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LA VÉRITÉ

 

fr. Jean-Dominique o.p.


Le naja est un serpent redoutable. Il envoie son venin à deux mètres de distance. Visant les yeux, il aveugle temporairement ou définitivement sa victime qui devient pour lui une proie facile.

Depuis nos origines, le serpent a le triste privilège de représenter à nos yeux le démon, en raison de sa duplicité et de sa morsure mortelle. Mais il semble que depuis quelques siècles sa technique a évolué. Non content de nous mordre au talon, comme la vipère, il a découvert un venin qui nous rend aveugle. La vipère est devenue naja. Voyons cela.

Aux commencements du christianisme le démon s'attaquait à la foi en suscitant des hérésies. Mais l'Église se jouait de ces négations et en prenait occasion pour proclamer ses dogmes avec plus de force et de lumière. "Oportet haereses esse", il faut qu'il y ait des hérésies (1co.11/19). Pour venir à bout des âmes et de l'Église, tout en continuant de nier l'objet de la foi, il fallait détruire le sujet même de la foi, l'intelligence humaine. Il fallait la rendre aveugle, lui rendre impossible tout contact avec le vrai. Ce faisant, la foi se diluerait dans le relativisme, les âmes se perdraient sans s'en apercevoir.

Or, il est trop facile de le constater, l'entreprise a réussi.

Qui n'a pu faire l'expérience suivante : Parler pendant une heure à une personne pour la ramener à l'Église, avancer les arguments les plus savants, répondre clairement à toutes les objections et s'entendre répondre juste avant de se quitter : "Tout ce que vous me dites est très intéressant, mais c'est votre vérité. Ce qui importe c'est d'être bien là où on est". Ou même : "Très bien... tout cela était vrai... hier".

Ces réflexions révèlent un mal profond et universel. En effet, dire que la vérité est subjective, ou évolutive, c'est porter atteinte à notre intelligence elle–même dans sa structure intime et son exercice naturel. C'est s'interdire toute connaissance vraie.

 

Par cette analyse, nous ne faisons que suivre le pape saint Pie X dans son encyclique Pascendi (8 sept. 1907). Il voit dans une fausse théorie de la connaissance — l'agnosticisme — le point de départ du modernisme (§ 6). Et, quand il cherche les causes du modernisme, il les résume ainsi : "c'est d'une alliance de la fausse philosophie avec la foi qu'est né, pétri d'erreurs, leur système" (§ 58).

Et parmi les remèdes contre le modernisme il place "premièrement" l'enseignement de "la philosophie que nous a léguée le docteur angélique" (saint Thomas). Il avertit les professeurs "que s'écarter de saint Thomas, surtout dans les questions métaphysiques, ne va pas sans détriment grave" (§ 63).

Pour suivre ces consignes du saint pape, nous nous tournerons donc vers saint Thomas d'Aquin. Celui–ci a traité en de nombreux ouvrages la question de la vérité. Nous nous contenterons ici de suivre quatre articles de la Somme théologique qui nous donnent un résumé saisissant de sa pensée (I, q.16, a.1 à a.4). Ces articles ne constituent pas un traité systématique sur ce sujet, mais nous permettront de répondre aux erreurs et préjugés en vogue aujourd'hui. Cette étude se développera en cinq parties :

 

– Préambule : La nécessité de la vérité

– article 1 : Définition et division de la vérité

– article 2 : La vérité dans l'homme qui connaît

– article 3 : La vérité du côté de la chose qui est connue

– article 4 : La vérité et le bien

 

 

PRÉAMBULE

 

Pour dégager la définition de la vérité dans son premier article, saint Thomas part d'un fait supposé admis par tous : "On appelle vrai ce vers quoi tend l'intelligence". La vérité, c'est ce que toute intelligence recherche.

Saint Thomas, s'adressant à des gens de bon sens, n'éprouve pas le besoin de s'expliquer : "Comme la volonté se porte sur le bien, l'intelligence recherche le vrai." Il passe directement à la suite.

