L’évolution, une théorie en crise
(sauf pour Jean-Paul II et Pierre Debray)
Réponse d’un biologiste à un ami troublé
Cher ami,
Merci de m’avoir fait parvenir le nº 1272 du Courrier Hebdomadaire de Pierre Debray, daté du 11 novembre 1996, concernant cette information si grave qui est parue récemment dans la presse au sujet de la reconnaissance par Jean-Paul II du bien-fondé de la théorie de l’évolution [1].
Certes, Jean-Paul II n’a pas dit qu’il réhabilitait Darwin. En voilà une belle consolation ! Ce n’est qu’un titre journalistique destiné à accrocher le lecteur mais qui résume bien le problème. D’ailleurs je ne crois pas que Darwin ait été jamais condamné, il n’est donc pas possible de le réhabiliter. Par contre, ce que Jean-Paul II a cautionné, c’est bel et bien la théorie de l’évolution, car dire que : « Désormais la théorie de l’évolution est plus qu’une hypothèse » implique qu’elle devient une certitude. Voici le passage en question lu par Jean-Paul II devant l’académie pontificale des sciences :
Aujourd’hui, près d’un demi-siècle après la parution de l’encyclique [il s’agit de Humani generis de Pie XII], de nouvelles connaissances conduisent à reconnaître dans la théorie de l’évolution plus qu’une hypothèse. Il est en effet remarquable que cette théorie se soit progressivement imposée à l’esprit des chercheurs, à la suite d’une série de découvertes faites dans diverses disciplines du savoir. La convergence, nullement recherchée ou provoquée, des résultats de travaux menés indépendamment les uns des autres, constitue par elle-même un argument significatif en faveur de cette théorie.
Il s’agit sans conteste de la théorie généralisée qui implique un continuum dans le monde vivant et une filiation entre les grands groupes d’êtres vivants depuis l’apparition supposée de la vie dans la soupe primordiale. C’est bien en ce sens d’ailleurs que l’a perçu P. Debray et tous ceux qui ont entendu cette affirmation de Jean-Paul II qui se répand comme une traînée de poudre et désarme les quelques velléités de résistance qui existaient encore au milieu du martelage scientifico-médiatique pro-évolutionniste auquel est soumise toute la société actuelle.
Une telle affirmation n’est cependant pas du tout partagée par le Pr. Denton, biologiste moléculaire, directeur du centre de génétique humaine de Sydney en Australie, athée de surcroît, du moins tout le laisse supposer. Celui-ci pense et démontre qu’au contraire la génétique moderne remet totalement en cause cette hypothèse. Elle confirme le défi à l’hypothèse évolutionniste que constituait déjà l’absence quasi générale des multitudes de formes de transitions (les fameux chaînons manquants) qu’implique cette théorie. Il faudrait parler aussi des autres défis que posent l’embryologie, le calcul probabiliste et les démentis apportés par la découverte des soi-disant fossiles vivants (ex. le coelacanthe). Je vous conseille de lire et de relire cet ouvrage préfacé par le Pr. M-P. Schützenberger (membre de l’Académie des Sciences). Scientifiquement parlant, il constitue, à mon avis, la meilleure étude sur le sujet [2]. C’est un livre passionnant, remarquablement traduit, d’une lecture facile et très pédagogique pour toute personne s’intéressant un tout petit peu à la biologie et, qui plus est, remarquablement documenté. Je cite un extrait de sa conclusion :
Quelle que soit notre opinion sur le statut actuel de la théorie darwinienne, quelles que soient les raisons de son attrait incontestable ou la réalité de son état de crise, il est une chose certaine : après un siècle d’efforts intensifs, les biologistes n’ont pas réussi à lui apporter une quelconque validation significative. De fait, la nature n’a pas été réduite au continuum exigé par le modèle darwinien et le hasard n’est pas non plus devenu plus crédible en tant qu’agent créateur de la vie (…). En fin de compte, la théorie darwinienne de l’évolution n’est ni plus ni moins que le grand mythe cosmogonique du XXe siècle [3].
Il est clair, contrairement à ce qu’affirme Jean-Paul II, que si la théorie de l’évolution s’impose à tous les niveaux de la société, ce n’est pas cause de la concordance des preuves scientifiques qui, au contraire, la contredisent, mais bien pour des raisons idéologiques orchestrées au niveau mondial, car elle représente la seule explication « apparemment » cohérente permettant d’éliminer le recours au surnaturel.
