînes / Le front voilé, les yeux baignés de pleurs, / Je ne suis plus grande parmi les reines / Et mes enfants m’abreuvent de douleurs.” Alors, Thérèse demande à Jeanne de revenir : “Reviens, fille au grand cœur ! / Ange libérateur, / J’espère en toi.”

« En quelle forme Thérèse envisageait-elle ce retour ? Était-ce sous les espèces d’une “autre sainte”, ayant un rôle équivalent ? Était-ce par une inspiration donnée à quelques esprits libérateurs ? A quel moment de son histoire la patrie de Thérèse a-t-elle été, sera-t-elle ainsi voilée, lacrymosa, déchirée ? Ce sont là des questions que l’on peut poser, mais auxquelles il est bien impossible de répondre, car les prophètes ne savent pas les intervalles des temps qui se ramassent à leurs yeux en un éternel présent. Ce qui est étonnant, c’est que Thérèse, à plusieurs moments de son extrême audace, dans un “inconscient-surconscient”, se vit presque identifiée à Jeanne d’Arc, qu’elle se voit du moins liée à Jeanne par une assimilation mystérieuse et mystique. Il se peut qu’il existe parfois entre certains saints, éloignés dans l’histoire, des dyades et des couples. Beaucoup d’étoiles au ciel sont des étoiles doubles. »

(Jean Guitton, Jeanne d’Arc et Thérèse de l’Enfant-Jésus, « Vie thérésienne » nº 1, janvier 1961, p. 24-25.)





Bayard

(1475-1524)

 

 

 

par Mgr Jean Calvet

 

 

 

Malgré une grave erreur doctrinale de Bayard et de son panégyriste sur le patriotisme, nous publions ce texte qui montre bien ce que produit l’esprit chrétien quand il imprègne un soldat.

Le Sel de la terre.

 

 

*

  

 

 

IL s’appelait Terrail, fils de la terre, et cela le fixe dans la réalité du sol français, du rude sol du Dauphiné. Bayard est le nom du fief paternel, et ce nom, qui fut aussi celui du fabuleux cheval de Renaud de Montauban, l’insère dans la lignée des chevaliers. Il est à la fois paysan et chevalier, le dernier des chevaliers du Moyen Age, le premier des soldats paysans de la France moderne.

Après Roland, Louis XI et Jeanne d’Arc, il continue la lignée des chevaliers, sans se laisser émouvoir, sans se laisser effleurer par les propos gouailleurs dont on brocarde déjà son armure et son cheval, et qui s’épanouiront en gros rire chez Rabelais, en caricatures grotesques et sympathiques chez Cervantès. L’esprit de chevalerie, il le tient de son père, le soldat dauphinois couturé de blessures, et de sa pieuse mère qui, au moment où il la quitte pour faire son noviciat à la cour de Savoie et à la cour de France, lui donne pour viatique les trois préceptes essentiels.

« Autant qu’une mère puisse commander à son enfant, je vous commande trois choses. Si vous les faites, soyez assuré que vous vivrez triomphalement en ce monde : la première, c’est qu’avant tout, vous aimiez, craigniez et serviez Dieu. La seconde, c’est que vous soyez doux et courtois à tous gentilshommes, humble et serviable à toutes gens. Fuyez l’envie car c’est un vilain vice. Soyez loyal en faits et dits ; tenez votre parole. La troisième, c’est que des biens que Dieu vous donnera, vous soyez charitable aux pauvres nécessiteux, car donner pour l’amour de lui n’appauvrit jamais personne [1]. »

La mère ne commande pas la bravoure : ce serait faire injure à un preux ; elle commande la foi en Dieu, la loyauté, la courtoisie, la libéralité, qui sont les qualités qui accompagnent la bravoure et lui donnent son prix en chrétienté. Tout Bayard est dans la réalisation de cet idéal ; et c’est pour cela qu’on l’a appelé le loyal serviteur et qu’on l’a surnommé le chevalier sans peur et sans reproche. Le beau nom et le beau surnom ! A-t-il été porté par quelqu’un en dehors du pays de France ? N’est-ce pas une formule née dans la conscience française qui ne consent pas à séparer la vertu de la valeur, comme la conscience romaine qui unissait les deux notions dans un seul mot, le beau mot de Virtus ? Ce surnom redoutable, Bayard l’a porté sans faiblir ; et après lui, on n’a pas songé à le donner à un autre ; il en a gardé le monopole. C’est une définition morale, une des plus lumineuses et des plus émouvantes de notre histoire.

Pour comprendre à quel point il a incarné les plus nobles exigences de la conscience française, il faudrait le saisir en quelques-uns des sommets de sa vie, aux heures difficiles où toute son âme est présente et s’affirme au dehors.

Au service de Charles VIII [2], de Louis XII [3] et de François Ier [4], il mit un courage impétueux et inébranlable. Mais si dans sa jeunesse il imitait la témérité d’un Roland ou d’un Vivien, il se corrigea vite de sa démesure et il sut dominer sa valeur. Il eut même le courage de fuir, quand il était sage de fuir. On disait de sa manière : assaut de lévrier, défense de sanglier, fuite de loup ; François Ier qui le connaissait bien le désignait de la sorte : « Celui qu’on met toujours devant à l’aller et derrière au retour. » Il n’aimait pas les gestes inutiles et, s’il parut parfois téméraire, c’est que la témérité avait une raison. On le représente volontiers au pont de Garigliano [en 1503], pendant les guerres d’Italie, défendant seul le passage contre toute une armée. Arc-bouté à la barrière du pont pour n’être pas surpris par derrière, il travaille comme un bûcheron et expédie les cavaliers espagnols à mesure qu’ils se présentent. Ce jeu qui ne pouvait pas durer semblait folie, mais il était sagesse ; Bayard savait que les renforts demandés étaient en route, et il batailla tant qu’ils arrivèrent et culbutèrent l’ennemi au-delà du pont.

Plus la bataille était âpre, plus Bayard se sentait lui-même et s’élevait au-dessus de lui-même. A Marignan, il fut éblouissant. François Ier, qui se connaissait en bravoure et dont le jeune cœur était exalté par la victoire, voulut être armé chevalier sur le champ de bataille ; et, passant par-dessus la tête des grands seigneurs, il choisit le capitaine Bayard pour lui ceindre l’épée et le recevoir en chevalerie. Terrail, modeste, se récuse ; mais le roi commande et il fléchit le genou devant lui, rendant hommage devant toute l’armée à une dignité plus haute que la naissance, plus pure que le courage lui-même.

Bayard dut se rendre et du plat de son épée il dut frapper solennellement le roi agenouillé. Ainsi le dernier geste de la chevalerie expirante fut fait par un petit capitaine pour un roi de France.

Au roi de France, Bayard est attaché par le lien du service et par quelque chose de plus sacré, par un amour religieux qui est l’essence du patriotisme. Au pape qui lui proposait de le prendre à son service et de le charger d’honneurs, il répondit avec une fermeté douce qu’il n’aurait jamais que deux maîtres, Dieu dans le ciel et sur terre le roi de France. C’était la force de la France que le service du roi et du pays fût ainsi une religion [5].

La plus illustre action militaire de la carrière de Bayard est la défense de Mézières [en 1521] contre les armées de Charles-Quint qui menaçaient la route de Paris. Les hommes graves étaient d’avis que cette place démantelée n’était pas défendable et au reste aucun capitaine ne consentait à risquer sa réputation dans une tentative désespérée. Bayard, au contraire, pense qu’il faut verrouiller la porte de la France et il s’offre pour l’essayer. « Il n’est point, dit-il, de place faible là où il y a des gens de bien pour la défendre » ; parole lumineuse qui est dans la pure tradition de la France, qui a toujours fait son plus solide rempart de la poitrine de ses enfants. Il se jette dans Mézières avec une poignée d’hommes, amasse des approvisionnements, reconstruit les remparts écroulés, se multiplie si bien que Nassau et Sickingen, qui l’assiègent, commencent à douter de la victoire qu’ils avaient jugée trop facile. Ils l’invitent à se rendre. Il répond avec fierté :

« Héraut, retournez vers vos chefs et leur dites que le roi mon maître avait dans son royaume en grand nombre, des personnages beaucoup plus suffisants que moi, pour garder cette ville qui entend vous résister. Mais puisqu’il m’a fait cet honneur de s’en fier à moi, j’espère avec l’aide de Notre Seigneur la lui conserver si longuement que vos maîtres se fatigueront plutôt d’être au siège que moi d’être assiégé. »

C’est la réponse officielle, diplomatique.

Il y en eut une autre, la vraie, plus spontanée, dans ce langage de troupier que Bayard affectionnait :

« Bayard de France ne craint roussin ni grosse panse d’Allemagne. Il ne quittera la ville que le jour où il pourra en sortir tout à l’aise sur un pont fait des corps de ses ennemis morts. »

Il les railla en paroles et en actes, leur tendit des pièges où ils tombèrent et les dissocia par ruse autant que par force. Chevalier de France, il savait frapper fort dans la bataille, mais il avait toujours de l’esprit à la pointe de son épée.

Jamais son cœur ne fut enivré par l’odeur du sang, ni par l’appât du gain, ni par l’orgueil du triomphe. Comme Jeanne d’Arc, il a humanisé la guerre. Pour lui, la bataille est un tournoi où chacun fait du mieux qu’il peut et se grandit de toute l’estime et de tous les égards qu’il a pour l’adversaire. Tout ce qui est hors de la bataille, les femmes, les enfants, la cité, est sacré à ses yeux : détruire, brûler, piller, molester les pauvres gens sont crimes de reître dont un chevalier aurait honte de se souiller. Il est célèbre, et il mérite de rester comme un de nos titres d’honneur, cet épisode de la prise de Sienne, où nous voyons Bayard transporté par les siens dans une riche maison habitée par une noble Siennoise et par ses deux filles.

