Le troisième ralliement
Par Nicolas Dehan
Beatus populus cujus dominus Deus ejus,
Heureux le peuple qui a pour maître son Dieu (Ps 144, 15).
S’IL est un exceptionnel consensus dans l’angoisse et dans l’inqui étude de nos contemporains, c’est bien le constat du pourrissement des sociétés religieuse et politique. Les causes, voilées par l’oubli ou l’ignorance, et savamment occultées par le pouvoir médiatique, sont multiples, engendrées par le libéralisme.
Mais une année à retenir : 1958, qui n’est cependant marquée d’aucune commémoration officielle au calendrier populaire, a été déterminante pour l’avenir du pays. Année où le libéralisme a remporté une nouvelle victoire.
Si, depuis des décennies, les libéraux corrompaient la mentalité catholique au sein même de l’Église, les structures de celle-ci restèrent en place jusqu’en 1958. Pie XII avait sauvegardé l’intangibilité de la doctrine, la continuité de la Tradition, la solidité des colonnes du Temple. La mort du dernier gardien du dépôt de la foi, le 9 octobre 1958, ouvrait grand le passage au modernisme et au chaos religieux.
Au plan politique, en France, 1958 est aussi l’année de la totale décomposition et de l’écroulement d’un régime politique héritier de tant d’années de scandales, d’abandons, d’incohérences et de désordres. 1958, c’est l’arrivée au pouvoir, sous apparences musclées, des illusions et des mensonges. 1958, c’est la collusion, quoiqu’elles s’en défendent, des sociétés politique et religieuse dans le rejet des moyens du salut.
Le XVe centenaire – en 1996 – du pacte de Reims et du baptême du peuple des Francs, fut propice à la méditation sur le destin de la France en notre temps de misère généralisée.
Cet acte de baptême investit la France naissante d’une mission divine prestigieuse, prometteuse mais exigeante, qui requiert de multiples vertus dont Dieu a jugé pourvu ce peuple fougueux, violent mais généreux.
L’Église triomphe. N’est-elle pas militante pour cela ?
De Vienne sur le Rhône, capitale des Burgondes, alors archevêché, saint Avit primat des Gaules, qui n’a pas assisté au baptême de Clovis, lui écrit :
Votre foi est notre victoire ! L’Occident voit briller sur un trône une lumière nouvelle. Il convenait que sa splendeur se levât au jour de la naissance de notre Rédempteur (...). Nous n’avons qu’un vœu à formuler, c’est qu’en même temps que Dieu achèvera de faire sien, par vos soins, tout votre peuple, vous répandiez aussi les semences de la foi, du bon trésor de votre cœur, sur les autres peuples plongés dans leur ignorance naturelle et que les dogmes pervers n’ont pas encore corrompus (...) [1].
Au cours de treize siècles, parmi les malheurs des temps, les violences des uns, les faiblesses de ceux-ci, les complots des autres, depuis Noël 496 jusqu’en 1791 une seule « constitution », loi fondamentale du royaume, bénie de Dieu, a régi le peuple des Francs dans la continuité de la Tradition religieuse, politique et juridique, fidèlement au pacte de Reims. Loi fondamentale que même l’Assemblée Constituante respecta pour l’essentiel en l’énoncé du chapitre II, article 1er de la nouvelle constitution promulguée le 3 septembre 1791 :
La royauté est indivisible et déléguée héréditairement à la race régnante de mâle en mâle par ordre de primogéniture, à l’exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance.
Reconnaissance abolie par la Convention le 21 septembre 1792. Depuis 1791, en deux siècles, vingt constitutions inspirées par le libéralisme – « ce fléau », a dit Pie IX – ont mené au chaos, à la ruine en tous domaines. La Révolution, au cours des six années de son régime de terreur, de 1789 à 1795, promulgua 15 479 lois [2] !
