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NOUVELLES DE ROME

 

Les mois d'été sont, à Rome, des mois de vacances. Aussi notre correspondant romain ne nous a pas donné de nouvelles récentes et nous en profiterons, dans ce numéro du Sel de la terre, pour revenir sur la formation philosophique du pape Jean-Paul II. En effet cette formation explique en grande partie son attitude et sa pensée actuelles.

 

Le lecteur qui voudrait un aperçu un peu plus complet de la question pourra lire (ou relire) avec fruit le chapitre 4 de l'excellent petit livre de l'abbé Daniel Le Roux : Pierre m'aimes-tu ? (éd. Fideliter, Escurolles, 1988). L'abbé Le Roux montre comment le futur pape a tenté l'alliance impossible de la phénoménologie (philosophie de la conscience dont l'initiateur fut Husserl) avec la philosophie réaliste de saint Thomas.

 

La rencontre du futur pape avec la phénoménologie eut lieu par le théâtre : "En un certain sens, sa première initiation à la phénoménologie se fait par cette voie indirecte, et nullement orthodoxe philosophiquement parlant, que sont la théorie du théâtre et, surtout, l'expérience vécue comme acteur sous la direction de Kotlarczyk."[1] Et l'auteur cité précise, en note, au sujet de Kotlarczyk : "Sur le rapport entre les paroles et les choses, Kotlarczyk lut et médita des textes de la tradition théosophique (d'Helena Petrovna Blatvatsky, I.Switowski, Ignacy Matuszewski...)..., de la tradition hébraïque (Ismar Elbogen), fondant le tout en une synthèse tout à fait personnelle." Le même auteur nous affirme que "l'influence de l'expérience vécue avec Kotlarczyk sera profonde et durable."[2]

 

A 22 ans, Karol Wojtyla demande à se préparer au sacerdoce. Nous sommes en 1942, en pleine guerre et sous occupation germano-bolchévique. Les études se feront donc dans la clandestinité. Pendant les deux premières années, il fit ses études "pendant les quelques heures de liberté que lui laissait le travail abrutissant de l'usine"[3] C'est seulement après la libération du pays qu'il peut suivre des études normales : il est alors confié au rev. Kazimierz Klosaka qui lui fait lire son premier ouvrage de métaphysique, le traité de Kazimierz Wais, "qui se ressent des tentatives de rapprochement entre Kant et saint Thomas"[4] Pour dire les choses en clair : après deux années sans études sérieuses, Karol Wojtyla reçoit pendant deux ans une formation qui cherche à concilier la philosophie moderne de la conscience avec la philosophie traditionnelle.

 

Karol Wojtyla est ordonné prêtre le 1er novembre 1946 et il part aussitôt après pour Rome où il s'inscrit à la faculté de théologie des dominicains. En juin 1948 il obtient sa licence de théologie avec une thèse de doctorat sur saint Jean de la Croix. "Une lecture attentive de sa thèse de doctorat montre pourtant comment, déjà dès ces premières années d'études philosophiques, sa sensibilité était ouverte à diverses interprétations du thomisme, comme celle que l'on développait à l'université catholique de Louvain, en Belgique, et qui tendait à réaliser une certaine réconciliation entre le thomisme et la philosophie moderne, et en particulier avec Kant (...) Ces éléments allaient se renforcer par la suite, lorsque, peu après l'obtention de son doctorat, Wojtyla se rendit en France pour étudier de près la vie et les méthodes pastorales de la JOC. C'est vraisemblablement au cours de cette période qu'il eut aussi un contact plus étroit avec ce thomisme existentiel dont nous avons parlé, et dont il reste d'ailleurs de nombreuses traces dans sa pensée."[5] C'est aussi au cours de son voyage en France qu'il eut l'intuition "que la foi doit se faire vie"[6]

 

De retour à Cracovie, Wojtyla exerce quelque temps une charge pastorale, mais bien vite le cardinal Sapieha lui demande de se destiner à l'enseignement universitaire en préparant un second doctorat. Il commence alors à travailler en vue d'un diplôme sur "la possibilité de fonder une éthique chrétienne sur la base du système philosophique de Max Scheler. La réponse que Wojtyla donnera à cette étude le poussera à entreprendre une réforme de la phénoménologie qui sera, par la suite, à la base de tout son futur travail philosophique."[7] Et l'auteur que nous citons continue en nous parlant de "cette approche critique de la philosophie de l'existence qui, tout en s'appropriant sa problématique, ne renonce pas au thomisme", ce qui nous confirme dans l'impression d'une tentative de mélange de la philosophie moderne et de la philosophie traditionnelle.