On devine la terrreur des trois femmes qui savaient les habitudes de la guerre. « Noble seigneur, dit la Siennoise en tombant aux pieds de Bayard, cette maison est à vous, avec tout ce qui est dedans. C’est le droit de la guerre. Mais nous avons ici deux filles prêtes à marier, sauvez-nous la vie et l’honneur.

— Madame, répondit Bayard, personne n’entrera ici sans votre consentement, et tant que je vivrai, vous et vos filles n’aurez à souffrir aucun mal (…). »

Ainsi fut fait. Bayard reçut les soins de ses hôtesses et les entoura d’honneur et de courtoisie.

Quand il fut guéri, et sur le point de quitter le logis, la Siennoise se croyant tenue à payer une sorte de rançon, lui offrit une bourse pleine de ducats.

« Par ma foi, madame, lui dit Bayard, de vos ducats je vous remercie. J’ai toujours plus aimé les gens que les écus. Je vous en donnerais cent mille qu’ils ne sauraient payer l’accueil que j’ai reçu céans (…). Allez chercher vos filles, je veux leur dire adieu. »

Et Bayard obligea les deux jeunes filles à accepter les ducats de leur mère, comme dot pour leur mariage.

« Fleur de chevalerie, lui dirent les trois femmes, le benoît Sauveur et Rédempteur Jésus-Christ vous le veuille rémunérer en ce monde et en l’autre. »

Fleur de chevalerie ! Cette courtoisie envers la femme est bien la fleur de l’esprit chevaleresque. Cet épisode siennois de la courtoisie de Bayard doit rester dans l’histoire de la chevalerie française comme une fresque dont la fidélité du souvenir entretiendra la fraîcheur. Ces nobles choses ne perdent leur prix que si on les oublie, car on n’oublie que ce qu’on ne comprend plus.

Dans sa courtoisie, comme dans sa bravoure, Bayard met toujours la lumière du sourire. Il est humain. Il est bon. Tel qui est intrépide au combat, se rend médiocre dans la paix. Bayard a un cœur assez haut pour être au niveau de l’héroïsme de la paix. Gouverneur du Dauphiné, il doit administrer sa province dans des circonstances tragiques où elle est assaillie à la fois par la peste, par la famine et par des bandes de pillards. Bayard rassemble des approvisionnements, organise le soin des malades, lève une troupe d’hommes d’armes et pacifie le pays. Partout présent, partout actif, il n’apporte pas seulement le remède au mal à l’heure où il est nécessaire, il apporte le rayonnement de son cœur, de sa confiance, qui rend la force d’espérer et de vivre.

« Si bien gagna le cœur tant des nobles que des roturiers qu’ils fussent tous morts pour lui. » C’est ainsi. Bayard avait un don éminent de contagion ; comme il se donnait tout entier, on se donnait à lui sans réserve.

C’est surtout à l’heure de la mort qu’il parut et qu’il fut grand ; il se mesura avec elle sans forfanterie, comme avec un ennemi de qualité, mais la dominant de toute la hauteur de son âme. C’était pendant cette funeste retraite d’Italie, où Bayard, dans une situation désespérée sut sauver les soldats et l’honneur de la France. Quand il se sentit frappé à mort, il baisa la croisée de son épée, en signe de croix, et il dit tout haut : Miserere mei Deus.

L’armée instinctivement se dressait et allait livrer bataille pour l’arracher de la presse et l’amener de l’autre côté des Alpes. Mais oublieux de lui-même, ne songeant qu’aux hommes qui allaient sacrifier leur vie, il dit avec la gentillesse d’un chevalier qui ne veut pas même paraître héroïque :

« Laissez-moi penser un peu à ma conscience. M’ôter de là ne ferait qu’abréger ma vie : car dès que je me remue je sens toutes les douleurs qu’il est possible de sentir. » (…)

Il ne voulut rendre son épée qu’à Pescaïre dont il savait la grande loyauté et qui le traita avec grand honneur. Comme il expirait au milieu des larmes des Français et des Espagnols, Bourbon [6] vint à passer près de sa tente. Le connétable félon avait trahi sa patrie et son roi et il servait l’ennemi. La tradition veut que le dernier des féodaux et le dernier des chevaliers se soient regardés face à face. A l’histoire sourcilleuse, la chose ne paraît pas certaine, mais elle est si belle et si chargée de noble symbolisme qu’elle a été intégrée dans notre héritage. « J’ai grand pitié de vous, aurait dit Bourbon, de vous voir à cette heure blessé et prisonnier.

« — Ce n’est pas de moi, aurait répondu le mourant, qu’il faut avoir pitié, car je meurs en faisant mon devoir ; mais c’est de vous que j’ai pitié, qui combattez contre votre roi, votre patrie et votre serment. »

Son Dieu, son roi, sa patrie, le triple serment qu’il a fait de les servir jusqu’au bout, voilà ce qui remplit l’âme de Bayard à la minute suprême, la pacifie et la réjouit. Les deux armées en présence le sentent, et instinctivement cessent de se battre pour s’incliner devant une telle noblesse.

 

 

Calvet J., Témoins de la conscience française, Paris, Alsatia, 1943, p. 29-35 [7].


 

 

 

 

 

 

 

 


[1] — D’après Guy Chastel, Bayard, p. 22. Les textes cités ici sont empruntés à ce livre ou au « Loyal serviteur ».

[2] — Roi de France de 1483 à 1498, voir les tableaux généalogiques en annexe. (NDLR.)

[3] — Roi de France de 1498 à 1515, voir les tableaux généalogiques en annexe. (NDLR.)

[4] — Roi de France de 1515 à 1547, cousin de Louis XII, dont il épousa la fille, Claude de France, voir les tableaux généalogiques en annexe. (NDLR.)

[5] — Ces deux dernières phrases sont un exemple typique du gallicanisme politique qui a empoisonné la France dès la fin du XIIIe siècle. Dans la réponse de Bayard, distinguons le fait (il avait le droit de demeurer au service du roi de France) de la doctrine (il n’y a entre Dieu au ciel et le roi sur la terre, aucun autre pouvoir). Bayard et son panégyriste malheureux, Mgr Calvet, sont dans la droite ligne de Philippe le Bel condamné par Boniface VIII. (Voir Les Légistes contempteurs du droit chrétien, depuis Philippe le Bel, Sel de la terre 17, p. 240 à 248, spécialement p. 247 et 248.) Pour eux, le pouvoir temporel n’est plus soumis au pouvoir spirituel. C’est une nouvelle religion, Mgr Calvet l’avoue. Le totalitarisme est en marche. (NDLR.)

[6] — Charles III, 8e duc de Bourbon, dit le Connétable de Bourbon (1490-1527), passa, en 1523, du service du roi de France à celui de Charles-Quint, contribuant ainsi grandement à la défaite de François Ier à Pavie, en 1525. (NDLR.)

[7] — Voir la note de la p. 210.






Cathelineau,

le « saint de l’Anjou »

(1759-1793)

 

 

 

par Jacques Crétineau Joly

 

 

 

Celui que ses soldats nommaient le « saint de l’Anjou » à cause de sa piété, Jacques Cathelineau, simple voiturier de son état, naquit au Pin-en-Mauges le 5 janvier 1759. Au début de mars 1793, encouragé par son curé Cantiteau, il rejoignit et galvanisa le soulèvement catholique naissant qui, bientôt, enflamma toute la Vendée. Chef intrépide et chrétien exemplaire, il devint le premier généralissime de l’armée catholique et royale qu’il mena de victoires en victoires, jusqu’à sa mort tragique lors de la prise de Nantes, trois mois plus tard.

Le Sel de la terre.

 

 

*

  

 

 

LE 10 mars 1793, jour fixé pour le tirage au sort de la levée des trois cent mille hommes, il y eut à Saint-Florent, comme partout en Vendée, une insurrection d’abord et, immédiatement après, une victoire. Les jeunes gens furent insultés, menacés, mitraillés. L’indignation leur fournit des armes ; ils triomphent des gendarmes, mettent en fuite les autorités constituées, brûlent les archives. Puis, sans plus songer à la terrible vengeance qu’ils amassent sur leurs têtes, heureux de ne pas être enrôlés pour le service de la République, ils retournent paisiblement dans leurs foyers.

Quelques-uns passaient par le village du Pin-en-Mauges, situé à deux lieues de Beaupréau, en Anjou.

