Éditorial
La mort d’Itinéraires
J |
EAN MADIRAN annonce dans un numéro spécial hors série de mars 1997 l’arrêt de la revue qu’il a fondée en 1956. On lit en tête de ce numéro :
De 1956 à 1989, la revue Itinéraires a publié 10 numéros par an, au total 338 numéros, numérotés de 1 à 338.
Devenue trimestrielle, la revue a publié en 1990, 1991 et 1992 une « nouvelle série » de douze numéros numérotés de I à XII.
La « troisième série » a comporté elle aussi douze numéros, numérotés de 1 à 12, de 1993 à 1996.
Ainsi la revue a connu trente-trois ans de parution régulière, puis, à partir de 1989, elle est morte progressivement, cherchant différents palliatifs pour essayer d’enrayer le mal qui la rongeait.
Quel mal ? Jean Madiran ne semble pas le voir dans le constat quelque peu amer qu’il fait dans les dix pages du dernier éditorial (et unique article) du dernier numéro de sa revue.
Pourtant la réponse est simple. Les dates parlent d’elles-mêmes, et l’analyse de la revue le confirme aisément : la revue est morte d’avoir abandonné le bon combat pour la Tradition dans l’Église, bon combat qu’elle a mené vaillamment pendant trente-deux ans.
Jean Madiran et ses collaborateurs jouèrent un rôle important dans la défense de la foi à l’époque du concile, puis au moment de la promulgation de la nouvelle messe (voir par exemple la belle déclaration du père Calmel que nous avons reproduite dans les numéros 4 et 12 bis du Sel de la terre).
Mais, hélas ! celui qui avait vu si clair pendant plus de trente ans devint subitement myope et aveugle. En 1988, il ne comprit pas la nécessité des sacres épiscopaux réalisés par Mgr Lefebvre et se mit à critiquer le fondateur d’Écône, lui, Jean Madiran, celui que le même Mgr Lefebvre n’avait pas hésité à qualifier devant ses séminaristes de « co-fondateur d’Écône » à cause de sa revue Itinéraires. Le châtiment divin ne se fit pas attendre : quelques mois plus tard la revue battait de l’aile. Jean Madiran lutta, mais il ne put rien contre la justice de Dieu. Moins de dix ans après, la revue est morte [1].
Car la revue n’est pas morte, comme le pense Madiran, parce que les gens ne veulent plus faire l’effort de lire. Pendant la période où Itinéraires commençait de décliner, Le Sel de la terre commençait de paraître. Et notre revue n’est certainement pas plus facile à lire qu’Itinéraires : on nous en fait parfois le reproche.
Nous ne nous réjouirons pas de la mort d’Itinéraires, car elle fut une grande revue et elle fit du bien, un bien que l’on peut même qualifier d’irremplaçable. Mais nous ne verserons pas non plus des larmes, car elle a disparu sous le coup de la justice de Dieu.
Nous préférons simplement rappeler ici quelques considérations de Jean Madiran, du temps qu’il défendait le bon combat. Elles ne sont pas tirées d’Itinéraires, mais ce sont des extraits d’une conférence que Madiran fit à Écône le 18 juin 1975. Cette conférence faite en présence de Mgr Lefebvre, à une heure tragique de la crise dans l’Église, est un document qui méritait de ne pas tomber dans les oubliettes de l’histoire.
Pour les lecteurs qui l’ignoreraient, rappelons brièvement le contexte de cette conférence. Le 21 novembre 1974 Mgr Lefebvre publia une déclaration qui commence ainsi :
Nous adhérons de tout coeur, de toute notre âme à la Rome catholique, gardienne de la foi catholique et des traditions nécessaires au maintien de cette foi, à la Rome éternelle, maîtresse de sagesse et de vérité.
Nous refusons par contre et avons toujours refusé de suivre la Rome de tendance néo‑moderniste et néo‑protestante qui s’est manifestée clairement dans le concile Vatican II et après le concile dans toutes les réformes qui en sont issues...