 

Un des membres du jury qui examina cette seconde thèse de doctorat, Roman Ingarden, "était destiné àavoir une grande influence sur le développement futur de la pensée de Wojtyla."[8] C'est un des premiers disciples de Husserl (fondateur de la phénoménologie) ; "il manifeste un intérêt particulier pour l'intuition des valeurs de la vie éthique et, de cette manière, sa façon d'entendre la phénoménologie se rapproche beaucoup de celle de Scheler. (...) Entre Ingarden et Wojtyla, à Cracovie, s'établira avec le temps une alliance intellectuelle particulière ; bien des disciples de l'un seront également des disciples de l'autre, et la projection même de la pensée de Wojtyla sur la scène philosophique internationale se fera en grande partie grâce à l'activité d'une ancienne élève d'Ingarden, Anna-Teresa Tymieniecka".[9]

 

En 1960 il fait paraître "son premier ouvrage philosophique original : Amour et responsabilité. Celui-ci fait une lecture de l'expérience décisive de la naissance et de l'accomplissement de l'amour, selon une méthode phénoménologique (...)."[10] Après le concile, en 1969, "il écrit son œuvre principale : Personne et Acte, ce qui est la formulation achevée de sa philosophie (...) Les professeurs thomistes les plus orthodoxes[11] de la faculté (de Lublin) et, en premier lieu, Krapiec exprimèrent leur critique contre cet irrespectueux mélange de thomisme et de phénoménologie."[12] Par contre, parmi certains jeunes professeurs, notamment Tadeusz Styczen, ce livre provoqua un grand intérêt et fut défendu avec enthousiasme. Cet abbé Tadeusz Styczen devait succéder à Karol Wojtyla dans la chaire de théologie morale de Lublin, où il enseigne "l'éthique indépendante propagée en Pologne principalement par T. Kotarbinski, matérialiste rationaliste. (...) À son avis (Styczen), l'éthique qu'élabore la raison, la morale naturelle si l'on préfère, se fonde sur le fait que l'homme est une personne, la personne humaine étant la valeur morale suprême (...) Des esprits aussi différents les uns des autres que R. Garaudy, N. Hartmann, T. Kotarbinski, Karl Marx, E. Mounier, K. Wojtyla (noms cités par Styczen) sont d'accord là-dessus. Bref l'éthique ne dépend ni de la religion, ni de la philosophie, ni de telle ou telle idéologie."[13]

 

De 1972 à 1978 il collabore aux Annalecta Husserliana. C'est alors, apprend-on, "qu'il réduit, en un certain sens, l'aspect par lequel sa pensée pouvait apparaître comme une conciliation du thomisme et de la phénoménologie"[14].; En effet, quand va paraître, en 1979, l'édition anglaise de son ouvrage fondamental, Personne et Acte, on y trouve des modifications nombreuses et importantes. Cette édition a été retouchée par l'auteur et par l'éditrice, Anna-Teresa Tymieniecka que nous avons déjà rencontrée, sans qu'on puisse savoir qui a changé quoi. Toutes les autres traductions, dont la française, seront faites à partir de ce texte modifié. Nous sommes reconnaissants à Georges Kalinowski (ancien collègue et ami de K. Wojtyla à l'université de Lublin) de nous avoir rapporté un long passage curieusement disparu de l'édition anglaise. Ce passage, nous dit Kalinowski, "annonce franchement la couleur". Il était peut-être gênant de publier cela, maintenant que Karol Wojtyla était devenu Jean-Paul II ! Quelle que soit la raison de cette omission, nous pensons que ce passage intéressera nos lecteurs, car il exprime de la manière la plus claire la volonté du futur pape d'unir la philosophie de la conscience à la philosophie de l'être :