Là vivait un simple artisan nommé Jacques Cathelineau. C’était un homme de trente-cinq ans, craignant Dieu et aimant ses semblables. Jusqu’alors renfermé dans l’obscurité de la plus humble des vies, Cathelineau ne s’était fait remarquer que par ses sentiments de religion, par sa probité et ses bonnes mœurs. La loi du recrutement ne pouvait l’atteindre : il était marié, déjà quatre filles et un fils étaient nés de son union. Lorsque la nouvelle de ce soulèvement parvint dans sa chaumière, Jacques Cathelineau pétrissait son pain. (…) Malgré les supplications de sa femme, il sort de sa demeure, réunit autour de lui ses voisins et les réfractaires qui viennent de triompher à Saint-Florent ; puis, avec une éloquence dont le secret est dans le cœur, il prouve à ces pauvres paysans, n’ayant comme lui qu’une âme et des bras, que, pour réparer cette imprudence, il faut prendre un parti violent : « Nous sommes perdus, s’écrie-t-il, si on en reste là ; notre pays sera écrasé par les républicains, soulevons-nous tous pour leur opposer résistance. »

L’ardeur dont il est enflammé se communique ; à la tête de vingt-sept hommes, formant le noyau de cette armée de quatre-vingt mille que, dans deux mois, il va conduire à la victoire, Cathelineau marche vers La Poitevinière, bourg à une demi-lieue de distance du Pin. Le toscin sonne. Cathelineau parle ; tout ce qui l’approche reçoit de lui une impulsion irrésistible. Son cœur déborde d’un saint enthousiasme ; il électrise les esprits, embrase les cœurs. Des soldats naissent à sa voix ; ils n’ont pour armes que leurs bâtons noueux, que leurs fourches ou le soc de leurs charrues ; ils ne savent ni se mettre en ligne, ni obéir, ni commander ; leur chef improvisé n’en sait pas plus qu’eux, pourtant les voilà qui s’avancent à l’attaque du château de Jallais, défendu par un parti républicain. (…)

C’est la première victoire du nouveau général qui ne veut pas même donner aux vainqueurs un moment pour respirer. Il court à Chemillé, protégé par deux cents républicains et trois couleuvrines [1] ; les républicains veulent faire feu, Cathelineau ne leur en laisse pas le temps ; il fond sur eux avec des fourches et des bâtons. Les fusils, les couleuvrines et la ville de Chemillé, tout est à lui.

Le bruit de pareils succès se répand. Ils frappent de terreur les républicains habitués à une guerre en règle ; mais ils donnent un magnifique élan à ces populations déjà fatiguées d’une liberté qui n’existait que de nom. Chaque buisson enfante un soldat, chaque métairie fournit des volontaires. (…)

Ces exploits inespérés sont un signal donné à la Vendée ; elle y répond avec entraînement. Deux hommes, fils de paysans, paysans eux-mêmes, ont appelé aux armes ces masses catholiques et royalistes qui souffraient jusqu’alors sans se plaindre. Stofflet d’un côté, Cathelineau de l’autre, viennent de leur prouver ce que peuvent la force et la piété. Cathelineau, le scapulaire sur le cœur et le sabre à la main, a vaincu, avec quelques campagnards, des bataillons aguerris ; avec eux il a pris des villes et des canons. Son exemple précipite la Vendée au milieu des combats.

Cathelineau est, selon nous, la plus expressive personnification de la Vendée. Sa grande figure historique, et qui pourtant n’apparaît que pendant quelques mois, résume bien le caractère enthousiaste de ces géants échappés de leurs landes ou de leurs bocages pour devenir soldats. Cathelineau est leur égal, leur frère, leur ami ; il a jusqu’à trente-cinq ans vécu comme eux de la vie des champs. Il ne connaît du monde et de ses passions que ce que le curé du Pin-en-Mauges, sa paroisse, lui en a dit dans ses prédications ; mais il a vu souffrir. (…)

Cet homme, qui s’ignorait lui-même, possédait enfouis dans le secret de son âme des trésors d’intelligence se répandant dans les conseils en traits de vive lumière, dans les combats, en éclairs d’inspiration stratégique. Tour à tour soldat, général ou prophète, il se montrait sur les champs de bataille avec la simplicité ou l’enthousiasme qui frappaient les Vendéens et il s’y montrait sans calcul, sans arrière-pensée, comme entraîné d’abord lui-même par cet ascendant providentiel que les autres allaient subir après lui. Le manteau de grossière étoffe flottant sur ses épaules, le long rosaire suspendu à son cou, son chapeau à larges bords dont la plume blanche avait si souvent servi de point de ralliement à ses amis, de point de mire aux républicains, ses manières si pleines d’une affectueuse franchise, sa piété si tendre et si facile, tout en lui frappait vivement l’imagination, commandait le respect ou inspirait la confiance. (…)

Parvenu en si peu de jours à réunir une petite armée, Cathelineau s’empresse, avec une modestie pleine de loyauté, de se mettre sous les ordres de M. d’Elbée, qui venait se joindre aux Vendéens vainqueurs. On le vit lui décerner le commandement des troupes que seul il avait conduites à la victoire. On l’entendit plus d’une fois s’écrier : « C’est aux gentilshommes à nous guider. Ils sont aussi braves que nous, mais ils entendent mieux que nous l’art de la guerre. » Et conséquent avec ses paroles, dans le premier moment, il se fit un honneur de servir sous les ordres de Bonchamps et de d’Elbée (…). La Vendée lui tint compte de cette abnégation dont elle avait l’intelligence ; et, de ce jour, le nom de Cathelineau fut un de ceux qu’elle honora avec le plus d’enthousiasme.

Ce nom était un drapeau, une espèce de talisman contre lequel (les soldats catholiques le pensaient du moins) devaient se briser les armes républicaines. Sa piété candide était si vénérée que, par une noble superstition, tous cherchaient dans les combats à se placer près de lui, persuadés qu’on ne pouvait être blessé à côté de celui que, dans leur justice, ils proclamaient le saint de l’Anjou. La confiance des paysans pour Cathelineau se montrait partout et en tout. Son éloquence naturelle, si parfaitement à leur portée, lui donnait un ascendant extraordinaire dont il n’eut jamais l’idée d’abuser. Il ne s’en servit que pour le bien général, ignorant même quel avantage l’ambition ou l’amour-propre pouvaient lui en faire tirer.

Lorsqu’il fallut commencer à donner une apparence d’organisation à ces masses, n’ayant encore que l’instinct militaire et croyant tout fini, quand à force de valeur elles avaient repoussé un ennemi effrayé par leur soudaine attaque, Cathelineau développa une connaissance de la guerre qui surprit tous les chefs déjà habitués aux combinaisons stratégiques. Il obtint sans peine et par la force seule de la persuasion ce que n’auraient peut-être jamais osé demander les gentilshommes que les victoires de Cathelineau et de Stofflet faisaient sortir de leurs châteaux ou que les paysans en arrachaient.

Le 16 avril, Cathelineau attaque la divison du général Lygonnier, campée entre Vezin et Coron. L’action fut vive, mais, entraînés par la brillante valeur de leur chef, les Vendéens s’emparent de l’artillerie républicaine. Le château de Boisgrosleau, près Chollet, contenait une garnison de cent soixante grenadiers. Pendant deux jours et deux nuits, quoique sans vivres, ils résistent à l’armée royale et ne capitulent qu’après avoir brûlé leur dernière cartouche. Cathelineau et M. Henri ordonnent d’épargner la vie des ces grenadiers. Il fait plus ; pour honorer leur courage et donner aux bleus une leçon de clémence, il leur rend à tous la liberté sans condition. (…)

Des combats partiels et des chances diverses occupent, pendant la courte carrière de Cathelineau, presque un mois tout entier passé au milieu de ces alternatives. Le 14 mai, après cent rencontres avec les bleus, le général se trouve à la Châtaigneraie, avec toute l’armée. Neuf mille hommes marchent sous ses ordres immédiats. Un grand nombre d’ecclésiastiques, fuyant la persécution, suivent les troupes.

Cathelineau, pour donner à ses soldats une force morale de plus, engage ces prêtres, jusqu’alors déguisés, à revêtir le costume sacerdotal ; à la tête de sa division, lui-même assiste, le lendemain, à l’office célébré dans l’église de Vouvant. (…)

Il fallait un chef suprême à ces troupes, n’obéissant encore que par instinct aux officiers qu’elles s’étaient librement choisis. Lescure sentit le premier la nécessité de rattacher le pouvoir militaire à une seule volonté qui enchaînerait toutes les ambitions et dirigerait vers un seul but tous les moyens et tous les sacrifices. La Rochejaquelin, si brillant dans les combats, Bonchamps, si brave et si aimé, avaient tous deux des titres incontestables à cet honneur qui était un fardeau. Lescure en comptait au moins autant qu’eux ; auteur de la proposition, il fut pourtant le premier à voter pour M. Cathelineau. Mettant de côté tout amour-propre, les autres chefs acceptent avec enthousiasme pour leur généralissime celui qui, il y a trois mois à peine, n’était qu’un pauvre artisan nourrissant de ses pénibles travaux une nombreuse famille. Ce choix était non seulement un acte de justice, mais encore un trait de bonne politique destiné à prouver à l’armée que, sous le drapeau blanc, s’évanouissaient les différences de rang ou de fortune, et qu’il n’y avait plus, en Vendée, de distinction de gentilhomme à bourgeois ou paysan, mais rien que des royalistes, rien que des frères, s’élevant au-dessus des autres par le courage, la piété et les talents. (…)

A la tête de cinquante mille paysans formés en divisions que commandent Bonchamps, d’Elbée, Charette et Lyrot, il avance. Le 27 juin, le général en chef, avec l’avant-garde des douze mille hommes de son corps d’armée, se trouve en face de Nort, sur la riviève d’Erdre, à sept lieues de Nantes. (…)

Le 29, Charette commence l’attaque du côté du pont Rousseau. Bonchamps se précipite sur la porte de Paris. Mais la lutte la plus sanglante et la seule décisive avait lieu entre les routes de Rennes et de Vannes, où Cathelineau commandait en personne. (…)

Au moment où il se jetait sur les bleus, une balle le frappe au-dessous du coude et se perd dans les chairs (…). Le bruit de sa mort vole de rang en rang. (…)

Cathelineau n’était pas mort cependant ; sa blessure même n’offrait aucun danger apparent. Aussi s’empressa-t-on de le transporter en voiture à Ancenis ; pour le mettre à couvert de toute surprise, le même jour on lui fit traverser la Loire à Saint-Florent. C’est dans cette petite ville, si fatale aux Vendéens, qu’il fut bientôt entouré des témoignages d’estime et de vénération que lui prodiguaient les chefs et les soldats de cette armée si fière de l’avoir à sa tête. Cathelineau espérait encore ; mais, après quelques jours de souffrance, il rendit son âme à Dieu, en priant pour la Vendée et pour son roi. Le deuil était universel et la désolation si grande que, lorsque les honneurs funèbres eurent été rendus au premier généralissime de l’armée catholique et royale, les autres chefs la licencièrent momentanément, pour laisser à chacun la liberté de pleurer le saint d’Anjou, l’homme dont la conscience était aussi pure que le cœur, et qui, sorti seul de son obscur village le 10 mars 1793, se trouvait, après trois mois de prodiges militaires, à la tête de quatre-vingt mille hommes.

