Le martyre de saint Ignace
par Jean-Marc Rulleau
Les sigles E, M, T, R, P et S signifient respectivement les lettres de saint Ignace aux Éphésiens, aux Magnésiens, aux Tralliens, aux Romains, aux Philadelphiens et aux Smyrniotes.
D’Antioche à Rome
EN 107 [1], sous l’empereur Trajan, une colonne de condamnés se rend d’Asie Mineure à Rome. Elle fait partie de l’approvisionnement humain nécessité par les jeux du cirque, très coûteux en vies humaines. Ces condamnés sont destinés à être livrés aux bêtes. Parmi eux, Ignace, évêque d’Antioche, deuxième successeur de saint Pierre sur ce siège.
Trajan n’est pas un empereur particulièrement acharné à poursuivre les chrétiens. Il est même l’auteur d’un rescrit – relativement – tolérant : il ne faut pas rechercher les chrétiens, mais ne les condamner que s’ils sont dénoncés comme tels. Ce rescrit lui vaut la réplique de Tertullien : – S’ils sont coupables, pourquoi ne pas les rechercher ? – S’ils ne sont pas coupables, pourquoi les condamner ?
Le christianisme est officiellement puni de mort.
Concrètement, la persécution est à la discrétion des autorités locales de l’empire. Il n’y a donc pas de poursuites systématiques et généralisées, mais des accès aussi brusques que brefs et irraisonnés. Ignace a été saisi lors d’une telle persécution subite. Au cours de son voyage, il apprend qu’elle a cessé ; mais cela ne comporte pas l’amnistie des condamnés.
Le voyage n’est pas particulièrement serein : « Depuis la Syrie jusqu’à Rome, sur terre et sur mer, de nuit et de jour, je combats déjà contre les bêtes, enchaîné que je suis à dix léopards : je veux parler des soldats qui me gardent, et qui se montrent d’autant plus méchants qu’on leur fait plus de bien. » (R 5, 1) Mais, le long de l’itinéraire, les chrétiens se pressent pour le vénérer et lui rendre hommage. Les églises envoient des délégations. « Les cités qui se trouvaient sur son chemin couraient à sa rencontre, encourageaient de toute manière l’athlète du Christ, lui fournissaient un abondant viatique, luttant avec lui de ferveur dans la prière. Elles recevaient une consolation peu commune en voyant le martyr marcher à la mort avec une confiance telle que doit l’avoir celui qui va prendre possession du royaume des cieux. Et de fait, cette mort vers laquelle un homme s’avance avec tant d’ardeur et d’intrépidité ne pouvait pas leur paraître une mort réelle, mais plutôt un acheminement, un passage, une ascension vers la patrie céleste [2]. » Ignace monte à Rome comme le Christ au calvaire ; marche triomphale aux yeux de la foi, cachée aux yeux des profanes.
De ce parcours vers le supplice et la gloire nous sont restées sept lettres confiées aux délégués des Églises. Sept lettres écrites, non dans la paix et le silence d’un cabinet de travail, mais un soir d’étape, dans la situation précaire que l’on imagine, sans artifice littéraire ni construction scientifique. Un cri du cœur par lequel un évêque martyr formule la doctrine chrétienne moins d’un siècle après la mort du Christ, un demi-siècle après la composition des Évangiles. Quatre de ces lettres ont été écrites à Smyrne (lettres aux Églises d’Éphèse, de Magnésie, de Tralle et de Rome), trois à Troas (lettres aux Églises de Philadelphie et Smyrne, lettre à Polycarpe).
Le sacrifice
Ces lettres manifestent de manière spéciale l’héroïcité des vertus théologales du martyr.
