Corneille, La Fontaine
et notre France
par Joseph Lagneau
Corneille et La Fontaine, deux écrivains ou, plutôt, deux hommes (selon l’utile distinction de Pascal) représentatifs du grand siècle. Brasillach considérait le premier comme « notre Shakespeare » tandis que le second, tenu par Sainte-Beuve pour « notre Homère », vient de connaître une consécration retentissante à l’occasion du tricentenaire de sa mort [1]. Deux noms, deux œuvres, deux styles, parfait reflet du classicisme français, c’est-à-dire des lettres humaines.
Sur La Fontaine, nos lecteurs peuvent aussi se reporter au journal Présent du 29 avril 1995 (p. 5 à 8). On y lit, sous la plume d’Yves Chiron, que « La Fontaine, par certains écrits et par toute une partie de sa vie personnelle s’est assurément fourvoyé » dans la quête de la sagesse. Dans sa vie, l’indolence et le plaisir eurent une grande part. A partir de 1665, il publia des Contes, licencieux et souvent anti-cléricaux. « Ce n’est qu’à la fin de 1692, à soixante et onze ans, que, gravement malade, il se convertit. (…) Le 12 février 1693 en présence d’une délégation de l’Académie venue à son chevet, il regretta d’avoir écrit “un livre de contes infâmes (...), livre abominable”, et il s’engagea à n’écrire à l’avenir, s’il se rétablissait, que des ouvrages d’esprit religieux. Il tint parole. (…) Il mourut le 13 avril 1695, trois jours après avoir fait ses pâques à l’église Saint-Eustache. Sous ses habits on trouva un cilice. »
Honneur donc à notre fabuliste pour cette conversion. Joseph Lagneau note que les Fables ne contiennent rien d’immoral. On peut se demander cependant s’il n’y règne pas un certain naturalisme, au moins par omission : jamais Notre Seigneur Jésus-Christ n’y est présent. On pourrait aussi s’interroger sur cette manière de faire parler les animaux. Mais ce sera pour une autre étude.
Le Sel de la terre.
Introduction
ASSOCIER Corneille et La Fontaine dans un même éloge de la France semble relever de la gageure, du moins du paradoxe. Quoi de commun, en effet, entre la générosité héroïque du théâtre cornélien et la prudence calculatrice contenue dans les Fables ? Pourtant malgré des tempéraments dissemblables – mais d’un commun esprit d’indépendance bien français ! –, malgré des sources d’inspiration distinctes (Rome, Athènes), enfin, malgré des genres et des tons littéraires différents, il convient d’unir ces deux poètes pour tenter d’identifier le classicisme littéraire français, symbole d’universalité : car ne faut-il pas tout à la fois s’enraciner pour s’élever et viser haut pour penser juste ? Ne pas séparer la noblesse des sentiments de la mesure des jugements, c’est se rappeler que « notre Paris jamais ne rompit avec Rome » et que « Rome d’Athènes en fleur a récolté le fruit [2] ».
Des maximes et des proverbes universels :
l’apanage français
Voltaire, d’esprit classique quand il faisait de la critique littéraire, attribue à l’auteur du Cid, dans son « Discours de réception à l’Académie française » (9 mai 1746), un immense mérite : « La langue française resterait donc à jamais dans la médiocrité, sans un de ces génies faits pour changer et élever l’esprit de toute une nation : c’est le plus grand de vos premiers académiciens, c’est Corneille seul qui commença à faire respecter notre langue des étrangers précisément dans le temps que le cardinal de Richelieu commençait à faire respecter la couronne. L’un et l’autre portèrent notre gloire dans l’Europe. Après Corneille, sont venus, je ne dis pas de plus grands génies, mais de meilleurs écrivains. »
Et l’auteur du Siècle de Louis XIV de poursuivre en insistant sur l’efficacité intrinsèque de la langue des dieux, capable d’expliquer le succès de Corneille ou de La Fontaine dans la mémoire nationale : « D’où vient ce grand effet de la poésie, de former et fixer enfin le génie des peuples et de leurs langues ? La cause en est bien sensible : les premiers bons vers, ceux-mêmes qui n’en n’ont que l’apparence, s’impriment dans la mémoire à l’aide de l’harmonie. Leurs tours naturels et hardis deviennent familiers ; les hommes, qui sont tous nés imitateurs, prennent insensiblement la manière de s’exprimer, et même de penser des premiers dont l’imagination a subjugué celle des autres. Me désavouerez-vous donc, messieurs, quand je dirai que le vrai mérite et la réputation de notre langue ont commencé à l’auteur du Cid et de Cinna ? » Enfin, l’auteur du Temple du goût d’ajouter concernant « le bonhomme La Fontaine », comme l’appelait Boileau : « C’est un homme unique dans les excellents morceaux qu’il nous a laissés ; ils sont dans la bouche de tous ceux qui ont été élevés honnêtement ; ils contribuent même à leur éducation ; ils iront à la dernière postérité ; ils conviennent à tous les hommes et à tous les âges. »
Après ce plaidoyer pro domo classica, précisons. Au-delà des intrigues dans le théâtre de Corneille et des récits pour les Fables de La Fontaine, nos deux poètes ont l’œil « philosophe » car tous deux ont l’art d’accéder à des vérités générales [3]. Pour parler comme Leibniz, le premier a plutôt tendance à privilégier les vérités de raison (« aux âmes bien nées, / La valeur n’attend pas le nombre des années ») et le second les vérités de fait (« Tel est pris qui croyait prendre »).
