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"La liberté religieuse : l'erreur de l'abbé Lucien... et des autres"

Abbé B. Lucien. (Texte manuscrit daté du 14 mars 1992).

 

L'abbé Lucien s'était signalé par la publication d'un livre sur la liberté religieuse en novembre 1990 : Etudes sur la liberté religieuse dans la doctrine catholique, Ed. Forts dans la foi, Tours. Ce livre visait à réfuter les tentatives de conciliation de Dignitatis Humanae avec la doctrine traditionnelle. Mgr Lefebvre l'avait remarqué et loué.

Mais voici que, moins de deux ans après, l'auteur publie une rétractation en bonne et due forme : "Il s'agit pour moi de corriger mon erreur, en la mettant en pleine lumière pour les personnes qu'elle aurait pu égarer." Voyons cela :

 

L'a.[1] continue de penser que son ouvrage réfute les diverses tentatives de conciliation qui ont paru jusque-là : "La plus sérieuse d'entre elles, celle des pères Harrison, de Blignières et de Saint-Laumer, s'est elle-même révélée inopérante." Jusqu'ici nous sommes d'accord. Mais nous faisons remarquer que le père Harrisson lui-même critiquait les tentatives faites avant lui, et pensait avoir trouvé "la solution". Attendons encore quelque temps, et le prochain défenseur de Dignitatis Humanae nous expliquera à son tour que l'explication de l'a. ne valait rien. Attendons, et contentons-nous ici de donner quelques idées à ce "prochain défenseur".

 

+ Ce que l'a. n'avait pas vu :

 

"Une différence essentielle entre le droit affirmé par D.H. et celui condamné par Grégoire XVI et Pie IX a été négligée. D.H. affirme le droit à la liberté d'agir (en matière religieuse) SELON SA CONSCIENCE. Les deux papes cités nient l'existence d'un droit à la liberté d'agir (en matière religieuse) COMME ON VEUT. (...)

Or il est tout à fait possible, et même fréquent, qu'un homme agisse COMME IL VEUT, sans agir SELON SA CONSCIENCE (dans d'autres cas, le pécheur agit selon sa conscience coupablement erronée[2]). (...)

Il s'en suit que le droit d'agir COMME ON VEUT est formellement différent du droit d'agir SELON SA CONSCIENCE, et accorde concrètement beaucoup plus, en fait d'exemption de contrainte.

Il n'y a donc pas contradiction entre la condamnation du premier et l'affirmation du second."

 

CQFD

 

Cela paraît si simple qu'on se demande pourquoi il a fallu trente ans pour le trouver et pourquoi personne n'y avait pensé, ni les pères du concile, ni les nombreux experts qui, depuis le concile, se sont penchés sur la question et ont publié nombre d'études !

 

+ Ce qui n'est toujours pas vu :

 

Cette simplicité est plus apparente que réelle, car notre auteur travaille trop en logicien et perd contact avec le réel. Pour que son explication soit valable, il faudrait que la doctrine traditionnelle ne condamne pas la liberté d'agir selon sa conscience et il faudrait que le concile ne réclame pas la liberté d'agir comme on veut. Dans les deux cas la réalité est contraire ; la thèse de l'a. est donc doublement fausse.

 

+ L'Église a condamné la liberté d'agir selon sa conscience (erronée).

 

L'a reconnaît que l'Église a condamné la liberté de conscience. Que signifie cette expression ? Dans son ouvrage de 1990, l'a. a fait une enquête lexicographique en interrogeant un certain nombre de dictionnaires de l'époque. En 1992 il se rend compte que seulement 5 des 13 définitions expriment qu'il s'agit de la liberté d'agir selon sa conscience (ou en termes équivalents) ; les 8 autres ne mentionnent rien de tel. 8 contre 5, la thèse de l'a. l'emporte "à la majorité". Curieuse façon de découvrir la vérité !