Son martyre est témoignage de la foi en la vérité de l’incarnation et, donc, contre les docètes, en la vérité de la passion et de la résurrection. Cette vérité de l’incarnation, de la passion et de la résurrection, Ignace entend la prouver, non par des arguments spéculatifs, mais par son martyre : « C’est pour le Christ que je promène mes chaînes, qui sont mes perles spirituelles. » (E 11, 2) « Si (le Christ) n’a souffert qu’en apparence, comme le prétendent certains athées, c’est-à-dire certains incrédules, qui ne sont eux-mêmes qu’une apparence, à quoi bon alors les fers que je porte ? Pourquoi brûler de combattre contre les bêtes ? C’est donc en vain que je meurs ! Ce que je dis du Seigneur n’est donc qu’une fable ! » (T 10) « Si c’est seulement en apparence que Notre Seigneur a fait cela, ce n’est aussi qu’en apparence que je suis chargé de fers. Alors, pourquoi me suis-je voué à la mort, par le feu, le glaive, les bêtes ? (…) C’est pour m’associer à sa passion que j’endure tout, et c’est lui qui m’en donne la force, lui qui s’est fait complètement homme. » (S 4, 2) Le martyre d’Ignace est son ultime et véritable prédication : « Votre silence à mon sujet fera de moi une parole de Dieu ; mais si vous aimez trop ma chair, je ne serai plus qu’une voix ordinaire. » (R 2, 1) « C’est quand j’aurai disparu de ce monde que ma foi apparaîtra avec le plus d’éclat. Rien de ce qui se voit n’est bon : même notre Dieu, Jésus-Christ, ne s’est jamais mieux manifesté que depuis qu’il est retourné au sein de son Père. Le christianisme, quand il est en butte à la haine du monde, n’est plus objet de persuasion, mais œuvre de puissance [3]. » (R 3, 2)
L’espérance en la vie éternelle fonde le désir du martyre. « L’affaire est bien engagée : puissé-je, avec la grâce, entrer sans obstacle en possession du lot qui m’est échu. » (R 1, 2) « Jamais je ne trouverai une pareille occasion d’aller à Dieu. » (R 2, 1) « C’est maintenant que je commence à être un vrai disciple. Qu’aucune créature, visible ou invisible, ne cherche à me ravir la possession de Jésus-Christ ! Feu, croix, corps à corps avec les bêtes féroces, lacération, écartèlement, dislocation des os, mutilation des membres, broiement du corps entier : que les plus cruels supplices du diable tombent sur moi, pourvu que je possède enfin Jésus-Christ. » (R 5, 3)
La charité, culmine dans le martyre. « Dès maintenant j’offre ma vie en sacrifice pour vous ; je l’offrirai aussi le jour où j’arriverai enfin à Dieu. » (T 13, 3) Car le martyre est sacrifice, imitation du sacrifice du Christ, communion au sacrifice du Christ, pour constituer avec lui une seule victime. « Je suis le froment de Dieu, et je suis moulu par la dent des bêtes, pour devenir le pain immaculé du Christ. Caressez-les plutôt, afin qu’elles soient mon tombeau, et qu’elles ne laissent rien subsister de mon corps : mes funérailles ne seront ainsi à charge à personne. C’est quand le monde ne verra même plus mon corps, que je serai un véritable disciple de Jésus-Christ. Priez le Christ de daigner faire de moi, par la dent des fauves, une victime pour Dieu. » (R 4, 1-2) « Permettez-moi d’imiter la passion de mon Dieu. » (R 6, 3)
« Il n’y a qu’une eau vive, qui murmure au-dedans de moi et me dit : viens vers le Père ! (…) Ce que je veux, c’est le pain de Dieu, ce pain qui est la chair de Jésus-Christ, le fils de David ; et pour breuvage je veux son sang, qui est l’amour incorruptible. » (R 7, 2-3)
A l’imitation du Christ, Ignace est dans l’angoisse jusqu’à ce que ce sacrifice s’accomplisse. « Si quelqu’un possède ce Dieu dans son cœur, que celui-là comprenne mes désirs, et qu’il compatisse, puisqu’il la connaît, à l’angoisse qui me serre. » (R 6, 3) Une seule crainte le hante : que les chrétiens de Rome usent de leur influence ou de stratagèmes pour le faire échapper au supplice : « Je crains que votre charité ne me soit dommageable. Car il vous est facile, à vous, de faire ce que vous voulez ; mais il me sera difficile, à moi, d’arriver à Dieu, si vous n’avez pas pitié de moi. » (R 1, 2) « De grâce, laissez-moi faire : je sais, moi, ce qui m’est préférable. » (R 5, 3) « Voici le moment où je vais être enfanté. » (R 6, 1) « Le prince de ce monde veut m’arracher à Dieu et altérer les sentiments que j’ai pour lui. Spectateurs de la lutte, qu’aucun de vous n’aille prêter main forte au démon. » (R 7, 1)
De son corps, il ne resta que quelques os qui furent transportés à Antioche. Une seconde translation de ses reliques eut lieu sous l’empereur Théodose II : elles furent transportées du cimetière dans le temple de la Fortune qui devint alors une église consacrée au saint martyr. Enfin, elles furent reportées à Rome, où elles reposent dans l’église de Saint-Clément. La fête de saint Ignace est célébrée en Orient le 20 décembre, jour anniversaire de sa naissance au ciel. C’est sans doute à cette date que saint Jean Chrysostome prononça à Antioche le panégyrique du martyr [4]. La date du 1er février retenue par l’Église latine correspond à celle de la translation des reliques qui eut lieu sous Théodose II.
