Sainte Clotilde et ses filles :
piliers invisibles de l’histoire
par Clotilde Germain
L’ANNÉE du 1 500e anniversaire du baptême de Clovis touche à sa fin et, à cette occasion, il n’est peut-être pas inutile de jeter encore un dernier regard sur des personnages beaucoup moins connus, mais qui ont eu, eux aussi, une large part dans le renversement de l’arianisme et du paganisme en Europe occidentale à partir de la conversion du roi des Francs. Ces personnages nous doivent être d’autant plus chers qu’il s’agit de princesses mérovingiennes, toutes descendantes de Clovis et de sainte Clotilde. Les sources sont presque muettes à leur sujet, mais il n’y a là rien d’étonnant ; au contraire, ce silence est dans l’ordre des choses, car il est lié à la vocation de la femme. L’homme et la femme sont créés tous deux à la ressemblance de Dieu, mais la femme recèle d’autres dons divins que l’homme. Celui-ci doit agir en chef, visiblement, extérieurement, pour faire apparaître à travers lui la puissance et l’autorité de Dieu. A la femme est confié le domaine complémentaire de l’intérieur et de l’invisible, plus précisément celui de l’amour, de la bonté et de la miséricorde. Il lui appartient en effet de rayonner l’amour, la bonté et la miséricorde divines, d’en être le miroir pour en jeter les reflets salutaires sur le monde. Certes, cette coopération à l’œuvre de Dieu, contrairement à celle de l’homme, échappe à l’œil humain. Elle reste cachée et comme enveloppée dans le silence du mystère de Dieu où s’accomplissent les œuvres créatrices et rédemptrices. Mais, si la femme y consent et s’y donne pleinement, elle devient le « pilier invisible de l’histoire [1] »…
Nulle autre n’a plus parfaitement répondu à cette haute vocation que l’Immaculée. Devenue par son fiat l’associée [2] du Christ, le second Adam, dans l’œuvre rédemptrice, elle demeure cachée sous un voile que ne soulèvent ni les Écritures ni les temps primitifs de l’Église qui semblent au contraire l’envelopper dans un silence impénétrable. Mais sa récompense nous permet d’entrevoir le degré de coopération et d’union que pouvait seule atteindre celle qui, parmi les créatures, avait été conçue sans péché. En retour de son consentement, elle a été littéralement comblée de Dieu : vraie fille du Père par le don parfait d’elle-même, elle devint l’épouse du Saint-Esprit et la mère du Fils-Rédempteur et, par suite, la mère corédemptrice de toute l’humanité.
Marchant sur les traces de la Sainte Vierge, sainte Clotilde et ses filles ont reçu une récompense analogue pour la fidélité à leur vocation, elles sont devenues mères des nations : sainte Clotilde pour la France, ses arrière-petites-filles Ingonde et Rigonde pour l’Espagne, et Berthe, autre arrière-petite-fille, pour l’Angleterre, toutes ayant obtenu la conversion de leurs époux barbares. Deux autres, sans jamais avoir pu se réjouir elles-mêmes du résultat de leurs silencieux labeurs apostoliques auprès de leurs maris, ont néanmoins préparé la terre étrangère à un meilleur avenir : Clotilde la jeune, fille de sainte Clotilde, reine des Wisigoths, a fécondé d’avance, par son martyre, la mission de ses petites-nièces Ingonde et Rigonde en Espagne : Clodosinde, petite-fille de sainte Clotilde, exerça en tant que princesse catholique une première influence à la Cour des Lombards et prépara la conversion de ce peuple, qui eut lieu environ vingt ans plus tard grâce à l’activité de Théodelinde, une autre princesse catholique, mais bavaroise (conversion d’Agilulfe en 593* [3]).
Notre étude couvre une période de cent ans, de 496 à 597, du baptême de Clovis à la conversion d’Éthelbert d’Angleterre. Pendant ce siècle, sainte Clotilde et trois générations de ses filles travaillèrent en silence à la conversion de leurs royaux époux dont les sujets formeront les futures nations chrétiennes de l’Europe occidentale. A cette époque, les temps effrayants de la vague la plus célèbre des invasions barbares d’Occident – celle qui fit s’écrouler définitivement l’Empire Romain sous le glaive d’Odoacre, roi des Hérules, en 476 – sont à peu près passés. Mais la situation reste tout de même précaire pour les jeunes Églises de Gaule, d’Italie, d’Espagne et de Grande-Bretagne, qui ne sont encore que de tendres rameaux plantés quelques siècles plus tôt par les mains des apôtres et de leurs disciples. Un bref aperçu historique nous permettra de mieux nous rendre compte du danger mortel qui menace alors ces Églises.
En 376, la poussée des Huns déclencha la migration des Goths établis depuis le Danube jusqu’au Dniestr et au bord de la mer Noire [4] ; ils prirent la fuite vers l’Occident chassant devant eux d’autres peuples qui étaient exclusivement germaniques à l’exception des Alains. Dans cet exode, il faut distinguer deux groupes : celui du Nord, comprenant, entre autres, les Francs, les Angles, les Saxons et les Alamans – tous païens ; celui du Sud ou « gothique », se composant des Goths (Wisigoths et Ostrogoths), des Burgondes, des Suèves, des Vandales et des Lombards – tous ariens.
L’Église d’Occident dut affronter l’orage. Après avoir passé par le creuset des persécutions romaines, alors qu’elle profitait de la paix instaurée par l’Édit de Milan de 313 pour reprendre des forces, voilà qu’elle se trouvait brutalement exposée à la férocité et à la barbarie des Germains, farouches païens et fanatiques ariens. Cela nous donne déjà une idée de la grandeur des femmes qui se firent ici médiatrices de la grâce divine et n’opposèrent aux épées nues des barbares que la fermeté de leur foi et cette douceur dont Dieu a particulièrement embelli la nature féminine pour attendrir les cœurs durs et tourner les âmes dépravées vers le bien éternel.
C’est en Gaule que commencèrent la conversion des peuples barbares et la formation des futures nations chrétiennes d’Occident. Incorporée à la civilisation romaine païenne depuis Jules César, la Gaule avait été pénétrée par l’Évangile de bonne heure. La fondation d’une grande partie des sièges épiscopaux que nous trouvons installés dans les grandes villes à la veille des invasions, remonte aux temps apostoliques. Hors des villes, la vie monastique avait assuré l’évangélisation progressive des campagnes. En 360, saint Martin avait fondé le premier monastère de Gaule à Ligugé, non loin de Poitiers. Environ une dizaine d’années plus tard, il avait construit le monastère de Marmoutier tout près de sa ville épiscopale de Tours. Jean Cassien avait fondé le monastère de Saint-Victor près de Marseille et saint Honorat avait édifié, en 410, dans une des îles de Lérins, un monastère qui devint la pépinière des évêques de la Gaule. De même, le sang de nombreux martyrs, au temps des persécutions romaines, avait sanctifié la terre gauloise.
Et voilà que cette première et jeune implantation de la foi chrétienne semblait destinée à être écrasée et foulée aux pieds par les barbares qui fondirent sur la Gaule et la dépecèrent : En 481, juste avant le règne de Clovis, les Francs saliens, laissant leurs frères ripuaires outre-Rhin [5], prirent possession du nord de la Gaule, entre le Rhin et la Somme [6]. Les Burgondes traversèrent le Rhin à partir de 406 et s’installèrent vers 443* dans la vallée du Rhône (Lyon devint leur capitale, en 473*). Les Wisigoths, après avoir saccagé Rome en 410, abandonnèrent l’Italie et s’établirent en Aquitaine, en Gaule méridionale et en Espagne (ils firent de Toulouse leur capitale, en 418*). Humainement parlant, la jeune Église de Gaule n’avait que peu de chances de survivre. Mais Dieu avait tout prévu. Éternellement le même, il procéda de la même manière que dans le passé pour sauver les siens. Il choisit ce qui était faible et humble pour confondre les forts et les superbes et pour procurer la gloire de son Église : ce fut sainte Clotilde.
Sainte Clotilde
A l’occasion du XVe centenaire du baptême de Clovis, beaucoup d’entre nous ont probablement relu la vie de la sainte [7]. Nous ne répéterons donc pas ce qui en est généralement connu, mais nous jetterons un coup d’œil sur ce que nous dit la liturgie, malheureusement délaissée par les historiens. Elle nous livre deux expressions clés au sujet de sainte Clotilde, qui mettent justement en relief les deux traits caractéristiques de la vocation de la femme, dont nous avons parlé plus haut : le don de soi et l’effacement dans la façon d’agir.
