La pédagogie
de saint Jean Bosco
par l’abbé Dominique Rousseau
LE XIXe siècle a fourni à la sainte Église et à la société d’éminents éducateurs de la jeunesse. Sans chercher à être exhaustif, nommons-en quelques-uns : le chanoine Timon-David (1823-1891), le père Chevrier (1826-1879), le R.P. d’Alzon (1810-1880) et, bien entendu, saint Jean Bosco (1818-1888), dont il sera question dans cet exposé.
Pour montrer à quel point ces prêtres avaient une haute idée de la tâche à laquelle ils s’étaient consacrés, retenons en guise de préambule ce qu’en disait le R.P. Emmanuel d’Alzon [1], écrivant à ses prêtres : « Ayez des idées justes et surnaturelles sur votre vocation et croyez que l’éducation, le soin, la surveillance des enfants n’est pas un ministère au-dessous du prêtre, puisque les anges eux-mêmes l’exercent [2]. »
Allons maintenant à Turin, la ville où saint Jean Bosco œuvra auprès des jeunes pendant près de cinquante ans. Un jour vint à passer un homme qui cherchait à se documenter sur les jeunes saints, apôtres de l’eucharistie. Tout naturellement, il s’était arrêté à la maison mère des Salésiens, qui avait vu croître et s’épanouir, par les soins de saint Jean Bosco, un jeune adolescent, Dominique Savio. Au cours de sa brève enquête, cet homme fut frappé de la façon dont on élevait la jeunesse chez Don Bosco. Il put constater les jeux débordants de vitalité, les prières faites avec une piété admirable, la soif de l’eucharistie chez les élèves. Il vit par-dessus tout la sainte amitié qui unissait maîtres et élèves. Au soir du troisième jour de cette expérience, il dit à un salésien :
— Eh bien, vous savez, j’ai deviné.
— Quoi donc ?
— Le ressort de votre éducation.
— Ah ! j’en doute.
— Si, si.
— Voyons un peu.
— Tout votre système d’éducation est à base d’affection chrétienne.
Il avait vu juste. Au soir de sa vie, en 1884, Don Bosco laissera tomber de sa plume, résumant ainsi sa pensée : « Ma pédagogie est fille de la charité. »
Notice biographique
Jean Bosco est né le 16 août 1815 à vingt kilomètres à l’est de Turin, au hameau de Murialdo, de parents chrétiens, pauvres et pieux, François Bosco et Marguerite Occhina. Son père meurt lorsqu’il a trois ans. Dès sa tendre enfance, il se révèle être un esprit vif, doué d’une mémoire très fidèle. A neuf ans, il fait un songe qui sera comme le fil conducteur pour sa vie entière (nous y reviendrons). Dès son jeune âge, il entraîne ses camarades par le moyen des jeux.
En 1835, conseillé par Don Cafasso (son aîné de quatre ans), il entre au séminaire de Chieri près de Turin. Le 5 juin 1841, le voilà ordonné prêtre. Ces quelques mots : Da mihi animas, cetera tolle, Donnez-moi les personnes, et prenez les biens pour vous (Gn 19, 22), sont le programme de sa vie sacerdotale.
Dès 1841, il œuvre en faveur des jeunes apprentis abandonnés (8 décembre). En 1846, après un an et demi de patronage ambulant, il établit son « Oratoire Saint-François de Sales » dans le quartier Valdocco à Turin. C’est alors qu’il devient gravement malade. Sa mère vient le rejoindre. En 1849 il ouvre un troisième patronage. En 1853 il lance les premiers ateliers professionnels. En 1854, Dominique Savio (1842-1857, canonisé en 1954) entre au Valdocco. Il mourra chez lui le 9 mars 1857.
En 1858, Don Bosco se rend à Rome pour présenter à Pie IX le premier projet de la Société salésienne. Cette idée est dans la tête de Don Bosco depuis 1854. Un décret de louanges arrivera en 1864. En 1870 il soutient à Rome l’infaillibilité pontificale. En 1872 il fonde l’Institut des Filles de Marie-Auxiliatrice à Mornèse avec quinze jeunes filles. Mère Marie-Dominique Mazzarello en est la supérieure. En 1875, la première fondation hors d’Italie prend naissance. Dix missionnaires partent pour l’Argentine.
En 1877, Don Bosco écrit le Traité sur la méthode préventive dans l’éducation de la jeunesse. En 1880, il est chargé par Léon XIII d’achever la construction de la basilique du Sacré-Cœur à Rome. Elle sera consacrée sept ans plus tard. Le 11 décembre 1887, Don Bosco célèbre sa dernière messe. Il meurt le 31 janvier 1888. Béatifié le 2 juin 1929, il est canonisé le 1er avril 1934 par Pie XI, le jour de Pâques.
Méthode pédagogique
— Pourquoi veux-tu devenir prêtre ? lui demanda un jour sa mère.
— Pour consacrer ma vie aux enfants. Si je puis un jour arriver au sacerdoce, je les attirerai à moi ; je les aimerai et m’en ferai aimer ; je leur donnerai de bons conseils et me dépenserai sans mesure pour le salut de leur âme.
Un songe d’enfance
Cette réponse franche et décidée est l’écho de ce rêve d’enfance, alors qu’il avait neuf ans. Ce songe, quoique assez long, mérite d’être cité dans sa totalité, car il sera pour le jeune Jean une étape décisive pour le reste de sa vie.
A cet âge, je fis un rêve qui me laissa pour toute la vie une profonde impression. Pendant mon sommeil, il me sembla que je me trouvai près de chez moi, dans une cour très spacieuse. Une foule d’enfants, rassemblés là, s’amusaient. Les uns riaient, d’autres jouaient, beaucoup blasphémaient. Lorsque j’entendis ces blasphèmes, je m’élançai au milieu d’eux et, des poings et de la voix, je tentai de les faire taire. A ce moment apparut un homme d’aspect vénérable, dans la force de l’âge et magnifiquement vêtu. Un manteau blanc l’enveloppait tout entier. Son visage étincelait au point que je ne pouvais le regarder. Il m’appela par mon nom et m’ordonna de me mettre à la tête de ces enfants. Puis il ajouta : « Ce n’est pas avec des coups mais par la douceur et la charité que tu devras gagner leur amitié. Commence donc immédiatement à leur faire une instruction sur la laideur du péché et l’excellence de la vertu. »
Confus et effrayé, je lui fis remarquer que je n’étais qu’un pauvre gamin ignorant, incapable de parler de religion à ces garçons. Alors les gamins cessant de se disputer, de crier et de blasphémer, vinrent se grouper autour de l’homme qui parlait.
