Du nouveau sur les origines de
la légende d'Hiram :
le témoignage d'un texte du XIIIème siècle
Jean-Claude Lozac'hmeur.
Dans l'essai Fils de la veuve[1], j'ai montré que la Franc–Maçonnerie est une religion issue d'une tradition multimillénaire diamétralement opposée à la tradition du judaïsme moïsique et du christianisme[2]. L'étude comparée des mythes donne à penser que les dogmes de ce culte secret étaient connus des Initiés de toutes les civilisations. La symbolique maçonnique, du reste, porte la trace de ces origines internationales puisqu'on y trouve des éléments empruntés au compagnonnage, au pythagorisme, aux cultes de Mithra et d'Osiris ou encore à la Kabbale. Aussi curieux que cela puisse paraître, on ignorait jusqu'ici d'où vient la légende d'Hiram qui joue cependant un rôle de premier plan dans le rituel du grade du Maître. Le hasard — ou plutôt la Providence — m'ayant fait découvrir récemment un texte qui lève le voile sur ce point fondamental, je porte ce document à la connaissance des lecteurs du Sel de la terre.
I) LA LÉGENDE D'HIRAM ET SON INTERPRÉTATION
Je résume ce texte fondateur de la Franc–Maçonnerie moderne :
Hiram le Tyrien avait été chargé par Salomon de construire le Temple de Jérusalem. Il avait divisé ses ouvriers en trois classes : apprentis, compagnons et maîtres. Chaque catégorie avait reçu de lui un mot de passe qui devait rester secret. Trois mauvais compagnons voulurent arracher à Hiram la révélation de la parole de Maître. Comme il refusait de se plier à leur désir, ils décidèrent de se venger. Ils l'attirèrent dans un guet-apens. Celui qui l'attendait dans le Temple à la porte du Midi le frappa à la tête d'une règle. Hiram courut vers la porte de l'Occident où le second compagnon le frappa au cœur d'un coup d'équerre. Gravement blessé, l'architecte gagna la porte de l'Orient où le troisième meurtrier l'acheva d'un coup de maillet. Lorsque la nuit fut tombée, les complices l'enterrèrent sur le mont Liban. Les maîtres que Salomon avait envoyés à sa recherche découvrirent son corps grâce à un acacia qui s'élevait sur sa tombe.
On sait à quelle interprétation de ce mythe la méthode comparative m'a conduit. Je me permets de citer ma conclusion sur ce point dans Fils de la veuve : «Comme Chronos, Héphaïstos ou Prométhée, Hiram doit être identifié à Satan, le "Dieu civilisateur". Il a été "assassiné" — comprenons : dépouillé de la Connaissance et de la Souveraineté qui en est inséparable — par le "Dieu Mauvais". Ce dernier étant représenté dans la légende par les trois compagnons jaloux, il apparaît clairement que les maçons voient dans le meurtrier le Dieu trinitaire des Chrétiens»[3]. Que telle soit la doctrine secrète de la Franc–Maçonnerie, on n'en saurait douter : des penseurs officiels de l'Ordre tels qu'Oswald Wirth ou Albert Pike ont proclamé bien haut sans être jamais désavoués leur adhésion au culte luciférien[4].
Mais revenons au problème des origines de l'histoire d'Hiram. La prolifération des hypothèses chez les Initiés eux–mêmes est un aveu d'ignorance.
Le Forestier[5] qualifie ce récit de «monstre énigmatique dont les recherches les plus consciencieuses n'ont pu découvrir la vraie origine».
Albert Lantoine y voit un mythe politique créé par les partisans du roi anglais Charles Ier. Ragon est du même avis :
«La décapitation de Charles Ier, écrit–il, devait être vengée ; pour y parvenir et se reconnaître, ses partisans proposèrent un grade Templier, où la mort de l'innocent J.B. de Molay appelle la vengeance. Ashmole, qui partageait le même sentiment politique, modifia donc son grade de maître et substitua à la doctrine égyptienne... un voile biblique incomplet et disparate».
Cela n'empêche pas ce même auteur de donner ailleurs une interprétation astronomique de la légende[6] : «Hiram, fondeur de métaux, devenu le héros... avec le titre d'architecte, est l'Osiris (le soleil) de l'initiation moderne; Isis, sa veuve, est la Loge, emblème de la terre... et Horus, fils d'Osiris, (ou de la lumière) et fils de la Veuve, est le franc–maçon, c'est–à–dire l'initié qui habite la loge terrestre».
Jules Boucher[7] dénonce ces "erreurs" de Ragon, puis il ajoute : «On prétend que cette légende a été inventée en 1725 parce que nul document ne la mentionne antérieurement sous la forme où nous la connaissons. Mais il s'agit non pas d'un symbole, mais bien d'un rite, adapté peut–être, mais, à coup sûr, initiatique.»