Supplex hostia : sainte Clotilde s’offre en « hostie suppliante » pour le peuple, lisons-nous dans son office [8]. Autrement dit, elle prononce son fiat et se sacrifie entièrement à la mission que Dieu a résolu de lui confier : la conquête du roi des Francs et de son peuple à la foi catholique. Ce rôle exige qu’elle s’investisse tout entière dans un abandon sans réserve à Dieu – ce qui suppose une intense vie de prière [9] – et dans l’oubli total de soi. Requérant une énergie peu ordinaire, ce désintéressement complet de soi va de pair avec une virilité d’âme [10] que sainte Clotilde manifeste dans son action ferme, sans respect humain vis-à-vis de Clovis.
Corda nescia : cette expression nous montre un autre aspect de la vocation féminine : l’action cachée de la femme sur le cœur de l’homme, par la douceur. A plusieurs endroits, la liturgie nous fait entrevoir l’amour vrai, parce que surnaturel, que Clotilde éprouve pour Clovis [11]. Cet amour est si suave, que Clovis lui-même ne s’aperçoit pas de son effet, c’est-à-dire la transformation de son cœur : corda nescia [12]. Une fois pourtant, ce doux amour éclate à l’extérieur. Ayant appris le triomphe du Christ sur le cœur de Clovis et sur les armes de ses ennemis alamans, elle court au-devant de son mari dans un transport de joie [13]. Mais aussitôt après, elle se retire pour appeler saint Remi et laisser l’évêque exercer son autorité d’homme par l’enseignement et l’administration des sacrements [14].
Nous arrêterons ici notre bref survol de l’office de sainte Clotilde, qui est d’ailleurs très riche et vaut la peine d’être lu en entier et médité. Il nous a fait suffisamment entrevoir la sainte grandeur d’âme que suppose le don total de soi et la discrétion dans l’agir d’une femme qui coopère aux œuvres créatrices et rédemptrices de Dieu.
Fidèlement accomplie à l’intérieur du foyer et soustraite aux yeux du monde, la mission de sainte Clotilde entraîna l’action bienfaisante de Clovis à l’extérieur. Peu d’années après sa conversion de 496, le roi des Francs remporta deux victoires qui assurèrent le triomphe de la foi catholique sur l’arianisme en Occident et produisirent le double effet de l’unité de la Gaule et de la foi. En 500 il vainquit les Burgondes près de Dijon et, en 507, il battit à Vouillé Alaric II et ses Wisigoths, qui durent se retirer dans la Gaule méridionale et au-delà des Pyrénées. Arles devint leur nouvelle capitale.
En Espagne, Clotilde la Jeune
C’est en Espagne que la fille de sainte Clotilde allait exercer son apostolat. Mariée au roi des Wisigoths, l’arien Amalaric, fils d’Alaric II et son deuxième successeur, Clotilde la Jeune ne put obtenir par sa prière la conversion de son époux. L’heure de la grâce n’avait pas encore sonné pour ce peuple plongé dans l’hérésie. Épouse d’un homme incomparablement moins tolérant que Clovis, Clotilde la Jeune eut beaucoup à souffrir de la part d’Amalaric. Grégoire de Tours raconte : « Childebert (…) se dirigea sur l’Espagne [15] à cause de sa sœur Clotilde. Celle-ci, en effet, avait à supporter de nombreuses vexations d’Amalaric, son mari, à cause de sa foi catholique. C’est ainsi que, souvent, lorsqu’elle se rendait à la sainte église, il ordonnait qu’on jetât sur elle du fumier et diverses ordures. Finalement, il l’aurait même frappée, dit-on, avec une telle cruauté qu’elle envoya à son frère [Childebert] un mouchoir teint de son sang. Il en fut profondément ému et gagna les Espagnes [16] ».
Après la défaite et la mort d’Amalaric, Clotilde mourut en rentrant en France avec Childebert. Nous conjecturons en effet, avec Rohrbacher, qu’elle « mourut en chemin, sans doute des mauvais traitements qu’elle avait soufferts pour la religion [17] ». Ainsi, Clotilde la Jeune ne connut pas la joie et le bonheur de la conversion de son mari, mais Dieu seul sait à quel point ses souffrances et sa mort préparèrent le terrain à ses deux petites-nièces, Ingonde et Rigonde, qui, plus tard, devaient ramener leurs maris et les Wisigoths dans le bercail de l’Église.
Chez les Lombards, Clodosinde
La vie de Clodosinde, petite-fille de sainte Clotilde et nièce de Clotilde la Jeune, nous est encore moins connue que celle de sa tante. La Providence l’amena à la cour des Lombards dont elle épousa le roi, Alboin. (Ce roi s’empara en 568 de l’Italie, ravagée par les terribles guerres qui opposaient l’empire romain d’Orient et les barbares depuis la chute du royaume Ostrogoth en 552). Le peu que nous savons de Clodosinde fait apparaître deux traits qui forment le contexte commun de la vie de chacune de nos princesses : la barbarie qui les entourait et le rôle des évêques dans la conquête des nations au Christ.
Citons ici un épisode exemplaire pour nous rendre mieux compte de cette barbarie. Au moment de cet événement Clodosinde était déjà morte, mais il nous permet de réaliser quelle puissance de grâce divine et quelle grandeur étaient nécessaires à ces femmes fortes. « Le roi Alboin ayant tué dans une bataille Cunimond, roi des Gépides, en prit le crâne, le fit enchâsser dans de l’or et s’en servit de coupe dans les festins. En même temps, il épousa Rosemonde [18], fille du même Cunimond. En mars 573, dans un grand festin qu’il donna aux seigneurs de sa Cour, après avoir largement bu dans cette coupe exécrable, il la fit présenter à la reine, en l’invitant à boire joyeusement avec son père [19]. »
Nous ne savons presque rien sur l’apostolat de Clodosinde. Tout ce qui nous a été conservé à ce sujet est une lettre de saint Nicétius [20], évêque de Trèves. En voici le résumé : Le saint évêque donne d’abord libre cours à sa joie en raison de la piété efficace que Clodosinde exerce au milieu du peuple [21]. Puis il se montre stupéfait qu’Alboin ne donne encore aucun signe visible de conversion. L’évêque soutient la mission de la princesse vis-à-vis du Lombard arien d’une façon très concrète, en lui livrant des arguments théologiques appuyés sur les Écritures au sujet de la Trinité, ainsi que des arguments apologétiques concernant la crédibilité de l’Église (les miracles n’ont lieu que chez les catholiques et jamais chez les ariens, explique-t-il). Il l’encourage en lui rappelant l’exemple de sa grand-mère Clotilde et l’assure que Dieu lui est propice dans cette sainte entreprise. A la fin de sa lettre, saint Nicétius exprime son désir et son espérance que Clodosinde devienne une « étoile » et une « gemme » dont tous puissent se réjouir [22]. Il l’exhorte à ne pas céder et à entreprendre tout son possible, afin que la conversion du roi et de son peuple se fasse.
Ce qui mérite de retenir particulièrement notre attention, c’est l’intervention personnelle de l’évêque. C’est un fait que nous rencontrons pratiquement partout : dans leur lourde mission, les princesses ont toujours eu la consolation de pouvoir s’appuyer sur de saints évêques comme saint Remi (pour sainte Clotilde), saint Nicétius (pour Clodosinde), saint Léandre (pour Ingonde et Rigonde), saint Augustin de Cantorbéry et même le pape saint Grégoire le Grand (pour Berthe). Il semble que par l’intermédiaire de ses vicaires de la terre, le Christ ait cherché des alliées afin de gagner des peuples entiers pour le ciel.
A première vue, l’apostolat de Clodosinde n’eut aucun effet positif. Sa part dans la conversion des Lombards reste le secret de Dieu. Mais nous pouvons être sûrs que, par sa vie pieuse, elle a préparé la voie à Théodelinde, qui convertit Agilulfe, roi des Lombards, en 593*.