Sans bien réaliser ce qu’il m’avait dit, j’ajoutai :
« — Qui êtes-vous pour m’ordonner une chose impossible ?
— C’est précisément parce que ces choses te paraissent impossibles que tu dois les rendre possibles par l’obéissance et l’acquisition de la science.
— Où, par quels moyens pourrai-je acquérir la science ?
— Je te donnerai la maîtresse sous la conduite de qui tu pourras devenir un sage et sans qui toute sagesse devient sotte.
— Mais, vous, qui êtes-vous pour me parler de la sorte ?
— Je suis le fils de celle que ta mère t’a appris à saluer trois fois le jour.
— Ma mère me dit de ne pas fréquenter sans sa permission des gens que je ne connais pas : dites-moi donc votre nom.
— Mon nom, demande-le à ma mère. »
A ce moment-là, je vis près de lui une dame, d’aspect majestueux, vêtue d’un manteau qui resplendissait de toutes parts comme si chaque point eût été une étoile éclatante. S’avisant que je m’embrouillais de plus en plus dans mes questions, elle me fit signe d’approcher et me prit avec bonté par la main. « Regarde », me dit-elle. Je regardai et m’aperçus que tous les enfants s’étaient enfuis. A leur place, je vis une multitude de chevreaux, de chiens, de chats, d’ours et de toutes sortes d’animaux. « Voilà ton champ d’action, voilà où tu dois travailler. Rends-toi humble, fort et robuste et tout ce que tu vois arriver en ce moment à ces animaux, tu devras le faire pour mes fils. »
Je tournai alors les yeux et voici qu’à la place des bêtes féroces apparurent tout autant de doux agneaux. Tous, gambadant de tous côtés et bêlant, semblaient vouloir faire fête à cet homme et à cette femme.
A ce moment-là, toujours sommeillant, je me mis à pleurer et demandai qu’on voulût bien me parler de façon compréhensible car je ne voyais pas ce que cela pouvait bien signifier. Alors elle me mit la main sur la tête et me dit : « Tu comprendras bien tout en son temps. »
A ces mots, un bruit me réveilla et tout disparut.
Je demeurai éberlué. Il me semblait que les mains me faisaient mal à cause des coups de poings donnés et que ma figure était endolorie de gifles reçues. Et puis, ce personnage, cette dame, ce que j’avais dit et entendu, tout cela m’obsédait à tel point que, cette nuit-là, je ne pus me rendormir.
Au matin, je m’empressai de raconter ce rêve, d’abord à mes frères qui se mirent à rire, puis à ma mère et à ma grand-mère. Chacun donnait son interprétation. Mon frère Joseph disait : « Tu deviendras gardien de chèvres ou d’autres bêtes. » Ma mère : « Qui sait si tu ne dois pas devenir prêtre ? » Antoine, d’un ton sec : « Peut-être seras-tu chef de brigands ! » Mais ma grand-mère qui savait pas mal de théologie – elle était parfaitement illettrée –, énonça une sentence péremptoire : « Il ne faut pas faire attention aux rêves. »
Et le saint, de conclure bonnement :
Moi, j’étais de l’avis de ma grand-mère. Malgré tout, il me fut désormais tout à fait impossible de m’enlever ce rêve de la tête. Ce que je raconterai par la suite lui donnera quelque signification. J’ai gardé le silence sur tout cela et mes parents n’en firent jamais cas. Mais, quand je me rendis à Rome en 1858 pour traiter avec le pape de la Congrégation salésienne, il se fit tout raconter minutieusement, même ce qui pouvait n’avoir que l’apparence de surnaturel. Je racontai alors pour la première fois le rêve que j’avais fait à l’âge de neuf ou dix ans. Le pape m’ordonna de l’écrire dans son sens littéral, en détail, et de le laisser ainsi comme encouragement aux fils de la Congrégation qui était l’objet de ce voyage à Rome [3].
Le traité pédagogique de Don Bosco
Nature et but du traité
Le traité de Don Bosco n’est pas un travail scientifique ou scolaire sur l’éducation. C’est plutôt un bref exposé de quelques principes d’éducation qu’il développe à partir de sa propre expérience avec la jeunesse.
Don Bosco n’est pas un « ingénieur de laboratoire », mais bien plutôt un médecin à l’écoute de ses patients, désireux de les garder sains. Il fut constamment dans le champ de l’action, avec ses garçons. Le but propre de sa méthode est de préserver la jeunesse du péché. Il est par-dessus tout prêtre, médecin des âmes. Le Da mihi animas, cetera tolle de son ordination sera toujours la ligne directrice de son action.
Don Bosco a vu les misères de son temps parmi la jeunesse désœuvrée, désorientée. Aussi son plus grand souci a été d’y remédier. La méthode qu’il va utiliser n’est pas nouvelle en elle-même, mais nouvelle en son temps, car trop longtemps délaissée, abandonnée. Il veut créer l’Oratoire de Turin, un univers familial où les enfants puissent trouver une réelle affection, une assistance de chaque instant.
L’occasion et le plan du traité sur l’éducation
Le 12 mars 1877, Don Bosco se rendit à Nice [4] pour y bénir l’hospice Saint-Pierre. A cette occasion, il entretint ses auditeurs de l’éducation salésienne. Ses remarques furent si appréciées de tous qu’il se décida de mettre par écrit ce qu’il avait dit. Complétant son discours, il achevait le 23 mars son écrit, intitulé : Traité sur la méthode préventive dans l’éducation de la jeunesse [5]. Ces consignes sur l’éducation sont condensées en dix pages. Ce traité trouve son complément dans quelques lettres que le saint écrivit à ses salésiens.