On est malheureusement obligé de constater que cette évidence même est niée par beaucoup de nos contemporains. Il existe encore bien sûr des ennemis ardents de la vérité, à savoir des gens qui combattent la vérité pour ce qu'ils croient être une vérité, mais nous sommes aussi, et de plus en plus, en présence d'un état d'esprit plus dangereux encore. C'est l'indifférentisme. Toute curiosité est éteinte, les esprits sont blasés, il n'y a plus de soif de la vérité. Nous tâcherons donc, dans ce préambule, de remettre en lumière l'ordination[1] essentielle de l'intelligence à la vérité.

Ceci non seulement parce qu'elle est au point de départ de l'étude de saint Thomas, mais encore parce qu'ici plus qu'ailleurs se vérifie l'adage : "On ne fait pas boire un âne qui n'a pas soif" !

Pour ce faire, comprenons bien la méthode à suivre : Nous voulons mettre en lumière le fait suivant : l'intelligence de tout homme est faite pour la vérité. Comme la rétine de l'œil est faite pour recevoir la lumière, et le poumon l'oxygène, de même c'est pour l'intelligence une nécessité que de connaître la vérité. C'est sa vie même.

Mais cette affirmation ne saurait se démontrer, ni se discuter. Elle est une évidence.

Aussi n'avons–nous pas à nous efforcer d'ébaucher de belles démonstrations pour prouver cette vérité. Ce serait peine perdue.

Devant une évidence, nous sommes réduits à deux choses : d'une part, à constater que nul ne saurait s'en passer (ici, il nous faudra interroger le comportement des humains), d'autre part, à regarder avec attention chacun des termes de l'évidence de telle sorte que leur convenance saute aux yeux[2].

 

I – Les hommes vivent de vérités

 

A ceux qui niaient l'existence de principes évidents (à savoir des vérités tout à la fois indémontrables et indiscutables), Aristote répondait simplement : "tout ce qu'on dit, il n'est pas nécessaire qu'on le pense"[3]. En d'autres termes, vous pouvez toujours nier ces vérités par votre langage, il n'en reste pas moins que, de fait, votre esprit ne peut les refuser sans se détruire lui–même, et vous les utilisez sans cesse.

Un simple regard sur la vie des hommes nous le fait constater. Observons un homme que nous supposerons le plus indifférent qui soit à la vérité : il nous montrera que, s'il peut nier avec sa bouche le besoin de la vérité, sa vie entière est sous–tendue par ce désir.

 

– Notre homme a été enfant, comme tout le monde. Or que disait–il alors ? Il ne cessait de demander : "pourquoi ?", "qu'est–ce que c'est ?". À travers ces questions, c'est la vérité sur les choses qu'il réclamait.

– Devenu plus grand, il est allé à l'école, peut–être a–t–il suivi de longues années les cours de l'Université. Pourquoi tant d'efforts ? Sur quoi portaient ses examens ? Sur la vérité. C'est le vrai qui se livrait peu à peu à lui. C'est la vraie connaissance des choses qu'on attendait de lui.

– À la fin de ses études, il voulut se marier. Or là, plus que jamais, que réclama–t–il de sa future épouse ? La vérité. La vérité de son "oui", la vérité de son amour. Pour rien au monde il n'aurait voulu construire sa vie conjugale sur un mensonge.

– Monsieur est installé, il a un bon travail, il veut être au niveau. Pour cela il s'informe. Si on pouvait calculer le nombre de fois où, dans sa vie, il aura ouvert un journal ou un livre, allumé sa télévision ou sa radio pour avoir des nouvelles, on arriverait à un chiffre impressionnant. Or à chacun de ces gestes que demande–t–il ? La vérité. Il entend bien qu'on lui livre de vraies informations.

– Notre homme fête aujourd'hui son anniversaire. Pour égayer le repas il monte de la cave une de ses meilleures bouteilles. Qu'attend–il de l'étiquette ? Encore et toujours : la vérité. Quelle déconvenue, en effet, auprès de ses hôtes, si au lieu du vin généreux annoncé, il leur versait un mauvais vinaigre !