Les dix-huit premières constitutions, jusqu’en 1946, étaient viciées, mauvaises, elles étaient des fautes, des manquements au plan divin, des péchés certes, mais n’étaient pas le péché irrémissible de la nation.
La dix-neuvième constitution, la première délibérément blasphématoire, injurieuse à Dieu, est péché contre l’Esprit-Saint, le péché irrémissible. Les traités de morale catholique le définissent, ce péché, comme une résistance opiniâtre à la grâce, un mépris formel de la divine miséricorde, le refus de Dieu. N’est-ce pas le cas de la constitution de 1946, péché collectif de la nation ?
Que s’est-il passé à la suite de la période tragique, appelée « la Libération » ? Le gouvernement provisoire de la République proposa à l’Assemblée Constituante un projet de nouvelle constitution. Les communistes déposèrent un amendement demandant que la laïcité de l’État soit explicitement formulée, alors que les rédacteurs du projet n’y faisaient aucune allusion. Le projet était soutenu par les communistes et les socialistes composant un tiers du Parlement. Les députés siégeant à droite, représentant un autre tiers, combattaient cette constitution. Le troisième tiers était arbitre de la situation, c’était le M.R.P. [3], le parti fils du Sillon, composé de libéraux plus ou moins catholiques soutenus par la hiérarchie. Ce parti qui pouvait faire rejeter, au moins cet amendement sur la laïcité, n’en fit rien. Ce parti dit de catholiques est cause de cette promotion de la laïcité au rang de loi constitutionnelle, votée par le Parlement le 29 septembre 1946, jour de la fête de saint Michel ! Le 13 octobre 1946 (anniversaire de Fatima) la constitution soumise au suffrage populaire fut acceptée par 9 154 829 voix contre 8 017 529 voix et 8 000 000 d’abstentions. 35 % des voix – moins de 30 % si l’on inclut les non inscrits – c’est ce que la démocratie appelle la souveraineté populaire ! Pour parfaire le contentement du malin, elle fut promulguée au journal officiel le dimanche 27 octobre, en la fête du Christ-Roi !
Une année cruciale
Douze ans plus tard, le 13 mai 1958, cette constitution ira rejoindre ses aînées à la décharge des déchets politiques après avoir essayé vingt-deux gouvernements [4] ! Cette constitution fondée sur les principes de 1789, sur la Déclaration des droits de l’homme, subit le sort prédit à Napoléon III par le docteur du Christ-Roi, le cardinal Pie : « Le moment n’est pas venu pour Jésus-Christ de régner, eh bien ! alors, le moment n’est pas venu pour les gouvernements de durer [5]. »
Le bon sens, la logique, l’intelligence auraient voulu que le constat du désastre servît de leçon ! Le général De Gaulle, catholique, libéral mais autocrate, démocrate mais despote, de l’expérience récente n’a rien déduit.
En mai 1958, le général, porté une seconde fois à la direction des affaires du pays par des forces obscures, va proposer une XXe constitution pour faire une Ve République. En juin, il soumet à l’Assemblée Nationale un projet de loi attribuant au gouvernement le soin d’établir une constitution qui sera soumise à l’approbation du peuple, affirmant : seul le suffrage universel est la source de tout pouvoir. C’est alors qu’un député courageux dont l’histoire devra retenir le nom, Guy Jarrosson, député du Rhône et conseiller général de Lyon, monta à la tribune et affirma au cours d’une énergique déclaration :
Il convient de reconnaître que l’unique source du pouvoir, c’est Dieu... Que signifie en effet, sans cette garantie, notre devise républicaine ? Que deviennent la liberté, l’égalité et la fraternité si leur fondement n’est que dans la loi, expression fugace des majorités, la loi qui peut sans cesse être remise en question ?