Voici le plan du traité, en cinq parties :
— il décrit la différence entre le système répressif et le système préventif. Ce dernier, au dire du saint, semble être préférable pour quatre raisons :
— il applique le système avec une insistance prononcée sur ces trois éléments (raison, religion et charité), clefs du succès ;
— il répond à une objection concernant la difficulté d’appliquer ce système et cite de nombreux avantages de ce système ;
— il parle des punitions ;
— et il conclut par quelques recommandations d’ordre général.
Nous résumerons sa pensée et son action en trois points principaux :
— De quoi s’agit-il : que sont ces systèmes répressif et préventif et en quoi ces deux systèmes diffèrent-ils ?
— Les moyens du système éducatif : la raison, la religion et la charité.
— Une dernière partie montrera comment, dans sa façon de concevoir la discipline, le saint sévissait.
Les deux systèmes, répressif et préventif
Don Bosco dresse un aperçu des différentes méthodes d’éducation : « Il y a, dit-il, deux systèmes employés de tout temps en éducation : le répressif et le préventif [6]. »
Il ne part pas de la préoccupation d’obtenir de force, par crainte du châtiment, un ordre propice à la tranquillité de l’éducateur, mais de l’idée qu’il faut éviter à tout prix l’offense à Dieu. Du côté de l’éducateur, ce système est beaucoup plus exigeant que celui de la méthode répressive. « Ce système-ci est facile, et particulièrement convenable dans l’armée et en général parmi les adultes et les sages, qui doivent connaître et se rappeler de ce que la loi et ses ordonnances exigent [7]. » Dans l’autre au contraire, tout l’art de l’éducateur doit tendre à empêcher l’enfant de faire le mal par une assistance de toutes les minutes. Il doit le mettre dans l’impossibilité matérielle de pécher. Cela ne sera possible que s’il se trouve constamment au milieu de ses enfants. A quel titre ? De supérieur ? De surveillant pointilleux ? Non pas, mais bien plutôt de frère, de père. La définition suivante de la paternité peut bien s’appliquer à Don Bosco et à sa méthode : « Être père, c’est une initiative d’amour, c’est se donner, c’est aimer quelqu’un avant qu’il vous aime, quand il n’existe pas encore ; c’est aimer quelqu’un gratuitement, sans qu’il ait rien fait pour vous [8]. »
Voici les raisons pour lesquelles il dit préférer le système préventif au répressif :
— l’avertissement fraternel qui s’adresse à la raison de l’élève l’accompagne toujours. De la sorte, s’il doit être puni, il en voit la nécessité et l’accepte de bon cœur ;
— l’adolescent oublie facilement les règles de discipline et les sanctions qui sont appliquées. La voix amicale le rappelle à l’ordre avant que le mal ne soit fait : « La principale raison en faveur du système préventif est à voir dans l’irréflexion des jeunes qui, en un moment, oublient les règles disciplinaires et les punitions qui les attendent. En conséquence de quoi, un enfant devient souvent coupable et mérite d’être puni (punition à laquelle il n’a pas du tout pensé quand, par étourderie, il a commis une faute qu’il aurait certainement évitée si une voix amicale l’avait averti [9]) » ;
— le système répressif peut arrêter un désordre mais peut difficilement rendre meilleurs les délinquants. Ils voudront se débarrasser de leur joug et désireront se venger. Au contraire, le système préventif fait de l’enfant un ami qui considère son éducateur comme un bienfaiteur qui veut le rendre bon ;
— enfin, par le système préventif, l’éducateur peut toujours utiliser auprès de l’enfant le langage du cœur. Une fois le cœur conquis, tout est rendu possible.
Don Bosco arrivera d’une manière extraordinaire à « gagner » le cœur de ses élèves, à en faire d’honnêtes hommes et même des saints pour certains d’entre eux. Quels sont les moyens ? Il nous en donne la réponse, simple et lumineuse : « Ce système est basé entièrement sur la raison, la religion et la charité. »
Les moyens du système préventif
Ce système, dit notre saint, est basé sur trois moyens dont l’importance est capitale pour lui : la raison, la religion et la charité.
La raison
Le saint regroupe sous ce mot plusieurs concepts : jugement pratique, prudence, compréhension. « Pour lui, dit Don Lemoyne, la religion et la raison sont les deux causes principales de son système d’éducation. La religion – comme un mors entre les dents d’un coursier ardent – contrôle parfaitement le jeune enfant, tandis que la raison – comme des rênes – dirige sa course [10]. » L’enfant doit apprendre à se diriger lui-même, à employer sa liberté à bon escient. De là naît la nécessité de raisonner l’enfant. Il doit comprendre le bien-fondé d’un ordre, d’un point du règlement, d’une sanction. Ce qui n’est pas compris et accepté par lui ne pourra guère le former. Il faut obtenir que l’enfant arrive à penser, à vouloir comme l’éducateur. Quel travail ! Ce sera néanmoins facile si l’éducateur sait capter, gagner la confiance de l’enfant, s’il sait créer un climat agréable. Il se mettra au niveau de l’enfant, précisément pour que l’enfant finisse par aimer et vouloir ce que son éducateur aime et veut.
Au Valdocco, la discipline sera une discipline acceptée de bon cœur par l’enfant, discipline non point tracassière, mais empreinte de confiance et de joie.
Un exemple de ce travail d’éducation illustrera ce que l’on vient de dire. Durant l’été 1857, le saint reçut une lettre d’un prêtre de Turin [11], le suppliant de sauver un adolescent. Agé de quatorze ans, gâté par ses parents, ce garçon avait finalement eu le malheur de fréquenter de mauvais camarades. Deux d’entre eux étaient déjà en prison. Il affichait une impiété déconcertante. Don Bosco accepta de voir la mère (il était orphelin de père). Après quelques minutes de discussion avec elle, le saint s’entretint avec le garçon et devisa avec lui de sa santé, de ses occupations… « Sympathique, ce prêtre », dit l’adolescent à sa mère après l’entretien. « Figurez-vous qu’il ne m’a pas dit un mot de la religion.
— Alors, tu te sentirais de rester avec lui pour continuer tes études ?
— Pourquoi pas ? Mais alors, j’impose mes conditions.
— Lesquelles ?