En Espagne, Ingonde
Finalement, l’heure du salut des Wisigoths vint. Après une défaite sous Amalaric (531), ils évacuèrent la Gaule méridionale [23]. La situation religieuse de la péninsule Ibérique pendant et après les invasions n’était pas moins désespérante que celle de la Gaule. La jeune Église d’Espagne datait également des temps apostoliques. Au cours des invasions, au début du Ve siècle, deux royaumes ariens s’étaient partagés le pays : celui des Suèves en Galicie, au nord-ouest des Espagnes, et celui des Wisigoths qui s’y installèrent en même temps qu’en Gaule.
C’est seulement un siècle et demi plus tard, en 561, que les Suèves embrassèrent la foi catholique. Mais qu’allait devenir la plus grande partie des Espagnes qui souffrait sous les persécutions wisigo-ariennes [24] ? Là encore, Dieu mit la délivrance de l’Église et la conversion de ses oppresseurs dans la main d’une femme, Ingonde, arrière-petite-fille de sainte Clotilde.
Avant de la faire intervenir, la Providence ménagea les circonstances politiques qui allaient faciliter à Ingonde sa mission. La royauté des Wisigoths était élective. Pour consolider et garder le pouvoir dans sa famille, le roi Léovigilde (572-587*) rendit la couronne héréditaire, en partageant la royauté avec ses fils Herménegilde et Reccarède. Tous trois régnaient désormais sur trois royaumes avec leurs propres résidences. Aussi, quand Ingonde entra à Séville, ne se trouva-t-elle qu’en face de son époux, Herménegilde, pour accomplir sa mission, sans avoir à souffrir de la présence ni de l’influence de Léovigilde et de son épouse Goswinde [25], tous deux ariens convaincus. De plus, le siège épiscopal de Séville était occupé en ce temps par le saint évêque Léandre.
Néanmoins, la mission d’Ingonde se trouva placée dès son entrée en Espagne sous le signe du martyre. Elle fut accueillie par les mauvais traitements de Goswinde qui tenta de lui faire renier la vérité catholique et de la faire rebaptiser dans la foi arienne, sans aucun succès. Tout ce qu’elle arriva à lui arracher, ce fut une belle profession de foi : « Il me suffit amplement d’avoir été lavée une seule fois du péché originel par un baptême salutaire et d’avoir confessé la Sainte Trinité dans une complète égalité [des personnes]. Je confesse de tout mon cœur que je le crois et je ne renoncerai jamais à cette foi [26]. » Comme pour les autres princesses, la vérité catholique fut le principe et le terme de tout l’apostolat d’Ingonde ; elle fut la source d’eau vive où son amour, semblable à celui de sainte Clotilde, puisait sa force et sa fermeté, en même temps que sa tendresse et sa douceur, qui ouvrirent finalement le cœur de son époux à la grâce.
Comme son aïeule, Ingonde laissa à un évêque, saint Léandre, le soin et l’office d’enseigner Herménegilde qui embrassa la foi catholique et reçut le baptême et la confirmation en 580. Le premier bastion était pris dans cette antique reconquista des Espagnes, mais il fallait la sceller par le martyre. La vengeance des ariens, en effet, ne se fit pas attendre. Léovigilde donna l’ordre de persécuter les catholiques. Un grand nombre de fidèles subit divers supplices [27] et certains furent mis à mort. l’Église d’Espagne se vit privée de plusieurs évêques qui furent exilés ou qui apostasièrent. Pour encourager les reniements, Léovigilde convoqua un concile arien à Tolède (581) qui décida qu’on n’imposerait plus un nouveau baptême aux catholiques qui rejoindraient l’hérésie, mais qu’on se contenterait de leur imposer les mains, car l’usage arien de rebaptiser rebutait les fidèles et faisait obstacle aux apostasies. Cependant, cette mesure et les autres manœuvres du même genre ne produisirent pas l’effet désiré, la masse des catholiques restant attachée à l’Église. Alors Léovigilde déclara la guerre à son fils [28], marcha sur Séville et l’assiégea. La capitale fut enlevée après deux ans de siège (583) et Herménegilde fut emprisonné. Après avoir vainement tenté de le faire apostasier en introduisant un évêque arien dans sa prison, Léovigilde le fit mettre à mort (Samedi saint 586* [29]). Quant à Ingonde, elle put s’enfuir pendant cette guerre avec l’aide de son époux, et elle mourut de misère et de faim en Afrique.
L’Église d’Espagne semblait perdue. De plus, Léovigilde avait réussi à soumettre les Suèves en Galicie (585) et à en pervertir un grand nombre en les ramenant à l’arianisme. Et pourtant, les jours de cette hérésie étaient comptés. Peu après la mort d’Herménegilde, son père allait mourir à son tour (en 587*). Il se repentit et reconnut la vérité catholique – sans la professer publiquement par crainte de son peuple. Mourant, il confia son autre fils, Reccarède, à saint Léandre et lui demanda de le convertir au catholicisme. Et, de fait, Reccarède devint catholique, grâce à l’influence de son épouse Rigonde [30], une cousine d’Ingonde. Il convoqua un concile national à Tolède (589), au cours duquel il abjura publiquement l’hérésie et remit à saint Léandre sa profession de foi écrite de sa propre main et acceptée par la noblesse et tout le peuple. Voilà une fois de plus les beaux fruits d’une vocation fidèlement accomplie par une femme, qui jeta ainsi les fondements du royaume catholique d’Espagne.
En Grande-Bretagne, Berthe
Terminons par une autre arrière-petite-fille de sainte Clotilde, Berthe, que la sainte Providence amena en Grande-Bretagne. Avec la conversion de son époux, se clôt la conquête des principales nations de l’Europe à la vérité catholique, au temps des invasions [31].
La Grande-Bretagne [32] a vu luire la lumière de la vérité pour la première fois au milieu du IIe siècle. A la demande de Lucius [33], roi des Bretons établi par les Romains, le pape Éleuthère envoya quelques prêtres qui implantèrent la croix non seulement dans la province britannique, mais aussi plus loin, hors des limites de la domination romaine, dans les contrées septentrionales, au témoignage de Tertullien [34].
Mais l’année 407* marqua une brusque rupture dans l’expansion de la foi chrétienne, que même les persécutions de Dioclétien (303-311) n’avaient pu arrêter. Face aux assauts et aux avancées irrésistibles des barbares germaniques marchant sur Rome [35], les empereurs se virent contraints d’abandonner leur province britannique pour concentrer leurs troupes sur les frontières continentales de l’empire. Les Bretons, à leur tour menacés par les Pictes et les Scots venant de l’extrême nord de leur île, appelèrent à l’aide les Angles et les Saxons, peuplades barbares du nord de l’Allemagne et de la Scandinavie. A peine passés de l’autre côté de la mer, les Anglo-Saxons se changèrent en conquérants. La Grande-Bretagne fut acculée à une lutte à mort contre ces nouveaux envahisseurs. Durant ces combats qui durèrent un siècle et demi, les Bretons chrétiens durent se réfugier dans le Pays de Galles, en Cornouailles et en Armorique (la Bretagne actuelle). L’Église primitive de l’île fut pratiquement anéantie et le pays fut absorbé par le paganisme des occupants germains.
Mais Dieu n’oublia pas le sang des martyrs – à leur tête saint Alban [36] – qui avait arrosé cette terre un siècle auparavant. Il confia le sort de la Grande-Bretagne, devenue Angleterre, à Berthe. Elle fut donnée en mariage à Éthelbert, roi des Saxons du Kent, dans le Sud-Ouest du pays [37]. Déjà, avant que la princesse mérovingienne posât le pied sur l’île, le chemin du salut fut tracé pour les Anglo-Saxons. Nous savons en effet par saint Bède le Vénérable que Berthe fut donnée par ses parents à Éthelbert à la condition qu’elle pût garder et pratiquer intégralement la foi catholique [38], ce qui leur fut accordé. Berthe, dans la suite, ne se contenta pas de ce « privilège », mais entreprit de convertir Éthelbert et y réussit (597) [39].
Nous disposons d’un document qui nous montre d’une manière très complète ce que l’Église exigea de la reine ; cette « charte » peut d’ailleurs parfaitement s’appliquer à toutes nos autres princesses. Il s’agit d’une lettre que le pape saint Grégoire le Grand adressa à Berthe [40]. Le souverain pontife la félicite d’avoir converti son mari à la foi catholique. Il l’exhorte en outre à ne pas en rester là, mais à continuer son apostolat pour augmenter en Éthelbert l’amour de Dieu, et à travailler avec l’aide de saint Augustin à la conversion du peuple entier. En quatre mots clés la mission de Berthe est évoquée : studium – devotio – devote ac totis viribus – divina gratia cooperante [41].