– Et que dire alors lorsqu'il devient malade ? Il s'adressera pour être soigné non pas à un charlatan, mais au médecin de la plus sûre compétence. À celui qui fera le diagnostic le plus vrai.

 

Qu'il le veuille ou non, l'homme est donc bien un passionné de vérité.

 

II – Analyse de l'intelligence et de la vérité

 

Si nous regardons maintenant de plus près la vie même de l'intelligence en elle–même et dans ses rapports avec les autres facultés, nous saisirons immédiatement le besoin qu'elle a de la vérité, comme de son objet propre.

 

1. La vie de l'intelligence

 

Une brève analyse du langage nous suffira pour nous en rendre compte. Le langage est en effet l'expression immédiate de la vie de l'esprit. Il en est comme la traduction fidèle.

 

Or, si on regarde attentivement, on s'aperçoit que, malgré son infinie complexité, le langage humain peut se réduire à des propositions très simples.

L'affirmation dit : A est B. La négation : A n'est pas B. La question : A est–il B ?

 

Il apparaît donc que le centre même du langage, le point charnière autour duquel il s'articule, c'est le verbe être.

 

Or ceci n'est que la manifestation extérieure de la vie intime de notre intelligence.

Celle–ci se trouve donc toute centrée sur l'être. C'est dans la mesure où elle aura atteint l'être des choses qu'elle trouvera son repos. Ce qui se vérifie pour les deux sens du verbe être :

— soit qu'il signifie l'existence réelle comme lorsqu'on dit : "Pierre est", "Dieu est"

— soit qu'il signifie la nature de la chose, ou une de ses qualités (on dira par exemple : "Pierre est menuisier", "Pierre est malade").

 

Or atteindre l'être des choses, c'est les connaître telles qu'elles sont en réalité. C'est le contraire de l'illusion, c'est être dans la vérité. Telle est donc bien l'activité vitale de l'intelligence, la saisie de la vérité.


2. L'intelligence dans ses rapports avec la volonté et l'imagination.

 

Regardons maintenant le rôle de l'intelligence vis à vis des autres puissances, à savoir la volonté et l'imagination.

On verra alors clairement qu'une intelligence privée de la vérité est une intelligence faible, n'ayant plus aucune influence sur les facultés qu'elle devrait diriger.

 

— La volonté d'abord. Elle est un appétit spirituel qui se porte vers le bien.

Mais par elle–même la volonté est aveugle. Elle désire le bien tel que l'intelligence le lui présente. Seule l'intelligence peut connaître ce qui est bon pour nous et donc ce qui fera notre bonheur.

Ce que la volonté attend donc de l'intelligence, c'est qu'elle lui dicte le vrai bien, la vérité. Une intelligence privée de la vérité serait comme un aveugle qui conduirait un autre aveugle. L'Évangile nous en a prédit l'issue : les deux malheureux tombent ensemble dans le fossé (Mt 15/14).

 

— Le même sort attend l'imagination si on la livre à elle–même.

Nous savons tous, en effet, la prodigieuse fécondité de l'imagination. Rêver, embellir les faits ou les noircir, réduire ou amplifier, inventer et deviner, sont à mettre à son compte.

Mais nul n'ignore non plus ses limites natives. C'est que, par elle–même, elle n'a aucune prise sur le réel. Un homme peut imaginer qu'il a gagné au loto, préparer ses vacances et reconstruire sa vie, cela ne le rendra pas plus riche. Ce serait là, au contraire, la source de cruelles déceptions.

On devine les dégâts d'une imagination livrée à sa fantaisie. Comme la sensibilité, elle est "une bonne servante mais une mauvaise maîtresse". Ce qu'elle demande donc à l'intelligence, c'est de la diriger, à savoir de lui dire en quoi elle est conforme au réel ou non. C'est donc, encore, la vérité.

On voit en définitive que l'intelligence ne peut exercer son autorité sur la volonté et l'imagination que dans la mesure où elle est éclairée par la vérité.