 

 

Jacques Crétineau Joly, Les 7 généraux vendéens, Pays et terroirs,

Cholet, 1993, p. 5 à 27.

 


[1] — Ancienne pièce d’artillerie au canon allongé et mince. (NDLR.)





Le cardinal Pie

(1815-1880)

 

 

 

par le cardinal Louis Billot

 

 

 

« Louis Billot, théologien de la Compagnie de Jésus – né à Sierck (Moselle) le 12 janvier 1846, prêtre au grand séminaire de Blois, entré dans la Compagnie en 1869, professeur d’Écriture sainte à Laval (1871-1875), de théologie dogmatique à l’Université catholique d’Angers (1878-1882), à la maison d’études de Jersey (1882-1885), au Collège romain (1885-1886, 1887-1910). En 1910, il fut nommé consulteur du Saint-Office ; en 1911, Pie X le créa cardinal-diacre du titre de Santa Maria in Via Lata. Démissionnaire en 1927 (on lira sur ce point l’article que lui consacre le P. Lebreton, dans Catholicisme, II, 62), et redevenu le P. Billot, l’éminent théologien acheva sa carrière dans l’ombre et le silence de la vie religieuse, à Galloro, où il mourut le 18 décembre 1931 [1]. »

 

Telle est la partie biographique de la présentation du cardinal Billot que donne le Dictionnaire de Théologie Catholique sous la plume de l’abbé Albert Michel en 1951. Pour expliquer la démission spectaculaire du cardinal, le P. Lebreton, de son côté, se contente de citer Pie XI annonçant au consistoire secret du 19 décembre 1927 « la lourde perte que le Sacré Collège avait subie par la suite de la renonciation à la pourpre de l’éminentissime seigneur Louis Billot [2] ».

Il ajoute que « l’émotion provoquée par cette démission dans certains milieux politiques fut particulièrement douloureuse au P. Billot », puis il cite la lettre que ce dernier envoya le 2 mars 1928 à la revue des Études [3]. C’est là qu’on finit par apprendre que cette démission est liée « aux mesures touchant L’Action française [4] ». Dans cette lettre le P. Billot précisait : « (…) Depuis le commencement de la douloureuse crise que nous traversons, j’ai toujours répondu, soit de vive voix, soit par écrit, à tous ceux qui me consultaient sur la ligne de conduite à tenir, qu’il leur fallait non seulement éviter avec soin tout ce qui aurait un semblant d’insoumission ou de révolte, mais encore faire le sacrifice de leurs idées particulières pour se conformer aux ordres du souverain pontife. Pour ma part personnelle, je me suis, tout le premier, tenu à cette règle [5]. »

Les Études (revue des jésuites) du 5 janvier 1932, dans la notice nécrologique du cardinal Billot, levaient une partie du voile sur l’origine de la démission : « Lorsque survint, sous Pie XI, la condamnation de L’Action française, le cardinal Billot en éprouva une grande douleur et ne sut pas toujours cacher à ses nombreux visiteurs les sentiments qu’il éprouvait. Sa position devint plutôt difficile dans la Cour pontificale. Il fut discrètement invité à donner sa démission, comme il en avait toujours ressenti d’ailleurs le désir non dissimulé [6]. »

Les Études maurassiennes, de leur côté, expliquent ainsi l’attitude du cardinal envers l’A.F. : « Son indiscutable sympathie pour l’A.F. n’allait pas sans nuances, ainsi qu’il les exposera, le 9 octobre 1926, au chanoine Halflants, un ecclésiastique belge inquiet d’une possible condamnation : “ Je ne saurais dire si le Chemin de Paradis et Anthinéa vont être mis à l’Index. Ce que je sais, c’est que ces deux ouvrages méritent d’y être et cent fois pour une. Déjà sous Pie X, la Sacrée Congrégation de l’Index avait émis un jugement de condamnation, mais Pie X en arrêta la publication pour diverses raisons, dont la principale était de ne pas donner gain de cause aux sillonistes, abbés démocrates et libéraux de tous crins qui poursuivent dans Maurras, non pas ses impiétés et ses blasphèmes, mais précisément ce qu’il a de bon et, en sa personne, visent la ruine de l’A.F. qui les gêne terriblement dans leur œuvre de révolution et d’anarchie. C’était donc une question d’opportunité, laissant d’ailleurs intacte la question de fond, laquelle hélas ! reste seule maintenant puisqu’on a jugé à propos de ne plus tenir compte des raisons qui avaient retenu Pie X ”. (Voir Paul Halflants, Études de critique littéraire, éditions Halflants, 5e série, 1932, p. 38, et l’anonyme “Note pour Charles Maurras”, Le Figaro, 19 octobre 1932). De son côté, Maurras commentait : “…Sur le fond des choses religieuses, le cardinal Billot n’en éprouvait pas moins tous les sentiments, il n’en rendait pas moins tous les jugements naturels à un inquisiteur catholique devant des livres et des idées qui ne l’étaient point. Il nous savait fermes dans nos accords et loyaux dans nos actes, c’est pourquoi il faisait confiance à l’Action française, mais mon œuvre païenne n’avait jamais attendu d’indulgence de sa part ”, A.F. 20 octobre 1932. [7]»

 

Grand connaisseur de l’œuvre du cardinal Pie, dont il s’inspira dans son combat conte-révolutionnaire, le cardinal Billot était certes mieux qualifié que personne pour rédiger un Éloge du cardinal Pie où il mit tout son cœur, et dont nous extrayons ces lignes.

Le Sel de la terre.

 

 

*

  

 

 

DANS la pléiade d’hommes vraiment remarquables qui illustrèrent la religion au cours du siècle qui vient de finir [8], nul assurément n’était plus digne des honneurs du centenaire que le grand évêque que fut le cardinal Pie ; nul dont le souvenir pût être ravivé avec plus d’à-propos et de profit ; nul dont les gestes, les œuvres, les écrits, nous puissent plus sûrement guider à travers les ténèbres de l’heure présente, au milieu de l’atonie, du désarroi, de l’incroyable confusion d’idées qui semblent décidément en être la très particulière caractéristique. (…)

Il faut reconnaître que l’époque que nous vivons, d’un si extrême péril pour la foi, d’une si audacieuse révolte contre Jésus-Christ, est notablement différente de celle que traversa le grand évêque de Poitiers ; bien plus, qu’elle n’était pas même dans ses prévisions, pour un avenir aussi prochain du moins. Toutefois, remarquons-le bien, ce qui est advenu de nouveau n’a été qu’une évolution de l’état de choses qui existait de son temps ; ce ne fut que le développement des principes dont il avait vu avec une si rare pénétration les conséquences et les suites ; le résultat des institutions, des opinions, des doctrines qu’il n’avait cessé de combattre pendant tout le cours de sa carrière. Comme aussi ce qui a trompé ses prévisions, ce n’est que l’accélération vertigineuse d’un mouvement d’antichristianisme sur lequel il ne se faisait nulle illusion, tout en espérant un rémora, une réaction temporaire qui ne devait venir ni si facilement ni surtout si promptement qu’il l’avait cru. Et tout cela fait que, malgré la différence des conditions, sa grande figure n’a rien perdu de son actualité ; qu’au contraire, et plus que  jamais, dans cette effroyable lutte engagée entre l’Église et la Révolution, il est pour nous l’honneur de la situation, une lumière, un porte-étendard, un chef digne de figurer au premier rang parmi ces pères de notre génération que nous devons louer, dont nous devons suivre les conseils, imiter les exemples, méditer les enseignements. Laudemus viros gloriosos et parentes nostros in generatione sua.