Corneille devient ainsi le maître de la maxime, dans les répliques lapidaires (« A qui venge son père, il n’est rien d’impossible ») aussi bien que dans des tirades éloquentes, au ton parfois déclamatoire, où le juriste qu’est l’auteur de la Mort de Pompée alterne entre la particularité des situations et l’universalité des principes, témoin le conseil que donne le roi Valamir à Attila :
Un grand destin commence, un grand destin s’achève,
L’empire est prêt à choir, et la France s’élève (…)
Soutenir un État chancelant et brisé,
C’est chercher par sa chute à se voir écrasé.
Appuyez donc la France, et laissez tomber Rome [4].
Les canons du syllogisme pratique sont parfaitement respectés et l’on comprend mieux que Napoléon ait voulu faire du théâtre politique de Corneille « le bréviaire de l’homme d’État ».
La Fontaine, quant à lui, juriste également mais « papillon du Parnasse », butine plus facilement dans le monde de la contingence pure où la variété et la complexité de « cette ample comédie aux cent actes divers » lui suggèrent le sens de l’empirisme organisateur. Il devient alors le maître des proverbes [5] dans ses « morales » bien connues mais aussi dans ses remarques de bon sens où l’émule d’Ésope oscille entre l’engagement personnel et la leçon universelle [6], témoin le second recueil qui fourmille de sagacité et de bon goût :
On cherche les rieurs ; et moi je les évite.
Cet art veut sur tout autre un suprême mérite.
Dieu ne créa que pour les sots
Les méchants diseurs de bons mots [7].
Mais là où Corneille et La Fontaine se rejoignent, c’est dans cette capacité (liée sans doute à l’universalité de la langue française) d’abstraire du réel le plus riche – la Rome des palais ou la France des terroirs et des échoppes – des règles ou des leçons qui « valent pour la plupart du temps [8] ».
Des héros et des figures immortelles :
grandeur et sagesse
Cependant, plus que cette aptitude à saisir la vérité en « discours » ou en « images portatives » (G. Dubech), nos deux écrivains doivent être jugés au contenu de leurs œuvres. Or, là le théâtre de l’un complète le bestiaire de l’autre pour illustrer les vertus cardinales françaises (du moins à cette époque !) : prudence et magnanimité [9].
Tous deux partent du même constat : l’homme est un être libre quant au choix des moyens susceptibles d’accomplir la fin à lui assignée par « Dieu son créateur » :
Le ciel juste à punir, juste à récompenser,
Pour rendre aux actions leur peine ou leur salaire,
Doit nous offrir son aide, et puis nous laisser faire [10] .
Je ne crois point que la nature
Se soit liée les mains et nous les lie encor,
Jusqu’au point de lier dans les cieux notre sort [11].
Cependant cette liberté s’éduque, elle est une conquête de la volonté éclairée par l’intelligence, conquête fragile que menacent perpétuellement les illusions de l’imagination aussi bien que le désordre des passions. Alors, humblement mais fermement, le bon La Fontaine apprend – « Je me sers d’animaux pour instruire les hommes » - au peuple de France les menues vertus du quotidien [12], tandis que le « grand Corneille » enseigne aux princes du royaume « l’art de se rendre maître[s] des cœurs ».