 

3. La joie de la vérité

 

Un signe nous est donné de cette soif de l'intelligence dans la joie qu'elle éprouve quand elle atteint une vérité. Observons seulement :

 

— la joie de l'enfant qui s'émerveille devant tout ce qu'il voit,

— la joie du chercheur qui découvre une nouvelle loi après des journées de labeur,

— la joie des amis qui apprennent à se connaître,

— la joie du philosophe qui pénètre peu à peu la nature des choses, l'harmonie de l'univers et, au–delà, la cause première."Le sommet du bonheur, disait Aristote, c'est l'intelligence des choses belles et divines" (Ethique à Nicomaque, l.10 c.8).

 

Ces joies, qui, à des titres divers, sont le fruit d'une connaissance vraie, nous enseignent une loi générale : c'est la joie de la vérité. Gaudium de veritate[4]. Très faible pour les vérités d'ordre inférieur, elle devient universelle et conquérante lorsqu'elle se porte sur les réalités les plus hautes [5]

 

Concluons ce préambule en regardant le chemin parcouru : les hommes vivent nécessairement avec l'idée de la vérité. La possession de la vérité est la vie même de l'intelligence, elle est la condition pour remplir son rôle sur les autres puissances, elle est la source de sa joie.

Il apparaît donc clairement que l'indifférentisme vis-à-vis de la vérité est une erreur contre nature. Nier le besoin de la vérité, c'est nier l'intelligence elle-même, c'est rabaisser l'homme au rang de l'animal. Nous laisserons de bon cœur aux tenants de cette thèse le soin de détruire l'homme et de peupler les zoos.

Quant à nous, nous nous efforcerons de mettre en lumière cette activité fondamentale de la vie humaine, à savoir la connaissance de la vérité par l'intelligence.

 

 

Article 1

 

Pour découvrir en quoi consiste exactement la vérité, nous allons suivre saint Thomas dans son premier article.

Il porte ce titre : "La vérité est–elle dans les choses, ou bien seulement dans l'intelligence ?" Le langage courant utilise en effet le terme de "vérité" en deux sens différents. Tout d'abord on dit qu'une chose est vraie. Par exemple, cette ceinture est en vrai cuir, tel événement nous cause un vrai bonheur, tel homme est un vrai artiste. On veut dire par là que la chose en question réalise pleinement sa définition ou qu'elle correspond parfaitement à l'intention de celui qui l'a faite. Cette vérité est appelée la vérité ontologique.

D'autre part nous employons le terme de "vérité" pour dire que tel propos est vrai, telle assertion est vraie ou, au contraire, que telle conclusion est fausse. C'est la vérité logique.

 

De ces deux acceptions, laquelle convient le plus proprement à la vérité ? La réponse de saint Thomas va nous livrer la définition de la vérité.

Sa démarche peut se résumer en trois propositions :

1. Il y a vérité quand il y a connaissance achevée.

2. Il y a connaissance quand il y a une certaine présence de l'objet connu dans celui qui connaît, et donc une certaine "conformité" de l'intelligence à la chose.

3. La vérité est donc premièrement dans l'intelligence (vérité logique), secondairement dans les choses (vérité ontologique).

Ce sont les deux premières assertions de saint Thomas qui nous intéressent ici, en vue de définir ce qu'est la vérité.

 

1. Il y a vérité quand il y a connaissance achevée.

 

Saint Thomas part du principe que nous avons vérifié dans notre préambule : "on appelle vrai ce vers quoi tend l'intelligence".

Or précisément ce vers quoi tend l'intelligence, c'est la connaissance. Elle cherche à connaître ce qui l'entoure aussi profondément qu'elle le pourra.

La vérité est donc le caractère de notre connaissance : être dans la vérité, c'est connaître les choses réellement. "Le vrai est le terme où la connaissance se repose, son bien, sa perfection, son couronnement ; tandis que l'erreur est son échec, son avortement, son mal, son défaut"[6].

Si je dis, par exemple, que tel homme est menuisier, célibataire et protestant, alors qu'en fait il est pâtissier, marié et catholique, je ne le connais pas réellement, je ne suis pas dans la vérité.