Le pape exige d’elle l’application (studium), le dévouement (devotio), toutes ses forces (totis viribus), et la coopération à la grâce divine [42] (divina gratia cooperante), bref, le don total de soi. Il suffit de comparer ces quelques mots avec une courte citation tirée d’une autre lettre que le pape adressa à Éthelbert, pour saisir toute la différence entre la vocation de la femme et celle de l’homme : « Hâtez-vous de répandre la foi chrétienne parmi les peuples qui vous sont soumis, faites croître le zèle de votre droiture en vue de leur conversion, harcelez les cultes des idoles, renversez les édifices des temples, formez les mœurs de vos sujets à une grande pureté de vie par l’exhortation, la menace, la douceur, la correction, et l’exemple des bonnes œuvres [43]. » Le vocabulaire de la lettre adressée à Berthe est plus spirituel, celui de la missive adressée à son époux est orienté vers l’action extérieure. Le choix des mots ne doit certainement rien au hasard ; l’application (studium) exigée de Berthe relève plutôt du domaine intérieur et concerne la transformation de l’âme, le zèle (zelus) commandé à Éthelbert vise des œuvres pratiques et spécialement le combat extérieur pour abattre l’idolâtrie [44]. Tous les deux ont répondu aux exhortations du pape et accompli fidèlement leur mission, posant ainsi les fondements de l’Église d’Angleterre.
*
Entre la conversion de Clovis en 496 et celle d’Éthelbert en 597, cent ans se sont écoulés, cent ans qui ont apporté des changements considérables :
— des peuples barbares païens ont fléchi le genou devant le « Dieu désarmé et qui n’est pas de la race de Thor ni d’Odin [45] » ;
— d’autres, ariens, ont abjuré l’hérésie et confessé l’égalité des trois Personnes divines et la divinité de Notre Seigneur ;
— la foi nouvelle que les barbares envahisseurs ont reçue les a réunis aux populations indigènes déjà catholiques en grande partie. De cette union sont sorties les nouvelles nations chrétiennes soumises à la loi du vrai Dieu et appliquées à servir son Église.
Ce sont là des faits visibles et éclatants que nul ne peut nier. Leur cause, cependant, est déjà moins visible, car elle appartient, même dans ses facteurs humains, à l’ordre surnaturel : Dieu, cause première et maître de tout l’univers, a daigné appeler six femmes pour être ses causes secondes et renouveler la face de la terre européenne occidentale. Et ces femmes ont consenti à cette haute vocation et l’ont vécue d’une manière conforme à ce que la Providence attendait d’elles : par le don et l’oubli total d’elles-mêmes, elles se sont effacées afin que Dieu pût agir à travers elles dans toute sa puissance.
De ces faits historiques se dégagent de fortes leçons pour notre époque. Bien que nous soyons plongés dans le néo-paganisme des francs-maçons et dans le néo-arianisme de beaucoup d’hommes d’Église, il n’y a pas lieu de se décourager. Dieu permet ces perversités comme il les a permises dans le passé, parce qu’il convient à sa gloire de se servir de ce qui est humainement faible pour confondre la force et l’arrogance des superbes. Comme au temps de sainte Clotilde et de ses descendantes, notre temps, lui aussi, est donc une grâce immense.
Également, l’exemple de ces six femmes nous rappelle une loi que nous oublions trop souvent : aux yeux de Dieu, c’est la qualité qui compte et non la quantité. Six êtres humains parmi les plus faibles ont métamorphosé des peuples barbares entiers. Une seule âme en état de grâce vaut plus que tout l’univers créé et peut tout « en celui qui la fortifie [46] ».
Enfin, il y a tout particulièrement dans cette histoire un appel à la femme chrétienne d’aujourd’hui. Qu’elle réalise que les modes et le culte du corps, systématiquement propagés, sont le moyen par lequel les néo-païens l’excitent à une vaine recherche d’elle-même. Comme elle est, de par sa nature, de par sa maternité, essentiellement ordonnée au don d’elle-même, la recherche de soi constitue sa ruine. Et puisque la femme est mère et éducatrice des hommes, sa propre perversion entraîne la ruine de la société tout entière. Puisse la femme chrétienne redécouvrir, à l’exemple de sainte Clotilde et de ses filles que sa vraie dignité ne consiste pas dans l’éclat extérieur [47], mais dans la beauté divine qui rejaillit sur son âme, dès lors qu’elle mène sa vie sous le voile de l’oubli, toute donnée à l’œuvre corédemptrice que Dieu veut lui confier !
Prions donc ces saintes femmes de nous faire partager leur vie de prière, leur esprit de sacrifice et de martyre, et prions surtout sainte Clotilde qu’elle nous garde fermement attachés à la foi catholique, notre unique force pour vaincre les ennemis de Dieu :
« Regardez avec bienveillance, Seigneur, la nation des Francs, à qui vous avez fait don de la foi grâce à la prière instante de sainte Clotilde. Que l’intercession de cette sainte reine lui obtienne encore un attachement sincère à la religion chrétienne [48]. »
*
Annexe :
Les « crimes » de sainte Clotilde
par Bernard Sachanges
Si les erreurs historiques contre l’Église et ses saints n’étaient colportées que par les méchants, nous ne serions ni étonnés ni peinés. Mais il se trouve, dans le cas de sainte Clotilde, que de fausses histoires circulent jusque dans les milieux catholiques.
Ainsi dans le livre d’Henri Pourrat [49], intitulé Saints de France [50], les pages 50 à 55 contiennent un résumé de la vie de sainte Clotilde où on lit :
« Si jamais Clotilde [51] en a le pouvoir, elle vengera ses père et mère, déclare-t-il [52] à Gondebaud [53]. Vous ne vous rappelez donc pas, Seigneur, que vous avez fait couper la tête à son père et jeter sa mère au Rhône avec une pierre au cou ? Nous voilà bien. Mieux vaudrait une querelle vidée une bonne fois avec Clovis que ce qui va chauffer entre Francs et Burgondes, tout attisé par la nouvelle reine. »
De Genève donc, et vite et vite, on envoie des hommes à cheval avec ordre de la ressaisir. Mais elle, qui se hâte et qui approche de la frontière, est avertie de cela encore. Elle avertit Clovis. Incontinent, il fait cette galanterie à sa fiancée de brûler sur deux lieux de large le pays burgonde qui reste à traverser.
Aussi, quand elle le joint, à Villery, en l’abordant, Clotilde s’agenouille : « Je vous rends grâces, Dieu tout-puissant, dit-elle, de ce que j’ai vu un commencement de vengeance s’exercer contre celui qui a tué mon père et ma mère et mes frères ! » (…)
Ils eurent un fils. Clotilde le fit baptiser. Dans la semaine l’enfant mourut. Clovis dit que le baptême en était cause.
L’année suivante, la reine eut un second fils. Il fut baptisé aussi – on le nomma Clodomir. Peu de jours après l’enfant devint malade. Clovis entra dans une grande colère.
Clotilde a prié, a prié. – Elle avait ses idées de vengeance, et avec cela elle était pieuse. Elle se mortifiait dans le secret. Elle faisait de grandes aumônes, elle veillait sur ses femmes ; avec cet air qui plaît, elle avait tant de sens et de dignité qu’elle édifiait la cour.
Enfin, l’enfant guérit. (…)
Clovis meurt à quarante-cinq ans, en 511. Clotilde est jeune. Tout de suite elle parle à ses fils, Clodomir, Childebert et Clotaire. Mais avant de la venger de Gondebaud, ils ont à aller tuer leur beau-frère Almaric, un roi arien, qui fait jeter de la boue sur leur sœur, lorsqu’elle se rend à l’église. Et cette sœur, comme ils la ramènent, meurt sur le chemin du retour.
Pendant ce temps, Gondebaud meurt lui aussi, de sa belle mort. Faute de pouvoir se payer sur lui, Clotilde veut se payer sur le fils qui lui succède. Et comme des troubles ont lieu en Bourgogne, elle croit son heure enfin venue. « Mes enfants, dit-elle à ses fils, je vous ai nourris avec tendresse : que je n’aie pas à m’en repentir. Je vous le demande, soyez indignés de l’injure que j’ai reçue autrefois, vengez mon père et ma mère. » (…)
Elle qui s’était retirée à Tours, sorte de ville sainte autour du tombeau de saint Martin, elle en est revenue pour prendre en charge les trois enfants de Clodomir [54]. Avec eux, elle s’est établie dans un monastère, près de Paris.