II) LE TEXTE MÉDIÉVAL
La conclusion de Jules Boucher semble fondée. En effet, au cours de récentes recherches, j'ai rencontré le texte kabbalistique suivant, du XIIIème siècle, attribué au Maître de la Mischna [8] Juda Ben Buthyra :
«Le prophète Jérémie s'occupa seulement du livre Jézira [9]. Alors une voix céleste se fit entendre et dit :"Trouve–toi un compagnon". Il alla chez son fils Sira et ils étudièrent le livre trois années durant. Puis ils en arrivèrent à combiner les alphabets d'après les principes kabbalistiques de la combinaison, de la synthèse et de la formation des mots, et ainsi ils créèrent un homme sur le front duquel était écrit : J H W H Elohim Emeth[10]. Mais il y avait un couteau dans la main de cet homme nouvellement créé, avec lequel il fit disparaître le 'aleph de 'emeth ; alors il resta : meth. Alors Jérémie déchira ses vêtements (à cause du blasphème implicite de l'inscription : Dieu, le Seigneur, est mort !) et dit : «Pourquoi effaces–tu le 'aleph de 'emeth ?» Il répondit : "Je veux te conter une parabole. Un architecte construisait beaucoup de maisons, de villes et de places, mais personne ne pouvait apprendre son art et l'égaler dans son savoir et son adresse jusqu'à ce que deux personnes l'aient persuadé. Alors il leur enseigna le secret de son art et ainsi ils surent tout de la bonne manière. Lorsqu'ils eurent appris son secret et ses capacités, ils commencèrent à l'agacer par des paroles jusqu'à se séparer de lui et à devenir des architectes comme lui ; mais ce qu'il faisait pour un "thaler", ils le faisaient pour six "groschen"[11]. Lorsque les gens le remarquèrent, ils cessèrent d'honorer l'artiste, vinrent vers eux, les honorèrent et leur donnèrent leurs commandes quand ils avaient besoin d'une construction[12]."
Aucun doute n'est possible ; nous avons là une variante de la légende du Grand Architecte en butte à la jalousie de ses élèves. Des différences existent, mais elles sont mineures. En effet dans la légende d'Hiram apparaissent trois compagnons au lieu de deux ici ; d'autre part le texte médiéval ne mentionne pas le meurtre du Maître : les compagnons réussissent à s'approprier sa science, mais, au lieu de le tuer, ils lui font une concurrence déloyale. Ce sont là des points tout à fait secondaires. Le contexte montre que l'on est en présence du même enseignement ésotérique, la "parabole" ayant clairement pour objet d'expliquer l'inscription insolite «Dieu, le Seigneur, est mort». De toute évidence, ce "Dieu mort" n'est autre que le "Dieu civilisateur" des mythes, assassiné ou détrôné par le "Tyran".
CONCLUSION
Cette nouvelle pièce apportée au dossier des origines de la Franc–Maçonnerie souligne l'importance des emprunts de cette dernière à la Kabbale[13]. Elle vient en effet s'ajouter à d'autres éléments tels que les noms des piliers aux angles du carré long[14] et les termes hébraïques contenus dans la liste des mots de passe publiée par Jules Boucher[15]
[1] Jean–Claude LOZAC'HMEUR, Fils de la Veuve, Essai sur la Symbolique maçonnique, éditions ste Jeanne d'Arc, 1990, 204 p.
[2] Les maçons des hauts grades sont parfaitement conscients de ce fait (cf. cet extrait du numéro de novembre–décembre 1897 de la Revue maçonnique : "En effet, si la franc–maçonnerie n'est pas aujourd'hui une religion, au sens courant du mot, elle provient cependant d'une antique religion ayant son dieu, son culte, ses dogmes, ses cérémonies, etc, rivale non seulement du christianisme mais aussi du judaïsme et peut–être du paganisme officiel de la Grèce et de Rome").
[3] op. cit., p. 116.
[4] op. cit., pp. 120–121.
[5] L'Occultisme de la Franc–Maçonnerie Écossaise en France, Paris, 1928, p. 154–155.
[6] Orthodoxie maçonnique, p. 102 et suivantes, cité par Jules Boucher, la Symbolique maçonnique, rééd., Paris, Dervy–Livres, 1984, p. 263.
[7] op. cit., p. 253.
[8] La Mischna est une partie du Talmud composée de soixante traités dont la majorité remonte à l'époque de l'ère chrétienne (voir Raphaël Cohen, Ouvertures sur le Talmud, Paris, 1990, p.21).
[9] Le Jézira ou Livre de la Création est un texte traitant des Sephiroth ou nombres primitifs et des consonnes de l'alphabet hébreu. Il fut composé entre le IIIème et le IVème siècles par un néo–pythagoricien. Cet ouvrage est très connu des Kabbalistes et a joué un grand rôle dans l'idée du Golem, c'est–à–dire "l'idée de la création d'un homme par des moyens magiques ou artificiels" (voir G.G. Scholem, La Kabbale et sa symbolique, Petite Bibliothèque Payot, Paris, 1980, p. 185–187 passim).
[10] trad. : "Dieu est la vérité".
[11] Pièces d'argent en circulation jadis dans les pays gemaniques. Le thaler valait 25 groschen environ.
[12] cité par G.G. Scholem, op. cit., p. 197–198.
[13] Cette importance est reconnue par l'historien Robert Ambelain, Grand-Maître et Grand-Maître d'honneur de plusieurs obédiences maçonniques françaises et étrangères. Dans son ouvrage La Franc-Maçonnerie oubliée (éd. Robert Laffont, Paris, 1985, pp. 62-63) il écrit : "... Dans les publications de la célèbre loge anglaise Les Quatre Couronnés, nous trouvons dans le tome Ier des années 1886-1888, aux pages 34-35, une étude du professeur Hayter Lewis, nous signalant une ancienne version de la légende d'Hiram, contenue dans un manuscrit en langue arabe, mais transcrite en langue hébraïques, et datant du XIVème siècle. Ce manuscrit présenterait, dans le récit, un mot clé de trois lettres, lesquelles seraient l'abréviation (par ces trois initiales) d'une phrase signifiant «Notre maître Hiram est retrouvé»." On voit qu'un siècle après le texte kabbalistique que nous citons, le mythe maçonnique existait déjà sous sa forme actuelle.
[14] voir Fils de la veuve, p. 43.
[15] op. cit., p. 347–354.