 

A proprement parler, il n'y a pas de connaissance achevée qui ne soit vraie. Une connaissance fausse n'est pas une connaissance.

"De même que l'essence d'un portrait est de se conformer au modèle et que, s'il ne le fait pas, ce n'est plus un portrait, de même la nature de la connaissance est de correspondre à son objet, de s'y adapter exactement : si elle ne le fait pas, elle n'existe pas comme connaissance ; si elle le fait, tout est dit, elle est vraie" [7].

 

(Notons cependant qu'une connaissance peut être vraie tout en étant limitée. C'est même toujours notre cas. Nous ne savons le tout de rien et pourtant nous savons quelques choses.)

 

2. Comment se réalise la connaissance ?

 

C'est cette question qui va nous conduire à la notion exacte de la vérité. Saint Thomas dit sans explication : "Il y a connaissance dans la mesure où le connu est dans le connaissant".

Là est la difficulté : comment l'objet connu peut–il être dit "dans" celui qui connaît ?

 

Interrogeons tout d'abord le langage courant. De nombreuses expressions traduisent l'idée de connaissance par des termes qui expriment une certaine possession, une saisie :

On reçoit une information, on comprend (prendre avec) un problème, on assimile une idée, on embrasse toute une question, on possède son sujet ou, au contraire, il nous échappe.

Certaines comparaisons sont prises de la nutrition : on parle de dévorer un livre, se nourrir de la Bible, avoir bien digéré un texte (= l'avoir bien compris). On dira aussi que tel discours nous a enrichi.

Ces expressions suggèrent l'idée que connaître c'est prendre, capter quelque chose de réel, le posséder en soi d'une certaine façon. Par exemple quand on vient à surprendre une action cachée ou à apprendre un secret, on sent bien que l'on porte en soi désormais ce fait, on se sent un peu comme un voleur qui emporte son larcin.

En résumé la connaissance est un acte par lequel l'intelligence saisit l'objet qu'elle connaît en le rendant présent en elle d'une certaine manière.

 

Cette présence ne saurait être physique, bien sûr. Elle ne peut être que spirituelle, puisque l'intelligence qui la reçoit est elle-même spirituelle.

Nous ne nous poserons pas la question, ici, de savoir comment une chose matérielle peut être présente dans une intelligence spirituelle. Nous nous contenterons de constater que cette présence est une information.

L'intelligence, avant de connaître, est comme un tableau noir ("tabula rasa" disait Aristote). Quand elle est mise en contact de son objet, elle reçoit un perfectionnement, comme un accroissement, qui n'est autre qu'une similitude de l'objet. D'une certaine façon elle "devient" son objet par l'information qu'elle reçoit de lui. L'intelligence devient conforme à son objet et se modèle sur lui.

"L'objet connu est la perfection de celui qui connaît" dit saint Thomas (I, q.12, a.1, ad 4).

 

Si on relie ces résultats à notre première affirmation ("Il y a vérité quand il y a connaissance achevée"), on est alors amené à saisir ce qu'est la vérité : "La vérité est dans l'intelligence dans la mesure où celle–ci est rendue conforme à la chose intelligée".

"Rendre conforme", cela veut dire que la "forme", à savoir la détermination qui perfectionne désormais l'intelligence, la lumière qui l'éclaire, est une similitude de la chose connue.

"L'intelligence qui connaît est vraie (elle est dans la vérité) en tant qu'elle a une similitude de la chose connue, similitude qui est sa forme en tant qu'elle connaît" (I, q.16, a.2).
"L'intelligence est vraie dans la mesure où elle est identifiée (adaequatur) à la chose connue" (de Anima III, l.11).
"On trouve la vérité dans l'intelligence dans la mesure où elle appréhende la chose telle qu'elle est" (I, q.16, a.5).

C'est ce qu'exprime cette définition de la vérité, formulée par un philosophe arabe du 10ème siècle (Isaac) et reprise ici par saint Thomas : "Veritas est adaequatio rei et intellectus". La vérité est l'adéquation (= conformité, correspondance) de l'intelligence et de la chose".

