Ramus,
un révolutionnaire inconnu,
(Pierre de Ramée, 1515-1572)
par Jacques Mariès
Introduction
POURQUOI ressusciter ce philosophe français apparemment inconnu au XXe siècle ? Pas un penseur contemporain ne se réclame de lui. Pourquoi tirer des oubliettes de l’histoire cet ennemi numéro un de la scolastique ? Pour ne pas tenir inutilement le lecteur en haleine, révélons-lui tout de suite la nature et les migrations des idées de Ramus, et livrons-lui la clé de ce mystère : comment un philosophe français oublié dans sa patrie peut-il avoir sur la vie religieuse et idéologique de la France une influence prépondérante ?
Nous développerons cet historique ; pour l’instant, donnons-en seulement un aperçu. Les idées religieuses et philosophiques de Ramus, écrasées en France par le parti presbytérien et Théodore de Bèze, émigrèrent en Angleterre où elles luttèrent contre l’orthodoxie calviniste pendant les XVIe et XVIIe siècles. En même temps elles faisaient voile vers les treize colonies anglaises d’Amérique du Nord où elles formèrent le soubassement de la pensée révolutionnaire en gestation. La rhétorique ramusienne triomphante inspira à Jefferson la Déclaration d’Indépendance de 1776. Laquelle, à son tour, se répandant en France, prépara et informa la Révolution et sa médiocre pensée [1].
Ces migrations de la pensée de Ramus nous seraient demeurées inconnues, à nous Français, si un professeur de Harvard (mort en 1961), Perry Miller, n’avait consacré un énorme ouvrage en deux tomes aux « puritains » américains : The New England Mind, premier tome (1939) ; deuxième tome : From colony to province (1953). La somme de travail fournie par cet érudit lui permit de découvrir que la plupart des thèses de doctorat de Harvard, avant 1776, étaient ramistes et cela l’incita à donner un résumé complet de la logique et de la théologie de notre compatriote. Ceux de nos lecteurs qui maîtrisent parfaitement l’anglais et le latin pourront se reporter à ces deux ouvrages, toujours édités, mais non traduits en français à ma connaissance [2].
La vie de Ramus (1515-1572)
Il s’appelait à sa naissance Pierre de la Ramée et provenait du village de Cuts dans le Vermandois. Venu à Paris pour y faire ses études, il latinisa son nom en Ramus. Le Larousse 3 de 1966 le décrit ainsi : « Humaniste, mathématicien et philosophe. » En Sorbonne, il se distingua par son intelligence brillante et rebelle à une époque où ce genre d’intelligence était à la mode. Effaré par l’état où l’abus de la scolastique aristotélicienne en pleine décadence avait jeté la théologie catholique, il se retourna vers Platon et les idées pures. En 1536, à vingt-et-un ans, il affronta directement l’université par un mémoire au titre agressif : « Tout ce qu’on a dit en se basant sur Aristote est faux. » Ce fut un beau pavé dans la mare.
« Tout ce qu’on a dit (…) », c’était non seulement la logique scolastique avec ses syllogismes en Baroco ou Baralipton, mais aussi la théologie catholique définie et défendue par saint Thomas d’Aquin. Ainsi Ramus se jetait dans les bras de la Réforme. Il était devenu l’ami d’un certain Omer Talon avec lequel il publia, en 1556, un manuel compact de cinquante pages, en latin naturellement : Dialecticae libri duo. Cet ouvrage résumait son enseignement en logique et exerça une grosse influence dans le monde estudiantin. Car Ramus, en 1545, était devenu directeur du collège de Presle et, en 1551, le premier professeur de mathématiques du Collège Royal, l’ancêtre du Collège de France.
Les Libri duo furent bien accueillis par tous ceux qui essayaient de démolir le catholicisme en abattant d’abord la scolastique. Curieusement, c’étaient les chefs du parti catholique en France, les Guise, les futurs chefs de la Ligue, qui avaient pris Ramus sous leur protection et le soustrayaient aux tracasseries de la Sorbonne. Néanmoins les œuvres de Ramus furent brûlées publiquement en 1554 par décret royal.
Pendant les années 1550, Ramus devint une grande figure européenne. Des foules considérables assistaient à ses cours, car ses arguments paraissaient utiles au protestantisme. En 1561 il annonça sa rupture avec Rome et les Guise durent lui retirer leur protection. De 1568 à 1570, il voyagea en Allemagne. A chaque université, les étudiants l’accueillaient en triomphe.