Chose curieuse, et qui n’a pas été assez observée peut-être, c’est que, quand le grand pape que nous pleurons encore [9] monta en 1903 sur la chaire de saint Pierre, et, qu’avant de lancer sa première encyclique, il eut promené sur l’état de la société contemporaine un regard interrogateur, il ne crut pouvoir mieux faire que de reprendre presque mot pour mot, comme programme de son pontificat, le programme que s’était fixé un demi-siècle plus tôt Mgr Pie, prenant possession de son siège. « On parle aujourd’hui, avait dit alors le nouvel évêque au peuple vers lequel il était envoyé, on parle d’un grand parti de l’ordre et de la conciliation. Un seul parti pourra sauver le monde, le parti de Dieu. On parle de rapprochement. Le grand rapprochement à opérer, c’est de réconcilier la terre avec le ciel. La question qui s’agite et qui agite le monde n’est pas de l’homme à l’homme, elle est de l’homme à Dieu (…). Nous sommes, nous serons parmi vous l’homme de Dieu, nous appartiendrons toujours au parti de Dieu. Et si nous devions apporter avec nous un mot d’ordre, ce serait celui-ci : Instaurare omnia in Christo, restaurer, recommencer toutes choses en Jésus-Christ (…). Replacer toutes choses sous le légitime empire de Jésus-Christ et de son Église, combattre partout cette substitution sacrilège de l’homme à Dieu, qui est le crime capital des temps modernes ; résoudre une seconde fois, par les préceptes ou les conseils de l’Évangile et par les institutions de l’Église, tous les problèmes que l’Évangile et l’Église avaient déjà résolus : éducation, famille, propriété, pouvoir ; rétablir l’équilibre chrétien entre les diverses conditions de la société : telle est la mission que nous devrons poursuivre parmi vous selon l’étendue de nos forces. » Ainsi se formulait, ainsi se précisait le programme d’un épiscopat que trente années du ministère le plus actif et le plus fécond devaient rendre à jamais illustre. Ouvrons maintenant l’encyclique E supremi ; écoutons Pie X déclarant à son tour le dessein et toute la pensée de son pontificat : « Mettant la main à l’œuvre, soutenu de la force divine, nous déclarons que notre but unique est de tout restaurer dans le Christ, afin que le Christ soit tout en tout (…). Nous affirmons en toute vérité que nous ne voulons être au milieu des sociétés humaines que le ministre de Dieu qui nous a revêtu de son autorité. C’est pourquoi, si l’on nous demande une devise traduisant le fond même de notre âme, nous ne donnerons jamais que celle-ci : Instaurare omnia in Christo (…). Il en est, et en grand nombre, nous ne l’ignorons pas, qui, poussés par l’amour de la paix, c’est-à-dire de la tranquillité de l’ordre, s’associent et se groupent pour former ce qu’ils appellent le parti de l’ordre. Hélas ! Vaines espérances, peines perdues ! Ce parti de l’ordre capable de rétablir la tranquillité au milieu de la perturbation des choses, il n’y en a qu’un, le parti de Dieu. » Ce seul passage, sans compter les autres qu’il serait trop long de transcrire ici, nous montre que le grand pape du XXe siècle naissant avait cherché son inspiration auprès du grand évêque qui fit la gloire de l’Église de France pendant tout le milieu du XIXe siècle. Et de quel plus illustre exemple pourrions-nous nous autoriser ?

 

*

  

 

Nous donc, qui que nous soyons, à quelque degré de la hiérarchie que nous appartenions, en quelque milieu, office, fonction, que nous nous trouvions placés, si seulement nous avons au cœur l’ambition de servir selon la mesure de nos moyens la cause sacrée de Dieu et de la sainte Église dans les temps exceptionnellement troublés que nous traversons : nous tous, dis-je, nous n’aurons que profit à nous mettre à l’école du maître dont le déclin de l’année courante amène le centenaire et rappelle le souvenir. De lui, en effet, que de lumières à utiliser, que de précieuses indications à recueillir, que de conseils à prendre, que d’enseignements à inscrire à notre ordre du jour ! Que d’encouragements aussi à recevoir dans la lassitude et l’épuisement de la lutte !

 

 

Cardinal Louis Billot, Éloge du Cardinal Pie.

Extrait de Lecture et Tradition 106 (86190 Chiré-en-Montreuil),

mars-avril 1984, p. 29-30, 38-39.


 

Statue équestre de Clovis à la cathédrale de Strasbourg


[1] — DTC, tables générales, 1re partie, col. 444.

[2] — Catholicisme, vol. 7, col. 62.

[3] — Les Études la publièrent dans leur numéro du 20 février 1932, p. 491-492.

[4] — Citation de la lettre même du P. Billot.

[5] — Citation de la lettre même du P. Billot. Non pas que le cardinal théologien ne discernât pas les lacunes doctrinales de l’Action Française, mais il jugeait sa condamnation dangereuse eu égard aux circonstances politiques.

[6] — Père Yves de la Brière (S.J.), Études, 5 janvier 1932, p. 109. (Les italiques sont de la rédaction). Le P. Henri Le Floch (S. SP.) a rendu un bel hommage à l’amour du P. Billot pour la France et à sa lucidité contre-révolutionnaire dans Le Cardinal Billot, lumière de la théologie, 1932, s.l.

[7] — Actes du colloque sur le non possumus, dans Études maurrassiennes, t. V (2e partie), 1986, éditions Centre Charles Maurras, p. 585, n. 1.

[8] — Le cardinal Billot évoque évidemment le XIXe siècle. (NDLR.)

[9] — Saint Pie X a quitté cette terre le 20 août 1914.  (NDLR.).




Louis Veuillot

(1813-1893)

 

 

 

par le chanoine Constantin Lecigne

 

 

 

L’ÉGLISE fut sa mère et il l’aima avec la tendre passion d’un fils. Et l’Église pour lui, c’était tout ce qu’on peut imaginer. C’était des dogmes et c’était des lois ; c’était des vérités et c’était des traditions. L’Église, c’était tous les saints, les apôtres, les martyrs, les vierges, la splendide légende du sang versé et des vertus pratiquées. L’Église, c’était les évêques, c’était les prêtres, c’était les moines, c’était le curé de campagne. L’Église, c’était Rome et c’était le pape. Ah ! comme il aimait Rome. Il ne pouvait y mettre le pied sans ressusciter en lui-même le parfum de ses meilleurs désirs, de ses plus douces larmes, des engagements et des pactes qui avaient le plus honoré sa vie. L’atmosphère de Rome, cette atmosphère toujours tiède et égale, l’inondait de lumière, de joie et d’une espérance allègre. Il lui suffisait de respirer une heure le « parfum de Rome » pour qu’il sentît s’évanouir toutes ses tristesses, toutes ses fatigues : il s’écriait : « Dieu soit béni ! Je suis de ceux que Rome a pris en bas, blessés, de la vieille mort. Sa main lumineuse m’a transporté sur les hauteurs divines, sa main maternelle m’a baigné dans l’air divin, sa main sainte m’a nourri du divin aliment. J’ai reçu d’elle la vie, je lui rends l’amour. » Et c’était un amour vaste, qui s’étendait à la poussière aussi bien qu’aux marbres et qui s’extasiait aussi bien devant la fleur des ruines que devant la coupole de Saint-Pierre…

Ayant offert à l’Église son cœur, Louis Veuillot lui offrait en même temps son bras. Il lui offrait sa plume, et avec cette plume, l’esprit, la verve, l’énergie, l’ironie, la poésie, le plus merveilleux talent et même un des génies les plus complets de la langue française. Il écrivait à son frère au mois de mai 1841 : « Pour moi, je suis bien décidé à lui donner ma vie (à l’Église), les meilleurs fruits de mon intelligence, le but le plus constant de mes travaux et de mes efforts, tout pour elle ! » C’était l’offrande intégrale, l’oblation sans limites ni réserve de tout ce qu’il était à tout ce qu’il aimait. Il tint parole, il fut fidèle à son vœu.

Il disait une fois, voulant caractériser son rôle dans la presse catholique : « Je suis un sacristain ». Il y a des sacristains qui défendent mal le sanctuaire et d’autres qui se feraient hacher sur le seuil. Louis Veuillot fut un « sacristain » de la seconde, de la bonne manière. « J’ai un gourdin et je m’en sers ! » disait-il en montrant sa plume. Et il aurait pu montrer aussi la trace des coups sur les épaules des intrus. Il frappait à droite, il frappait à gauche ; peu lui importait le costume, la robe, le sourire ou la morgue, il faisait sa consigne avec une admirable conscience de sacristain. Il sentait que l’heure était grave ; des hommes montaient en chaire qui y atténuaient étrangement la vérité, des « fidèles » donnaient de leur chaire des conseils d’abdication et même de trahison, et, sous le portail, il y avait la cohue grossière des imbéciles, des démolisseurs, des esprits forts et des sans esprit, avec leur rire lourd, leur insulte brutale, leur ignorance à faire peur. Et il n’eut peur de rien. Il fouilla, il cingla ; il dit aux indiscrets : « Taisez-vous ! », aux intrus : « Circulez ! », à tous : « Respect à Dieu ! Respect à l’Église ! Respect à la vérité ! ». Il souffrit : on lui brisa quelquefois son « gourdin » entre les mains, on lui infligea le prétoire, l’amende, on le menaça de la prison. Il n’eut jamais une minute d’effroi, et quand on essayait de l’intimider en faisant sonner des chaînes à ses oreilles, il s’écriait : « La prison ! Mais elle fut notre berceau ! Nous avons nos racines dans les Catacombes. Mettre un chrétien en prison, c’est le retremper dans l’air natal. »

 

Tel il fut jusqu’à la fin. Pas une défaillance. Pas une compromission. Louis Veuillot, c’est le catholique tout pur, tout simple, volontairement isolé et dépouillé de toutes ces épithètes qui retranchent plutôt qu’elles n’ajoutent ou précisent. Ce sera la seule conclusion de ce chapitre, et je ne puis mieux la commenter qu’en citant quelques strophes du testament sublime dans lequel il a mis toute sa foi, toutes ses espérances, toute son âme :

 

J’ai cru, je vois

 

Placez à mes côtés ma plume,

Sur mon front le Christ, mon orgueil ;

Sous mes pieds, mettez ce volume

Et clouez en paix mon cercueil.