 

Cette définition est-elle complète ? Non, car il reste à préciser dans quel acte de l'intelligence réside la vérité (le jugement). Ce sera l'objet du deuxième article de saint Thomas. Mais celui-ci s'en contente pour l'instant, car elle lui suffit pour répondre à la question qu'il se pose : la vérité réside à proprement parler dans l'intelligence. Elle n'est dans les choses que secondairement.

Nous en resterons nous aussi à cette définition, car elle apporte une lumière très forte sur notre sujet et va nous permettre de répondre déjà à certaines opinions erronées.

 

La leçon principale qu'elle nous donne est que la vérité est une relation entre deux termes : un sujet qui connaît et l'objet connu. Relation de conformité et donc de dépendance qui résulte de ce que le sujet a été transformé, perfectionné par tel ou tel caractère de l'objet.

Or précisément les premières erreurs que nous rencontrons à ce propos viennent de ce qu'on oublie l'existence de l'un des deux termes de la relation, à savoir l'objet connu. Nous en retiendrons quatre :

– C'est la sincérité qui fait la vérité.

– C'est la majorité qui fait la vérité.

– C'est de l'orgueil que de prétendre avoir la vérité.

– La vérité évolue.

 

Réponse à quelques objections

 

1. Sincérité et vérité

 

"Ce qui compte, c'est être bien avec soi–même... être en accord avec sa conscience... être heureux comme on est ... dire ce qu'on pense... c'est la spontanéité de la parole ou du geste..."

Ces réflexions reviennent souvent sur les lèvres de nos contemporains. Elles développent une même idée, c'est la sincérité qui fait la vérité. Etre dans le vrai consiste alors à être conforme à une certaine cohérence intérieure, à ne rencontrer aucun obstacle, aucun trouble, dans le déroulement de notre vie psychologique.

 

La première réponse que nous pouvons faire à cette opinion, c'est de constater que les asiles sont pleins de ces gens cohérents avec eux-mêmes, qui suivent leur conscience. On peut même penser que les plus grands ennemis de l'humanité, comme Hérode ou Staline, étaient des hommes sincères. Ce critère de vérité est donc bien faible !

 

Cela apparaît encore plus clairement si on se rapporte à la définition de la vérité. Limiter la vérité à la sincérité revient à nier un des deux termes de l'"adéquation". La vérité devient la conformité du sujet avec lui-même au lieu d'être la conformité avec la chose réelle qu'elle connaît. C'est faire de la connaissance comme un jeu solitaire. Pour qu'il y ait vérité, il faut une comparaison, il faut un contact avec le réel. C'est ce qu'exprimait Aristote (Métaphysique IX, l.11) :"Tu n'es pas blanc parce que nous estimons que tu es blanc, mais au contraire nous estimons que tu es blanc parce que tu l'es dans la réalité. D'où il est manifeste que c'est la disposition de la chose (ce que la chose est en elle–même) qui est la cause de la vérité de la pensée et de la parole..." On ne peut mieux exprimer le caractère objectif de la vérité. Nous y reviendrons dans notre article 3.

 

2. Majorité et vérité

 

La première opinion à laquelle nous avons répondu détruisait la vérité en la limitant à la conformité d'un homme avec lui-même.

La deuxième qui se présente à nous fait consister la vérité dans la conformité à l'opinion de la multitude. Ce que dit la majorité des gens, "ce qui se dit", "ce que pense l'opinion publique", les produits du suffrage universel, ou même "ce qui se dit à la télévision", voici le critère de vérité de beaucoup de nos contemporains.

 

Le mal est plus grave encore que tout à l'heure puisque nous assistons là tout simplement à une démission de l'intelligence. Comme la précédente opinion, celle-ci ne tient pas compte de l'objet réel à connaître, mais en plus elle détruit le sujet lui-même, lui interdisant son activité propre de saisie immédiate du réel, de raisonnement, de vérification. Elle s'éloigne donc encore plus de la définition de la vérité. Reconnaissons tout de même que dans certains cas, à supposer que les hommes soient droits et bien informés, ce qui a été cru par tous et partout a quelque chance d'être vrai. Mais cet accord universel n'est alors qu'un indice de vérité, il n'en est pas un critère absolu.