— On ne parlera jamais de confession, on ne me forcera pas d’entrer à l’église, on me permettra de partir, dès que je le voudrai. »
Le saint, mis au courant de cet ultimatum,sourit et dit : « J’accepte. »
A partir de ce moment, en dehors des heures de classe, le nouvel interne fut laissé à lui-même. Pendant que les autres élèves se rendaient à la chapelle, il errait, seul dans la cour, s’ennuyant ferme. Il essaya bien de jouer seul mais se lassa vite. Dès le troisième jour, il jeta un œil furtif dans la chapelle, puis s’y introduisit, l’air sarcastique… Néanmoins, le travail de la grâce faisait son chemin, tranquillement. Don Bosco, discrètement, par les mots du soir, lui parlait indirectement. Il y avait aussi les bons éléments, mis au courant par le saint, qui entraînaient le jeune, faisant valoir ses réelles qualités sportives. Don Bosco lui-même l’encourageait à être toujours joyeux.
Un jour vint où, sans la moindre pression, l’enfant vint aux pieds du prêtre. La partie était gagnée, les conditions ayant été pleinement respectées par Don Bosco. Mais notre saint n’avait pas perdu de vue cette grande vérité qu’il avait jadis exprimée : « Dans toute âme jeune, fût-elle la plus misérable, il reste toujours une corde capable de vibrer. C’est le devoir de l’éducateur de la découvrir et d’en tirer des sons [12]. » Il parvint à extraire plus d’un « son » de cet adolescent. Comment s’appelait ce garçon ? Michel Magon. Après une brève maladie, l’adolescent s’éteignit au patronage le 21 janvier 1859, laissant à tous un souvenir de piété et de charité exemplaires. En 1861, le saint écrivit sa vie. « Il savait que l’exercice de la charité est le moyen le plus efficace pour accroître en nous l’amour de Dieu. Il mettait en pratique cette règle avec doigté dans les plus petites occasions… Si, dans les premiers mois qui suivirent son arrivée à l’Oratoire, il eut souvent besoin d’être rappelé à l’ordre pour ses accès de colère, il parvint en peu de temps à force de bonne volonté à se maîtriser lui-même et à créer la paix entre ses propres camarades [13]. »
La religion
Ce ne sont pas seulement des hommes que Don Bosco veut former, mais plus encore des chrétiens, d’authentiques enfants de Dieu. L’exemple précédent vient de nous le montrer. Il désire que ses garçons portent sur toutes choses un jugement chrétien et sachent, dans toutes les circonstances, afficher une attitude chrétienne.
Fréquente confession, communion et messe quotidiennes sont les piliers qui doivent supporter l’édifice de l’éducation, pour laquelle nous nous proposons de bannir les punitions. Ne forcez jamais les garçons à fréquenter les sacrements, mais encouragez-les à le faire, leur donnant le plus d’occasions possible. Lors des retraites, des triduums, des neuvaines, des sermons et des cours de catéchisme, que l’on insiste constamment sur la beauté, la grandeur et la sainteté de notre sainte religion, parce que les sacrements offrent un moyen très facile d’atteindre la paix du cœur et le salut éternel [14].
Dans ses patronages, dans ses écoles, le saint accorde une place prépondérante à l’instruction religieuse et à la prière, ainsi qu’aux sacrements de pénitence et d’eucharistie.
Le catéchisme
La piété, qui n’est pas une affaire de sentiments, doit reposer sur des convictions fermes, solides. Don Bosco veut qu’on profite de toutes les occasions pour que la vérité divine soit dispensée. Pensons à ces « mots du soir » par lesquels, bien simplement mais profondément, il parlait de l’abondance du cœur à ses enfants. Il se servait de faits vécus, de ses songes (plus d’une soixantaine) et amenait ainsi, sans tension, ses garçons à l’amour de la vertu, de la prière, de la pureté. « Dans ses petits mots du soir, raconte le père Bonetti [15], il ne se lassait pas de nous enflammer pour la vertu de pureté. Il décrivait les avantages et les beautés de cette vertu avec une éloquence si passionnée et cependant si réservée, que c’était un enchantement de l’entendre. »
La dévotion
Parmi toutes les formes de prière, deux principales sont à noter : la dévotion à la sainte eucharistie et celle à Notre-Dame.
Nous traiterons de l’eucharistie à propos de la place que tiennent les sacrements dans l’éducation salésienne.
De façon toute spéciale, Marie aura été pour Don Bosco son inspiratrice et son soutien. Bâtisseur d’églises, après celle de Saint-François de Sales à Turin, la deuxième qu’il construira sera dédiée à Notre-Dame Auxiliatrice, commandée expressément par la Vierge elle-même [16].
Le saint n’oubliera jamais ce fameux songe de ses neuf ans, origine de son œuvre d’éducation : cette « dame, d’aspect majestueux, vêtue d’un manteau qui resplendissait de toutes parts comme si chaque point eût été une étoile éclatante », sera pour Don Bosco le phare de sa vie sacerdotale. Voyons ses écrits à ce sujet. « Il faut le dire, la dévotion envers la Bienheureuse Vierge est le soutien de tout vrai chrétien. Mais elle l’est de façon particulière pour la jeunesse [17]. » N’oublions pas que notre saint s’adresse à des adolescents. Cet âge est celui de la puberté et Don Bosco, connaisseur de la nature humaine, fragile et pècheresse, leur donne le moyen infaillible de conserver la vertu de pureté : Marie est un modèle à imiter et une protectrice très puissante.
Parmi ses disciples, il en est un qu’il a particulièrement « façonné ». Dominique Savio lui avait dit dès la première rencontre : « Je suis l’étoffe. Vous, soyez le tailleur. » Voici le témoignage de saint Jean Bosco :
Il avait une dévotion spéciale au Cœur Immaculé de Marie. Chaque fois qu’il se rendait à l’église, il allait devant son autel, il la priait de lui obtenir la grâce de toujours préserver son cœur de toute affection impure… On peut dire que la vie entière de Dominique fut un acte de dévotion à la très sainte Vierge. Il ne manquait pas une occasion de faire quelque chose pour lui rendre hommage [18].