 

Après la dernière prière,

Sur ma fosse plantez la croix ;

Et si l’on me donne une pierre,

Gravez dessus : J’ai cru, je vois.

 

Dites entre vous : « Il sommeille,

Son dur labeur est achevé. »

Ou plutôt dites : « Il s’éveille,

Il voit ce qu’il a tant rêvé. »

 

Ne défendez pas ma mémoire,

Si la haine sur moi s’abat :

Je suis content, j’ai ma victoire,

J’ai combattu le bon combat.

 

Ceux qui font de viles morsures

A mon nom sont-ils attachés,

Laissez-les faire : ces blessures

Peut-être couvrent mes péchés.

 

Dans ma lutte laborieuse

La foi soutint mon cœur charmé :

Ce fut donc une vie heureuse,

Puisqu’enfin j’ai toujours aimé.

 

Je fus pécheur, et, sur ma route,

Hélas ! j’ai chancelé souvent ;

Mais, grâce à Dieu, vainqueur du doute,

Je suis mort ferme et pénitent.

 

J’espère en Jésus. Sur la terre

Je n’ai pas rougi de sa loi ;

Au dernier jour, devant son Père,

Il ne rougira pas de moi.

 

 

Lecigne C., Louis Veuillot, Paris, Lethielleux, 1923, p. 66 à 72.


 

Royal d’or de Charles VII



Mgr Henri Delassus

(1836-1921)

 

 

 

par le chanoine Constantin Lecigne * 

 

 

 

MONSEIGNEUR DELASSUS célèbre aujourd’hui même le cinquantième anniversaire de son ordination sacerdotale. On le sait à peine. Il n’a pas voulu qu’il y eût sur son front un autre éclat que le souvenir de l’onction sainte et du premier sacrifice. Seuls, quelques amis intimes s’associeront à une fête qui sera, avant tout, une prière et une action de grâces.

Il nous pardonnera d’en violer le mystère. Il a le droit, lui, de refuser le bruit que fait la louange humaine ; nous avons le devoir, nous, de ne pas lui obéir tout à fait, de prononcer discrètement son nom sur le seuil extérieur du sanctuaire et même d’esquisser une physionomie qui est l’honneur, non seulement d’une ville, mais du diocèse de Cambrai et aussi de l’Église de France.

 

 

*

  

 

 

« Va-t’en, chétif insecte ! », lui diraient volontiers quelques lions superbes. Il est si mince, si grêle, si menu ! Il tient si peu de place et il y a si peu de matière terrestre en cette gaine de drap noir étoilée de boutons rouges.

Toute la force de ce petit homme est dans la vigueur de l’esprit et la fermeté du caractère. Chaque fois que je l’ai regardé, il m’a semblé voir sur son visage comme un rayonnement de joie sereine et profonde. Il n’y a sous ce front que du vrai, des choses claires, des idées justes, du solide et de l’éternel. Se dire que l’on porte en soi les vérités qui ne changent point, les traditions que la lourde main des siècles n’a point flétries, les lumières pures que l’Évangile alluma, que l’Église entretint et développa ; se dire que sur tous les problèmes qui agitent la conscience et le monde on pense comme les Augustin, les Thomas d’Aquin, les plus saints et les plus grands docteurs de l’humanité, quel magnifique repos cela doit donner à l’esprit !… Nos petits marchands de nouveautés ont un air vaguement inquiet à leur comptoir. Ils ne sont pas sûrs de ce qu’ils débitent ; ils écoutent le boniment du voisin et ils sont anxieux, comme s’ils craignaient d’être soudain écrasés par la concurrence volubile ou les surenchères imprévues. Mgr Delassus est calme comme la vérité. Je vous souhaite de causer un jour avec lui, dans le cœur à cœur de l’intimité, pour savoir ce que c’est et combien c’est charmant un bon rire clair d’enfant heureux, d’un enfant qui sait tout et dont rien n’a défloré la douce bonne foi. Ceux qui se contentent de le lire ne le connaissent qu’à moitié : il faut l’approcher. Dès la première entrevue, il  laisse l’impression de ces hommes que Lacordaire peignait en un mot : « Forts comme le diamant, tendres comme une mère. » Cet ascète a des sourires conquérants, ce lutteur est le prêtre le plus doux et le plus cordial que j’aie jamais rencontré.

Mgr Delassus est donc un lutteur, un intrépide lutteur. Il est de la race des de Maistre, des Parisis et des Veuillot, de ces grands catholiques armés jusqu’aux dents pour les bons combats et qui n’ont jamais abandonné à l’ennemi ni un morceau du territoire ni une parcelle du drapeau. En un temps de paix religieuse et sociale, il eût écrit de beaux traités d’ascétique, de sereines méditations sur l’Évangile ou la vie de l’Église. Mais allez donc méditer dans une maison assiégée, quand les cambrioleurs sont sur le seuil et que quelques serviteurs eux-mêmes se font les complices inconscients de l’agression ! Il vit donc ceci : à l’extérieur, une bande affublée d’équerres et de truelles qui criait, frappait, saccageait ; à l’intérieur, un syndicat de naïfs qui disaient : « Ouvrons les portes !… Ces messieurs ne sont pas si méchants. On peut s’entendre avec eux. » Et, par les fenêtres ouvertes, on tendait les bras aux pirates, on leur envoyait des baisers de paix, on leur jetait même nos livres sacrés, nos Évangiles, nos archives, notre histoire, le meilleur de nos honneurs et de nos trésors séculaires. Il vit des folies, des lâchetés, des trahisons. Alors, il se jura de ne pactiser ni avec le dehors ni avec le dedans. Il se retira en un petit coin calme de la maison menacée, et, sous le regard de la Madone de Lille, il se mit à la besogne défensive. En Provence, l’homme qui est chargé de veiller sur les traditions et de les conserver s’appelle le « mainteneur ». Mgr Delassus fut un mainteneur. Maintenir, tout est là aujourd’hui. Maintenir, c’est-à-dire affirmer quand les uns nient et les autres atténuent, s’obstiner dans le culte de la vérité et dans le fanatisme du droit, se dire que les principes sont nécessaires plus que tout, et qu’après le crime de les trahir effrontément il n’y en a pas de plus exécrable que celui de les servir mollement. Maintenir, c’est-à-dire croire toujours, ne se taire jamais, espérer quand même. Quand les mémoires se font oublieuses, les courages indécis, les attitudes flottantes, l’essentiel est de maintenir. Mgr Delassus fut et demeure un admirable mainteneur de la vérité complète et des principes intangibles. Et ceux-là mêmes qu’il impatiente par son rappel quotidien doivent s’incliner avec respect devant la vaillance tenace du publiciste chrétien qui veille sur le seuil de l’Église, sans demander autre chose pour lui que le fier sentiment de rester toujours avec le vrai et d’en garder fidèlement le dépôt intégral.

Il m’est impossible en une esquisse hâtive de détailler la longue histoire de ces trente années de défense religieuse et sociale, où Mgr Delassus n’a commis qu’une faute, une seule : celle d’avoir toujours raison !

Il a avec lui les hommes qui ont fait leur éducation sociale ailleurs que dans les petits conciliabules de la démocratie chrétienne et leur théologie en d’autres livres que les romans de Fogazzaro. M. de Marcère, l’ancien ministre républicain, lui écrivait à propos du livre, le Problème de l’heure présente : « C’est une œuvre admirable et qui arrive à son heure. Tous les hommes qui ont le souci des affaires humaines et des affaires de France en particulier devraient en faire leur livre de chevet. Pour ma part, je ne manquerai pas de le recommander à tous les jeunes gens qui ont le goût et la noble passion des affaires publiques. »

Mgr Delassus collectionne sans doute dans ses tiroirs des monceaux de cette littérature un peu spéciale dont les polémistes doivent se résigner à savourer de temps à autre l’arôme délicat. Mais il collectionne autre chose aussi, et je ne crois pas être indiscret en signalant une lettre romaine que la Semaine religieuse de Cambrai publiera aujourd’hui : elle est tout entière de la main même du souverain pontife [1] ; elle approuve et bénit Mgr Delassus pour son œuvre, pour son dévouement à la doctrine et à la discipline catholiques. Quand un soldat a reçu de son chef suprême une telle approbation, si flatteuse et si totale, il a le droit de s’enorgueillir, de se consoler des fatigues, des blessures et de tout le reste.