Mais Childebert la voyant porter son affection sur ces enfants en prend ombrage. Il va trouver Clotaire [55]. (…)
Un peu après, lui [à Clotilde] arrive un messager qui lui présente une épée nue et des ciseaux. Qu’elle choisisse de les voir mettre à mort, où tondre et jeter dans un cloître.
Elle alors, dans sa surprise d’avoir été jouée, dans sa colère, comme une lionne : « S’ils ne sont pas élevés au trône, crie-t-elle, j’aime mieux les voir morts que tondus ! »
(…) Tant de sang déjà autour de Clotilde, tout le sang qui sans cesse appelle d’autre sang. Et maintenant quel coup sur elle. Qu’on imagine bien cela : ses fils ont tué ses petits-fils… Peut-être fallait-il ce couteau dans son cœur pour le vider de sa passion d’orgueil et de vengeance ?
Conclusion étonnante de l’auteur : « La vérité de vie, elle est dans les Évangiles, mais cette vérité, qui la met dans sa vie avant que les événements la lui aient gravée dans le cœur ? Clotilde savait sans doute ce qu’il faut savoir, et ne vivait pas selon ce qu’elle savait. Elle a regagné Tours. Sa vie n’a plus été donnée qu’à la prière, aux bonnes œuvres : la vie d’une servante de Dieu. »
*
En réponse à cette hagiographie contradictoire et scandaleuse nous reproduisons un extrait du chapitre sur « les crimes de sainte Clotilde », dans le livre Erreurs et mensonges historiques de Charles Barthélémy [56] :
Il est bon de mettre ici sous les yeux le texte de Grégoire de Tours : « La reine Clotilde, s’adressant à Clodomir et à ses autres fils, leur dit : — “Que je n’aie point à me repentir, mes très chers, de vous avoir nourris avec tendresse : que votre indignation, je vous prie, ressente mon injure, et mettez un zèle ardent à venger la mort de mon père et de ma mère”. Eux, ayant entendu ces paroles, se dirigent vers la Bourgogne et marchent contre Sigismond et son frère Godomar [57]. »
Ce qui frappe d’abord dans ce récit, dit avec raison monsieur l’abbé de Barral, c’est son invraisemblance. L’action reprochée à sainte Clotilde paraît bien extraordinaire, soit que l’on considère le caractère de la personne à laquelle on l’impute, soit qu’on s’arrête aux circonstances qui accompagnent cette étrange démarche de la veuve de Clovis.
Clotilde n’est pas une femme ordinaire ; des vertus héroïques l’ont fait élever au rang des saints ; et c’est cette pure auréole que l’on veut voir ternie par des sentiments si opposés aux premières règles de la morale évangélique.
Après la mort du roi son époux, Clotilde s’était retirée auprès du tombeau de saint Martin, à Tours. Là, dit Grégoire de Tours, elle vivait en toute bénignité et chasteté. Et cette sainte veuve, occupée de bonnes œuvres et de méditations, quitte tout à coup sa retraite ; il lui faut du sang. Elle appelle aux armes trois puissants monarques ; elle livre au pillage et à la mort de vastes et belles provinces ; elle veut mettre sa patrie en feu ; il faut que la Burgondie maudisse à jamais le jour où elle a donné naissance à une royale furie ! Bien plus, Clotilde déchaîne un fléau qui va peut-être bouleverser l’Europe ; c’est peut-être l’arrêt de mort de sa famille qu’elle proclame elle-même, car elle ne peut prévoir l’issue de la lutte, et elle expose ses fils aux chances capricieuses de la fortune !
Quelle femme, grand Dieu ! quelle mère ! quelle chrétienne ! Et que dire de cette bénignité ?
Nous savons bien que, pour les historiens d’une certaine école, ces considérations sont nulles ; et ils ont bientôt répondu, comme monsieur Henri Martin, parlant de sainte Clotilde, que, chez les barbares, le christianisme n’existait guère qu’à la surface. C’est vite dit. Sera convaincu qui pourra. Pour prouver des faits contestés, on allègue le caractère des barbares, et ce caractère, on le peint à l’aide de ces mêmes faits contestés. Quoi qu’il en soit, si bouillant qu’ait été le sang barbare, l’âge ne devait-il pas le calmer ?… Clotilde n’était plus jeune en 523 ! Et ce n’était pas une blessure récente qui faisait saigner ce cœur loyal. Il y avait trente ou quarante ans que Gondebaud avait fait mettre à mort le père et la mère de la reine des Francs.
(…) Remarquons d’abord que cette femme si vindicative oublie sa vengeance tout le temps de la vie du coupable. On ne voit pas qu’elle ait excité son mari contre le roi burgonde. Les occasions ne manquèrent pas cependant. Ainsi elle aurait pu l’engager à ne pas accorder la paix à Gondebaud enfermé dans Avignon et à poursuivre à outrance ce meurtrier de sa famille. On ne voit pas, non plus, qu’elle se soit opposée au bon accueil que fit Clovis à cet Arédius, qui avait voulu empêcher son mariage et l’avait fait poursuivre par les troupes burgondes. C’est bien extraordinaire chez une femme pleine de ressentiment. Une autre occasion favorable se présenta d’exciter Clovis contre Gondebaud, quand celui-ci, violant les traités, refusa de payer le tribut au roi franc et s’empara des États de Godegisel. Bien plus, Clotilde oublia sa vengeance jusqu’à laisser Clovis faire alliance, en 507, avec Gondebaud contre Alaric.
Et voilà que, tout à coup, cette vengeance qui sommeillait depuis trente ans, en face pour ainsi dire de celui qui devait l’exciter, cette vengeance se réveille après la mort du coupable, et prend pour but de ses fureurs un innocent. Singulière et bizarre colère ! Clotilde laisse en paix celui qui a versé le sang de son père et de sa mère, et c’est sur le fils étranger au crime, c’est sur saint Sigismond qu’elle lance les impétueux bataillons des trois rois francs !… Clotilde alors n’est plus seulement vindicative – elle est odieuse, atroce, insensée. A-t-on bien réfléchi à tout cela ? A-t-on bien vu toutes les absurdités qu’il fallait admettre ?
(…) Monsieur l’abbé de Barral, examinant les circonstances qui accompagnèrent plus tard la guerre de Burgondie, donne, avec raison, pour unique motif à cette guerre l’ambition des fils de Clovis. « L’invasion de la Burgondie était probablement arrêtée d’avance entre eux », dit M. H. Martin [58], qui se réfute ainsi lui-même pour la seconde fois. E sempre bene !…
Mais, on le comprend bien, ce n’est pas assez d’avoir réhabilité la mémoire de sainte Clotilde ; comment expliquer le récit de saint Grégoire de Tours ? Ne pouvant admettre un seul instant qu’il ait menti, il reste à se demander où il a puisé ces renseignements faux.
« Si – dit M. l’abbé de Barral – le discours de Clotilde à ses fils n’a pas été une fable inventée par ceux-ci (pour se décharger de l’odieux de cette guerre cruelle), elle a pu l’être par quelques autres : par des courtisans, par des narrateurs jaloux d’excuser la conduite des princes, peut-être aussi par les ennemis de sainte Clotilde, par quelque Arédius bourguignon !… Et ce récit, habilement et méchamment répandu dans les masses, qui est parvenu à Grégoire de Tours, ou plutôt qui a été interpolé par une main indiscrète ou malveillante dans la chronique du père de notre histoire, en dépit de cette recommandation si formelle inscrite par lui (comme l’expression de sa suprême volonté), à la fin de son grand ouvrage : “Quoique ces livres [59] soient écrits dans un style inculte, je conjure cependant tous les prêtres du Seigneur qui, après moi indigne, gouverneront l’Église de Tours ; je les conjure, par la venue de Notre Seigneur Jésus-Christ et par le jour du jugement terrible à tous les coupables, si vous ne voulez, au jour de ce jugement, vous voir pleins de confusion et condamnés avec le diable, que vous ne fassiez jamais détruire ces livres, que vous ne fassiez jamais récrire en dictant certaines parties et omettant les autres ; mais que vous les conserviez tous dans leur entier et sans altération, tels que nous les avons laissés [60]”. »
Et comment – à moins d’admettre les interpolations ci-dessus mentionnées – pourrait-on s’expliquer cet éloge significatif de sainte Clotilde par le père de notre histoire : « La reine Clotilde se montra telle et si grande, qu’elle fut honorée de tous… Ni la royauté de ses fils, ni l’ambition du monde, ni la richesse ne purent l’entraîner par l’orgueil à sa perdition, mais son humilité l’éleva vers la grâce [61]. »
Or, l’humilité s’accorde peu avec l’esprit de vengeance dont on prétend que Clotilde fut animée dans ses dernières années.