Il est facile de répondre que la liberté de conscience est, pour le sens commun, la liberté de suivre les opinions qu'on croit vraies en conscience. Si certains la définissent comme la liberté de suivre ses opinions, sans précision, c'est pour éviter une redondance dans la définition. Il est absurde de vouloir tirer de cette absence un quelconque enseignement.

 

En admettant même que, par une meilleure argumentation, l'a. arrive à montrer que l'expression "liberté de conscience" est réellement ambiguë, on peut dans ce cas montrer aisément que l'Église a aussi condamné la liberté de conscience entendue comme la liberté de suivre sa conscience.

L'a. reconnaît que l'Église, au temps de la Chrétienté, n'accordait pas la liberté de culte, mais il prétend que l'Église présumait que, en pays catholique, tous les acatholiques ne suivaient pas leur conscience parce que les motifs de crédibilité étaient alors à la portée de tous. Ainsi pense-t-il accorder le droit naturel à la liberté "de suivre sa conscience" avec la pratique multiséculaire de l'Église.

Admettons un instant cette supposition absurde[3]. Un étranger qui débarque dans un pays catholique ne saurait reconnaître immédiatement les motifs de crédibilité de l'Église, surtout s'il ne parle pas la langue du pays ! Et pourtant le Syllabus condamne cette proposition (n° 78) : "Aussi est-ce avec raison que, dans quelques pays catholiques, la loi a pourvu à ce que les étrangers qui s'y rendent y jouissent de l'exercice public de leurs cultes particuliers."[4] C'est la preuve indubitable que l'Église condamnait aussi le droit à l'exercice du culte public, même pour les personnes qui suivaient leur conscience (erronée).

 


+ Vatican II demande aussi la liberté d'agir "comme on veut".

 

On lit en effet dans la déclaration conciliaire, au §2 (le paragraphe qui définit la liberté religieuse) : "Ce n'est donc pas sur une disposition subjective de la personne, mais sur la nature même, qu'est fondé le droit à la liberté religieuse. C'est pourquoi le droit à cette immunité persiste en ceux-là mêmes qui ne satisfont pas à l'obligation de chercher la vérité et d'y adhérer ; son exercice ne peut être entravé dès lors que demeure sauf un ordre public juste."[5]

Ce passage est suffisamment clair : on ne cherche pas à savoir si la personne est de bonne foi ou non ; ce qui compte, c'est uniquement un critère extérieur : celui de l'ordre public.

L'a. ne peut ignorer cette difficulté à sa thèse. Il cite ce passage (en partie seulement, la fin était peut-être trop gênante), mais il l'accompagne de commentaires tellement compliqués et biscornus que nous renonçons à essayer de les expliquer et à les réfuter.

Peu importe d'ailleurs, car l'a. reconnaît lui-même : "D'autres passages de D.H. semblent impliquer plus rigoureusement, ou du moins présupposer de façon plus stricte, le droit d'agir comme on veut."

"Plus rigoureusement", ce n'est pas sûr, mais il y a effectivement d'autres passages non ambigus : par exemple le §6 où on réclame cette liberté pour "tous les citoyens et toutes les communautés religieuses".

Cette fois-ci l'a. prétend s'en tirer en disant que "seul le droit tel qu'il est défini dans la première partie du n°2 de D.H. est présenté à la fois comme objet direct de l'enseignement conciliaire et comme fondé sur la révélation." Autrement dit : peu importe si D.H. interprété par D.H. est erroné, puisque D.H. interprété par l'a. est susceptible d'une lecture "catholique". Nous laissons les lecteurs juges...

D'ailleurs l'a. reconnaît que son interprétation surprendrait sans doute les auteurs mêmes du texte conciliaire : "Ils n'ont pas vu, peut-être, la distance entre l'affirmation du texte et leurs idées." Effectivement, on peut affirmer sans crainte de se tromper que la liberté religieuse pour le pape actuel s'applique à tous, et pas seulement à ceux qui suivraient leur conscience : "Je souhaite que se développe le respect de la liberté de conscience et de culte pour tout être humain" Jean-Paul II, 25 février 1992 (O.R. 27/2/1992)

 

+ Quelques autres impossibilités et difficultés de la thèse.