Pour cela, nos deux bourgeois français insistent sur l’œuvre propre de la vertu de prudence : la bonne délibération. Considérer (et parfois prendre conseil, comme Auguste dans Cinna), décider, exécuter, conformément au bien domestique ou politique, tel est l’ordre pratique à suivre, selon les besoins du temps et les nécessités de l’action :
C’est de quoi, mes amis, nous avons à résoudre (…)
Et je puis dire enfin que jamais potentat
N’eut à délibérer d’un si grand coup d’État [13].
Ne faut-il que délibérer,
La Cour en conseillers foisonne ;
Est-il besoin d’exécuter,
L’on ne rencontre plus personne [14].
Et là, contrairement au devoir kantien, catégorique et monolithique, le devoir chez Corneille n’est pas déterminé universellement [15] : hormis le cas des exécutants, fidèles et enthousiastes serviteurs de l’ordre, il est à déterminer prudentiellement [16] comme le manifestent les dilemmes douloureux auxquels sont soumis ces êtres de chair et de sang :
Ô rigoureux combat d’un cœur irrésolu !
Qui des deux dois-je suivre, et duquel m’éloigner [17] ?
Je ne sais que répondre et ne sais que choisir [18].
Quant à la notion d’obligation chez La Fontaine, elle résulte des leçons que la réalité impose « aux petits comme aux grands » qui auraient voulu s’y soustraire, faute de réflexion ou de courage :
Ô vous pasteurs d’humains et non pas de brebis,
Rois, qui croyez gagner par raisons les esprits
D’une multitude étrangère,
Ce n’est jamais par là que l’on en vient à bout ;
Il y faut une autre manière :
Servez-vous de vos rets, la puissance fait tout [19].
C’est qu’en effet la vertu de prudence ne suffit pas dans cet univers d’intrigues créé par nos deux provinciaux de la terre de France. Pour éviter que le droit du plus fort ne triomphe, il faut que la force du plus droit l’emporte. Alors, « à qui donner le prix ? Au cœur si l’on m’en croit », s’écrie le fabuliste. Au cœur, symbole tout à la fois, au XVIIe siècle, d’amour et de courage, c’est-à-dire de don de soi dans la plus parfaite allégresse qui, chez l’un, touche au sublime et, chez l’autre, confine à la grâce [20].
Et là les délibérations plus ou moins nobles de la raison (voir le fameux « Ah ! ne me brouillez pas avec la République ! » de Prusias) sont parfois sacrifiées aux généreuses résolutions du cœur : ainsi l’illustre « soyons amis, Cinna », d’Auguste (le grand Condé en pleurait d’émotion, lors de la première représentation) qui cesse d’argumenter pour mieux pardonner, ou la merveilleuse histoire des « Deux aventuriers et du talisman » :
Fortune aveugle suit aveugle hardiesse ;
Le sage quelquefois fait bien d’exécuter,
Avant que de donner le temps à la sagesse
D’envisager le fait et sans la consulter [21].
Par conséquent, s’il est sagesse d’éviter présomption et ambition, il ne faut pas négliger, dans certaines occasions (en sus de la prudence), de faire preuve de magnanimité, notamment pour « déjouer » les pièges des ennemis ou résister aux ruses des méchants [22]. Certains personnages de Corneille (du vieil Horace à Suréna) et certaines figures de La Fontaine (moins connues, il est vrai : voir, par exemple, XII, 15) sont là pour en témoigner. Nous leur devons quelques-uns des plus beaux cris du cœur de notre littérature, ceux-là mêmes qui, d’après Boileau, suscitent l’admiration et provoquent l’imitation.
Le souci religieux :
la crainte de la mort et la crainte de Dieu
Chez nos deux poètes, cette élévation du cœur destinée à inspirer les choix de la raison ou à confondre les calculs de la ruse s’accompagne aussi d’inquiétudes de l’âme. Des cris du cœur au chant de l’âme, tel est l’itinéraire « spirituel » suivi, inégalement il est vrai [23], par ces deux compositeurs lyriques.
Les faiblesses du « bonhomme » La Fontaine ne l’empêchent pas de songer fréquemment à la mort. Que de fables en font foi jusqu’à l’émouvante traduction paraphrasée sur la prose du Dies Irae [24] :
De quels frémissements nous verrons-nous saisis !
Qui se croira pour lors au nombre des choisis ?
Le registre des cœurs, une exacte balance,
Paraîtront aux côtés d’un juge rigoureux.
Mieux, vers la fin de sa vie, l’ancien séminariste de l’Oratoire songe à paraître devant Dieu, renie ses Contes, et meurt ceint d’un cilice, il y a eu trois siècles l’an dernier.