Il est tout de même paradoxal, mais surtout dramatique, que Jean-Paul II choisisse précisément le moment où cette hypothèse est battue en brèche par la science moderne elle-même, pour y apporter sa caution avec toutes les conséquences destructrices que cela entraînera !
Contrairement à P. Debray qui ironise pour discréditer l’article du Monde écrit en réponse à la phrase de Jean-Paul II, et tente ainsi de se conforter dans sa propre opinion selon laquelle cette information n’a rien qui puisse troubler la conscience catholique, je trouve cette réponse du Monde tout à fait pertinente [4]. Je laisserai encore la parole à Denton qui partage l’avis du Monde :
L’importance culturelle de la théorie de l’évolution est donc incommensurable, car elle constitue la pièce maîtresse, le couronnement de la vision naturaliste du monde ; elle représente le triomphe final de la thèse séculière qui, depuis la fin du Moyen Age, a évincé la vieille cosmologie naïve de la Genèse dans l’esprit de l’homme occidental [5].
Il est clair que les ennemis de notre sainte religion ont parfaitement vu, contrairement à P. Debray, les conséquences dramatiques de cette petite phrase.
P. Debray se console, voire s’enthousiasme, parce que Jean-Paul II dissocie l’évolution du matérialisme biologique de Darwin. En effet d’après lui l’évolution ne concernerait que la partie matérielle de l’homme (son corps, ses aptitudes physiques, bref tout ce qui est « animal » chez lui). Dieu, maître de l’évolution, s’étant décidé un jour, vu probablement le niveau avancé auquel était arrivé l’animal hominidé, à choisir l’un d’entre eux pour lui insuffler son esprit afin qu’il lui ressemble, le connaisse, l’aime et le serve.
Il faut vraiment n’avoir jamais médité sur les conséquences d’une telle hypothèse de « la création immédiate de l’âme humaine dans un corps animal préexistant » pour afficher un tel réconfort. Imaginons cinq minutes la situation de ce pauvre Adam : la veille de sa transformation il était un animal, mi-singe, mi-« homme », loin d’avoir la grâce et l’agilité des autres animaux qui peuplaient la savane forestière. Il vivait au milieu d’une nombreuse tribu, luttant pour la vie dans un environnement des plus hostiles, mais ayant cependant réussi à se faire une place dans la niche écologique qu’il occupait (évolution oblige et c’est l’image que nous en donne la préhistoire). Tout à coup, après une belle nuit étoilée par exemple, il se réveille homme. Dieu lui a insufflé son esprit. Le voilà conscient de sa dépendance envers un Dieu qui l’a transformé (il est doué maintenant des puissances de l’âme que sont la volonté et l’intelligence) et de sa destinée surnaturelle. Remarquez que ce n’est pas tout, le catéchisme nous apprend que ,dans sa bonté surabondante, Dieu lui conféra les dons préternaturels : l’impassibilité, l’intégrité, l’immortalité, la science infuse ; le don naturel de la parole (ce qui est parfaitement incompatible avec ce que nous laisse entrevoir la vision évolutionniste). Le voilà donc qui se réveille en pleine conscience au milieu de ses frères et sœurs, de ses parents, de sa tribu qui ne sont composés que d’animaux stupides, mais physiquement absolument semblables à lui. Quelle horreur ! Quelle angoisse n’a-t-il pas dû ressentir ! Quel choc psychologique abominable auquel aucun équilibre n’aurait pu résister ! Que devient le paradis terrestre dans tout cela ! Au grenier des vieilles lunes, probablement, lui aussi. Peut-on aimer un Dieu qui aurait fait une pareille monstruosité et, qui plus est, aurait soumis cette pauvre « créature » confrontée à cette inconcevable prise de conscience dans un monde de lutte pour la vie, à une épreuve d’obéissance qui devait conduire, en cas de défaillance, à la condamnation de toute sa descendance à la damnation éternelle [6].