En 1572, son assassinat en fit un saint protestant. La propagande calviniste le présenta comme « mort pour l’amour du Christ, en témoignage contre Aristote ». Ramus avait demandé que l’on inscrivît sur sa tombe ses mérites principaux :
a) sa réforme de la logique aristotélicienne,
b) son application de sa logique à la théologie,
c) le danger qu’avait couru sa vie de par la création de cette logique.
En fait sa mort n’était guère due à un conflit entre idéalismes. En 1572, au troisième jour de la « Saint-Barthélémy », l’un de ses collègues, Charpentier, qui ambitionnait son poste, l’avait fait massacrer par une bande de ruffians, cela après vingt-et-une années de disputes.
Logique, théologie et politique
Nous savons que le Moyen Age avait vu Aristote triompher dans les écoles grâce à saint Thomas d’Aquin. La Renaissance assista au retour en force de Platon et de son idéalisme. Ronsard et sa Pléiade étaient platoniciens avec passion. Les jeunes gens du XVIe siècle se jetèrent dans Platon comme la jeunesse française après 1944 se jeta dans Sartre. C’était la grande nouveauté, l’instrument de la révolte contre les vieilles générations. A bas Aristote, ses trois opérations de l’esprit, ses cinq genres, ses dix catégories, ses syllogismes, etc. Vivent les idées, le beau, le bien, le vrai, qui permettaient de mettre au rancart un certain christianisme « poussiéreux » et de réhabiliter la vie, joyeuse et sensuelle. Ramus se plongea avec délices dans cette philosophie exaltante. Voilà qui permettrait de reconstruire l’Église. Et, dans sa reconstruction, il réussit à se mettre à dos l’Église catholique et le calvinisme orthodoxe de Genève, le presbytérianisme, grâce à sa théorie des trois pactes.
1°) Le pacte d’Église
Le premier de ces pactes, le pacte d’Église, dissolvait l’idée catholique et presbytérienne d’Église hiérarchisée. Seules les paroisses, que Ramus appelait congrégations, devaient avoir une existence terrestre visible et palpable. La vraie Église était une idée, une idée d’union dans l’idéal de toutes les paroisses terrestres. Chacune d’entre elles était en fait indépendante, pouvait choisir ses pasteurs et ses dogmes. L’Église n’avait donc pas de hiérarchie visible. Le pacte d’Église unissait les fidèles mais seulement à l’intérieur de la « congrégation ». La Sorbonne catholique fronça le sourcil et le successeur de Calvin, Théodore de Bèze, expulsa Ramus de l’église presbytérienne en 1572, l’accusant de vouloir y introduire la démocratie, mot horrible à l’époque car, aux yeux de la majorité, il signifiait anarchie.
2°) Le pacte de grâce
Autre déviation, le pacte de grâce, lequel contredisait la théorie calviniste du salut acquis exclusivement par prédestination. Les chrétiens, au contraire, pouvaient tous espérer être sauvés s’ils adhéraient au pacte conclu par Dieu avec Abraham. C’était un contrat par lequel, remarquons-le, les deux parties s’obligeaient, sur un pied de quasi-égalité. Dieu lui-même acceptait de s’y soumettre :
a) je serai ton Dieu ;
b) ce que je requiers de toi, c’est que tu sois parfait avec moi, que tu fasses droit à mes demandes, obéissance, perfection du cœur, etc ;
c) je multiplierai ta descendance qui gouvernera la terre.
La foi, le salut, étaient donc désormais contractuels, le fruit de la raison. En fait, comme le note Perry Miller, c’était le contractualisme rationaliste réintroduit en religion. On pense à Pélage. Les conséquences furent immenses.
3°) Le pacte social
Croyant suivre Platon [3], les congrégationalistes et Ramus jugèrent que l’État lui-même devait reposer sur un simple contrat, le pacte social. C’était, des trois pactes, celui qui était promis au plus brillant avenir.Le premier état des hommes avait été dangereux : c’était celui de l’anarchie. Les hommes préférèrent se grouper en cités après avoir signé un pacte d’union. Par ce pacte, ils se groupaient, créaient une autorité centrale qui promulguait des lois ; le peuple s’engageait à y obéir. C’était une doctrine explosive à l’époque où en Espagne, France, Écosse et Angleterre, les royaumes s’appuyaient sur le droit divin des rois. Les puritains anglais, nous le verrons, trouvèrent dans ce contrat social leur arme principale contre les rois Stuart. Plus tard, Locke (1632-1704) débarrassa le pacte social de toute connexion avec Dieu. Les Whigs s’emparèrent de cette théorie devenue en fait athée, expulsèrent en 1688 le roi catholique Jacques II et instaurèrent leur « glorieuse » ère matérialiste, laquelle, sous diverses formes, s’est prolongée jusqu’à nos jours [4]. Dieu était maintenant vraiment séparé de l’État. L’ère des républiques laïques pouvait commencer.