 

Nous n'en finirions pas s'il fallait examiner toutes les difficultés et impossibilités de cette nouvelle thèse. Signalons parmi les principales :

 

— Cette thèse est inapplicable : un droit ne saurait dépendre des dispositions intimes de la personne. L'Église, dit-on, ne juge pas de ces choses-là : "Ecclesia de internis non judicat". On a vu avec quelle prudence s'exprime Pie IX au sujet de la responsabilité morale des personnes dans l'erreur religieuse[6] L'État est encore plus incapable de savoir si les citoyens sont de bonne ou de mauvaise foi dans leur erreur religieuse. Faut-il attendre quelque révélation, comme c'est arrivé, sans nul doute, à Vatican II (mais de quel esprit ?) pour pouvoir décider si on doit appliquer D.H. ou non ?

 

— Cette thèse ne convaincra pas les auteurs de D.H., l'a. lui-même s'en doute. Mais qui est le magistère de l'Église : les auteurs et applicateurs de D.H. ou l'abbé Lucien ? Il est vrai qu'après une quinzaine d'années de "sédévacantisme" on ne sait plus très bien s'il y a un magistère dans l'Église.

 

- Cette thèse postule un "droit naturel à géométrie variable", valable en 1992, non valable autrefois ; et demain ? Nous aimerions qu'on nous donne quelques exemples d'un tel droit naturel. Peut-être assistion-nous à l'apparition d'une nouvelle espèce, fruit de l'évolution conciliaire ?

 

En conclusion, nous pensons que cette thèse présente tant de difficultés qu'elle ne convaincra que ceux qui veulent se laisser convaincre. On cherche parfois un alibi pour quitter une position inconfortable. Mais, pour convaincre les vrais amis de la Tradition, il faudra quelque chose de plus solide.

 




[1] Cette abréviation signifie:  "l'auteur".

[2]Signalons, au passage, une difficulté : que faut-il faire des personnes qui agissent, en matière religieuse, selon leur conscience coupablement erronée ? L'a. reconnait qu'on ne peut pas les assimiler à ceux qui agissent contre leur conscience. Mais alors ils auraient droit à la liberté religieuse selon D.H. ? Nous posons la question à l'a., car nous pensons qu'il admettra volontiers que l'Église, dans sa pratique, n'a jamais reconnu le droit à la liberté religieuse des personnes coupablement erronées.

[3]Absurde parce que jamais une personne sensée n'a dit que tous les acatholiques, en temps de Chrétienté, étaient de mauvaise foi ; au contraire le pape Pie IX, qu'on ne saurait taxer de latitudinarisme (erreur de ceux qui élargissent trop les limites de l'Église), disait : "Loin de nous de vouloir scruter les conseils secrets et les jugements de Dieu, qui sont de profonds abîmes (Ps 25/7) et ne se laissent pas pénétrer par la pensée de l'homme.(...) Qui ira, dans sa présomption, jusqu'à fixer les limites de cette ignorance (l'ignorance invincible de la vraie religion), suivant le caractère et la diversité des peuples, des pays, des esprits et de tant d'autres choses ?" (All. Singulari Quadam).

[4]Hinc laudabiliter in quibusdam catholici nominibus regionibus lege cautum est, ut hominibus illuc immigrantibus liceat publicum proprii cujusque cultus exercitium habere.

[5]Ius ad hanc immunitatem perseverat etiam in iis qui obligationi quaerendi veritatem eique adhaerendi non satisfaciunt ; eiusque exercitium impediri nequit dummodo iustus ordo publicus servetur.

[6]Cf. note 3.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 2

p. 110-116

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