Quant au « divin » Corneille, très tôt les stances amoureuses de Rodrigue se sont « mues » en stances religieuses de Polyeucte. Tout a été dit et bien dit par Péguy [25], puis par le père Calmel [26] sur cette « promotion » du Cid à Polyeucte. N’oublions pas non plus que Corneille, dans la maturité (et non dans la vieillesse !) de son âge et de son œuvre, est l’auteur d’une admirable traduction paraphrasée en vers français de L’Imitation de Jésus-Christ. Pour lui, la poésie s’accommode fort bien de la piété comme en témoigne cette confidence à l’un de ses amis, le poète Voyer d’Argenson : « Il est trop vrai que communément la poésie ne trouve pas bien ses grâces dans les matières de dévotion ; mais j’avais toujours cru que ce défaut provenait plutôt du peu d’application de notre esprit que de sa propre insuffisance, et m’étais persuadé que d’autant plus que les passions pour Dieu sont plus élevées et plus justes que celles qu’on prend pour les créatures, d’autant plus un esprit qui en serait bien touché pourrait faire des poussées plus hardies et plus enflammées en ce genre d’écrire, et m’étais fortifié sur ce sentiment par la nature de la poésie même qui a les passions pour son principal objet, n’étant pas vraisemblable que l’excellence de leur principe les doive faire languir [27]. »
Pierre Corneille, il est vrai, en bon fils spirituel des jésuites, ses maîtres et correspondants, a toujours eu un soin scrupuleux de son âme : récitant le bréviaire chaque jour, ayant donné une fille au service de l’Église (une dominicaine) et deux fils à la carrière des armes (dont l’un mort pour la France à vingt-deux ans), marguillier à la paroisse Saint-Sauveur de Rouen (sise place du Vieux Marché), n’est-ce pas lui qui pieusement allait remettre en état et en honneur « la croix que Jeanne d’Arc avait embrassée et vers laquelle s’étaient, à travers la fumée et les flammes, tendus ses derniers regards [28] » ?
Malgré des sagesses de vie inégales [29], Corneille et La Fontaine eurent tous deux en commun de magnifier – l’un par sa vie [30], l’autre par son œuvre – les bienfaits de la retraite pour échapper au divertissement de la vie :
Apprendre à se connaître est le premier des soins
Qu’impose à tous mortels la majesté suprême (…)
Pour vous mieux contempler demeurez au désert [31].
Tous deux eurent en commun de dilater leur cœur et d’ouvrir leur âme – au moins in articulo mortis – aux accents ineffables des textes liturgiques ou sacrés, témoin ce « chef-d’œuvre de description spiritualiste de la béatitude [32] » :
Les objets désirés s’offrant tous à la fois
N’y balanceront point ton amour ni ton choix
Sur les ébranlements de ton âme incertaine :
Tu posséderas tout sans besoin de choisir,
Et tu t’abîmeras dans l’abondance pleine
Sans que la plénitude émousse le désir [33].
Ce sérieux du cœur, cette gravité de l’âme (par éclipses pour le bonhomme Jean) chez deux écrivains qui, par ailleurs, appréciaient tant le rire et la gaieté – Corneille débuta par des comédies comme L’Illusion comique – a été finement analysé par le plus profond, sans doute, des critiques littéraires du XXe siècle, Charles Maurras.