Cette déclaration fut le point de départ de toute une série d’ennuis pour le fondateur d’Écône. Après un simulacre de jugement, trois cardinaux prononcèrent une sentence de condamnation par une lettre du 6 mai 1975, qui fut suivie par un article défavorable de L’Osservatore Romano du 8 mai. Au moment où Jean Madiran fit sa conférence à Écône, le pape Paul VI s’apprêtait à écrire à Mgr Lefebvre sa lettre du 29 juin 1975, prélude de la suspens a divinis (juin 1976) [2].
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Conférence de Jean Madiran à Écône
le 18 juin 1975 (extraits)
La déclaration de Mgr Lefebvre, après un premier alinéa qui dit que nous adhérons de tout cœur, de toute notre âme, à la Rome catholique, dit dans un second alinéa, [c’est] le second point si vous voulez : « Nous refusons par contre et avons toujours refusé de suivre la Rome de tendance néo-moderniste et néo-protestante qui s’est manifestée clairement, etc. »
Or une chose qui est à mes yeux absolument capitale, (…) c’est que les réponses à cette déclaration, j’entends les réponses les plus hautes, celles de l’article de L’Osservatore Romano et celle de la Lettre des trois cardinaux, les réponses se sont placées sur le plan du droit et non pas sur le plan du fait ; et je m’explique : quand un évêque, un archevêque, pour la première fois depuis le Concile, dit : « Nous refusons de suivre la Rome de tendance néo-moderniste », la réponse que nous attendions tous, s’il y avait une réponse, c’était une réponse de fait : « Mais il n’y a pas de tendance néo-moderniste dans la Rome actuelle. » (...)
C’est là la question de fait, et sur la question de fait la réponse pouvait être, soit sur le ton de l’amitié fraternelle, soit sur le ton de la (monition ?) paternelle et sévère : « Mais c’est un malentendu. Pour des raisons qui tiennent à vos adhérences sociologiques, à votre conditionnement dans l’ordre sociologique, au fait que vous êtes d’une autre génération, que vous avez été formé par une autre culture, que sais-je, pour toutes les raisons possibles et même tenant à l’infirmité humaine et qui peuvent peut-être expliquer le malentendu, vous prenez pour du modernisme et du libéralisme ce qui n’est qu’une audace pastorale licite. » Et d’ailleurs beaucoup, la généralité de l’opinion catholique, pensent que le débat se situe ainsi : il y a dans l’Église des conservateurs qui, peut-être avec raison, peut-être à tort, refusent les audaces pastorales licites ou excessives.
Or la réponse a été [située] uniquement sur le plan du droit, c’est-à-dire : « Si Rome est moderniste, soumettez-vous au modernisme ; si Rome est libérale, soumettez-vous au libéralisme. » Ils ne l’ont pas dit en propres termes, mais ils l’ont dit clairement en substance (...). Or savoir si, coexistant avec la Rome éternelle, ou, selon une expression dont j’ai la responsabilité, occupant plus ou moins la Rome éternelle, il existe une Rome moderniste, ce n’est pas une question de principe ou d’idées, c’est une question de fait (…). La réponse qui est faite à la déclaration de Mgr Lefebvre montre à mes yeux qu’à une déclaration catholique, et parce qu’elle est catholique et [qu’elle se situe] sur le plan des principes catholiques, la nouvelle religion répond par une guerre de religion.
Ce qui le confirmerait, s’il en était besoin, mais il est toujours besoin de confirmations dans les choses graves, c’est que la lettre des cardinaux dit en propres termes que la déclaration publique de Mgr Lefebvre leur est apparue en tous points inacceptable, en tous points.
Dans une lettre rédigée par trois cardinaux qui prend la forme, [qui] veut prendre la forme d’une sentence, qu’ils ont mis un mois (?) à rédiger, on ne peut pas invoquer un lapsus. Ils ont dit « en tous points », « en tous points inacceptable ». L’un de ces points consiste seulement à citer saint Paul (...) : « S’il arrivait, dit saint Paul, que nous-même ou un ange venu du ciel vous enseignait autre chose que ce que je vous ai enseigné, qu’il soit anathème. » (…) Ce n’est pas moi qui l’invente, cela leur paraît inacceptable.