C’est assez ; la bonne foi et la loyauté de saint Grégoire de Tours, si victorieusement vengées par le savant abbé Gorini [62], ne peuvent laisser croire, un seul instant, qu’il ait inventé de pareilles fables. Oui, la chronique de saint Grégoire a été interpolée en cet endroit, comme en plusieurs autres, ainsi que l’ont soutenu des autorités considérables, telles que le père le Cointe [63], l’abbé de Camps [64] et depuis, en Allemagne, M. Kriès [65].
Enfin, pour le passage qui a occupé M. l’abbé de Barral, on a l’autorité du comte Carlo Troya [66] et de M. Alphonse de Boissieu [67] : ces deux auteurs pensent qu’il y a ici interpolation, c’est-à-dire qu’on a – peu importe à quelle époque – ajouté à l’histoire des Francs le récit de la prétendue démarche de Clotilde auprès de ses trois fils, pour les exciter à porter la guerre en Bourgogne.
*
A la réfutation historique, il faut ajouter la réfutation théologique.
Dans la mesure où Clotilde est sainte, il est absolument impossible qu’aient coexisté en elle la charité et la vengeance poussant à tuer autrui. Saint Thomas en explique la raison dans la question consacrée à la connexion entre elles des vertus morales surnaturelles (I-II, q. 65), et particulièrement dans l’article 3 :
Conclusion : Avec la charité sont infusées à la fois toutes les vertus morales. La raison en est que Dieu n’opère pas avec moins de perfection dans les œuvres de la grâce que dans celles de la nature. Or dans les œuvres de la nature nous voyons précisément que le principe de quelques œuvres ne se trouve jamais chez un être sans que se rencontre en cet être ce qui est nécessaire au parfait accomplissement de ces œuvres. Ainsi les êtres animés sont en possession des organes qui leur permettent d’accomplir parfaitement les œuvres pour lesquelles ils ont dans l’âme une capacité d’agir. Or il est manifeste que la charité, en tant qu’elle ordonne l’homme à la fin ultime, est le principe de toutes les bonnes œuvres qui peuvent aussi conduire à cette fin. Aussi faut-il qu’en même temps que la charité soient infusées toutes les vertus morales qui permettent à l’homme d’accomplir de bonnes œuvres en tout genre.
Et de la sorte il apparaît que les vertus morales infuses ont une connexion entre elles non seulement à cause de la prudence mais aussi à cause de la charité ; et que celui qui perd la charité par le péché mortel, perd toutes les vertus morales infuses [68].
Le père Pègues commente ainsi :
La charité ne saurait suffire, à elle seule, pour la vie parfaite de l’homme. Il y faut encore, sous la charité et commandées par elle, toutes les vertus destinées à parfaire les puissances de l’homme en vue de leurs actes respectifs, selon que ces actes peuvent être ordonnés à la fin de la charité. Ces vertus corrrespondent à toutes les vertus morales naturelles ou acquises, mais sont elles-mêmes surnaturelles et infuses. Elles suivent toutes la charité et en sont inséparables. Dès que la charité existe dans une âme, toutes ces autres vertus y existent aussi ; et dès que la charité cesse d’exister, elles-mêmes n’existent plus. Quand elles sont présentes dans l’âme, elles excluent tous les vices opposés qui auraient pu être acquis par des actes contraires ; mais elles n’entraînent pas la présence de toutes les vertus naturelles acquises : il peut exister dans l’âme des dispositions contraires à la vertu, qui semblent quelquefois paralyser son acte. On voit, dès lors, que si l’homme surnaturel peut n’avoir pas toujours, dans l’ordre naturel, non seulement pour ce qui est des actes, mais encore pour ce qui est des vertus morales, la perfection de certains hommes qui n’ont rien de surnaturel, il n’en demeure pas moins qu’il doit nécessairement exclure de sa vie tout ce qui serait formellement contraire aux vertus naturelles et que, loin de mépriser la perfection naturelle des vertus acquises, il doit s’appliquer à la réaliser lui-même tous les jours plus excellemment [69].
Sainte Clotilde et ses fils, d’après un manuscrit du XVIe siècle |
[1] — Von le Fort Gertrude, La Femme éternelle, Paris, Cerf, 1968, p. 62.
[2] — Sur le mystère de la Sainte Vierge comme associée à l’œuvre rédemptrice du Sauveur, voir les profondes pages de E. Garrigou-Lagrange O.P., La Mère du Sauveur et notre vie intérieure, Paris, Cerf, 1948, p. 177 à 187 ; de même M-J. Nicolas O.P., Theotokos, le mystère de Marie, Tournai, 1965, p. 81 à 88.
[3] — Les dates portant un astérisque ne sont qu’approximatives.
[4] — Une partie considérable des Goths professa l’orthodoxie catholique. La persécution (372*) menée par certains de leurs compatriotes païens fit naître à la gloire de Dieu beaucoup de martyrs, dont le plus célèbre, saint Sabas, est mentionné dans le martyrologe (12 avril). Les menées grecques nous ont conservé d’autres noms : Bathusis, Verkas, Sigityat, Sverlas, Svimblas (voir A.F. Ozanam, Études germaniques, tome II, « La civilisation chrétienne chez les Francs » 6e édition, Paris, 1893, p. 28). L’an 376 est considéré comme un des moments possibles où les Goths passèrent à l’arianisme sous l’influence de leur évêque Ulfilas. Voyant son peuple menacé par les Huns, il aurait négocié avec Valens, l’empereur arien de l’empire de l’Orient, la permission de traverser le Danube, frontière naturelle de l’empire, pour échapper aux Huns ; cela lui aurait été accordé sous la condition d’embrasser la foi arienne, ce qu’Ulfilas aurait accepté (sur cette question du moment de la chute d’Ulfilas et des Goths, qui n’est toujours pas résolue, voir A.F. Ozanam, op. cit., p. 26, note 1 ; J.E. Darras, Histoire générale de l’Église, tome 10, Paris, 1869, p. 371 à 374). Darras fait erreur en appelant Ulfilas un saint. Certes, il a le grand mérite d’un apostolat fructueux au début de sa carrière chez les Goths. De plus, il leur a rendu le grand service d’une traduction de la Bible en langue gothique. Mais il est incontestable que ce fut lui qui attira les Goths dans l’abîme de l’hérésie arienne. De plus, nous disposons aujourd’hui de deux documents, l’un écrit par un disciple, l’autre par Ulfilas lui-même et qui est considéré comme son testament spirituel. Les deux écrits contiennent une doctrine purement arienne (voir DTC, Vacant et Mangenot, tome XV, Paris, 1950, col. 2255).
[5] — Les premières migrations des Francs saliens commencèrent dès 350* indépendamment de la poussée des Huns.
[6] — Les Sicambres, sous-tribu des Francs saliens, se fixèrent sous leur roi Mérovée (+ 456), grand-père de Clovis, à Tournai en Belgique.
[7] — Voir l’article du P. Calmel sur sainte Clotilde, Le Sel de la terre nº 17, p. 203.
[8] — Brevarium Lucionense (B.L.), pars aestiva, Paris, 1836, Office de sainte Clotilde (3 juin), hymne des IIe vêpres, p. 357. Au sens strict, cette expression se rapporte à la retraite de la sainte après la mort de Clovis, mais elle s’applique bien sûr à toute sa vie.