Pour ce dernier, concernant La Fontaine, tout s’expliquerait par le projet politique des Fables qui ont maintenu bien haut, quoi qu’en pensèrent Rousseau et Lamartine [34], la dentelle du rempart : « (…) ces fables bienfaisantes et exemplaires sont propres à garder, à défendre et à protéger notre frêle membrane, notre action plus frêle, autant que le veut et l’exige ce principe de l’être que La Fontaine appelle, sans ambages, « le cœur » : volonté de la vie de soi, volonté de la vie des autres, vœu exprès du positif contre le négatif, synonyme auguste du bien [35]. »
Quant à Corneille, enfin, la priorité du politique favorisant la primauté de la contemplation, il a donné, selon le maître de Martigues, le plein essor de ses dons lyriques à travers l’excellence de l’objet divin : « De combien de coudées ce Corneille de L’Imitation dépasse le rhéteur des imprécations de Camille ! C’est cependant le même artiste (avec un rythme plus souple néanmoins, un vers mieux nombré), le même incantateur de cris d’amour sentencieux, le même cérébral mettant ses émotions en rigides maximes, le même raisonneur sentimental plus voisin de nous que la critique contemporaine ne le prétend (…). Pénitent d’une vie passée au milieu des comédiens et des comédiennes, s’effrayant de la damnation encourue par ce maudit et adoré métier de polisseur de rimes, et créateur d’âmes, Corneille avait résolu de sanctifier, de purifier son art, en le consacrant tout à Dieu, en faisant de sa poésie une prosternation perpétuelle, une exaltation soumise et confiante de son cœur vers la bonté du souverain désirable et l’équité du juste juge [36]. »
Conclusion
Un jour, paraît-il, un solitaire, comme on disait au temps de Richelieu et de Louis XIV, posa à un jeune homme du début du siècle suivant la question rituelle :« Si vous vous retrouviez abandonné dans une île déserte à la manière de Philoctète, quels livres emporteriez-vous pour vous aider à demeurer un homme ? » Et la réponse juvénile de jaillir : « Les Fables de La Fontaine et L’Imitation de Corneille. » Devant l’étonnement du solitaire, le jeune homme de préciser : « En effet, les Fables m’inciteront à survivre tandis que L’Imitation m’invitera à bien vivre. Les unes me maintiendront en santé, l’autre me conduira en sainteté. »
D’une manière plus historique, « le vieux Nisard » observait à la fin du siècle dernier que, « dans toute maison française où il se trouve deux volumes, si l’un doit être le petit catéchisme diocésain, l’autre est à coup sûr le livre des Fables [37] ». Alors, pour que douce France perdure ainsi que les prérogatives attachées à son génie littéraire, souhaitons aux Fables de La Fontaine et au théâtre de Corneille longue vie et prospérité puisque, pour parodier Sainte-Beuve, « Corneille et La Fontaine, on ne les sépare pas, on les aime ensemble [38] ».
Missel romain du XVe siècle
|
[1] — Sur cet anniversaire, voir la très utile mise au point de Mme Beaucoudray (dans sa non moins très utile revue Plaisir de lire, 31 rue Godot de Mauroy, 75009 Paris) qui s’insurge contre « un étrange tricentenaire » où les contes de « Jean le libertin » semblent préférés aux Fables de « l’éternel La Fontaine » (nº 104, juin 1995, p. 1). Pour marquer cet événement, voir également le dossier « Pour célébrer La Fontaine » paru dans Itinéraires (nº 10, automne 1995, p. 5 à 34) ainsi que le supplément littéraire de Présent du samedi 29 avril 1995, nº 3325.
[2] — Maurras, La Prière de la fin.
[3] — D’où, selon les propos toujours pertinents de Philippe Houzelle, dans ses chroniques littéraires (Lettre à la Péraudière, 69770 Montrottier), « le fruit des études classiques : expérience à la vie humaine par un bon usage de la raison. Ainsi la culture devient une nourriture, l’instruction une éducation, c’est-à-dire une direction du choix de vie » (mai-juin 1992, nº 188, p. 12).
[4] — Attila, 1, 2.
[5] — De cette sagesse profane, Mgr Calvet disait que « si elle tend à défendre une position beaucoup plus qu’à élever le caractère, il ne faut pas en rougir, car elle ne pousse jamais à descendre (…). Ses conseils ne mettent pas la volonté sous pression, mais ils entretiennent la netteté de l’intelligence » (Témoins de la conscience française, 1943, Éd. Alsatia, p. 92 et 93). Notons encore qu’Hervé de Saint-Méen a établi un très beau florilège des proverbes du fabuliste (« Jean de La Fontaine et la France contemporaine », Présent, 17 juin 1995).
[6] — Sur ce thème, voir le remarquable chapitre intitulé « La Fontaine, poète classique ? » de Patrick Dandrey dans La Fabrique des fables, Klincksieck (2e édition), 1992, p. 105 à 120. Toutes nos références à La Fontaine sont tirées de l’édition des Fables par G. Couton, Classiques Garnier, Éd. Bordas,1990.
[7] — Fables, VIII, 8.
[8] — Sur l’aspect aristotélicien (et non cartésien !) du théâtre de Corneille, voir Marc Fumaroli, « L’héroïsme cornélien et l’idéal de magnanimité », Klincksieck, 1974, p. 53-76 et sur le même aspect (aristotélicien) des Fables, voir le maître livre de Pierre Boutang, La Fontaine politique, 1981, Éd. Albin Michel.