Dominique fut le fondateur de la Compagnie de l’Immaculée, l’année même de la définition par le pape Pie IX du dogme de l’Immaculée Conception, en 1854.
Les sacrements
D’où lui vint cette réelle et très forte dévotion pour ces deux sacrements, la pénitence et l’eucharistie, sinon de celui qui fut le guide spirituel de sa propre adolescence, Don Cafasso, prêtre de grande vertu ? Nous voyons par là l’importance pour les jeunes d’avoir des prêtres saints, de vertu éprouvée pour les conduire sur les chemins de la perfection.
Qu’il parle à ses élèves en privé ou en public, qu’il prêche, qu’il écrive à ses religieux, qu’il rédige les constitutions des Salésiens, partout nous trouvons les mêmes recommandations : confession et communion fréquentes.
Voici ce que nous pouvons lire, à l’occasion de la biographie de Dominique Savio :
L’expérience prouve que les plus solides soutiens de la jeunesse sont les deux sacrements de la confession et de la communion. Donnez-moi un jeune garçon qui fréquente ces sacrements, vous le verrez grandir, devenir homme et, s’il plaît à Dieu, devenir très vieux, gardant une conduite exemplaire pour tous [19].
La confession :
Qu’on dise ce que l’on veut sur les diverses méthodes d’éducation, quant à moi je ne trouve de base solide que dans la fréquente confession et communion, et je pense ne pas exagérer en disant qu’en l’absence de ces deux éléments, la moralité devient impossible [20].
Le confesseur est père et ami, guide sûr et médecin expérimenté. Don Bosco incarna ces qualités au plus haut point, et bienheureuses les âmes qui passèrent par ses mains sacerdotales. Au sujet de la fréquence de la confession, il recommandait pour ses garçons l’habitude d’y aller au début une fois par mois, puis plus souvent encore [21].
La communion :
Le deuxième soutien de la jeunesse est la sainte communion. Heureux les adolescents qui commencent de bonne heure à s’approcher de ce sacrement avec fréquence et dans les dispositions voulues [22].
Prêtre, Don Bosco n’avait qu’un désir : donner fréquemment le pain vivant aux âmes. Témoin, ce dialogue avec François Besucco qui hésitait à venir communier, mettant en avant son indignité. A quoi le saint répondit : « Ce ne sont pas les saints que Jésus a invités à se nourrir de son corps, mais les faibles, les fatigués, c’est-à-dire ceux qui, tout en ayant le péché en horreur, sont en grand danger d’y retomber à cause de leur faiblesse [23]. »
Si tant de disciples ont conservé ou retrouvé la vertu de pureté, tant en honneur chez le saint, c’est bien grâce à la réception de la sainte communion. Notre Seigneur n’avait-il pas déclaré : « Si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et si vous ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous » (Jn 6, 53). Saint Jean Bosco a voulu que les jeunes dont il avait la charge vivent, confortés par Notre Seigneur Jésus-Christ.
La charité
Le songe de ses neuf ans laissera à sa mémoire une empreinte indélébile et toute sa vie sera conditionnée par les mots entendus alors : « Ce n’est pas avec des coups mais par la douceur et la charité que tu devras gagner l’amitié des garçons. »
En présentant en 1847 à ses enfants son ouvrage Le Garçon instruit de ses devoirs de piété chrétienne [24], livre de piété composé pour eux, il déclarait : « Mes chers enfants, je vous aime de tout cœur, et il me suffit de savoir que vous êtes jeunes pour que je vous aime beaucoup. Vous trouverez sans peine des écrivains plus vertueux et plus savants que moi, mais vous pourrez difficilement trouver quelqu’un qui vous aime plus que je vous aime en Jésus-Christ [25]. » La nature de l’amour de Don Bosco pour ses jeunes est toute contenue dans cette phrase : il les aime en Jésus-Christ. Il ne considère en eux que leur âme et non leurs capacités purement naturelles, humaines. Ainsi les aime-t-il vraiment, non de façon égoïste comme trop souvent des parents ou des éducateurs s’attachent aux enfants dont ils ont la charge, mais par pure charité.
Dans son traité, résumant sa pensée et son action, voici ce qu’il écrit :
La pratique de cette méthode repose tout entière sur ces mots de saint Paul : Caritas benigna est, patiens est ; omnia suffert, omnia sperat, omnia sustinet. La charité est bénigne, elle est patiente. Elle supporte tout, elle espère tout, elle endure tout (1 Co 13, 4-7). De là, il n’y a que le chrétien qui puisse appliquer ce système avec succès [26].
Cette dernière phrase, il la redira un jour, lors de la visite de l’Oratoire par un ministre du Cabinet d’Angleterre, stupéfait de voir tant d’élèves en parfait silence, au moment de l’étude. Cet homme reconnut que, dans son État protestant, les moyens employés par Don Bosco manquaient, et il conclut l’entretien en disant : « Il n’y a que deux solutions : ou la religion, ou le fouet. Je le dirai à mon retour à Londres. »
Revenons quelques instants sur le passage de saint Paul, en le commentant à la lumière de la méthode préventive : « La charité est bénigne, patiente… »
— La charité est patiente : l’enfant par nature est faible et la patience est indispensable à l’éducateur, étant donné qu’il doit secourir la faiblesse des jeunes. Il doit faire accepter des soins qui ne sont pas toujours agréables, et ceux-ci doivent être donnés avec un calme inaltérable durant tout le cours de la maladie. Celui qui est faible éprouve la nécessité de s’appuyer sur un soutien solide et stable. La charité est patiente. L’exemple vient de Notre Seigneur, que nous invoquons comme ayant un « Cœur patient et très miséricordieux » (Litanies du Sacré-Cœur).
— La charité excuse tout : le malade a besoin d’indulgence pour les excès dans lesquels il tombe. C’est ainsi que celui qui est faible a pu à un certain moment vouloir agir seul, lâcher le soutien et tomber. Mais il l’a fait plus par inadvertance qu’en pensant aux conséquences. C’est pourquoi, au lieu de le condamner, on l’excuse.
— La charité espère tout : le véritable optimiste est celui qui, faisant confiance à l’action de la vertu surnaturelle dont dépend le succès final, ne cesse d’apporter son entière collaboration, quels que soient les résultats apparents. Il continue son travail avec constance, même si des raisons humaines portaient à le considérer comme inutile ou portaient à y mettre un terme.