Hommes du gouvernement, appelés par notre vote à présenter au peuple une constitution nouvelle, saisissez ce moment qui s’offre à vous. Méditez, vous en qui tant de Français ont placé leur espoir, l’apostrophe célèbre de l’évêque à l’empereur : « Si le moment n’est pas venu pour Jésus-Christ de régner, le moment n’est pas venu pour les gouvernements de durer. »
Le renouvellement de cet avertissement suscita des mouvements divers dans l’Assemblée et fut inséré au Journal Officiel du 3 juin 1958. C’était méritoire de confesser en ce lieu Jésus-Christ, en ce temple du libéralisme où tant de fois s’imposèrent les voix de la subversion et parfois du blasphème. Par la suite, nous comparerons cet acte courageux, faisant fi de tout respect humain, avec ceux de ces hommes ayant fait profession de ministres de Jésus-Christ !
Dieu dans sa miséricorde infinie, pour sauver les hommes, multiplie les appels, les moyens, sollicitant leur intelligence. Sur les routes du danger où se précipitent les hommes, Il dépose des signaux et des balises, Il envoie des avertissements. Vraiment, Il ne les a pas ménagés.
Déjà en plein Front Populaire, le 13 juillet 1937, le cardinal Pacelli, légat de Pie XI et futur Pie XII, en la chaire de Notre-Dame de Paris rappelait le devoir de la France en « un monde qui a plus besoin de rédemption qu’en aucune autre époque de l’histoire et qui ne s’est jamais cru plus capable de s’en passer ». Il implorait le retour de la France à sa vocation, à sa mission : « la France catholique, cette Gallia Sacra (...). A sa fidélité envers sa vocation, en dépit de toutes les difficultés, de toutes les épreuves, est lié le sort de la France [6] ».
Dix ans plus tard, Pie XII écrivait :
Il y a en ce monde une pierre en granit placée par le Christ, c’est sur cette pierre qu’il faut se mettre et diriger ses regards en haut (...) On ne peut élaborer la constitution saine et vitale d’aucune société ou nation si les deux grands pouvoirs, le législateur (...) et le peuple (...), ne s’appuient pas fermement l’un et l’autre sur le Christ pour regarder en haut et attirer sur leur pays et sur le monde le règne de Dieu [7].
En 1958 les évêques, même eux, se faisaient instruments de l’Esprit-Saint en cette période troublée. Le 21 mai, Mgr Guerry, archevêque de Cambrai, disait : « Aujourd’hui plus que jamais notre patrie, si elle veut opérer son redressement, a besoin du concours de l’Église et d’entendre la parole de Dieu. » Mgr Théas, évêque de Lourdes, en cette année du centenaire des apparitions constatait : « Comblée par Dieu, la France a oublié Dieu, elle l’a offensé, elle l’a rejeté. Un peuple qui écarte Dieu fait son propre malheur. Sans Dieu rien ne tient. Sans Dieu la France ne tient pas. »
Le plus étonnant, et le plus encourageant, était cette déclaration des cardinaux et archevêques de France, le 5 mars 1958 :
Le matérialisme athée ne cesse d’étendre son influence ; le retour à Dieu, qui est l’essentiel du message de Lourdes, s’impose comme le remède nécessaire au mal profond de notre société.
Nous verrons dans la suite de cette étude, ce que, six mois plus tard, ces princes de l’Église ont dit, ont fait de ces belles déclarations, et ce qui s’est imposé à leurs consciences.
Pie XII, voyant la progression du mal annoncé à Fatima, suppliait le monde quelques mois plus tôt :
Dieu, Dieu, Dieu, que ce nom ineffable, source de tout droit, de toute justice, de toute liberté résonne dans les parlements et sur les places, dans les maisons et les usines (...), dans la presse et la radio. Que le nom de Dieu synonyme de paix et de liberté soit (...) le lien des peuples (...). Que Dieu vous tire de votre torpeur et vous écarte de toute complicité avec les tyrans [8].
Le Saint-Père rappellera une fois de plus, deux mois avant le référendum :
Les forces et les institutions humaines sont inévitablement vouées à l’échec tant que sera négligée, privée de l’honneur qui lui revient, ou même supprimée, l’autorité de Dieu. [9].
