ÉDITORIAL
L'ENJEU DOCTRINAL DE LA CRISE
Un encouragement du pape :
Le directeur de notre revue a reçu du pape l'encouragement suivant :
"La charge qui vous est confiée n'est certes pas exempte de difficultés, soit parce que, pour appliquer utilement à la solution des nombreuses et graves questions agitées de nos jours la doctrine de Thomas d'Aquin, il faut en bien saisir les principes ainsi que leur enchaînement, soit parce que, aujourd'hui, malgré les recommandations incessantes du Siège apostolique, bien des esprits, trop avides de nouveautés, méprisent, ou du moins n'estiment pas comme elle le mérite l'antique sagesse de saint Thomas. Nous avons néanmoins confiance que, avec vos collaborateurs, grâce à votre union et à vos efforts, vous surmonterez insensiblement tous ces obstacles, et qu'en propageant la doctrine de Thomas d'Aquin dans toute sa pureté et son intégrité, vous amènerez peu à peu ceux–là mêmes qui sont étrangers à la philosophie chrétienne vers cette source de sagesse, assez abondante pour féconder toute science. C'est là certes une mission magnifique ! Vous la remplirez plus utilement encore si, à votre ardeur pour étudier les écrits du Docteur angélique, vous ajoutez l'imitation des vertus qui brillèrent en lui de tant d'éclats ; si, tout particulièrement, vous suivez les exemples de son assiduité à la prière, de son obéissance au magistère de l'Église, de son humilité et de sa modestie, ainsi que de sa douceur et de sa mansuétude à l'égard des adversaires même les plus acharnés. Afin que tous ces vœux se réalisent, et comme gage des dons célestes. Nous vous accordons très affectueusement à vous, cher Fils, et à tous ceux qui vous aideront en quelque façon dans vos travaux, la Bénédiction apostolique."
Il nous faut quand même préciser, pour être honnêtes, que l'auteur de ces lignes n'est pas le pape Jean-Paul II, mais le pape saint Pie X qui écrivait le 23 novembre 1908 au directeur de la Revue Thomiste.
Certes c'est le pape Léon XIII, prédécesseur de saint Pie X, qui encouragea le premier au "renouveau thomiste" par sa fameuse encyclique "Aeterni Patris". Mais saint Pie X comprit parfaitement l'importance de former les esprits à la pensée du Docteur angélique, notamment pour la lutte contre le poison moderniste qui se répandait dans l'Église.
Aussi dans sa fameuse encyclique sur le modernisme du 8 septembre 1907, Pascendi Dominici Gregis, le saint pape propose comme premier remède face au danger moderniste la philosophie de saint Thomas : "Premièrement, en ce qui regarde les études, nous voulons et nous ordonnons que la philosophie scolastique soit mise a la base des sciences sacrées. (...) Et quand Nous prescrivons la philosophie scolastique, ce que Nous entendons par là — ceci est capital — c'est la philosophie que nous a léguée le Docteur angélique. (...) Et que les professeurs sachent bien que s'écarter de saint Thomas, surtout dans les questions métaphysiques, ne va pas sans détriment grave."[1]
Bien souvent dans son pontificat, le saint pape insista sur l'importance de prendre saint Thomas d'Aquin comme guide des études. C'est lui qui prépara le code de droit canon où il est demandé que les professeurs de théologie et de philosophie dans les séminaires suivent "la méthode, la doctrine et les principes de saint Thomas d'Aquin, et qu'ils les conservent saintement"[2].
Mais surtout, dans son dernier Motu Proprio[3] écrit quelques semaines avant sa mort, le saint pape donne comme suprême consigne de se référer à saint Thomas et il demande qu'on prenne la Somme théologique comme texte[4] des leçons de théologie.
Le thomisme contre le modernisme.
Le modernisme.
Saint Pie X encourageait la diffusion d'une "Revue Thomiste" car il y voyait un remède au mal du modernisme qui rongeait l'Église jusque dans son sein.
Qu'est-ce que le modernisme ? On peut dire que c'est une tentative de revision de la religion pour l'adapter à la philosophie moderne, laquelle est une philosophie de la conscience. Au lieu de se tourner vers le monde extérieur pour chercher à connaître la réalité par une philosophie réaliste, l'homme moderne, à partir de Descartes et surtout de Kant, s'intéresse d'abord aux phénomènes de la conscience. Kant appelle cela une révolution copernicienne : Copernic en effet imagina de faire du soleil, et non plus de la terre, le centre de rotation des planètes ; les philosophes de la conscience imaginent de faire du sujet, et non plus de l'objet réel extérieur, le point de départ de leur philosophie. Les noms actuels de cette philosophie de la conscience sont : phénoménologie, existentialisme, philosophie analytique...