 

"Cette tâche (à savoir : tâche d'union des résultats obtenus moyennant l'expérience interne et l'expérience externe de la relation existant entre la personne et son action — G.K.) est d'autant plus difficile que nous nous trouvons dans le courant de la tradition philosophique manifestant depuis des siècles un dédoublement caractéristique. On peut parler carrément de deux philosophies ou du moins de deux méthodes essentielles de philosopher. On peut définir l'une d'elles comme philosophie de l'être, l'autre comme philosophie de la conscience. Nous n'entrons pas en ce moment, et n'avons pas non plus l'intention d'entrer dans la suite de ce travail, dans le problème gnoséologique même, situé à la base de ce dédoublement. Incidemment, nous pouvons poser la question de savoir si et dans quelle mesure ce dédoublement est influencé aussi par les deux aspects de l'expérience de l'homme, et surtout par une certaine absolutisation de chacun d'eux (en particulier dans quelle mesure une absolutisation de l'expérience interne gît à la racine de la philosophie de la conscience). Cependant, dans le présent travail, nous entreprenons plutôt un essai visant à surmonter ce dédoublement, non au point nodal évidemment puisque nous ne nous occuperons pas de la problématique gnoséologique, mais quant à la conception même de l'homme. Ne devons–nous pas indirectement à la philosophie de la conscience la connaissance de l'homme du côté de la conscience ? Et cela mène assurément à l'enrichissement de la vision de la personne et de l'action. Demeurant sur le terrain de la philosophie de l'être, nous voudrions profiter de cet enrichissement. L'essai d'une union correcte dans la conception de la personne et de l'action de ces deux compréhensions émergeant de l'expérience de l'homme dans ses deux aspects, ne peut pas ne pas devenir dans une certaine mesure un essai d'union de deux orientations philosophiques, de deux philosophies en quelque sorte. Quiconque est conscient de la profondeur du fossé se creusant entre elles, et partant de la diversité de leurs styles de pensée et de langage, doit reconnaître que la tâche n'est pas facile. — C'est pourquoi il convient de témoigner beaucoup d'indulgence envers l'essai entrepris ici."[15]"

 

Ne quittons pas Kalinowski : cet auteur, qui a le grand avantage de pouvoir lire le polonais, nous fournit un excellent petit résumé de la "théorie", comme il dit, qui se trouve dans "Personne et Acte". Le voici :

 

"Les thèses les plus importantes de la théorie semblent être celles-ci :

1 — L'homme est une personne.

2 — La personne humaine est une totalité constituée par l'intégration de la pluralité de ses éléments ontiques.

3 — L'homme n'est pas un être statique demeurant dans une immobilité tant intérieure qu'extérieure, mais au contraire un être dynamique soumis et au mouvement intérieur ayant sa source dans l'homme même, dans son intérieur, et au mouvement extérieur, effet de l'action de quelque force extérieure ("quelque chose se passe avec l'homme" écrit le cardinal).

4 — Le mouvement intérieur est double : l'un est passif, se réalisant nécessairement, selon les lois de la nature (... le cardinal dit alors ... "quelque chose se passe en l'homme") ; le second est conscient et libre (l'auteur le désigne par "acte" et dit "l'homme agit").

5 — Tous les éléments ontiques de l'homme, déjà mentionnés globalement dans 2, participent à l'acte que l'homme accomplit et ils y participent de telle sorte que la personne humaine,d'une part se transcende dans l'acte et, de l'autre, s'intègre dans l'acte.

La première expression veut dire que l'homme est non seulement l'auteur de l'acte, mais son créateur : il lui donne son essence et son existence, et de ce fait l'homme en tant que personne est possédé par lui-même parce qu'il se possède et se maîtrise, il est son propre maître. — Je me suis demandé si l'on exprimerait la même pensée en disant tout simplement que, accomplissant librement des actes conscients, l'homme se forme lui-même, déterminant concrètement le bien et le mal dans telles et telles coordonnées spatio-temporelles ...