— La charité supporte tout : l’application du système préventif exige de dures fatigues et exige un esprit de sacrifice peu commun. Elle demande à l’éducateur la consécration totale de ses énergies, de tout son temps au bien des enfants. Elle réclame sa participation à leur vie d’étude, de prière, de récréations et de repos ; qu’il s’intéresse à leur conduite disciplinaire et morale et qu’il accepte les difficultés qui proviennent de la diversité des caractères, des insuccès possibles, du manque de reconnaissance pour son dévouement, des désillusions, de la fatigue d’une vigilance assidue, etc. C’est une série ininterrompue de renoncements, qui réclame une âme trempée, à toute épreuve, pour le sacrifice.
Par ailleurs, Don Bosco recommande à ses collaborateurs la prudence dans l’amitié :
Ne contractez aucune amitié particulière avec les enfants que la Providence a confiés à vos soins. Ayez de la charité et des manières agréables avec tous, mais jamais d’attachement sensible avec qui que ce soit. Ou n’aimer personne ou bien aimer tout le monde également, dit saint Jérôme [27].
Faisons maintenant une visite de son patronage. Qu’y voit-on, sinon le saint entouré de ses élèves : « Don Bosco était un saint de bonne humeur, et parler avec lui remplissait l’âme de vraie joie. La joie manifestée et la sérénité constituaient à ses yeux un facteur moral de premier ordre et une forme de sa pédagogie… Dans sa maison, l’allégresse est un onzième commandement [28]. » Et effectivement Don Bosco réservait au jeu, à la récréation très animée la place de choix. Dès sa propre adolescence il s’était attiré l’amitié de ses compagnons par le biais des jeux. Il ne fera que continuer dans ce sens, une fois devenu prêtre : « La cour, c’est Don Bosco au milieu de ses garçons [29]. »
Voici ce qu’un jour il déclara au ministre de l’Intérieur, Ratazzi [30], intrigué de sa réussite auprès des jeunes et de la façon dont il s’y prenait :
On entoure nos élèves d’une surveillance affectueuse partout, en classe, à l’atelier, en récréation, afin de pouvoir au moindre des écarts les rappeler gentiment à l’ordre. D’un mot, on se sert de tous les moyens que suggère l’affection chrétienne que nous portons à leur âme, pour qu’ils se détournent du mal et s’appliquent au bien, par conscience, mais pas une conscience quelconque, une conscience éclairée et soutenue par les pensées de la foi.
Le résultat de cette charité, de cet amour bienveillant, patient, saint Jean Bosco l’expérimentera : les élèves lui demeurèrent attachés tout au long de leur existence, en dépit des écarts de la tête et du cœur ; et surtout, le cœur étant gagné, les parties profondes de l’âme se laissaient pénétrer et transformer. Don Bosco promettait à tous ceux qui suivraient cette méthode ces mêmes résultats. « Quels que soient le caractère de l’enfant, son tempérament, son état moral, les parents peuvent être bien assurés que leur fils ne deviendra pas pire et même produira, sous l’effet du système préventif, quelque amélioration [31]. »
L’exercice de la discipline
Par ce mot de « discipline », il entend une façon de vivre en conformité avec les lois et coutumes de l’institut. Il considère la discipline comme une expression d’un ordre raisonnable, indispensable dans une communauté où un nombre important de personnes vivent ensemble.
La solution pratique, dans la question de l’autorité et de la discipline, est réglée par la synthèse des éléments du système préventif : raison, religion, charité.
Le traité lui-même
Dans son traité (quatrième partie), il donne avant tout quelques principes que les éducateurs se feront un devoir de mettre en pratique. En voici un bref résumé :
— que les règlements soient connus de tous ;
— surveiller les élèves constamment. La surveillance vigilante, fraternelle et paternelle, est la clef du système ;
— s’efforcer d’être aimé de ses élèves : chaque salésien doit se faire aimer s’il veut être craint, de la crainte filiale et non servile ;
— retirer son affection et son attention : cette sorte de punition négative est très efficace quand on a gagné l’estime de ses élèves [32] ;
— corriger avec patience ;
— être maître de soi-même ;
— faire l’usage d’une tierce personne qui a gagné la confiance de l’enfant pour lui faire saisir qu’il est dans son tort et qu’il doit amender sa conduite.
La lettre de 1873 écrite aux salésiens : les punitions
Le 29 janvier 1873, il écrit une longue lettre à ses collaborateurs [33]. L’objet de cette lettre est de traiter des punitions. Comment le saint va-t-il examiner ce sujet ? Il va montrer que, si l’éducateur doit toujours faire usage de sa raison, il le doit particulièrement dans le domaine de la correction et de la punition. N’oublions pas que Don Bosco s’occupe d’adolescents. Par conséquent, le « dressage » nécessaire de la petite enfance est déjà censé accompli : « Celui qui ménage sa verge hait son fils, mais celui qui l’aime le corrige de bonne heure », enseigne le livre des Proverbes (Pr 13, 24).
Si possible, ne faites jamais usage des punitions. Mais, si la nécessité le demande, prenez garde avant toute chose de ne pas fermer le cœur de l’enfant, de l’endurcir, de le clore à l’œuvre positive de l’éducation. A l’exception de très rares cas (par exemple le scandale), les corrections et les punitions ne devraient jamais être données en public, et la plus grande prudence alliée à la plus grande patience devra être utilisée pour que l’enfant soit amené à reconnaître sa faute, à l’aide de la raison et de la religion [34].
Et, s’il faut renvoyer l’élève coupable, que l’on fasse usage de la plus grande charité à son égard [35].