 

3. Possession de la vérité : orgueil ou humilité ?

 

La troisième opinion prend la forme d'un reproche fréquemment adressé aux témoins de la vérité : vous dites avoir la vérité ? Quel orgueil ! Quelle suffisance ! Des philosophes bien plus intelligents que vous ont su reconnaître leurs limites. De plus les oppositions constantes entre les hommes prouvent bien l'inanité de votre prétention. Valez-vous mieux que les autres ?

 

À cela nous répondrons : oui et non.

 

— Oui, c'est de l'orgueil de prétendre avoir la vérité, si c'est nous-mêmes qui la faisons. Oui, elle est orgueilleuse l'intelligence qui se veut être la règle de la vérité et s'efforce de la construire. Nous verrons dans les articles suivants que c'est là précisément l'erreur fondamentale des philosophes contemporains. Citons à titre d'exemple Jean Jaurès (1859-1914), maître à penser de ceux qui nous gouvernent : "Toute vérité qui ne vient pas de nous est un mensonge. Si Dieu lui-même se dressait devant les multitudes sous une forme palpable, le premier devoir de l'homme serait de refuser l'obéissance et de le considérer comme l'égal avec qui l'on discute, non comme le maître que l'on subit"[8].

 

— Au contraire la définition de la vérité que nous avons dégagée nous montre l'état de totale dépendance de l'intelligence vis-à-vis du réel.

Loin d'être une marque d'orgueil, la possession de la vérité est donc la marque d'une certaine humilité. C'est le signe que l'intelligence a su se laisser dépouiller d'elle-même et être informée.

C'est là une remarque très importante pour ne pas faire fausse route.

L'intelligence n'aborde pas la vérité comme un supérieur. Elle s'en approche comme un mendiant, comme un inférieur. L'intelligence est au service de la vérité, et non l'inverse. Service aimant, certes, et enthousiasmant, mais humble.

 

Saint Bernard développe cette idée au début de son traité sur "Les degrés de l'humilité et de l'orgueil". Ici, la vérité qu'il envisage, c'est Notre-Seigneur lui-même, la Vérité. Mais ce qu'il dit s'applique aussi bien aux parcelles de vérités que nous pouvons atteindre.

Il commente la parole de Jésus : "Je suis la voie, la vérité, la vie" (Jn, 14/6). "La voie, c'est l'humilité qui conduit à la vérité." Pour justifier son interprétation, il cite Notre-Seigneur : "Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur" (Mt, 11/29). "Il se donne donc comme modèle d'humilité et modèle de douceur. Si on l'imite, on ne marchera point dans les ténèbres mais on a la lumière de vie" (Jn, 8/12). "Or, qu'est-ce que la lumière de vie, sinon la vérité, la vérité dis-je, qui illumine tout homme venant en ce monde et montre la vraie voie ?" ..."Je considère la voie, c'est-à-dire l'humilité, et j'en désire le fruit, je veux dire la vérité"... "La connaissance de la vérité se trouve au haut de l'échelle de l'humilité".

Saint Bernard cite également, et commente dans le même sens, la prière de Notre-Seigneur (Luc, 10/21) : "Je vous rends gloire, ô mon Père, Seigneur du ciel et de la terre de ce que vous avez caché la connaissance de ces choses – c'est-à-dire la vérité –aux sages et aux prudents – c'est-à-dire aux orgueilleux – et que vous les avez révélées aux petits – c'est-à-dire aux humbles". "On voit par là que la vérité est cachée aux superbes et révélée aux humbles."

 

4. La vérité évolue.

 

Ce nouveau slogan se rencontre aussi très fréquemment : "Ce que vous dites est intéressant, mais cela valait pour d'autres temps", "ce qui était vrai hier ne l'est plus aujourd'hui".