En se plaçant du strict point de vue naturaliste de l’évolution, la débilité physique de l’homme est, à elle seule un argument très fort contre l’évolution de l’animal hominidé. Cette évolution est préalable à la réception de l’âme avec ses puissances que Dieu infuse pour lui donner sa qualité d’homme. Il aurait dû en effet atteindre un degré minimum d’autonomie, d’agilité, de résistance, d’instinct au moins égal à celui des animaux contemporains afin de pouvoir subsister avec quelques chances de succès dans la lutte implacable pour la vie qu’il devait soutenir. Or l’homme par sa nature est le contraire de tout cela. Extrêmement dépendant d’un long apprentissage jusqu’à un âge avancé, il est dépourvu de fourrure ou des plumes lui permettant de résister aux intempéries, ni agile, ni rapide pour échapper à ses prédateurs, d’une force physique très modeste pour sa taille et sujet, contrairement aux animaux sauvages, à toutes sortes de maladie. Bref, sans les puissances de l’âme qui lui permettent de compenser surabondamment, grâce à son industrieuse activité, ses défaillances physiques, un tel « animal » n’aurait eu aucune chance de survie.
Non, franchement une telle hypothèse ne peut conduire dans le meilleur des cas, qu’à la négation de Dieu, mais beaucoup plus sûrement à la haine de Dieu.
D’ailleurs quoi qu’en disent Jean-Paul II et P. Debray ce n’est pas ce qu’implique la théorie de l’évolution qui, d’après eux, est « plus qu’une hypothèse ». D’après cette théorie, les puissances caractéristiques de l’homme, que sont la capacité de raisonner, de concevoir des abstractions, de les exprimer par un langage etc., émergent bien de la matière et ne sont que le résultat du jeu complexe des régulations hormonales et de l’évolution du cerveau qui n’a fait que se complexifier au cours du temps. Cette hypothèse ne nie pas forcément l’existence d’un Dieu, mais c’est alors le grand architecte de l’univers des francs-maçons déistes qui aurait donné l’impulsion initiale (Big-Bang cité par P. Debray), pour ensuite se désintéresser de sa création et la laisser peu à peu progresser (grâce à l’évolution) vers le point Oméga, c’est-à-dire rejoindre Dieu lui-même. On retrouve Teilhard de Chardin et les déviations des philosophes et des théologiens modernistes, comme Blondel et de Lubac, qui nient toute discontinuité entre nature et surnature et, d’une certaine manière, les élucubrations du New-Age qui soutiennent que l’humanité est enfin arrivée à un degré d’évolution suffisant pour prétendre entrer en contact avec ses maîtres extra-terrestres. Cette théorie qui nie Notre Seigneur et toute la révélation, qui conduit qu’on le veuille ou non aux théories racistes, a cependant « l’avantage » par rapport à l’hypothèse de P. Debray alias Jean-Paul II, d’avoir une certaine cohérence interne qui constitue sa force de séduction pour tous les négateurs de la révélation chrétienne. (…)
N’en déplaise à Jean-Paul II et à P. Debray, Dieu dans sa prescience et sa sollicitude pour notre faiblesse, afin de nous donner des arguments pour déjouer les pièges qui viendraient d’une certaine science moderne (inspirée par le père du mensonge pour arracher Dieu des consciences et promouvoir l’homme à sa place), Dieu, dis-je, a condamné la théorie de l’évolution de la façon la plus absolue et avec une insistance qui ne peut être attribuée au hasard. En effet, dans le récit de la création, il répète tel un leit-motiv, pour chaque création d’un être vivant : « Selon son espèce il le créa », signifiant par là que chaque grand groupe, tel qu’il est désigné dans la Genèse, a été créé avec ses caractéristiques propres et excluant que ces grands groupes puissent dériver les uns des autres, comme l’affirme le principe de l’évolution qui, au dire de Jean-Paul II, est « plus qu’une hypothèse » et donc une certitude. Pourquoi Dieu qui est notre Père aurait-il affirmé avec tant d’insistance un tel détail, s’il n’était pas exact ? Par pure recherche poétique ! Bien sûr que non, mais bien évidemment pour nous donner des éléments de jugement afin de préserver notre foi. Il est tout à fait remarquable et rassurant de constater avec Denton que la génétique moléculaire moderne arrive à la même conclusion, au grand étonnement et désappointement des évolutionnistes eux-mêmes.