Le docteur
Par son martyre, Ignace écrit et scelle de son sang la doctrine qu’il expose dans ses lettres. Celles-ci furent remaniées et augmentées par un semi-arien en 380. On y ajouta six apocryphes. D’où des fausses citations et la mise en doute de l’authenticité, en particulier par les protestants, à cause de la défense de la hiérarchie ecclésiastique. Mais l’authenticité des sept lettres n’est plus contestée aujourd’hui. Elles sont rapportées, entre autres, par saint Eusèbe [5] et saint Jérôme [6]. L’authenticité s’appuie aussi sur des arguments internes : les lettres traitent des questions du Ier siècle (judéo-christianisme, docétisme), mais ignorent les questions postérieures (montanisme, gnosticisme), dont l’auteur des lettres n’aurait pas manqué de parler s’il avait écrit plus tard.
Vérité de l’incarnation
Ces lettres nous donnent toute une théologie du mystère chrétien, centrée sur l’incarnation et l’unité de l’Église.
Deux adversaires sont à combattre : les judaïsants et les docètes. Contre les judaïsants, il exhorte les vrais chrétiens à renoncer à l’ancienne loi [7] : « Quiconque, à son titre de chrétien, en ajoute un autre, est étranger à Dieu. Rejetez le mauvais levain, vieilli et aigri, pour vous transformer en un levain nouveau, qui est Jésus-Christ. Qu’il soit le sel qui vous préserve tous de la corruption, car c’est à l’odeur qu’on vous jugera. Quelle absurdité d’avoir sur les lèvres Jésus-Christ, et de vivre en Juifs ! Car ce n’est pas le christianisme qui a cru au judaïsme, mais le judaïsme au christianisme, dans lequel sont venus se réunir les peuples de toute langue qui croient en Dieu. » (M 10).
Contre les docètes qui voudraient réduire le Christ à la seule divinité et lui faire revêtir un corps d’apparence humaine, saint Ignace affirme que le Sauveur est Dieu et homme, chair et esprit : « Il n’y a qu’un seul médecin, à la fois chair et esprit [8], engendré et non engendré [9], Dieu fait chair [10], vraie vie au sein de la mort, né de Marie et de Dieu [11], d’abord passible et maintenant impassible [12] : Jésus-Christ Notre Seigneur. » (E 7, 2) Cette unité de chair et d’esprit est un leitmotiv qui revient constamment : « (Je vous salue) au nom de Jésus-Christ, au nom de sa chair et de son sang, de sa passion et de sa résurrection tant corporelle que spirituelle. » (S 12, 2) Le Christ a véritablement et charnellement souffert [13], il est véritablement mort et ressuscité. Les faits rapportés dans les Évangiles sont historiques au sens le plus strict du terme : « Ces faits ont été véritablement et réellement accomplis par Jésus-Christ. » (M 11) « Sa passion n’a pas été une simple apparence. » (S 2) « Fermez donc l’oreille aux discours de ceux qui ne vous parlent pas de Jésus-Christ, descendant de David et Fils de Marie ; de Jésus-Christ, qui est né véritablement [14], qui a véritablement mangé et bu, qui a véritablement souffert la persécution sous Ponce-Pilate, qui est véritablement mort sur une croix à la face du ciel, de la terre et des enfers, et qui est véritablement aussi ressuscité d’entre les morts. » (T 11, 1)
La conséquence est que le vrai chrétien est uni au Christ non seulement d’esprit (en théorie), mais de chair (en pratique). « Mieux vaut être chrétien sans le dire que de le dire sans l’être. » (E 15, 1) « Je leur souhaite l’union avec la chair et l’esprit de Jésus-Christ. » (M 1, 2) « Il faut donc non seulement s’appeler chrétiens, mais il faut l’être. » (M 4, 1)
Unité hiérarchique de l’Église