La logique ramiste
Nous avons lu l’épitaphe composée par Ramus pour lui-même, et nous avons vu qu’il basait ses idées politiques sur sa logique. Donnons-en un très bref aperçu.
Pour lui, les barbares syllogismes aux noms pseudo-grecs par lesquels la Sorbonne enseignait la logique et démontrait les vérités du catholicisme, tout cela était bizarre, donc faux. Pourquoi, se demandait Ramus, l’humanité s’est-elle laissée emprisonner dans ce carcan de la logique formelle ? Parce que, depuis la chute d’Adam, les cerveaux humains ont besoin de béquilles. Rejetons donc la confusion des esprits causée par le péché originel et retournons à la simplicité de notre protoparent, Adam. Comment Adam raisonnait-il ? Par simples axiomes découlant ad infinitum les uns des autres. Par ce procédé, l’homme retrouverait l’innocence adamique et serait sauvé. C’était très grave. Le péché originel était en fait aboli. Imitons Adam, disait Ramus, dans nos raisonnements : en voyant les animaux, il les nommait, tout simplement, prononçant un jugement immédiat et exact, un axiome ; du premier de ces axiomes, on pouvait en déduire un second tout aussi exact, etc. Cet optimisme ramiste niant la rigueur aristolélicienne et chrétienne du raisonnement, niant la nature irréversible de la souillure originelle, précédait en fait le Siècle des lumières et l’optimisme maçonnique. L’homme, pensait Ramus, allait se sauver par la simplicité.
Nous passerons pour l’instant sur les dichotomies de Ramus, autres simplifications du raisonnement humain. Toutes les idées pouvaient se résumer en deux mouvements : affirmations et contraires. Les axiomes et les dichotomies eurent cependant une énorme influence sur les raisonnements révolutionnaires du XVIIIe siècle, par simplification excessive de la pensée, simplification intéressée, bien entendu.
La propagation du ramisme
1°) En France
Après cette trop brève description des idées de Ramus, l’on se demandera quelle influence elles ont eue sur le protestantisme français et la France en général. L’Église congrégationaliste française mériterait certes une étude à part, mais ce serait une étude purement théologique. Et l’influence de ladite Église sur le protestantisme français et les révolutions françaises semble, nous disons bien « semble », avoir été minime. La répression catholique et la répression calviniste furent apparemment très efficaces et le ramisme dut émigrer. L’influence du ramisme sur la vie politique française s’exerça en fait par le biais des pays de langue anglaise. On pourrait parler d’effet boomerang.
2°) En Angleterre
Perry Miller nous dit : « [Le ramisme] atteignit Cambridge [Angleterre] dans les années 1570 et y domina l’enseignement de la logique surtout du fait de trois grands commentateurs : William Temple du King’s College, Georges Downame du Christ’s College et Alexander Richardson du Queen’s College. » L’opposition vint d’Oxford, plus royaliste que Cambridge, et du parti Laudien, c’est-à-dire de l’Église anglicane officielle. Or une révolution se préparait. Les puritains se jugeaient écrasés d’impôts illégaux par le pouvoir royal. Ils cherchaient partout des théories politiques leur permettant d’éviter de trop verser au fisc. Ils les trouvèrent entre autres dans la théorie du contrat social, idée ramiste, qui annonçait que le pouvoir venait du peuple. Cette révolution, qui éclata sous les Stuart de 1641 à 1649 et se termina par la condamnation à mort de Charles Ier en 1649, était surtout le fait du clan congrégationaliste. Le général Cromwell, son chef militaire, proclama la république en 1649. Son secrétaire « latin » Milton, le plus grand poète de l’époque, était lui aussi congrégationaliste, comme son secrétaire « anglais » Marvell. Les Écossais, eux, étaient restés presbytériens et se firent battre par l’armée congrégationaliste de Cromwell à Worcester en 1651. Comme on le voit, les deux factions principales du protestantisme britannique ne fraternisaient pas. Notons que les idées révolutionnaires des Frondeurs français, au moins celles des parlementaires, semblent bien leur avoir été inspirées par l’exemple des Anglais cromwelliens.
