+ XVe centenaire
du baptême de Clovis : suite
Nous avons signalé dans Sel de la terre 17 (p. 2, note 1) que Francis Dallais, dans son intéressant livre Clovis ou le combat de gloire, conteste le sacre de Clovis [1]. Il déclare qu’« en effet, au IXe siècle, à Reims, une tradition nouvelle [cette locution nous semble une contradiction dans les termes] est née autour du baptême des Francs » (p. 127). Mais nous remarquons que sa bibliographie, pourtant copieuse, ignore le livre de l’abbé Dessailly sur l’Authenticité du grand testament de saint Remi.
Cette démarche est caractéristique de notre époque, éclairée par l’université laïque et obligatoire. Cette université étouffe peu à peu toutes nos références religieuses et nationales sous prétexte de « vérité historique ». Et quand les faits sont contraires, elle applique la méthode préconisée par J.-J. Rousseau : « Écartons les faits. »
C’est ainsi que le livre de l’abbé Dessailly dont nous allons parler ici était devenu absolument introuvable [2], jusqu’à ce qu’un jeune éditeur prenne l’heureuse initiative de le rééditer.
Pour encourager nos lecteurs à lire ce livre, nous reproduisons, avec l’aimable autorisation de l’auteur, la brève recension que le bulletin du prieuré Sainte-Anne de la Fraternité Saint Pie-X a publiée à son propos ; puis nous reproduisons une partie du portrait de saint Remi qui sert de conclusion à ce livre, et qui est d’actualité en cette année qui commémore le XVIe centenaire de la mort de saint Martin, le grand Apôtre des Gaules : l’abbé Dessailly explique bien la raison du moindre renom dont jouit saint Remi par rapport à saint Martin, ainsi que la dimension politique de l’œuvre du saint archevêque de Reims.
Le Sel de la terre.
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Note de lecture :
Abbé Dessailly,
Authenticité du grand testament
de saint Remi *
Cette réédition d’un ouvrage de 1873 arrive judicieusement au moment où l’on va commémorer l’anniversaire du baptême de Clovis à Reims, à Noël prochain.
Simple baptême ou véritable sacre avec le saint chrême apporté par une colombe ? L’abbé Dessailly apporte une réponse fouillée à ce qui est l’objet d’une controverse encore d’actualité. L’abbé fait œuvre d’historien catholique en ne mettant pas sa foi dans sa poche pour regarder Dieu intervenir dans notre histoire. Il rejoint en cela M. Bernard Basse dans son livre La Constitution de l’ancienne France (DMM), que tout catholique militant devrait avoir lu et étudié.
Il établit aussi l’authenticité du testament de saint Remi. Ce testament, si important pour notre pays, fonde la vocation de la France. Saint Pie X, le 13 décembre 1908, fait cette recommandation aux cardinaux français : « Vous direz à vos compatriotes qu’ils fassent trésor des testaments de saint Remi, de Charlemagne et de saint Louis. Ces testaments qui se résument dans ces mots si souvent répétés par l’héroïne d’Orléans : “Vive le Christ qui est le roi des Francs”. »
Pour que nous en fassions trésor, il faut encore être convaincu de son authenticité. Le doute insinuant, plus que la négation massive, est beaucoup plus efficace pour démobiliser et démoraliser la résistance catholique et royale. Cela est d’autant plus efficace que le coup est porté par des historiens « de droite », voire traditionalistes. Attention aux loups recouverts de peaux de brebis.
Le testament de saint Remi, constitue, avec la loi salique, notre première constitution, l’un des textes fondamentaux du royaume de France, dont Jésus-Christ est le roi.
De plus, l’abbé dénonce ceux qui attaquent et rejettent ces vérités depuis trois cents ans en répondant aux treize objections les plus courantes et sans cesse répétées par les perroquets savants de l’enseignement officiel. Rien de nouveau sous le soleil de la république maçonnique. Enfin, l’ouvrage s’achève sur un portrait inhabituel de ce génie politique que fut saint Remi.