La génération qui suivra la nôtre, et qui sera sans doute débarrassée des paradoxes mortels dans lesquels nous sommes empêtrés, devra brûler un beau cierge à la mémoire de Mgr Delassus. Elle travaillera comme nous ; elle aura comme nous la passion du bien, de l’action, de l’apostolat social. Elle aura sur nous cet immense avantage d’avoir des hommes et des choses une vision plus nette et plus juste, de n’être plus en proie aux vaines chimères, aux idéologies malfaisantes dans lesquelles se gaspillent tant et de si généreux efforts. Et cette grâce, elle le devra pour une bonne partie à l’enseignement de Mgr Delassus. Je me souviens qu’il y a quelques années, j’abordais, en descendant de chaire, un jeune étudiant dont l’attitude sérieuse m’avait frappé. Je causai quelques minutes avec lui : une belle âme me fut révélée, ardente jusqu’à la fièvre, qui était éprise de dévouement et d’un rêve splendide d’holocauste. Cet adolescent ouvrait vers le monde des bras de tendresse ; il relevait, il guérissait ; il transfigurait l’humanité au gré de son idéal sublime. Je me permis de le mettre en garde contre les candides illusions, de lui parler de la déchéance originelle et des obstacles qu’elle crée aux meilleures ambitions. Je le vois encore ; il me regarda avec de grands yeux ahuris et comme pleins d’un reproche. Il me dit d’une voix qui tremblait : « Vous exagérez. Vous ne connaissez pas nos adversaires… Au fond, ils sont très bons ! » Je ne sais ce qu’est devenu ce jeune enthousiaste et, si je le rencontrais demain déçu, blasé, portant sur ses épaules les ailes cassées de tous les moulins contre lesquels il s’est battu, je n’en serais pas plus étonné que cela. Cet adolescent s’appelle légion aujourd’hui, et Mgr Delassus a veillé, travaillé et souffert pour lui. Il lira ses livres, l’un après l’autre ; il les méditera. Il en emportera d’abord cette idée qu’il ne suffit pas, pour être un héros, d’avoir un cœur vaillant et généreux, qu’une tête bien faite est la condition première de tout effort bienfaisant et que l’erreur turbulente est cent fois plus pernicieuse que l’inaction. Il fera son livre de chevet de l’ouvrage Vérités sociales et erreurs démocratiques [2] et il y laissera tout de bon ce résidu des dogmes de Rousseau qui est le virus endémique dans les âmes contemporaines. Il comprendra que partir du principe de la bonté originelle de l’homme, quand on veut travailler efficacement à la plus-value morale et sociale, c’est aller à rebours de l’Évangile et de la science, et se condamner par cela même à tous les avatars, à toutes les déceptions. Il se dira qu’on ne négocie point avec le mal complet, avec l’erreur radicale, et, comme écrivait le sage antique, que « faire des largesses à la démagogie, c’est verser du vin dans une outre percée ». Il aura des principes enfin, des directions sûres, ce garde-fou des idées justes sans quoi les pèlerins de l’idéal roulent au fossé,… un fossé qui est souvent un abîme.

 

*

  

 

J’observais, l’autre jour, à l’arrêt d’un express, un modeste ouvrier qui frappait du marteau sur chaque roue du train. Il allait un peu vite, il prenait juste le temps d’écouter le son du fer et de s’assurer que les cercles et les essieux n’étaient point fêlés.

Ce qu’il faisait là, il faut que d’autres le fassent pour le train qui nous emporte à toute vapeur dans le tourbillon de la vie sociale. Il faut que quelqu’un visite les roues de temps en temps, en constate le bon état et nous évite la sanglante catastrophe. Mgr Delassus a accepté cette mission ; il veille, il inspecte, il observe. C’est pour cela que nous le respectons, et, quoiqu’il en rougisse, que nous l’admirons. Il avait depuis toujours la docile gratitude de nos esprits ; au jour de son jubilé sacerdotal, il nous permettra d’ajouter qu’il accapare par surcroît la tendre et pieuse sympathie de nos cœurs.

 


 

Sceau de Baudoin, comte de Flandre.

Début XIIIe siècle


* — Nous présenterons plus en détail la figure de Mgr Delassus dans un prochain numéro du Sel de la terre. Nous reproduisons ici le bel hommage que lui rendit M. le chanoine Lecigne dans La Dépêche (journal quotidien de la région nord), le 29 juin 1912, à l’occasion de son jubilé sacerdotal. Mgr Delassus vécut à Lille de 1872 jusqu’à sa mort, rédigeant la Semaine religieuse du diocèse de Cambrai (puis : la Semaine religieuse du diocèse de Lille, après la fondation de ce diocèse en 1913) dont les articles remaniés formeront ses ouvrages. M. le chanoine Lecigne, doyen de la faculté des lettres à l’Université catholique de Lille et collaborateur de la revue La Critique du libéralisme de l’abbé Emmanuel Barbier, l’a bien connu.

[1] — Voici le texte de cette lettre : « Cher fils, salut et bénédiction apostolique.

« Nous avons appris avec joie que sous peu de jours vous achèverez la cinquantième année de votre sacerdoce. Nous vous en félicitons de tout cœur, demandant à Dieu pour vous toutes sortes de prospérités.

« Nous nous sentons porté à cet acte de bienveillance et par votre dévotion à notre personne, et par les témoignages non équivoques de votre zèle, qui vous ont fait bien mériter, nous le savons, soit de la doctrine catholique, que vous défendez, soit de la discipline ecclésiastique, que vous maintenez, soit enfin de toutes ces œuvres catholiques que vous soutenez et dont notre époque a un si grand besoin.

« A cause de tant de saints travaux, c’est de grand cœur que nous vous accordons des louanges méritées et que nous vous donnons bien volontiers, cher fils, la bénédiction apostolique, gage des grâces célestes et en même temps témoignage de notre bienveillance.

« Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 14 juin 1912, la neuvième année de notre pontificat. Pie X, pape. » Documents pontificaux de sa sainteté Pie X, éd. du Courrier de Rome, 1993, t. II, p. 445. (NDLR.)

[2] — Ouvrage de Mgr Delassus paru en 1909, chez DDB, à Lille, et réédité en 1986 par les éditions Sainte-Jeanne-d’Arc (18260 Vailly-sur-Sauldre). (NDLR.)






De la race des Francs :

Monseigneur Lefebvre

 

 

 

par S. Exc. Mgr Bernard Tissier de Mallerais

 

 

 

L’IDÉE n’est pas de nous, mais nous y avons souscrit : en cette année dédiée à la célébration de l’anniversaire du baptême du roi Clovis et de la patrie française (496-1996), montrer en ce remarquable prélat français (1905-1991) un digne héritier des vertus des Francs.

Ne faisons ni panégyrique pieux, ni béatification anticipée, relevons simplement quelques traits des vertus de « l’évêque de fer », quelques faits d’armes du champion de la foi. Et si jamais les qualificatifs de « vénérable », « bienheureux » et « saint » nous échappaient, nous déclarons ici ne vouloir en rien devancer le jugement de l’Église.

Or, que fut Clovis devant Dieu, devant l’Église, devant la France catholique et l’empire catholique de son illustre successeur (trois siècles après), Charlemagne ? Quelles sont les vertus de ce Franc ? Ce sont, me semble-t-il, la vocation divine, la fidélité à celle-ci, l’allergie au libéralisme et l’horreur de la liberté religieuse, la franchise et la loyauté au combat, le rejet de la prudence de la chair, la vraie prudence chrétienne, le jugement clair sur l’enjeu de la bataille, l’intransigeance sur les principes, et enfin l’équilibre supérieur entre une obéissance aveugle et une finasserie dolosive. Voilà le portrait de notre Clovis et celui de notre archevêque.

Bien sûr, on nous dira : Mgr Lefebvre n’est-il pas de race flamande, né à Tourcoing ? Dès lors, tout s’explique, car les Flamands sont descendants directs des Francs, qu’ils soient saliens ou ripuaires ! – Sans doute, mais être Franc est avant tout question d’âme !

La vocation divine de Clovis est celle de premier chef d’État barbare devenu catholique, c’est de manifester la soumission de l’ordre temporel à l’ordre spirituel du Christ : c’est la royauté sociale de Jésus-Christ. Or justement, ne fut-ce pas une idée mère de l’action de Mgr Lefebvre, reprenant la devise de saint Pie X : omnia instaurare in Christo, et restaurant dans sa pureté doctrinale et sa charité missionnaire le sacerdoce civilisateur ? Vocations identiques, donc : l’évêque saint Remi baptise le roi, le sacerdoce consacre l’ordre temporel.

Ensuite, on constate la même fidélité à la vocation une fois entrevue : chez Clovis, la docilité à l’inspiration divine : « Dieu de Clotilde, si tu me donnes la victoire, je me fais chrétien ! », chez l’archevêque, l’exercice constant du don de conseil : « Je n’ai jamais rien fait de moi-même, je n’ai fait que suivre la Providence ! »

L’allergie des deux hommes au libéralisme est patente, réjouissante : le roi reçoit avec docilité la monition du prélat rémois : « Courbe la tête, fier sycambre, brûle ce que tu as adoré, adore ce que tu as brûlé ! » Il doit donc brûler les idoles et adorera « le seul vrai Dieu, Jésus-Christ, avec son Père et le Saint-Esprit », comme aimera à le répéter l’archevêque ; tous deux sont bien du même avis, qui est l’avis de saint Paul : « Quel accord peut-il y avoir entre la lumière et les ténèbres, entre le Christ et Bélial ? » (2 Co 6, 15.) Donc « le libéralisme est un péché » et la liberté religieuse une erreur : voilà ce que proclamaient nos deux héros.

La franchise, vertu franque par excellence, fut aussi celle de notre évêque, lorsqu’il fit sa belle déclaration du 21 novembre 1974 : « Nous adhérons de tout notre cœur, de toute notre âme à la Rome catholique, gardienne de la foi catholique (…), à la Rome éternelle, maîtresse de sagesse et de vérité. Nous refusons par contre, et avons toujours refusé de suivre la Rome de tendance néo-moderniste et néo-protestante (…). » Quelle plus franche déclaration de guerre à ceux qui, sans crier gare, avaient déclenché la guerre contre la Tradition par leurs réformes conciliaires ?

La franchise et la loyauté de Clovis au combat sont symbolisées par l’arme elle-même des Francs : la francisque ou hache de guerre à double tranchant avec laquelle il fendait sans doute les crânes sans craindre de se blesser lui-même. Notre prélat, lui non plus, ne s’épargne pas dans le combat ; refusant la nouvelle messe en 1969 et avouant ensuite : « Je savais bien que tôt ou tard notre refus d’adopter la réforme nous causerait des problèmes à Rome. » Mais Monseigneur rejetait la prudence de la chair, il ne regardait pas aux conséquences de ses décisions dès lors qu’il s’agissait de la défense de la foi.