Le congrégationalisme anglais fut cependant écrasé par la réaction royaliste (et anglicane) de 1658-1660. Mais déjà, quatre-vingt-dix ans plus tôt, ces idées avaient franchi l’Atlantique, nous l’avons déjà dit, car les treize colonies anglaises d’Amérique avaient des velléités d’indépendance politique et religieuse, et le ramisme leur paraissait un merveilleux auxiliaire politico-religieux.
3°) En Amérique puritaine
Inspiré par le Cambridge anglais, le Cambridge américain du Massachusetts, c’est-à-dire l’université Harvard, devint une citadelle du ramisme avec des penseurs comme Thomas Hooker, qui vint d’Angleterre propager la bonne parole. Schneider, dans son Histoire de la philosophie américaine [5], note quelle liberté les ramistes eurent de s’organiser loin du pouvoir royal : « En Nouvelle-Angleterre, il était possible d’organiser par des [pactes] et des contrats sociaux de petites communautés indépendantes, véritables royaumes du Christ, ou théocraties, dans lesquels les magistrats et les prêtres, démocratiquement élus, étaient solidairement responsables de l’application de la loi divine. »
Perry Miller ajoute : « Le [pacte] de grâce revêt avec le [pacte] d’Église un aspect politique et visible » et, ajoutons, révolutionnaire.
Dans ces conditions, il était facile aux laïcs de supplanter le clergé et de ne plus s’attacher qu’au pacte social. Dieu et le roi perdaient leur place, la démocratie les remplaçait. Sous la poussée du commercialisme grandissant, (vers 1680) les petites communautés laïques voulurent devenir indépendantes. Tout était prêt pour la révolution américaine de 1776, celle des marchands.
La logique ramiste enseigna aux prêcheurs congrégationalistes que cet amour de l’indépendance pouvait s’appuyer sur des raisonnements simples : « Nous sommes Américains, donc nous devons être libres. La démocratie est le plus grand de tous les biens terrestres, donc nous devons nous révolter », dirent John Wise (1652-1725), Jonathan Mayhew (1720-1766), etc.
Le congrégationalisme avait finalement inventé l’État laïque et la révolution, précédé les Lumières, mis à jour le rationalisme latent dans le protestantisme, remplacé le syllogisme par l’enthymème, en fait.
4°) Jefferson
La déclaration d’Indépendance de Jefferson du 4 juillet 1776 développe de façon néo-classique les principe « laïques » et la « logique » ramiste du XVIe siècle.
Le préambule, destiné à donner la légitimité à la révolution américaine, est formé d’axiomes à la Ramus : « Nous maintenons qu’il n’est pas nécessaire de démontrer les vérités suivantes : tous les hommes naissent égaux ; ils ont été dotés par leur Créateur de certains droits inaliénables, parmi lesquels figurent la vie, la liberté et la poursuite du bonheur. » Etc.
Jefferson, auteur principal de cette déclaration, penchait pour un État congrégationaliste. Il ne voulait pas d’un pouvoir central fort (à la différence de Washington). Il souhaitait que chacun des treize nouveaux États reste indépendant des douze autres et ne soit formé que de petites communautés elles-mêmes indépendantes, les Hundreds.
Lafayette, en 1777, ramena d’un voyage aux nouveaux U.S.A. la déclaration de Jefferson, qui provoqua dans les milieux « libéraux » parisiens une vague d’enthousiasme. Les idées ramistes étaient de retour en France.
Jefferson lui-même fut envoyé à Paris par le nouveau gouvernement américain juste avant la Révolution française et inspira la formation du parti « Girondin » qui voulait crééer une France républicaine et fédéraliste.
Arrêtons là cette excursion historique. On pourra dire de Ramus, nous espérons l’avoir prouvé : « Nul n’est prophète en son pays. »
Ses idées avaient fui la France et accompli un bien long périple avant de revenir influencer la pensée française, et cela de bien fâcheuse façon.
Il avait, sans le vouloir, mis en marche la laïcisation du protestantisme, remplacé le droit divin des rois par le pacte social, mis à l’écart la logique pour la remplacer par la rhétorique axiomatique. Les révolutions du XVIIIe siècle lui doivent beaucoup. Et la vie politique moderne serait très différente s’il n’avait existé, nous osons le dire.
[1] — Doctrine des Droits de l’homme entre autres.
[2] — Perry Miller, The New England Mind, Boston, Beacon press, 1939 ; Perry Miller, From colony to province, Boston, Beacon press, 1953.
[3] — Celui des Lois et de La République.
[4] — Cf. John Locke, The second treatise of government, Londres, 1689.
[5] — Schneider, Histoire de la philosophie américaine, Paris, Gallimard, 1955, p. 16.