Les conséquences de cette révolution copernicienne sont très graves pour la foi. En effet si on borne notre connaissance aux phénomènes de la conscience, on ne tarde pas, par une logique interne, à tomber dans l'agnosticisme[5]. En effet, comment vais-je pouvoir m'assurer que les phénomènes de la conscience correspondent à une réalité extérieure puisque, par hypothèse, je ne peux pas connaître directement cette réalité extérieure ? On va douter de la possibilité de connaître objectivement les "choses en soi". Tout au plus pourra-t-on connaître les lois qui régissent les phénomènes.
En conséquence, plus de connaissance objective de Dieu... :
"La raison humaine, enfermée rigoureusement dans le cercle des phénomènes, c'est-à-dire des choses qui apparaissent, et telles précisément qu'elles apparaissent, n'a ni la faculté ni le droit d'en franchir les limites ; elle n'est donc pas capable de s'élever jusqu'à Dieu, non pas même pour en connaître, par le moyen des créatures, l'existence (...) Qu'advient-il, après cela, de la théologie naturelle, des motifs de crédibilité, de la révélation extérieure ? Il est aisé de le comprendre. Ils (les modernistes) les suppriment purement et simplement..."[6]
Et le saint pape continue en expliquant qu'après avoir détruit la religion par l'agnosticisme, le moderniste va essayer de la reconstruire par l'immanentisme. Comment expliquer le phénomène religieux ? Par le besoin du divin qui git dans notre subconscient et qui s'exprime par un sentiment qui s'appelle la foi. "La foi, principe et fondement de toute religion, réside dans un certain sentiment intime, engendré lui-même par le besoin du divin. Ce besoin, d'ailleurs, qui ne se trahit que dans certaines rencontres déterminées et favorables, de soi ne peut pas appartenir au domaine de la conscience : dans le principe il git au-desssous et, selon un vocable emprunté de la philosophie moderne, dans la subconscience..."[7]
Cette conception subjectiviste[8] et naturaliste[9] de la foi aura des conséquences très graves. Une d'entre elles, bien aperçue par saint Pie X, est de tenir pour vraies toutes les religions : en effet, elles sont divers efforts pour traduire à l'extérieur ce sentiment religieux que tout homme peut expérimenter. "De quel droit les modernistes dénieraient-ils la vérité aux expériences religieuses qui se font, par exemple, dans la religion mahométane ? Et, en vertu de quel principe attribueraient-ils aux seuls catholiques le monopole des expériences vraies ? Ils s'en gardent bien : les uns d'une façon voilée, les autres ouvertement, ils tiennent pour vraies toutes les religions (...) Tout au plus, dans cette mêlée des religions, ce qu'ils pourraient revendiquer en faveur de la religion catholique, c'est qu'elle est plus vraie, parce qu'elle est plus vivante..."[10]
Tel est un bref résumé de la pensée des modernistes ou, pour parler comme saint Pie X, de "leurs divagations".
Le thomisme.
Pour lutter contre ce poison destructeur de la pensée et de la foi, rien ne peut remplacer la philosophie et la théologie de saint Thomas. Il ne saurait être question de donner ici un résumé de cette pensée, mais nous pouvons noter que saint Thomas :
— exprime, autant qu'on peut le faire, le mystère de la connaissance. L'homme est capable de connaître la réalité extérieure à lui. C'est même ce qu'il connaît en premier : c'est seulement dans un deuxième temps qu'il peut connaître sa "conscience"[11]. Le thomisme ruine donc à la base la philosophie de la conscience.
— défend le caractère transcendant de Dieu et l'aspect objectif de la révélation. La foi n'est pas un sentiment issu d'un besoin naturel du divin, elle est l'acquiescement libre de l'intelligence, mue par la grâce, à la révélation divine ; et cette révélation se réalise de manière objective et extérieure à la conscience.
Une fois reconnue la transcendance de Dieu et l'aspect intellectuel et surnaturel de la foi, le thomisme sait aussi reconnaître ce qu'il peut y avoir de vrai dans l'immanence divine (Dieu est présent en toute chose) et dans le sentiment religieux (qui vient se mettre au service de la foi).
— maintient en conséquence le caractère unique de la vraie foi : la révélation ne s'est réalisée qu'une seule fois, de façon définitive, notamment par le Christ Jésus, et seuls ceux qui acceptent réellement cette révélation ont la vraie foi. Les autres hommes peuvent avoir un sentiment religieux naturel, mais qui ne leur sert de rien pour le salut.