Voici maintenant un résumé de cette lettre :
— avant de punir, être certain de tous les faits ;
— être sûr que le coupable sait pourquoi il va être puni ;
— ne jamais exclure de la classe un élève. Dans des cas plus sérieux, que le garçon soit accompagné au bureau du directeur ;
— que l’on fasse toujours usage de la justice dans les punitions. « L’éducateur ne doit jamais sévir quand lui-même est sous l’effet de la colère, car l’enfant ressent que seule la raison devrait le punir. De même il ne faut pas punir quand le garçon est sous l’influence de son irritation. La correction donnée à ce moment ne servirait qu’à l’envenimer au plus haut point. Il faut lui laisser un temps de réflexion, pour qu’il rentre en lui-même et réalise qu’il est dans son tort [36] » ;
— ne jamais user de punitions générales ni de châtiments corporels ;
— les punitions doivent être petites et brèves ;
— les punitions écrites sont généralement à proscrire ;
— ne jamais faire usage de la « chambre à réflexion », où l’élève demeure dans l’oisiveté ;
— inspirer toujours l’espérance du pardon.
Autres recommandations concernant les punitions
Un grand principe dans ce domaine est de « prendre garde de ne pas fermer le cœur de l’enfant [37] ».
En 1880, relisant pour une dernière fois son traité, le saint ajoutait : « Avant d’infliger la moindre punition, supputez le degré de culpabilité de l’enfant ; si l’avertissement suffit, n’employez point le reproche ; si le reproche suffit, n’employez point le châtiment. Quand un garçon s’est repenti de sa faute, pardonnez-lui facilement, surtout s’il s’agit d’une faute contre votre personne. Et par-dessus tout, pardonnez-lui complètement en pardonnant tout. » Quelle hauteur, quelle sagesse dans ces mots si condensés. N’est-ce pas de la plus exquise charité dont saint Jean Bosco est empreint ?
Cinq ans plus tard, à Don Costamagna (10 août 1885), il écrit :
Que le système préventif soit proprement le nôtre ; jamais de châtiments à caractère pénal, jamais de paroles humiliantes, pas de reproches sévères en présence d’autrui. Mais que, dans les classes, résonnent des paroles de douceur, de charité, de patience. Jamais de paroles mordantes, jamais de gifle forte ou légère. Qu’on fasse usage des châtiments négatifs (retirer sa bienveillance, regard glacial, parole de blâme) et toujours de façon que ceux qui sont avertis deviennent nos amis plus qu’avant et ne s’éloignent de nous découragés [38].
En définitive, saint Jean Bosco pensait que l’éducation ne consiste pas :
— à étouffer la personnalité, l’originalité de l’enfant, mais à l’épanouir ;
— à comprimer ses énergies, mais à les discipliner.
Il voulait que le maître fût le collaborateur nécessaire qui doit apprendre à l’enfant à pouvoir un jour se passer de lui.
*
Conclusion
Au terme de cette étude sur la pédagogie de saint Jean Bosco, le texte le plus autorisé qui nous paraisse devoir être cité est celui du pape Pie XI. Le 1er avril 1934, jour de la canonisation de Don Bosco, voici en quels termes le pape se prononça :
Don Bosco se montra un maître éducateur d’une jeunesse rénovée, avec une méthode absolument nouvelle, et traça ainsi une voie excellente et très sûre pour la science pédagogique. C’est qu’il avait en vue le but civique et social ; but soumis, cependant, au but religieux, dont il découlerait comme l ’effet de sa cause, puisque l’éducateur brûlait au plus haut degré d’un ardent désir de procurer aux âmes le salut éternel… Selon cette maxime divine : Initium sapientiae, timor Domini, la religion devait imprégner intégralement la vie des jeunes gens. Aussi, dès le début et avant tout, Jean voulut les instruire des éléments de la doctrine chrétienne, mais encore il prit soin de les prémunir par des entretiens et des instructions appropriés contre les erreurs et les ennemis du nom chrétien… Les moyens qu’il employa furent la fréquentation des sacrements, la pratique des vertus, l’apostolat de l’exemple mutuel. Et en vérité, pour ce qui concerne plus spécialement l’éducation morale, telle était la méthode éducative du serviteur de Dieu, qui, par une vigilance attentive, principalement par la douceur et la charité, s’efforce d’empêcher le mal, que lui-même lui donna le nom de méthode préventive ; méthode nouvelle qui devait corriger les adolescents plutôt en prévenant contre le mal qu’en se mettant dans la nécessité de punir. Les récréations elles-mêmes furent pour Jean Bosco un moyen et une partie de l’éducation ; estimant en effet qu’il fallait avant tout se prémunir contre l’oisiveté, source de vices, et la tristesse sa compagne, il insérait des jeux fréquents dans l’étude et le travail ; il n’était jamais plus heureux que lorsque les cours des maisons salésiennes résonnaient des cris, des bruits et du tumulte de la jeunesse.
Les faits proclament combien abondants furent les fruits recueillis grâce à un tel esprit, à un tel maître et à un tel guide… Il nous plaît spécialement d’évoquer un lis très pur de sainteté, le vénérable Dominique Savio [39].
La méthode employée par saint Jean Bosco n’est-elle pas la reproduction de ce que Jésus a fait lui-même dans le cours de sa vie publique ? « Laissez venir à moi les petits enfants (Lc 18, 16). – Je suis le Bon Pasteur. Le Bon Pasteur connaît ses brebis et ses brebis le connaissent » (Jn 10, 14). Il a réussi à mettre en pratique dans ses maisons les béatitudes, charte de la vie chrétienne : « Bienheureux ceux qui sont doux, car le royaume des cieux leur appartient. Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. Bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu (Mt 5, 4, 7, 8).
Nos derniers mots seront la conclusion même de Don Bosco à la lettre que nous avons citée, du 29 janvier 1873 :
Rappelez-vous que l’éducation est un art difficile et que seul le bon Dieu en est le véritable maître. Nous ne parviendrons jamais à réussir, à moins qu’il ne nous enseigne le chemin. Tout en dépendant humblement et entièrement de lui, nous devrions tâcher de toutes nos forces à acquérir cette force morale qui est étrangère à la violence et à la sévérité glaciale. Efforçons-nous de nous faire aimer, pour faire pénétrer dans l’âme de nos élèves l’idéal élevé du devoir et de la sainte crainte de Dieu, et nous possèderons sans tarder leurs cœurs. Alors, avec aisance naturelle, ils nous rejoindront en louant Jésus-Christ, Notre Seigneur, notre modèle et notre exemple en toutes choses, mais surtout dans l’éducation des jeunes [40].