[9] — Toutes les pièces de la messe de sainte Clotilde nous témoignent de la vie de prière qu’elle menait. Le seul exemple du Graduel, tiré du Livre d’Esther, suffit pour montrer les dispositions intérieures de la sainte : Regina confugit ad Dominum (« La reine prit son refuge auprès du Seigneur » : le parfait du verbe indique l’acte unique d’abandon que pose sainte Clotilde une fois pour toutes) ; et deprecabatur (« et elle priait » : l’imparfait du verbe est un imparfait de durée et de réitération qui montre la relation intime et constante de la reine avec Dieu) ; dicens : Tribue, Domine, sermonem compositum in conspectu leonis (« disant : Mettez, Seigneur, de sages paroles sur mes lèvres, en présence du lion » : sainte Clotilde se met au service de Dieu pour transmettre la vérité divine. Dans son humilité, elle est bien consciente que son rôle ne se bornera qu’à une coopération avec Dieu qui sera la cause première de la conversion de son époux) ; et transfer cor illius (« et transformez son cœur »). On constate ici, ainsi que dans la note suivante, avec quelle sobriété de moyens et quelle admirable concision l’Église compose la liturgie et souligne les traits essentiels de ses saints.
[10] — La virilité de sainte Clotilde est l’aspect complémentaire de sa douceur qui n’a rien de sentimental. Increpas audax, hominem Deumque praedicas Christum : « Vous blâmez avec hardiesse et vous prêchez le Christ homme et Dieu » (B.L., hymne des Ières vêpres, p. 352). Sainte Clotilde a pris la vérité pour seul guide. Appuyée sur Dieu, elle a le courage de la professer fermement devant Clovis. Quae cum primogenitum peperisset, eum, tolerante magis quam approbante Clodoveo, baptizari iussit : « Après avoir mis au monde son premier-né, elle donna l’ordre de le baptiser bien que Clovis le tolérât plutôt qu’il ne l’approuvât » (B.L., IIe nocturne, 4e leçon, p. 353). Malgré les résistances de Clovis, elle poursuit avec vigueur et sans compromis ses devoirs de mère chrétienne envers Dieu et son enfant. Quia fecisti viriliter : « Parce que vous avez agi virilement », dit encore son office (B.L., antienne du Magnificat des Ières vêpres, p. 353).
[11] — Par exemple : caritas urget, « la charité vous presse » (B.L., hymne des Ières vêpres, p. 352) ; at regina non cessabat hortari virum, ut, abiectâ idolatriâ, Deum verum coleret : « et la reine ne cessait d’exhorter son époux, afin qu’après avoir rejeté l’idolâtrie, il adorât le vrai Dieu » (B.L., IIe nocturne, 5e leçon, p. 353). On voit bien que son amour est surnaturel, puisqu’il la pousse sans cesse (encore une fois l’imparfait de durée et de réitération) à exhorter Clovis de se tourner vers le vrai Dieu.
[12] — « Sans que les cœurs s’en aperçoivent » (B.L., hymne des Ieres vêpres, p. 352). Ce verset s’applique à la conversion des Francs en général, d’où le pluriel. Il est évident que cette expression se rapporte d’abord à Clovis, dont la conversion a entraîné celle des autres.
[13] — Cui apud Remos laeta uxor occurrens : « Dans un transport de joie, son épouse courut à sa rencontre près de Reims » (BL., IIe nocturne, 5e leçon, p. 353).
[14] — Advocavit sanctum Remigium, a quo Clodeveus fidem edoctus baptizatus est, et chrismate sacro inunctus : « Elle appela saint Remi par lequel Clovis fut enseigné dans la foi, baptisé et oint du saint chrême » (B.L., IIe nocturne, 5e leçon, p. 353).
[15] — Childebert se dirigea plus précisément vers la Gaule méridionale dans la province de Narbonne. Le terme d’Espagne s’explique du fait que la plus grande partie du royaume des Wisigoths couvrait la péninsule ibérique.
[16] — Grégoire de Tours, Histoire des Francs, tome I, traduction du latin par Robert Latouche, 27e volume de la série « Les Classiques de l’Histoire de France au Moyen Age », Paris, 1975, p. 151.
[17] — Rohrbacher, Histoire universelle de l’Église catholique, tome V, 7e édition, Paris, 1877, p. 78.
[18] — En deuxième noces. (NDLR.)
[19] — Rohrbacher, op. cit., tome V, p. 108-109. Rohrbacher cite ce passage selon Paul Diacre, Gesta Longobardorum, I, 2, c. 32. Cet ouvrage n’était pas à notre disposition. Il serait intéressant de voir s’il contient des détails sur Clodosinde.
[20] — Saint Nicetius, Epistola prima ad Chlodosvindam Reginam Longobardorum, PL, tome 68, Paris, 1848, col. 375-378.
[21] — Saint Nicetius :Quam magna, quam alta, quam laudabilis, quam utilis, quam humana vel munifica ; quomodo de pauperibus sollicita, (…) quomodo in cuncto populo pia conversatione splendida, « Que vous êtes grande, noble, digne de louanges, utile, humaine ainsi que généreuse ; comme vous êtes pleine de souci pour les pauvres, (…) combien splendide dans tout le peuple par votre vie pieuse » (op. cit., col. 375).
[22] — Solatium tribue, ut omnes de tali stella, de tali gemma sic gaudeamus : « Donnez-nous la consolation de nous réjouir d’une telle étoile, d’une telle gemme » (Saint Nicetius, op. cit., col. 378).
Par cette expression Nicétius n’entend pas flatter la princesse, contrairement à ce qu’affirme Ozanam (J.F. Ozanam, op. cit., p. 84). Un simple regard sur la liturgie montre bien que tel est le beau langage de notre mère l’Église, par lequel elle manifeste sa joie à l’égard de ses enfants. Ainsi elle appelle la plus grande parmi ses saints, la Sainte Vierge, stella maris (étoile de la mer ; voir l’hymne Ave maris stella et l’antienne Alma Redemptoris Mater) et stella matutina (étoile du matin ; voir les litanies de la Sainte Vierge). Également, l’Église compare sainte Marie-Madeleine à une gemme : gemmaque lucet inclita/De luto luci reddita, « l’illustre gemme luit, enfin rendue de la fange à la lumière » (Brevarium iuxta ritum ordinis prædicatorum, B.O.P., Rome, 1962, tome II, 22 juillet, hymne des Laudes, p. 630). De même saint Hyacinthe : Dum Hyacinthum Polonia genuit, purum florem edidit, omni flore puriorem : Gemmam novam protulit, omni lapide pretiosiorem, « La Pologne, en engendrant Hyacinthe, produisit une fleur pure, plus pure que tout autre fleur : elle produisit une nouvelle gemme, plus précieuse que tout autre perle » (B.O.P., tome II, 17 août, 1er répons, p. 699). Les saints sont la parure de l’Église que l’apôtre saint Jean contemplait dans son extase sous la forme de la ville de Jérusalem : Et ego Ioannes vidi sanctam civitatem, Ierusalem novam, descendentem de caelo a Deo, paratam sicut sponsam ornatam viro suo, « Et moi, Jean, je vis la cité sainte, la Jérusalem nouvelle, qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu, prête comme une épouse qui s’est parée pour son époux » (Ap 21, 2). Et il précise un peu plus loin le détail de cette parure : Et fundamenta muri civitatis omni lapide pretioso ornata, « Et les fondements de la muraille de la ville étaient ornés de toutes sortes de pierres précieuses » (Ap 21, 19 ; voir Dom de Monléon, Le Sens mystique de l’Apocalypse, Paris, Nouvelles Éditions latines, 1984, p. 340-362).
[23] — Il ne leur resta en Gaule que la petite Septimanie.
[24] — Ces persécutions s’accentuèrent sous les successeurs d’Amalaric.
[25] — Goswinde, belle-mère d’Ingonde, était en même temps sa grand-mère du côté maternel.
[26] — Grégoire de Tours, op. cit., tome I, livre V, chap. 33, p. 300-301.
[27] — Grégoire de Tours, op. cit., tome I, livre V, chap. 33, p. 300-301.
[28] — Au jugement de Dom Poulet, qui attribue à Herménegilde le qualificatif de rebelle (Dom Charles Poulet, Histoire du christianisme, tome IV, Paris, 1933, p. 622), nous opposons la bonne remarque de Rohrbacher faite au sujet du jugement semblable de Fleury selon laquelle Herménegilde se serait révolté ouvertement : « Cette expression [révolte] n’est point exacte ; la révolte est un soulèvement des sujets contre le souverain ou d’un inférieur contre son supérieur. Or Herménegilde, déclaré roi depuis plusieurs années, ayant sa capitale et son royaume, n’était plus le sujet ni l’inférieur de son père, mais son égal. Il y avait donc, non point révolte, mais guerre entre deux rois. » Et il ajoute, ce que nous tenons pour plus important encore : « Encore n’est-ce pas le fils qui commence ; il ne fait que se défendre, et se défendre légitimement » (Rohrbacher, op. cit., tome V, p. 176).