L’apostasie nationale
Aucune parole de sagesse n’arrêta le projet pervers. Le 4 septembre 1958, jour anniversaire de l’avènement de la pernicieuse IIIe République [10], le gouvernement du général De Gaulle rendait public le texte des 92 articles de la constitution qui serait soumise au référendum le 28 septembre, dimanche de la solennité de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, patronne secondaire de la France. Dès la première ligne le défi est lancé :
Préambule : Le peuple français proclame solennellement son attachement aux droits de l’homme et au principe de la souveraineté nationale, tels qu’ils ont été définis par la déclaration de 1789, confirmée et complétée par le préambule de la constitution de 1946 […].
L’article 2 proclame :
La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale (...) ; elle respecte toutes les croyances (...). La devise de la République est Liberté, Égalité, Fraternité (...). Son principe est : gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple (...).
Article 3 :
La souveraineté nationale appartient au peuple (.…).
Les plus clairvoyants, connaissant un peu la doctrine de l’Église, ne mettant pas leur espoir dans le système démocratique et n’accordant aucune estime à ceux qui venaient de s’imposer, à la faveur de la confusion, aux rênes du gouvernement, ne furent pas surpris par le texte de cette constitution. Les premiers jours du mois d’août, l’essentiel des articles soumis à l’examen du comité consultatif ayant été rendu public, des réactions, des protestations dues à des initiatives particulières ou collectives, se firent jour dans le pays.
L’une des premières, du 6 août, est une lettre ouverte signée de l’amiral de Penfentenyo, père de quatorze enfants, ancien préfet maritime de Lorient en 1940, désigné par le Maréchal Pétain après un an de captivité en Allemagne comme vice-président du conseil supérieur de la famille, puis déporté pendant vingt-trois mois dans les geôles nazies. Noble figure française honorée et respectée.
Voici sa lettre :
Lettre ouverte à monsieur le Président du Conseil
et à monsieur le Président du Comité consultatif.
Versailles, 6 août 1958,
Monsieur le Président,
Le projet de constitution soumis à l’examen du Comité consultatif proclame à l’article 1 que la France est une « République laïque ».
Nul ne songe à contester la « laïcité » de César quand, en même temps, il est rendu à Dieu les hommages qui lui sont dus. Tel n’est pas le cas du projet de constitution en cours d’examen. Le préambule de ce projet se réfère en effet à la déclaration des droits de 1789 et au préambule de la constitution de 1946. Le même « esprit » anime donc la constitution de 1946 et le nouveau projet.
Nous savons par expérience, et de l’aveu même des comités d’action laïque, que la « laïcité » qui nous est offerte masque un « laïcisme » agressif, exigeant au moins l’ignorance totale de Dieu dans nos institutions. Cette ignorance – pour ne pas dire cette négation – de Dieu heurte la conscience des vrais croyants, qu’ils soient chrétiens, musulmans ou juifs. Ceci risque donc de compromettre dangereusement le succès du référendum. Si en effet le renforcement du pouvoir exécutif et sa stabilité sont éminemment désirables, des pouvoirs accrus risquent de paraître, aux yeux de ces croyants, d’autant plus nocifs qu’ils pourraient servir un laïcisme agressif.
Le projet actuel plonge donc nombre de croyants dans la plus cruelle incertitude, en face du dilemme suivant :
— Ou bien voter « contre », suivant leur conscience, au risque de faire échouer ce projet et de faire courir à la France les pires aventures.
— Ou bien voter « pour », c’est-à-dire contre leur conscience, et devenir ainsi complices de l’athéisme de nos institutions.