La vraie prudence chrétienne concilie les apparemment inconciliables, selon le conseil de Notre Seigneur : « Soyez prudents comme des serpents et simples comme des colombes » (Mt 10, 16). Le roi Clovis ne manque pas de cet instinct de prudence simple : optant pour la foi chrétienne et catholique pour recevoir de Dieu la grâce de la victoire. Chez Mgr Lefebvre aussi, il n’y eut ni astuce ni niaiserie, qui sont les deux vices opposés, par excès et par défaut, à la prudence ; dans ses relations avec Rome, il s’efforça de contourner sagement les dicastères investis par l’ennemi et s’adressa avec franchise aux prélats bienveillants, comme le cardinal Wright, leur faisant parvenir régulièrement des rapports sur les progrès de la Fraternité Saint-Pie X (1970-1973).

L’enjeu de la bataille de Tolbiac fut clair aux yeux de Clovis, jouant le tout pour le tout ; de même le prélat d’Écône saisit l’importance du combat, de quoi il s’agissait essentiellement : que la Fraternité Saint-Pie X acceptât la nouvelle messe, tout simplement. L’envoyé spécial de Rome en juin 1976, le père Dhanis, dit à Monseigneur : « Si vous prenez ce missel (nouveau) et si demain vous concélébrez avec moi cette messe (nouvelle), alors tout est aplani (avec Rome) ! » L’évêque ne fléchit point, il ne pouvait être question d’adopter la « messe de Luther ».

L’intransigeance sur les principes fut, certes, le fait de Clovis combattant les hérétiques ariens, soit Alamans, soit Wisigoths ; Monseigneur Lefebvre fut, de son côté, un extraordinaire entêté, refusant de transiger sur les principes, de sauver son séminaire au prix de la vraie messe : « Le jour où je prendrais la nouvelle messe, disait-il, je n’aurais plus qu’à mettre la clef sous le paillasson et à fermer le séminaire ! » Aussi refusa-t-il les solutions à mi-côte de Fontgombault (1975), du père Augustin (1988) et de l’institution du Christ-Roi de l’abbé Wach, lesquels acceptèrent de dire la nouvelle messe, au moins à certaines occasions.

Enfin, n’est-ce pas une vertu bien française que cet équilibre supérieur, au-dessus d’une obéissance indue, indiscrète et des finasseries faussement diplomatiques ? Ni soumission aveugle au supérieur, fût-il pape, ni combine louche pour en arriver à ses fins. Fils de lumière, notre archevêque fut d’emblée placé dans ce bel équilibre qui évite le défaut affectant parfois les peuples germaniques par amour excessif de l’ordre et de la discipline : la servilité, et qui fuit également la faiblesse qui marqua parfois les peuples latins par un désir exagéré de la conciliation : la combinazione. Monseigneur se situe au-dessus d’un cardinal Seper l’admonestant, en répétant : « Qu’est-ce que je vous ai dit, Monseigneur ? Obéissance, obéissance, obéissance ! » Et d’un cardinal, dont je tais le nom, lui soufflant : « Mais signez donc, Monseigneur ; après, vous faites ce que vous voulez ! »

Mais à quoi bon toutes ces vertus des Francs, cette âme française, sinon parce que Dieu a suscité ce peuple pour la défense de l’Église romaine ? Cela se vérifie dès le début et tout au long de l’histoire, y compris celle des zouaves pontificaux et jusqu’à Mgr Lefebvre. Le gallicanisme est un contresens national, la romanité est une vertu de la vraie France, illustrée par l’archevêque.

En la Rome chrétienne, Mgr Lefebvre admire le dessein de Dieu, qui « a voulu que le christianisme, coulé en quelque sorte dans le moule romain, en reçoive une rigueur et une expansion exceptionnelle [1] ». Rome est symbole et réalité de sobriété de l’expression, d’ordre dans les institutions, de prudence dans les décisions : cum consilio et patientia, de force dans la douceur : fortiter suaviterque disponens omnia (Sg 8, 1), de diplomatie et de savoir-faire mis au service de la foi.

Fidèle à sa formation cléricale romaine, Mgr Lefebvre ne tarit pas d’éloges pour la romanité et, dans son Itinéraire spirituel, il a ces lignes ferventes qui sont autant de traits enflammés dirigés contre les modernistes qui occupent la Rome éternelle :

 

Les schismes et les hérésies ont souvent commencé par une rupture avec la romanité, rupture avec la liturgie romaine, avec le latin, avec la théologie des pères et des théologiens latins et romains (…). Cet acharnement contre la romanité est un signe infaillible de rupture avec la foi catholique (…). Les universités pontificales romaines sont devenues des chaires de pestilence [2].

 

Daigne Dieu dissiper ces fumées de Satan qui encombrent le ciel de la Rome éternelle ! Mgr Lefebvre, par naissance fils de France et tout uniment romain, aura grandement honoré sa patrie française et servi sa patrie romaine, réalisant une fois de plus le glorieux adage : gesta Dei per Francos.

 

 


 

Calice du sacre, dit « de saint Remi »

 

 

 

 

 

 

 


[1] — Mgr Lefebvre, Itinéraire spirituel, Tradiffusion, Bulle, 1991, p. 91.

[2] — Mgr Lefebvre, Ibid., p. 91.




Litanies des saints

de la maison royale de France

 

 

 

SEIGNEUR, donnez-nous un roi très chrétien,

Et exaucez-nous en ce jour où nous vous invoquons.

 

Seigneur, exaucez notre prière,

Et que nos cris s’élèvent jusqu’à vous.

 

Sainte Marie, reine de France, priez pour nous,

Sainte Jeanne d’Arc, priez pour nous,

Sainte Thérèse de Lisieux, priez pour nous,

Saint Remi, priez pour nous,

Sainte Clotilde, reine de France, priez pour nous,

Saint Cloud, [petit-fils de Clovis], priez pour nous,

Saint Gontran, [roi de Bourgogne], priez pour nous,

Sainte Radegonde, reine de France, priez pour nous,

Saint Sigismond, [roi de Bourgogne], priez pour nous,

Saint Arnoud, [évêque de Metz, ancêtre de Charlemagne], priez pour nous,

Sainte Bathilde, reine de France, [épouse de Clovis II], priez pour nous,

Sainte Begge, [fille de Pépin de Landen], priez pour nous,

Saint Dagobert (II), [roi d’Austrasie], priez pour nous,

Sainte Gertrude de Nivelles, [sœur de Pépin d’Héristal], priez pour nous,

Sainte Gudule, [petite-nièce de Pépin de Landen], priez pour nous,

Sainte Hermine, [fille de saint Dagobert], priez pour nous,

Sainte Hildeberge, [femme de Pépin de Landen], priez pour nous,

Saint Judicaël, roi de Bretagne, priez pour nous,

Sainte Ode, duchesse d’Aquitaine, priez pour nous,

Bienheureux Pépin de Landen, priez pour nous,

Bienheureux Carloman, [fils de Charles Martel], priez pour nous,

Saint Chrodegang, [évêque de Metz et prince carolingien], priez pour nous,

Sainte Gisèle, [sœur de Charlemagne], priez pour nous,

Saint Gombaud, priez pour nous,

Saint Hugues, [évêque de Rouen, neveu de Charles Martel], priez pour nous,

Saint Allard, abbé de Corbie, [petit-fils de Charles Martel], priez pour nous,

Bienheureux Charlemagne, empereur d’Occident, priez pour nous,

Bienheureuse Ermengarde, abbesse, [princesse carolingienne], priez pour nous,

Saint Folquin, [petit-fils de Charles Martel], priez pour nous,

Sainte Aurélie, [princesse capétienne], priez pour nous,

Sainte Ida, comtesse de Boulogne, priez pour nous,

Sainte Rosalie, [princesse carolingienne], priez pour nous,

Saint Félix de Valois, [prince capétien], priez pour nous,

Bienheureuse Isabelle de France, [sœur de saint Louis], priez pour nous,

Saint Louis, roi de France, priez pour nous,

Saint Louis d’Anjou, [petit-neveu de saint Louis et neveu de sainte Élisabeth], priez pour nous,

Bienheureux Charles de Blois, duc de Bretagne, priez pour nous,

Sainte Jeanne de Valois, reine de France, [fille de Louis XI et épouse de Louis XII], priez pour nous,

Vénérable Clotilde, [sœur de Louis XVI], reine de Sardaigne, priez pour nous,

 

Accordez à nos prières, Dieu tout-puissant, que votre lieutenant règne enfin sur ce royaume qui lui revient ; qu’il voie croître en sa personne toutes les vertus par le moyen desquelles il évitera le monstre des vices ; qu’il soit victorieux de ses ennemis, et qu’il arrive heureusement à vous, ô Dieu, qui êtes la voie, la vérité et la vie.

 

Jésus-Christ, qui aimez vos Francs, ayez pitié de nous.

 

Saint Pie X, qui avez confié que, pour la conversion de la France, vous n’aviez pas seulement l’espérance mais la certitude du plein triomphe, intercédez pour nous.

Ainsi soit-il.

 

 

Litanies simplifiées à partir de l’ouvrage du Marquis de La Franquerie, De la sainteté de la Maison royale de France, Vailly-sur-Sauldre, éd. Sainte-Jeanne-d’Arc, 1988.


La signature de sainte Jeanne d’Arc



Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 19

p. 199-248

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