[29] — Voir le martyrologe (13 avril) qui attribue la conversion d’Herménegilde à saint Léandre sans faire aucune allusion à Ingonde. Cela semble être une preuve de plus de l’action silencieuse de la femme.
[30] — Darras, op. cit., Paris, 1871, tome XV, p. 229.
[31] — Quant à la Germanie, sa situation était tout autre. A part les colonies romaines situées le long du Rhin à l’ouest, et au sud-ouest du pays, autour du limes, où des légionnaires romains avaient importé la foi catholique, la plus grande partie des contrées formant l’Allemagne actuelle se trouvait coupée par ces frontières, non seulement de la civilisation romaine, mais aussi du message des premiers apôtres de l’Europe occidentale. Ce ne fut qu’au VIIIe siècle que l’Évangile et le sang des missionnaires venus d’Angleterre y enfantèrent un nouveau peuple à l’Église. Le plus célèbre apôtre de la Germanie fut saint Boniface. Il l’évangélisa entre 723 et 755, l’année de son martyre (voir le martyrologe, 5 juin).
[32] — Par Grande-Bretagne il faut entendre le sud et le centre de l’île, qui formaient la province romaine britannique.
[33] — Lucius fut élevé dans le paganisme, mais il témoignait un respect héréditaire pour la foi chrétienne. C’était peut-être un héritage de ses aïeuls, dont l’une, Claudia, fut élevée à Rome et devint une des premières chrétiennes converties par saint Pierre (voir Darras, op. cit., Paris, 1877, tome VII, p. 401-402). Lucius est devenu un saint de l’Église (fêté le 3 décembre au martyrologe).
[34] — Britannorum inaccessa Romanis loca, Christo vero subdita : « Des lieux Bretons, inaccessibles pour les Romains, étaient soumis au Christ » (Tertullien, Adversus Iudaeos, cap. VII).
[35] — Prise de Rome en 410 par le Wisigoth Alaric Ier.
[36] — Voir le martyrologe, 22 juin.
[37] — Éthelbert était le troisième chef de la confédération des sept royaumes (Heptarchie) que les Anglo-Saxons avaient établie durant la conquête de l’île.
[38] — Quam ea conditione a parentibus acceperat, ut ritum fidei ac religionis suae cum episcopo quem ei adiutorem fidei dederant, nomine Liudhardo, inviolatam servare licentiam haberet : « Qu’il reçut de ses parents à la condition qu’elle eût la possibilité inviolable de garder le rite de la foi et de sa religion, ainsi que l’évêque du nom de Liudhard, qu’ils lui avaient donné comme soutien dans la foi » (Beda Venerabilis, Historia ecclesiastica [anglicana], lib. I, cap. 25, PL, tome 94, Paris, 1850, col. 55).
[39] — Éthelbert est devenu un saint de l’Église ; voir le martyrologe au 24 février. De la même manière que pour Ingonde (v. la note ci-dessus), le martyrologe se tait sur Berthe en attribuant la conversion d’Éthelbert uniquement à saint Augustin.
[40] — Saint Grégoire le Grand, Ad Bertham Anglorum Reginam, PL, tome 77, Epistol. lib. XI, Epistola XXIX, col. 1141-1144.
[41] — Saint Grégoire le Grand, op. cit., col. 1142.
[42] — D’après le texte, c’est la grâce divine qui coopère, mais une coopération suppose toujours un agir réciproque, c’est-à-dire que Berthe coopère aussi à la grâce.
[43] — Christianam fidem in populis tibi subditis extendere festina, zelum rectitudinis tuae in eorum conversione multiplica, idolorum cultus insequere, fanorum aedificia everte, subditorum mores in magna vitae munditia exhortando, terrendo, blandiendo, corrigendo et boni operis exempla monstrando aedifica (saint Grégoire le Grand, Ad Ethelbertem Anglorum Regem, PL, tome 77, Epistol. Lib. XI, Epistola LXVI, col. 1201 à 1204).
[44] — Voir Jn 2, 14-17, passage où l’évangéliste commente (par le psaume 68, 10) le zèle pratique de Notre Seigneur chassant avec un fouet de cordes les marchands du temple : zelus domus tuæ comedit me, « le zèle de votre maison me dévore ».
[45] — Ozanam, op. cit., p. 62.
[46] — Voir Ph 4, 13.
[47] — Voir Ps 44, 14 : Omnis gloria filiae regis ab intus, « Toute la gloire de la fille du roi est au-dedans » ; Pr 31, 30 : Fallax gratia, et vana est pulchritudo ; mulier timens Dominum ipsa laudabitur, « La grâce est trompeuse, et la beauté est vaine ; la femme qui craint le Seigneur est celle qui sera louée ».
[48] — Collecte de la messe de sainte Clotilde.
[49] — Henri Pourrat, né en 1887 et mort en juillet 1959, est surtout connu pour ses contes (au nombre de 1009 publiés en sept volumes chez Gallimard) qui font revivre en une langue savoureuse et riche la vie paysanne en Auvergne avant 1914. la mise au point historique et théologique que nous faisons ici ne veut pas causer du tort à la réputation d’Henri Pourrat ; elle montre simplement comment un auteur renommé a pu se laisser tromper par un des innombrables mensonges colportés par l’histoire officielle de nos républiques successives, toutes anticatholiques.
[50] — Réédition à Bouère par Dominique Martin-Morin en 1979. Dans Le Sel de la terre 17 (p. 212-213) nous avons publié un extrait du chapitre de ce livre consacré à saint Bernard.
[51] — Qui vient de quitter la ville de Genève, capitale de la Burgondie, pour aller épouser Clovis.
[52] — Le conseiller du roi de Burgondie.
[53] — Oncle de Clotilde.
[54] — Le second fils de Clovis et Clotilde venait d’être tué par les Bourguignons.
[55] — Les deux frères demandèrent à leur mère qu’elle leur envoyât les trois enfants, leurs neveux. C’était un piège, car les deux frères craignant l’accession de leurs neveux au trône étaient prêts à tout pour l’empêcher.
[56] — Charles Barthélémy, Erreurs et mensonges historiques, Paris, Blériot, 1876, 3e édition, 5e série, p. 76 à 87.
[57] — Hist. eccl. Franc., lib. III, cap. VI.
[58] — H. Martin, Histoire de France, tome II, p. 7.
[59] — C’est-à-dire les dix livres de l’Histoire ecclésiastique des Francs, les sept de Miracles et un de Vies des pères.
[60] — Saint Grégoire de Tours, Hist. eccl. Franc., lib. X, cap. XXXI.
[61] — Id., ibid., lib. III, cap.XVIII.
[62] — Défense de l’Église, etc. (2e édition), t. I.
[63] — Annales ecclesiastici Francorum.
[64] — Manuscrits de la Bibliothèque royale (de Paris), de Camps, nº 96.
[65] — De Gregorii Turonensis episcopi vità et scriptis. (Breslau, 1889, in 8°).
[66] — Storia d’Italia, tome XI, p. 19.
[67] — Inscriptions antiques de Lyon, dernière livraison.
[68] — Respondeo dicendum quod cum caritate simul infunduntur omnes virtutes morales. Cujus ratio est quia Deus non minus perfecte operatur in operibus gratiæ, quam in operibus naturæ. Sic autem videmus in operibus naturæ, quod non invenitur principium aliquorum operum in aliqua re, quin inveniantur in ea quæ sunt necessaria ad hujusmodi opera : sicut in animalibus inveniuntur organa quibus perfici possunt opera ad quæ peragenda anima habet potestatem. Manifestum est autem quod caritas, inquantum ordinat hominem ad finem ultimum, est principium omnium bonorum operum quæ in finem ultimum ordinari possunt. Unde oportet quod cum caritate simul infundantur omnes virtutes morales, quibus homo perficit singula genera bonorum operum.
Et sic patet quod virtutes morales infusæ non solum habent connexionem propter prudentiam ; sed etiam propter caritatem. Et quod qui amittit caritatem per peccatum mortale, amittit omnes virtutes morales infusas.
[69] — P. Pègues, Commentaire français littéral de la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin, t. VIII (les vertus et les vices), Toulouse/Privat, Paris/Téqui, 1928, p. 241 et 242.