Enfin, Dieu qui ne parle pas pour ne rien dire, mais bien pour nous instruire, Dieu qui est la vérité même et qui ne peut mentir, ne nous dit pas qu’il a pris un animal pour créer l’homme. Il prend bien soin de préciser qu’il le fit à partir du limon de la terre, c’est-à-dire à partir des éléments qui composent la création (où P. Debray a-t-il pris que le limon était de la matière vivante !). Pourquoi aurait-il caché le fait qu’il ait pris un animal pour lui insuffler son esprit s’il l’avait réellement fait ? S’il prend la précaution, au contraire, de bien nous préciser que l’homme n’a pas été fait à partir d’un animal, c’est peut-être pour nous prémunir contre cette erreur si préjudiciable pour la foi. Il n’y a rien là-dedans qui ne soit compréhensible par le plus petit d’entre les humains et ce n’est pas demander au texte biblique des explications scientifiques de haute volée que de savoir lire le texte qui nous est proposé. Vouloir nier une telle évidence c’est retirer au texte biblique toute crédibilité, toute possibilité de transmettre une quelconque vérité, et c’est précisément ce que veulent arriver à prouver nos adversaires.
Comme si cela ne suffisait pas et afin de nous convaincre davantage que l’homme n’a aucune parenté avec un animal préexistant, Dieu demande à Adam de les nommer tous et de se choisir, si cela est possible, une compagne parmi eux ! Voilà une demande étonnante ! Or que répond Adam après avoir soigneusement examiné toutes les créatures vivantes ? Non décidément, aucune ne pouvait lui être une aide et une compagne. S’il était issu d’un animal qui, dans l’hypothèse évolutionniste ne pouvait pas être unique, il n’aurait dû avoir que l’embarras du choix pour trouver une « femelle », capable de satisfaire son instinct animal de procréation, parmi les nombreuses cousines et autres hominiennes qui lui étaient en tous points physiquement semblables. Il l’aurait trouvé jolie mais stupide, un idéal que beaucoup lui envieraient actuellement !
Tout cela est abominable et il faut vraiment avoir perdu toute notion de la grandeur et de la dignité de l’homme, chef-d’œuvre de l’amour de Dieu pour soutenir sans frémir de pareilles théories.
Si les théories scientifiques modernes, qui ne sont pas la science, vous troublent (je reconnais qu’il y a parfois de quoi), récitez souvent votre acte de foi en pensant à la révélation et rappelez-vous : « Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende, et des yeux pour voir, voie », rappelez-vous surtout que : « Si vous ne redevenez pas comme des petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. » Or le propre d’un petit enfant est de croire dur comme fer ce que lui enseigne son père, malgré les méchants camarades et malgré la maîtresse qui lui disent le contraire. Or notre Père est le Dieu trois fois saint, qui nous a révélé notre origine et notre finalité. Je crois donc malgré le monde, malgré « la science », malgré Jean-Paul II et malgré la multitude, que je ne viens pas d’un animal mais que j’ai été créé en Adam, le premier homme, corps et âme, à l’image et à la ressemblance de Dieu selon le modèle parfait qui est Notre Seigneur Jésus-Christ et que la femme l’a été à partir de l’homme selon celui de la très sainte Vierge Marie. C’est ce qui justifie notre entière responsabilité dans la faute originelle, ainsi que la sublime grandeur de notre destinée dans le mystère de la rédemption.
[1] — Osservatore Romano du 29 octobre 1996, p. 4 : « L’origine et l’évolution de la vie » discours aux membres de l’Académie Pontificale des Sciences réunis en assemblée plénière le 22 octobre 1996.
[2] — Denton Michael, Évolution, une théorie en crise, Paris, Éd. Flammarion, 1992. Cet important ouvrage a paru d’abord en 1985 en anglais, puis en français en 1988, Paris, Éd. Londreys. Le Sel de la terre 6 (automne 1993), p. 177 à 195, en a publié un résumé complet. (NDLR.)
[3] — Idem, p. 368.
[4] — Ceci dit, Le Monde n’est certainement pas un journal recommandable (NDLR.)
[5] — Denton Mickael, Évolution, une théorie en crise, Paris, Éd. Londreys, p. 369.
[6] — Voir dans Le Sel de la terre 9 (été 1994), p. 69 à 103, « L’évolution de l’homme face à la théologie » où on trouvera d’autres arguments contre la possibilité d’une évolution aboutissant à l’homme. (NDLR.)