En tous points... bien, [voici] le premier point : « Nous adhérons de tout cœur, de toute notre âme, à la Rome catholique, gardienne de la foi catholique et des traditions nécessaires au maintien de cette foi, à la Rome éternelle, maîtresse de sagesse et de vérité », c’est un point. (...)
C’est bien le modernisme, le libéralisme et leurs descendants (ajouterai-je sous ma responsabilité) qui nous sont imposés par l’administration ecclésiastique actuelle au nom du pape et des évêques. C’est bien une religion ou au moins des éléments d’une religion incompatibles avec la religion révélée dont la tradition de l’Église nous apporte le témoignage et l’enseignement, c’est bien une religion, des éléments de religions opposés, qui nous sont infligés et, quand la question est posée par un évêque, ou plutôt quand la question est soulevée par un évêque, la réponse (le) confirme.
Je ne vous dis pas que ce que je vous dis soit réjouissant, je ne vous dis pas que ce que je vous dis soit sans gravité, mais je crois que ces deux points que j’ai appelés la réponse sur le plan du droit et non pas sur celui du fait, [réponse] qui consiste à nous réclamer l’obéissance inconditionnelle, même si on nous enseignait qu’il y a quatre personnes dans la Sainte Trinité, et le fait confirmatif que c’est bien en tous points et toutes les idées exprimées dans cette déclaration qui sont à rejeter, confirment que la fidélité à cette déclaration est bien la fidélité à la religion catholique traditionnelle. (…)
Lorsque l’Institutio generalis du nouvel Ordo Missæ a été publiée avec l’article 7 que vous connaissez dans sa première version, c’est un fait que cela a été signé et promulgué par le pape... C’est un fait que cette définition de la messe dans sa première version a provoqué des protestations et c’est un fait que ces protestations étaient fondées puisque le pape a rectifié l’article 7 qu’il avait promulgué et signé. Je n’examine pas la question de savoir si cette rectification est pleinement suffisante, c’est une question sur laquelle vous êtes plus compétent que moi – mais je veux dire par là qu’au moment où le pape Paul VI promulguait l’article 7, les trois cardinaux pouvaient dire de la même façon : « Vous n’allez quand même pas soumettre l’article 7 à votre jugement personnel. » – Mais ce n’était pas à notre jugement personnel que nous le soumettions en protestant. En protestant contre cet article 7, c’était une opposition que nous constations, le fait que l’article 7 était inconciliable avec l’enseignement traditionnel, permanent, commun, universel de notre sainte mère l’Église sur la messe. (…)
En face de cette déclaration [de Mgr Lefebvre], la réponse et les deux réponses officielles qui ont été faites confirment qu’il s’agit d’une question de foi. [Question] parfaitement consciente chez Mgr Lefebvre et chez ceux qui adhèrent à sa déclaration, peut-être inconsciente (et je le souhaite pour eux), peut-être partiellement inconsciente (je n’en sais rien, je n’ai pas à sonder), peut-être inconsciente pour le rédacteur de L’Osservatore Romano, partiellement inconsciente pour le rédacteur de L’Osservatore Romano ou le rédacteur de la Lettre des cardinaux, mais [il s’agit d’]une question de foi et j’ai dit [d’]une guerre de religion. Oui c’est une guerre de religion.
[Fin de l’extrait de la conférence de Jean Madiran à Écône]
Bible italienne, XVIe siècle |
[1] — Il semble que la raison profonde de ce manque de clairvoyance de Jean Madiran fut la manière trop sentimentale avec laquelle il perçut le pape Jean-Paul II. Il suffit de relire son analyse de la première visite du pape en France où il disait qu’« un instinct très puissant nous assure que ce pape (…) est un vrai pape catholique, que c’est bien la parole de Dieu qu’il est venu prêcher parmi nous (…) », et où il résumait le discours du pape du 31 mai 1980 à Saint-Denis par les trois mots « travail-famille-patrie » (Itinéraires 245, p. 5). On pourrait aussi relire son analyse de Veritatis Splendor.
[2] — Pour tous ces documents, voir le n° spécial d’Itinéraires de décembre 1976.