La seconde expression veut dire à son tour que, les situations pathologiques mises à part, situations où le jeu des éléments ontiques de l'homme disloque pour ainsi dire la totalité et l'unité de la personne humaine, l'accomplissement de l'acte par l'homme réalise et manifeste l'intégrité de la personne humaine acquise par l'intégration de la pluralité de ses divers éléments. — Je me suis demandé derechef si l'on pouvait dire la même chose brièvement en affirmant que l'unité ontique de l'acte est à la fois conséquence et manifestation de l'unité ontique de la personne..."[16]

 

Mis à part la difficulté de comprendre certaines expressions un peu "cabbalistiques" de cette philosophie moderne, comme ces "éléments ontiques"[17], la pensée est claire : c'est la liberté créatrice qui valorise l'acte, et c'est l'acte libre qui permet à la personne humaine de se réaliser et de se dépasser. Malgré les déclarations d'intention de marier la philosophie de l'être avec la philosophie de la conscience, on se retrouve aux antipodes de la philosophie thomiste.

 

Pour la philosophie thomiste, seul Dieu est créateur. L'homme ne crée pas son acte libre : il n'est que la cause seconde, Dieu restant la cause première de cet acte, comme de tout ce qui est.

Par conséquent ce n'est pas l'homme qui donne l'existence à son acte : il ne fait que le déterminer librement, sous la motion prévenante de Dieu seule cause de l'être.

Et donc l'acte libre ne valorise l'homme que s'il a un objet bon ; s'il a un objet mauvais, l'acte libre abaisse l'homme. Et cette qualification de "bon" et de "mauvais" est objective ; ce n'est pas l'homme qui détermine le bien et le mal.

 

La philosophie du cardinal Wojtyla prétend au contraire que l'homme crée quand il agit librement. D'où cette exaltation morbide de la liberté et ces expressions ambiguës qui sentent le souffre "il est son propre maître" (qui fait penser à "non serviam") et "déterminant concrètement le bien et le mal" (qui fait penser à ce fruit de l'arbre de la science du bien et du mal qu'Adam a imprudemment mangé), expressions par lesquelles Kalinowski résume la pensée du cardinal Wojtyla.

 

On peut penser que Kalinowski déforme la pensée du futur pape. En tout cas on a affaire à quelqu'un qui le connait bien (depuis 1953), qui fut son collègue et ami à l'université de Lublin, qui affirme "s'entendre parfaitement" avec lui sur la question de la philosophie de la personne, et qui a l'immense avantage sur nous de pouvoir lire les textes "originaux", non remaniés.

 

Une chose est certaine : une fois devenu pape sous le nom de Jean-Paul II, l'auteur de Personne et Acte continue à magnifier d'une façon morbide la liberté, notamment la liberté religieuse (Voir l'article de ce numéro du Sel de la terre consacré à ce sujet). Il ne serait pas étonnant que ce soit la théorie élaborée dans ce livre qui continue à diriger ses actions.


[1] Buttiglione, La pensée de Karol Wojtyla,  Communio-Fayard, p.39.

[2] Id. p.48.

[3] Id. p. 53.

[4] Id.

[5] Id. p.58.

[6] Id. p.63 ; en italique dans le texte.

[7] Id. p.59.

[8] Id. p.61.

[9] Id. p.61 et 62.

[10] Id. p.64.

[11] On peut quand même douter un peu de l'orthodoxie thomiste de ces professeurs, puisqu'ils soutenaient la nécessité de fonder un personnalisme sur saint Thomas (Id. p.65).

[12] Id. p.65.

[13] Autour de "Personne et Acte", Georges Kalinowski, P.U. d'Aix-Marseilles, 1987, p.8 et 9.

[14] L'aveu est intéressant. Y aurait-il quelque chose à cacher ?

[15] Karol Wojtyla cité par Kalinowski, op. cit. p.93.

[16] Kalinowski, op. cit. pp. 36-37.

[17] Il s'agit peut-être des éléments qui constituent la personne humaine dans son être... mais il nous manque un traducteur chevronné.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 2

p. 117-122

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