[9] — Pour ces notions, se reporter aux articles consacrés à ces deux auteurs dans Le Sel de la terre, nº 3 à 6. Pour le lien manifeste entre le traité des vertus de saint Thomas et la littérature classique, consulter Luce Quenette dans son chef-d’œuvre L’Éducation de la pureté, DMM, 1974, p. 50 et suivantes.
[10] — Œdipe, II, 5.
[11] — Fables, VIII, 16.
[12] — La Fontaine enseigne aussi les grandes vertus d’État. Voir « La politique et La Fontaine » par G.P. Wagner, dans Présent, 29 avril 1995, p. 5 et 6 et « Langue des bois contre langue de bois » par Marcel Signac, dans Rivarol, 9 juin 1995, p. 11.
[13] — Pompée, I, 1.
[14] — Fables, II, 2.
[15] — Voir à ce sujet l’article intitulé « Corneille et Péguy » dans le numéro spécial de Savoir et Servir sur la France, nº 53, p. 39.
[16] — Et cette mesure prudentielle n’est pas arithmétique mais proportionnelle. Elle exige, dans une situation de crise par exemple, qu’à la gravité des situations corresponde l’énergie des résolutions comme dans Horace (v. 489 à 505).
[17] — Cinna, IV, 2.
[18] — Polyeucte, III, 5.
[19] — Fables, X, 10.
[20] — En ce sens, à une époque de décadence où les hommes, surtout les jeunes, aiment mieux « mourir plutôt que souffrir », nos deux auteurs « dérangent » selon l’expression de J.B. Morvan, L’Action française hebdo, 13 avril 1995, p. 8.
[21] — Fables, X, 13.
[22] — L’archétype de cette grandeur d’âme nous est fourni par Nicomède « dont la grandeur de courage est combattue par la politique romaine (déjà !) et qui n’oppose à ses artifices qu’une prudence généreuse, qui marche à visage découvert et prévoit le péril sans s’émouvoir » (préface de Nicomède).
[23] — Sur l’itinéraire spirituel « irrégulier » de l’auteur des Fables, voir Y. Chiron, « La Fontaine et la religion » (Présent, 29 avril 1995, p. 7) ainsi que le très bel article intitulé « Rencontre tardive avec Dieu » paru dans Le Fablier, la superbe revue des « Amis de Jean de La Fontaine » (02400 Château-Thierry, 1995, nº 7, p. 99).
[24] — Traduction minutieusement analysée par A. Delaroche dans Fideliter, mai 1978, nº 3, p. 50 à 52.
[25] — Dans Victor-Marie comte Hugo.
[26] — Dans Les Mystères du royaume de la grâce, D.M.M., 1975, t. II, p. 78.
[27] — Cité par Mgr Calvet dans son Polyeucte, Éd. Mellottée, 1944, p. 60.
[28] — D’après le très beau livre de A. Delacour, Corneille et notre France, Librairie Floury, 1944, p. 46.
[29] — Dans son article « La Fontaine, fidèle et libre » (Présent, 29 avril 1995), A. Bernet rapporte : « Ce frivole finit en sage chrétien, disant la veille de sa mort à l’un de ses amis en pleurs : “Mourir n’est rien ; mais songes-tu que je vais paraître devant Dieu ?” »
[30] — Après la querelle du Cid, profondément meurtri, Corneille se retire à Rouen : « Au Cid persécuté/Cinna doit sa naissance », comme le dit Boileau dans son Épître à Racine (v. 52).
[31] — Fables, XII, 29.
[32] — Formule de Ch. Maurras. Pour la traduction en vers de L’Imitation de Jésus-Christ par Corneille, voir l’excellente édition présentée et annotée par Mgr Ducaud-Bourget, Éd. Albin Michel, 1941.
[33] — L’Imitation de Jésus-Christ, III, 49.
[34] — Sur l’immoralité prétendue des Fables, voir la mise au point de G. Laffly (dans le Spectacle du monde, mars 1955, p. 79) ainsi que la notule « spirituelle », signée Rembarre (dans Controverses, avril 1995, p. 3).
[35] — Lettre-préface de Ch. Maurras au livre déjà cité de P. Boutang.
[36] — Pierre Chardon, Dictionnaire critique et politique, 1932, article « Corneille ».
[37] — Cité dans la lettre-préface de Ch. Maurras.
[38] — A l’image d’une contemporaine au goût très sûr, Madame de Sévigné, dont on fête cette année le tricentenaire de la mort… et qui appréciait autant « le bon La Fontaine » que « le grand Corneille ».