Il importe donc au plus haut point de dissiper cette incertitude et de sortir franchement de toute équivoque :
— Soit en reconnaissant explicitement l’origine divine de tout droit : la constitution de la IIe République en France se référait elle-même à Dieu, ainsi que le font encore toutes les nations, à l’exception du Mexique et des pays communistes ;
— Soit, tout au moins, en évitant dans la nouvelle constitution tout terme ambigu et toute affirmation de principe, susceptibles d’aggraver la division des Français.
Veuillez agréer, monsieur le Président, l’expression la plus déférente de mes sentiments respectueux.
Amiral de Penfentenyo .
Le 6 août, la première protestation de Pierre Lemaire, directeur de la revue Défense du Foyer, est énergique :
Ainsi la France est contre Dieu, les Français sont transformés en apostats. 90 % sont baptisés dans l’Église catholique, 5 % dans la religion protestante, 8 millions de musulmans proclament plusieurs fois par jour leur croyance en Dieu, et le gouvernement, qui se prétend le gouvernement du peuple pour le peuple et par le peuple, insulte ce même peuple dans ce qu’il a de plus cher, de plus sacré : cette foi qui l’a fait ce qu’il est, cette foi reçue de nos ancêtres depuis l’an 496.
Il faut que cela change. Il faut que les catholiques se ressaisissent. Il faut que nous, parents, nous comprenions ce que veut dire une telle apostasie. Elle fait planer sur nos têtes des châtiments plus effrayants encore que ceux qui ont fondu sur notre pays en 1940. Les vertus se décomposent et le temps viendra où les Français ne songeront même plus à se défendre, la France sera la proie de ceux qui la guettent (...). Ce n’est qu’en Dieu et en Dieu seul que se trouve le secours de la France. Aux catholiques de proclamer son nom à la face de ses adversaires et de refuser par ce cri de participer à cette apostasie que l’on veut lui imposer à nouveau.
Le 22 août, le général Weygand, président de l’Alliance Jeanne d’Arc, lance une circulaire dans le même esprit. Rappelant l’intervention de Guy Jarrosson à la Chambre, le 2 juin, il écrit :
Des associations, des organes de presse, des personnalités ont fait écho à cette intervention et par (...) des démarches de toutes sortes ont cherché à alerter l’attention de la nation et des personnalités responsables de la rédaction des projets constitutionnels (...). Grâce à Dieu, nous avons eu la joie de voir se manifester beaucoup d’autres efforts (...). »
Et le général cite l’amiral de Penfentenyo, Défense du Foyer, La Cité catholique, L’Homme nouveau, Nouvelles de chrétienté, la Fédération nationale des femmes, le Mouvement Populaire du 13 mai, et d’autres. Il conclut ainsi :
Dans l’état actuel des travaux constitutionnels, nous devons malheureusement constater que les appels lancés n’ont pas encore été entendus. Nous demandons à nos amis de ne pas interrompre leurs efforts et de les continuer sans relâche, tant auprès des pouvoirs publics que de l’opinion, en se servant de tous les instruments mis à leur disposition (...). Pour nous encourager à persévérer, nous avons, outre les appels pressants et réitérés des Souverains Pontifes, l’exemple de celle qui n’a si magnifiquement servi la France que parce qu’elle avait pour devise : Dieu premier servi !
Ces réactions spontanées, énergiques, ici et là, mais non coordonnées, ne sont pas un réel danger pour le gouvernement qui apporte l’additif suivant à l’article 2 : Elle (la République) respecte toutes les croyances, ne modifiant en rien l’esprit de son projet. Réactions sporadiques n’aboutissant à aucune consigne de vote. Réactions de brebis sans mandat, méprisées par le lourd silence des pasteurs, silence de mort des évêques !
C’est alors que la Providence agit, et suscite quelques combattants de la foi et leur inspire le moyen de faire sortir les évêques de leur silence. Ils décident de diffuser un manifeste rédigé par une âme privilégiée. En voici le texte :
=
dieu premier servi !