L'encouragement du pape vaut plus que jamais aujourd'hui.
Le modernisme a courbé un instant la tête devant l'énergique réaction de saint Pie X. On peut dire que ce grand pape a retardé de 50 ans la "crise dans l'Église" que nous vivons depuis trente ans.
Mais il est indéniable que le modernisme a refait irruption en force dans l'Église à l'occasion du dernier concile. Nos lecteurs auront l'occasion de le constater souvent. Dans ce numéro nous renvoyons à l'article sur la liberté religieuse[12] ; dans le précédent numéro, à l'article sur l'ecclésiologie comparée ; dans le prochain numéro, à celui sur la nouvelle morale.
La situation, toutefois, est bien différente de celle du début du siècle. En effet, à cette époque, le pape et la curie romaine combattaient le modernisme. Aujourd'hui ce n'est plus le cas. Citons par exemple le cardinal Ratzinger : "Il existe des décisions du magistère qui ne peuvent constituer le dernier mot sur une matière en tant que telle, mais un encouragement substantiel par rapport au problème, et surtout une expression de prudence pastorale, une sorte de disposition provisoire.(...) À cet égard, on peut penser aussi bien aux décisions des papes du siècle dernier sur la liberté religieuse qu'aux décisions antimodernistes du début de ce siècle..."[13]
Comment en est-on arrivé là ? On trouvera un élément de réponse dans la chronique "Nouvelles de Rome" de ce numéro. On y voit quelle formation a reçue celui qui est devenu le pape Jean-Paul II. Malgré les consignes des papes, il a reçu une formation conforme à la philosophie de la conscience. Aussi son projet fut-il d'essayer une synthèse de la philosophie de la conscience (qu'il connaît bien) avec la philosophie thomiste (qu'il connaît mal). Mélange détonnant, s'il en fut, et qui entraîne "l'autodémolition de l'Église".
La lutte du thomisme contre le modernisme est donc plus que jamais d'actualité. Dans ce combat nous ne seront pas soutenus par la hiérarchie de l'Église, et pour cause ! Mais nous trouverons aussi des adversaires qui se diront "thomistes". En effet le modernisme tolèrera un certain "thomisme" conçu comme une expression de la recherche de la vérité, parmi toutes les autres possibles. Ces "thomistes" auront le droit d'exister à condition de ne pas critiquer le modernisme, surtout celui de la hiérarchie. Infidèles à saint Thomas, ils seront même des alliés utiles pour le modernisme qui les utilisera pour tenter de justifier les erreurs de l'église conciliaire. Nous les rencontrerons donc sur notre chemin lorsque nous serons amenés à critiquer ces erreurs.
Quant à nous, avec la grâce de Dieu, nous tâcherons de présenter la pensée de saint Thomas dans toute son intégrité, sans compromis avec le modernisme. Et, en faisant cela, nous espérons donner la véritable pensée de l'Église, "car l'Église a fait sienne sa doctrine, ainsi que l'attestent bien des documents de toute sorte" (Pie XI, Studiorum Ducem).
[1] Saint Pie X, Pascendi Dominici Gregis, éd. de la Bonne Presse, Paris, p.161.
[2] Code de Droit Canon (1917), can.1366 §2 : "Philosophiae rationalis ac theologiae studia et alumnorum in his disciplinis institutionem professores omnino pertractent ad Angelici Doctoris rationem, doctrinam et principia, eaque sancte tenent." Notons à ce sujet que le nouveau code (1983) fait encore référence à saint Thomas (can 252 §3), mais d'une façon moins explicite : "s.Thoma praesertim magistro", " ayant principalement saint Thomas pour maître" ; dans la pratique les nouveaux séminaires n'en tiennent guère compte et saint Thomas a droit à quelques considérations, noyé au milieu de tous les autres philosophes.
[3] Doctoris Angelici, 29 juin 1914.
[4] En italique dans le texte.
[5] Système philosophique qui doute de notre possibilité de connaître une réalité extérieure à la conscience, et notamment de connaître Dieu.
[6] Pascendi Dominici Gregis, id., pp.89-91.
[7] Id. p.93.
[8] La foi sort du sujet, de la subconscience.
[9] La foi est le fruit d'un besoin naturel de l'homme.
[10] Pascendi, id., p. 103-105.
[11] Nous mettons le mot entre guillemets parce qu'il n'appartient pas, avec ce sens, au vocabulaire de saint Thomas.
[12] La liberté religieuse est une conséquence directe du modernisme : puisque toutes les religions sont vraies, il faut leur accorder la liberté, sans privilégier la religion catholique.
[13] Osservatore Romano, 10 juillet 1990, p.9.