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Bibliographie
— J. Aubry, Jean Bosco, Écrits spirituels, Éd. Nouvelle Cité, Paris, 1979.
— A. Auffray S.D.B., La Pédagogie d’un saint, Éd. Emmanuel Vitte, Paris, 1952.
— A. Auffray S.D.B., Blessed John Bosco, Benzinger Brothers, New York, 1930.
— A. Avallone S.D.B., Reason, Religion, Kindness, The educational method of saint John Bosco, Don Bosco Publications, New Rochelle, New York 10802, 1977, 3e édition.
— J.-M. Beslay S.D.B., Notre-Dame et saint Jean Bosco, Éd. Téqui, Paris, 1953, 3e édition.
— Don Bosco, « Dominique Savio », « Michel Magon », « François Besucco » (cités dans Jean Bosco, Écrits spirituels).
— Don Bosco, Traité sur la méthode préventive dans l’éducation de la jeunesse, 1877 (inséré dans le livre de A. Avallone, Reason, Religion, Kindness, The educational method of saint John Bosco).
— A. Panampara, A glimpse into Don Bosco’s educational method (sans référence d’édition ni d’année).
— S.S. Pie XI, « Lettres décrétales Geminata laetitia », du 1er avril 1934, Actes de Sa Sainteté Pie XI, Éd. Bonne Presse, 1941, t. XII.
« Laissez venir à moi les petits enfants » |
[1] — Fondateur des Pères Assomptionnistes en 1847 à Nîmes. Le 26 novembre 1854, Pie IX sanctionna par un bref le programme et les constitutions de ces nouveaux religieux voués à la lutte contre l’esprit de la réforme luthérienne et calviniste, de l’encyclopédisme voltairien et de la Révolution française.
[2] — Polyeucte Guissard, Le Père Emmanuel d’Alzon, fondateur des Augustins de l’Assomption, Éd. Bonne Presse, Bruxelles-Paris, 1935, p. 138-139.
[3] — J. Aubry, Jean Bosco, Écrits spirituels, Éd. Nouvelle Cité, Paris, 1979, p. 65-69.
[4] — Cette ville avait été rattachée à la France, ainsi que la Savoie, lors du traité de Turin le 24 mars 1860. C’était les trente deniers que Cavour avait promis au traître Napoléon III en 1858, lors de la conspiration de Plombières contre Pie IX et les États pontificaux. Voir Sel de la terre 16, « Histoire du catholicisme libéral », p. 138-141.
[5] — Reason, Religion, Kindness du P. Avallone, traduit par nos soins, p. 73-82.
[6] — A. Avallone S.D.B., Reason, Religion, Kindness, The educational method of saint John Bosco, Bon Bosco Publications, New Rochelle, New York 10802, 1977, 3e édition, p. 73.
[7] — Idem, p. 74.
[8] — L’Art d’être dirigeant, p. 5.
[9] — A. Avallone S.D.B., Reason, Religon Kindness, p. 74.
[10] — A. Panampara, A glimpse into Don Bosco’s…, p. 47.
[11] — J. Aubry, Jean Bosco, Écrits spirituels, p. 173.
[12] — A. Auffray, La Pédagogie d’un saint, p. 103.
[13] — Jean Bosco, « Michel Magon », dans Écrits spirituels, p. 183.
[14] — Reason, Religion, Kindness, p. 76.
[15] — L’un des membres fondateurs de la Société salésienne et l’un des collaborateurs les plus efficaces de Don Bosco, voir Jean Bosco, Écrits spirituels, p. 440-444.
[16] — J-M. Beslay S.D.B., Notre-Dame et saint Jean Bosco, Paris, Éd. Téqui, 3e édition, 1953, p. 62-89.
[17] — Don Bosco, « Michel Magon », ch. VIII de Écrits spirituels, p. 179.
[18] — Don Bosco, « Dominique Savio », ch. XIII et XVII de Écrits spirituels, p. 155.
[19] — Don Bosco, « Dominique Savio », ch. XV de Écrits spirituels, p. 151.
[20] — Don Bosco, « François Besucco », ch. XIX de Écrits spirituels, p. 192.
[21] — Voir La Vie de saint Dominique Savio.
[22] — Don Bosco, « François Besucco », ch. XX de Écrits spirituels, p. 194.
[23] — Idem.
[24] — Réédité par les Amis-de-Saint-Jean-Bosco : Conseils aux jeunes, Le Moulin du Pin, 53290, Beaumont-Pied-de-Bœuf.
[25] — Jean Bosco, Écrits spirituels, p. 119.
[26] — A. Avallone S.D.B., Reason, Religion, Kindness, p. 75.
[27] — Constitutions salésiennes, 15 août 1875, dans Écrits spirituels, p. 403.
[28] — A. Caviglia, Don Bosco, dans Écrits spirituels, 1934, p. 43.
[29] — A. Caviglia, Studio, p. 174, dans Écrits spirituels, p. 182.
[30] — Esprit sectaire et athée, il n’avait pour but que de laïciser fondamentalement l’Italie. Voir A. Auffray, Blessed John Bosco, Benzinger Brothers, New York, 1930, p. 97, 109, 143-144.
[31] — A. Avallone S.D.B., Reason, Religion, Kindness, p. 78.
[32] — Voir plus bas, la lettre de Don Bosco à Don Costamagna.
[33] — A. Avallone S.D.B., Reason, Religion, Kindness, p. 83-94.
[34] — Idem, p. 79.
[35] — Idem, p. 94.
[36] — Idem, p. 87.
[37] — Idem, p. 79.
[38] — J. Aubry, Jean Bosco, Écrits spirituels, Éd. Nouvelle Cité, Paris, 1979, p. 480.
[39] — Pie XI, 1er avril 1934, « Lettres décrétales décernant au bienheureux Jean Bosco, prêtre, fondateur de la Pieuse Société Salésienne et de l’Institut des Filles de Marie-Auxiliatrice, les honneurs réservés aux saints », Actes de S.S. Pie XI, Paris, Éd. Bonne Presse, 1941, t. XII, p. 104-105.
[40] — A. Avallone S.D.B., Reason, Religion , Kindness, p. 94.