Dire « non » lors du référendum, à la constitution qui déclare en son article 1er : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. »
Cette proclamation de laïcisme officiel est un outrage au Seigneur ; de la part de la fille aînée de l ’Église, c’est un reniement blasphématoire.
Tout vrai catholique, tout enfant de la femme « l’Immaculée Conception » qui s’est ainsi nommée sur notre terre de France, à la pure et humble Bernadette, fille de notre bon peuple, a le devoir de dire « non » à cette constitution qui renie Jésus-Christ. Écrasons la tête du serpent en ce centenaire des apparitions de Marie à Lourdes en méprisant son orgueil et sa méchanceté qui veulent nous imposer cette trahison envers celui qui nous a donné tant de gages de ses prédilections divines au cours des siècles. A la suite de sainte Jeanne d’Arc, patronne secondaire de la France, ne craignons pas, malgré notre petit nombre et notre faiblesse. « Nous combattrons et Dieu donnera la victoire » ; n’y a-t-il pas encore « grande pitié au royaume de France » ? Confessons Jésus-Christ sans crainte des hommes, en lui seul est le salut, sinon, malgré les concessions et les lâchetés faites pour éviter les maux dont nous sommes menacés par les impies, nous serions perdus sans retour, avec des maux plus grands encore.
Ceux qui auront refusé de confesser le Seigneur par ce refus le regretteront. « Toute société humaine qui prétend exclure Dieu de sa constitution et de son gouvernement, refuse, autant qu’il est en elle, le secours des bienfaits divins, et se rend absolument indigne de la protection du ciel. Aussi, quelles que soient en apparence les forces et les richesses d’une société qui prétend exclure Dieu, elle porte dans ses entrailles un principe secret de mort et ne peut espérer une longue durée [11]. » Entraînez autour de vous à ce refus d’une constitution qui se proclame laïque ; même les non-catholiques qui ont foi en Dieu et veulent, comme la plupart des grands pays, se référer à lui pour le bien de leur nation.
Quelques rares organismes adhèrent à ce manifeste ; Pierre Lemaire et le R.P. Dom J.-M. Beaurin [12] collaborent à sa diffusion. En quelques jours, entre fin août et début septembre, 100 000 tracts sont imprimés, postés ou distribués aux sorties des messes, sur les présentoirs des églises, introduits dans les boîtes à lettres des curés, des évêques, remis par les facteurs à toutes les communautés religieuses de France. Très lourd pavé dans ce quiétisme clérical espérant parvenir au 28 septembre sans avoir à se manifester ! Comptant sur l’ignorance, l’apathie, l’anesthésie du « peuple de Dieu » !
Les réactions individuelles sont immédiates, telle celle de l’évêque de Nancy, dans sa Semaine religieuse :
A propos du référendum : déjà des tracts anonymes ont été glissés sous les portes. On aura la sagesse de n’en point tenir compte. Dans la bataille de propagande, les loups parfois tentent de se déguiser en bergers.
Mais la riposte étudiée, concertée, ne viendra que le 17 septembre sous forme d’une déclaration collective et solennelle des cardinaux. Afin que cette riposte à la campagne du non soit bien acceptée et atteigne son but, l’opinion va être préparée par un matraquage quotidien émanant des évêques et des organismes catholiques, repris et répercuté avec empressement par les radios et les journaux.
Savent-ils ce qu’ils font ?
Afin d’impressionner d’entrée de jeu, ce sont les personnalités en lesquelles les fidèles de tradition placent leur confiance qui reçoivent mission de déconcerter et de disperser la résistance.