L’unité spirituelle et charnelle au Christ entraîne l’unité avec celui qui le représente, l’évêque [15], car « les évêques, établis jusqu’aux extrémités du monde, ne sont qu’un avec l’esprit de Jésus-Christ » (E 3, 2). « Il faut regarder l’évêque comme le Seigneur lui-même. » (E 6, 1) « En trompant l’évêque visible, c’est à l’évêque invisible qu’on tente de mentir. » (M 3, 2) « Vous ne devez donc avoir avec votre évêque qu’une seule et même pensée ; (…) votre vénérable presbyterium, vraiment digne de Dieu, est uni à l’évêque comme les cordes à la lyre, et c’est ainsi que, du parfait accord [16] de vos sentiments et votre charité, s’élève vers Jésus-Christ un concert de louanges. » (E 4, 1) Cette unité concrète est réalisée par l’obéissance : « De même que le Seigneur, soit par lui-même, soit par ses apôtres, n’a rien fait sans le Père, avec lequel il n’est qu’un, ne faites rien, vous non plus, en dehors de l’évêque et des prêtres [17]. » L’obéissance découle ainsi de l’incarnation : « Soyez soumis à l’évêque et les uns aux autres, comme Jésus-Christ, dans sa chair, le fut à son Père, et comme les apôtres le furent au Christ, au Père et à l’Esprit, et qu’ainsi votre union soit à la fois extérieure et intérieure. » (M 13, 2) Cette soumission s’étend à tous les membres de la hiérarchie de l’Église : « Pareillement, vous devez révérer les diacres comme Jésus-Christ lui-même, l’évêque comme l’image du Père, les prêtres comme le sénat de Dieu et le collège des apôtres : sans eux, il n’y a point d’Église. » (T 3, 1) En conséquence, toute vie religieuse et sacramentelle dépend de l’évêque. « Partout où paraît l’évêque, que là aussi soit la communauté, de même que, partout où est le Christ-Jésus, là est l’Église universelle [18]. Il n’est permis ni de baptiser, ni de célébrer “l’agape” [19] en dehors de l’évêque. » (S 8, 2)
L’eucharistie, sacrement de l’unité de l’Église
De cette unité, l’eucharistie est le signe et le principe [20]. L’eucharistie sans l’évêque est illégitime. « Ne regardez comme valide [21] que l’eucharistie célébrée sous [22] l’évêque ou son délégué. » (S 8, 1) L’eucharistie dans la communion avec l’évêque est la source de l’unité de l’Église : « Vous êtes unis de cœur dans une inébranlable soumission à l’évêque et au presbyterium, rompant tous un même pain, ce pain qui est un remède d’immortalité, un antidote destiné à nous préserver de la mort et à nous assurer pour toujours la vie en Jésus-Christ. » (E 20, 2) Réciproquement, celui qui refuse l’eucharistie refuse l’Église : « S’éloigner de l’autel, c’est se priver du pain de Dieu. Si la prière de deux personnes réunies possède une telle efficacité, que ne pourra pas la prière de l’évêque unie à celle de l’Église entière ! Ne pas venir à l’assemblée [23], c’est faire acte d’orgueil et s’excommunier soi-même. » (E 5, 2) Celui qui refuse l’eucharistie refuse tout simplement la foi : « Ils s’abstiennent de l’eucharistie et de la prière, parce qu’ils ne veulent pas reconnaître, dans l’eucharistie, la chair de Jésus-Christ. » (S 7, 1)
Rome
Un tel apôtre de l’unité de l’Église ne pouvait en ignorer le principe visible. C’est pourquoi, sans donner ex professo un enseignement sur ce point,il reconnaît l’Église de Rome comme « toute pure qui préside à la charité [24] et qui a reçu la loi du Christ [25] et le nom du Père [26] ».
Cette exhortation à l’unité a sa face négative : le refus de la division, donc la lutte contre l’hérésie, lutte, là encore, spirituelle et charnelle, spéculative et concrète : « Fuyez-les comme des bêtes féroces. Ce sont des chiens enragés qui mordent traîtreusement. Évitez-les : ils sont difficiles à guérir. » (E 7, 1) « N’usez que de la nourriture chrétienne et abstenez-vous de toute plante étrangère ; c’est de l’hérésie que je parle. » (T 6, 1)
« Pour moi, vivre c’est le Christ, et la mort est un gain. » (Ph 1, 21) Saint Ignace est un fidèle écho de saint Paul. Ce Christ, Verbe incarné, est présent spirituellement et charnellement, divinement et humainement, dans la hiérarchie et dans la liturgie de l’Église. C’est ce Christ que saint Ignace a rencontré par la dent des bêtes. C’est avec ce Christ et en lui qu’il a offert son sacrifice dont ses lettres étaient comme une messe des catéchumènes et sa marche un offertoire.