 

Là encore c'est la définition de la vérité qui nous donnera la réponse. Le critère de la vérité, c'est la conformité de l'intelligence au réel. Donc, si l'objet connu ne change pas, la vérité non plus ne changera pas. Par contre, si l'objet change, ce que nous disions de lui ne sera plus vrai.

Par exemple si je rencontre un enfant qui mesure un mètre et que j'affirme : "il mesure un mètre", je suis dans la vérité. Par contre, si quelques années plus tard, alors que l'enfant a grandi de 20 cm, je continue à affirmer qu'il mesure un mètre, je suis dans l'erreur. La vérité a changé. Par contre si j'affirme de l'enfant, à ces deux époques, qu'il a la nature humaine et donc qu'il doit suivre telles lois et qu'il est fait pour le ciel, alors je dis une vérité qui ne change pas.

La permanence (ou au contraire la variation) de la vérité découle de la permanence (ou du changement) de l'objet. Elle découle du caractère objectif de la vérité[9].

 

Voici donc les caractères de la vérité que sa définition nous permet de connaître et que ces objections ont mis en valeur : la vérité est objective, elle est immuable (dans la mesure où l'objet est immuable).

Cette même définition va guider la suite de notre travail. La vérité étant l'adéquation de l'intelligence au réel, donc une relation entre deux termes, il va nous falloir étudier le rôle spécial de ces deux termes dans la genèse de la vérité.

L'article 2 étudiera la vérité du côté de l'intelligence. Dans quel acte de l'intelligence elle se situe et comment elle y naît.

L'article 3 considérera la vérité du côté de l'objet.

Un dernier article nous permettra de tirer quelques conclusions pratiques en étudiant les rapports du bien et de la vérité.






[1] C'est-à-dire le fait que l'intelligence soit ordonnée à la vérité.

[2] Ces réflexions étant antérieures à la recherche de la définition précise de la vérité, nous devons nous contenter d'utiliser ce terme "vérité" dans le sens général et confus qu'il a dans le langage ordinaire. Est vrai ce qui correspond au réel, ce qui est authentique. C'est le contraire de l'erreur, de l'illusion, de la tromperie.

[3] Aristote, Méta. III,c.3, 1005b 25, au sujet d'Héraclite qui, disait-on, avait nié le principe de contradiction. Commentaire de saint Thomas Méta. L.IV, l.4 (n°601 c/o Marietti).

[4] Cette expression vient de saint Augustin, Les confessions, l. X, c. 23 : "Beata quippe vita est gaudium de veritate. La vie heureuse, en effet, c'est la joie que donne la vérité, et cette joie vient de vous, mon Dieu, qui êtes la Vérité... Cette vie heureuse, tous la veulent, cette vie qui est la seule heureuse, tous la désirent, tous veulent goûter cette joie qui vient de la vérité. J'en ai rencontré beaucoup qui voulaient tromper, mais aucun qui voulût être trompé..."

[5] Cette joie que produit la connaissance de la vérité appelle une remarque : c'est la note toute particulière de joie et de ferveur qui caractérise la vraie vie intellectuelle.

Une vie consacrée à la vérité est une vie sacrifiée, certes, puisqu'il s'agit de restaurer un ordre détruit, à savoir la primauté de la contemplation. Mais elle est aussi sous–tendue par la joie, joie et enthousiasme de la recherche, émerveillement de la découverte.

[6] P. de Tonquédec, La critique de la connaissance, 1929, p. 224.

[7] Idem, p. 231

[8] Cité par J. Ousset, Pour qu'Il règne, éd. C.L.C., p. 97, note 30.

[9] On objectera peut–être que le sujet, lui aussi, peut évoluer. C'est vrai, dans une certaine mesure, en tant qu'il peut progresser ou régresser, connaître plus ou moins de choses, connaître plus ou moins profondément le réel... Mais ceci ne rend pas fausse une connaissance qui était vraie. Ceci apparaîtra clairement lorsque nous aurons vu, dans les articles suivants, le rôle exact de l'intelligence dans la connaissance de la vérité.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 2

p. 30-43

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