Jean Le Cour Grandmaison, qui fut directeur de La France catholique (F.C.) de 1945 à 1956, dans cet hebdomadaire, au 5 septembre 1958 (nº 614), sous un grand titre « oui ou non », sous-titre son éditorial : Sans enthousiasme et sans illusion mais résolument, je voterai oui le 28 septembre. Cet ancien officier de marine né à Nantes en 1883, fils de sénateur royaliste, lui-même député de Loire-Inférieure de 1919 à 1942, successeur du général de Castelnau à la présidence de la F.N.C. [13], a un grand crédit auprès des catholiques. Ce crédit va être exploité au profit du libéralisme. Dans son article, on sent souffrir l’auteur et il exécute mal ce qui lui est imposé. Extrayons ce qui va aider notre démonstration :
Il est un autre point capital dont je n’ai pas parlé jusqu’ici mais qu’il serait déloyal de passer sous silence : l’alinéa du préambule qui déclare que la Ve République sera une République « laïque ».
La plupart de mes correspondants répugnent à sanctionner de leur vote ce mot équivoque, sinon trop clair. J’y répugne autant qu’eux. Je n’ignore pas – le cardinal Gerlier le rappelait récemment à Lourdes – que les mots laïque, laïcité peuvent avoir des sens acceptables (...). Mais je sais, c’est notoire, que la présence dans ce texte liminaire du mot « laïque » (…) est exigée par ceux qui y voient l’affirmation que l’État français ne reconnaît pas l’existence de Dieu, ni a fortiori les droits de Dieu.
Et cela ne suffit pas à M. Le Cour Grandmaison pour être convaincu de l’apostasie qu’il va contribuer à engendrer en prônant le oui ! Pourtant, il a compris, car il ajoute :
Et mon premier mouvement profond et puissant est de répondre : « Laïque ? Non ! »
Mais M. Le Cour Grandmaison, qui est honoré de la confiance de la hiérarchie et qui doit la justifier, préfère obéir aux hommes plutôt qu’à Dieu ; cependant il va tenter de se dégager en rendant les évêques responsables de sa décision, écoutons-le :
Pourtant ma raison proteste. Si vraiment voter « oui » malgré ce préambule laïque équivalait à renier ma foi, il est clair que nos chefs spirituels ne laisseraient pas à de modestes laïcs le soin de prononcer le non possumus [nous ne pouvons pas] qui s’imposerait. Ils se dresseraient à notre tête pour dire non et nous rappeler notre devoir.
Là, M. Le Cour Grandmaison feint de croire ce qui n’est pas ; il fait, comme M. Albert de Mun, soixante-dix ans plus tôt ! Voilà un cas des plus typiques de libéralisme. M. Le Cour Grandmaison n’a pas terminé son exposé :
Or, ils ne l’ont pas encore fait. C’est donc que cette expression détestable en elle-même peut être tolérée (...). Vais-je, sous prétexte d’être plus catholique que nos évêques, faire le jeu des athées et des persécuteurs (...) ? C’est pourquoi, sans enthousiasme, sans illusion, mais résolument, je voterai oui le 28 septembre.
La gauche a parfois des expressions de génie : n’est-ce pas le cas de Guy Mollet, le ministre d’État socialiste du général De Gaulle en 1958, qui fit un jour ce délicat compliment : « La droite française est la plus bête du monde » ?
Sous le même grand titre, le voisin de page de M. Le Cour, le directeur de La France catholique, M. Jean de Fabrègues, achève sur cinq colonnes de tarauder les consciences. Il a trouvé, ou on lui a suggéré, un argument péremptoire : voter non, c’est voter avec les communistes et leur assurer la victoire ! Le spectre se profile, la psychose collective de la peur va s’emparer des hésitants, et même des plus résolus. Et Fabrègues, spécialiste des démonstrations spécieuses, après avoir repris à son compte le texte de Léon XIII et avoir apporté le renfort de Pie X, Pie XI et Pie XII, s’en dégage délibérément et amène avec condescendance sa conclusion :
Vous qui nous conviez à voter non au référendum, où nous ramenez-vous ? A la reconnaissance des droits de Dieu sur la société ? Non pas. Vous nous ramenez à la constitution de 1946 qui comporte le même article que le texte aujourd’hui en question, qui nous a entraînés où nous sommes et qui est l’objet actuel de tous les soins de l’équipe traditionnellement la plus anti-catholique de France : celle de la Dépêche de Toulouse.