Saint Ignace ne constitue-t-il pas un exemple particulièrement actuel, au moment où les judaïsants et les docètes du XXe siècle veulent dissoudre le Christ, son Église et sa liturgie ? Il nous exhorte à marcher, nous aussi, vers l’arène de ce monde moderne où nous attendent les dents des fauves.
Patrologie grecque 5, 643-728.
Éditions du Cerf, « Sources chrétiennes », nº 10.
Éditions du Cerf, « Foi vivante », nº 162, Les Écrits des pères apostoliques, tome 2.
Éditions du Cerf, « Chrétiens de tous les temps », nº 1, Les Écrits des pères apostoliques.
[1] — Date approximative.
[2] — Saint Jean Chrysostome, Panégyrique de saint Ignace.
[3] — Dans la persécution, le christianisme ne persuade pas par des moyens humains, mais par la puissance divine qui apparaît.
[4] — PG 50, 587.
[5] — Histoire ecclésiastique, 3, 36 = PG 20, 288.
[6] — De viris illustribus, 16 = PL 23, 633.
[7] — Les apôtres, et même saint Paul, avaient conservé des pratiques de l’ancienne loi, tout en en libérant les convertis de la gentilité (cf. Ac 15). Saint Paul s’était opposé à saint Pierre, précisément à Antioche, parce que ce dernier avait cru devoir suivre l’avis des judaïsants (Ga 11, 14). Maintenant l’ancienne loi est complètement et définitivement révolue.
[8] — C’est-à-dire homme et Dieu.
[9] — Engendré de la Vierge Marie, selon sa nature humaine, non engendré selon sa nature divine. Le Verbe, Fils de Dieu, en tant que personne distincte du Père, est engendré par le Père, mais selon la nature divine, une et indistincte pour les trois personnes, il est inengendré. Le concile de Nicée utilise le mot engendré pour désigner la génération éternelle du Fils. Mais saint Ignace écrit deux siècles avant ce concile.
[10] — Et homo factus est.
[11] — Né de Marie selon la chair, né de Dieu selon la filiation éternelle du Verbe. Cf. Somme Théologique, III, q. 35, a. 2.
[12] — Selon sa nature divine, le Christ est éternellement impassible ; selon sa nature humaine, il est passible avant la résurrection, impassible à partir de la résurrection, laquelle manifeste pleinement la divinité. La divinité du Christ est affirmée par saint Ignace en plusieurs lieux : « Pensée du Père » (E 3, 2), « auprès du Père avant les siècles » (M 6, 1), « le Seigneur n’a rien fait sans le Père, avec lequel il n’est qu’un » (M 7, 1).
[13] — L’Église est élue « grâce à la passion véritable ». E. introduction.
[14] — ∆Alhqw`~.
[15] — Les lettres de saint Ignace sont un témoignage bien connu de l’existence, dès le Ier siècle, de la hiérarchie ecclésiastique : évêques, prêtres, diacres. Il semble qu’il y ait eu un temps un épiscopat collégial, c’est-à-dire que des Églises locales aient été régies par un collège d’évêques ou de prêtres (cf. Ac 14, 22 ; 20, 17 ; 28 ; Ph 1, 1 ; Tt 1, 5-7). Mais les lettres de saint Ignace montrent qu’en Asie Mineure l’épiscopat était monarchique. Cette collégialité de l’épiscopat primitif n’a rien à voir avec la collégialité pratiquée dans l’Église conciliaire, car ces « épiscopes » possédaient une autorité plénière sur leur Église, sans dépendre d’un collège national ou régional.
La doctrine de l’unité de l’Église proposée par saint Ignace montre que les évêques ne sont pas des fonctionnaires interchangeables délégués d’une assemblée ou d’une administration centrale. Dans les premiers siècles, on ne concevait pas qu’un évêque puisse changer d’Église. Des canons interdisaient même qu’un évêque devint pape, c’est-à-dire évêque de Rome. La discipline a changé, mais l’essence de l’épiscopat demeure. Revêtu de la plénitude du sacerdoce, l’évêque tient lieu du Christ pour son Église. Prêtres et diacres ne sont que collaborateurs de l’évêque. C’est l’évêque qui est le principe de la vie de l’Église. C’est à lui qu’appartient la prédication : le vieil évêque Valère fit une innovation en déléguant saint Augustin, alors simple prêtre, pour assurer la prédication. De même les sacrements sont des actes de l’Église, donc faits par délégation de l’évêque. Seul l’évêque a juridiction propre. Malgré la diversité et la souplesse que permet la législation de l’Église, tout apostolat doit, d’une manière ou d’une autre, se rattacher à un évêque.