Quelle improbité intellectuelle pour un journaliste catholique d’invertir l’intention des autres, de cacher ou de pervertir le motif de leur démarche ! Et il achève sa monition :
Ainsi nous invitez-vous à mêler nos bulletins à ceux-ci et à ceux des communistes. Sous le signe du Christ-Roi, de la mémoire de saint Louis et de la mission divine de la France ? Amis, dont pas un instant la bonne volonté et la bonne foi ne nous paraissent en question, nous vous disons : à quelle tragique erreur conduisez-vous la France ?
Quelques jours après, l’un des organisateurs de la campagne du non adressait une réponse commune aux auteurs des deux articles. Après avoir repris et réfuté les passages essentiels de leur thèse d’abandon, il renvoie M. Le Cour Grandmaison à l’un de ses articles, dans La France catholique, daté du 28 mai 1954, où celui-ci prônant une attitude de fermeté et de confiance en la Providence, toute contraire à celle de ce 5 septembre 1958, citait saint Pie X s’adressant à la France :
Un jour viendra (...) où la France comme Saul sur le chemin de Damas sera enveloppée d’une lumière céleste et entendra une voix qui lui répétera : « Ma fille, pourquoi me persécutes-tu ? » et sur sa réponse : « Qui es-tu Seigneur ? » la voix répliquera : « Je suis Jésus que tu persécutes. Il t’est dur de regimber contre l’aiguillon parce que dans ton obstination tu te ruines toi-même. » Et elle, tremblante et étonnée, dira : « Seigneur que voulez-vous que je fasse ? » Et lui : « Lève-toi, lave-toi des souillures qui t’ont défigurée, réveille dans ton sein les sentiments assoupis et le pacte de notre alliance et va, fille aînée de l’Église, nation prédestinée, vase d’élection, va porter, comme par le passé, mon nom devant tous les peuples et devant tous les rois de la terre. »
« Et c’est un saint qui parle ainsi », affirmait, convaincu et convainquant, le directeur de La France catholique, en 1954 ! L’auteur de la réponse concluait, lui, en septembre 1958, en ces termes :
La foi des catholiques qui veulent dire non au laïcisme est précisément l’écho de cette vue prophétique de saint Pie X et c’est ce sursaut de foi que votre double article vient de briser. Nous croyons donc être sous bonne bannière si nous nous plaçons sous le signe du Christ-Roi, de la mémoire de saint Louis et de la mission divine de la France.
Ce qui fait mal dans votre article, c’est l’absence totale d’esprit surnaturel qu’un catholique serait en droit de trouver. On n’y développe que des arguments fondés uniquement sur une prudence toute humaine. Même si par votre faute les catholiques devaient subir le laïcisme, cette peste de notre temps, j’ai ferme espoir que Dieu verra quand même la foi de sa poignée de fidèles qui accomplira son devoir avec enthousiasme en disant non au laïcisme (...) [14].
Simultanément avec les directeurs de La France catholique, le cardinal Gerlier, à Lourdes, devant un grand concours de peuple, se défendant de prendre directement position, use d’un autre argument – nous pourrions dire d’un autre alibi – pour impressionner les fidèles inquiets dans la conjoncture politique de l’été 1958. Il évoque la crainte de mettre en péril l’unité nationale :
Or cette unité, dit-il, est engagée dans certains problèmes sur lesquels beaucoup manquent de notions exactes (...). Tel est le problème de la laïcité de l’État. Dieu me garde de vouloir, à ce sujet, trancher les questions politiques [!]. Je sortirais de mon rôle et ce serait souverainement inopportun [!]. Je voudrais seulement venir en aide à ceux qui cherchent (...) en leur apportant un peu de clarté à la lumière des principes dont l’Église est gardienne [15].