[16] — ÔOmovnoia.
[17] — (M 7, 1). « Rien sans l’évêque. » Cette sentence de saint Ignace fut souvent utilisée contre les laïcs et les prêtres fidèles à la Tradition. Mais, sans même considérer le fait que l’obéissance ne saurait aller contre la foi que l’évêque est chargé de maintenir, quelle obéissance peut-on prêter à un évêque dont l’autorité est absorbée par des commissions et assemblées anonymes ? Enlever l’autorité personnelle de l’évêque d’une Église pour la confier à des commissions diocésaines ou à un collège supradiocésain, c’est attenter à la constitution divine de l’Église.
[18] — Kaqolikhv.
[19] — L’« agape », c’est-à-dire la sainte eucharistie, ou sainte messe.
[20] — L’eucharistie est le sacrement, c’est-à-dire le signe et le principe de l’unité de l’Église. Saint Thomas d’Aquin l’explique en plusieurs lieux de la Somme Théologique. Unus panis et unum corpus multi sumus, omnes qui de uno pane et uno calice participamus (1 Co 17, 17). Ex quo patet quod eucharistia sit sacramentum ecclesiasticae unitatis. « Nous sommes un seul pain et un seul corps, nous tous qui participons d’un seul pain et d’un seul calice. D’où il apparaît que l’eucharistie est le sacrement de l’unité de l’Église » III, q. 73, a. 2 ; res sacramenti est unitas corporis mystici, « la grâce du sacrement de l’eucharistie est l’unité du corps mystique » III, q. 73, a. 3 ; saint Thomas dit plus loin, citant saint Augustin : Dominus noster corpus et sanguinen suum in eius rebus commendavit quae ad unum aliquod rediguntur ex multis : namque aliud, scilicet panis, ex multis granis in unum constat, aliud, scilicet vinum, ex multis racenis confluit. Et ideo ipse alibi dicit, super Io. : O sacramentum pietatis, o signum unitatis, o vinculum caritatis. « Notre Seigneur nous a confié son corps et son sang dans ces choses qui proviennent de la réunion d’une multitude : car l’une, à savoir le pain, est constituée de multiples grains, et l’autre, à savoir le vin, est constituée de multiples grappes. C’est pourquoi le même saint Augustin s’exprime ainsi : Ô sacrement de piété, ô signe d’unité, ô lien de charité » III, q. 79, a. 1, col. 4. Ad perficiendum mysterium unitatis, « pour accomplir le mystère de l’unité » . Cc Lateranense IV = DS 802 ; symbolum unius illius corporis, cuius ipse caput exsistit, « ce sacrement est symbole de ce corps unique dont il est la tête », Cc. Tridentium, Decr. de Euch., c. 2 = DS 1638. Cf. Leo XIII, Mirae veritatis.
[21] — Saint Ignace n’envisage pas ici la question spécifique de la validité du sacrement, mais celle de sa légitimité dans l’Église et de son effet. La sainte eucharistie célébrée hors de l’obéissance à l’évêque, donc hors de l’Église, tout en contenant réellement le corps et le sang du Christ (ceteris paribus), n’est d’aucun profit et s’oppose à ce qu’elle signifie : l’unité du Corps mystique.
[22] — L’eucharistie est célébrée par l’évêque. Elle est aussi célébrée « sous » l’évêque car elle est l’acte d’une assemblée hiérarchique dont l’évêque est la tête.
[23] — C’est-à-dire, ne pas venir à la sainte messe.
[24] — Elle préside à la vie de l’Église. Donc elle gouverne. Il ne faut pas prendre le mot « préside » (Prokaqhmevnh) au sens actuel du mot !
[25] — Donc dépositaire de la doctrine.
[26] — Elle est principe. R., introduction.
Informations
L'auteur
L'abbé Jean-Marc Rulleau a été ordonné prêtre dans la Fraternité sacerdotale Saint Pie X et professeur de théologie au séminaire d'Écône, avant d'embrasser la vie monastique.
Le numéro

p. 70-77
Les thèmes
trouver des articles connexes
Télécharger le Pdf ici :
.