Ce livre, disponible sur nos « tables de presse », est le cadeau idéal pour cette année du XVe centenaire.
Abbé Xavier Grossin
Abbé DESSAILLY, Authenticité du grand testament de saint Remi, Éd. Livres d’Autrefois (F. 79800 Salles, tél 05 49 05 08 71), 1996, 12 x 20, 424 pages, 150 F. franco.
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Portrait de saint Remi *
Notre tâche est terminée. Nous avions à élucider le texte du grand testament, à prouver son authenticité, à faire ressortir l’inanité des objections soulevées contre son origine. Nous l’avons fait ; nous avons fourni une série de preuves historiques qui donnent à ce document la plus incontestable autorité.
Mais justement parce que nous ne craignons pas, comme l’ont affecté l’ensemble de nos historiens, de recourir à son témoignage, nous voulons, en finissant, tracer du grand pontife de Reims un portrait, dont le testament, fortifié des autres données de l’histoire, nous fournira les principaux traits.
La France ne s’est-elle pas montrée ingrate envers ce grand homme qui a réuni sur sa tête toutes les gloires, celle de la sainteté, et celle du génie politique et littéraire ?
La Pologne a son saint national, saint Casimir, l’Irlande, saint Patrick, la Hongrie, saint Étienne. Est-ce le trop grand nombre de nos illustrations religieuses qui a empêché saint Remi de devenir le patron par excellence de la patrie française ? Ne semble-t-il pas même que l’honneur de ce glorieux patronage a été décerné à saint Martin par une préférence que l’histoire ne peut justifier ? Car s’il a été l’apôtre du centre des Gaules, saint Remi l’a été du nord du pays ; non seulement il a été l’apôtre des Gaulois de cette région, mais il a été celui des Francs, et son rôle a été prépondérant dans la fondation de la monarchie. Saint Martin a rempli le monde du renom de ses miracles ; mais ceux de Remi n’ont pas été moins éclatants. Ils ont eu un tel retentissement dans le pays des Francs que le grand homme ne croit pas blesser les règles de la modestie en les rappelant lui-même dans son testament [3]. Ses contemporains les proclamaient à leur tour. Nous trouvons encore, dans les œuvres de saint Avit, le procès-verbal d’une conférence tenue en 499 entre les évêques catholiques et les prélats ariens de la Burgondie. Ce procès-verbal, rédigé probablement de la main du saint évêque de Vienne, renferme ces glorieuses paroles en l’honneur de l’apôtre des Francs : « Le Seigneur, qui veille sans cesse sur son Église, inspirait alors merveilleusement le cœur du vénérable Remi et lui inspirait les mesures les plus salutaires pour le peuple entier des Gaules. La multitude de ses miracles et sa parole convertissaient des milliers de païens, qui renversaient leurs temples et foulaient aux pieds les idoles. Par son influence, les évêques de la Burgondie se préoccupaient du moyen de détruire l’erreur arienne et de ramener toutes les Gaules à l’unité de la foi [4]. »
Hormisdas, dans sa lettre à Remi lui-même, écrit ces paroles non moins mémorables : « Nous vous confions la charge de nous représenter dans toute l’étendue des États conquis par notre fils spirituel et bien-aimé, le roi Clovis, que vous avez naguère régénéré avec la grâce de Dieu par l’eau du baptême en des circonstances qui ont rappelé la série des prodiges accomplis autrefois par les apôtres [5]. » Enfin la vie absolument authentique de saint Remi par Fortunat, rédigée quarante-sept ans au plus tard après la mort du saint, n’est guère qu’un récit de miracles, tous extrêmement remarquables [6].
Saint Remi a donc été un thaumaturge aussi puissant en œuvres que saint Martin de Tours, et pourtant son culte dans l’Église universelle [7] et en France n’a été ni aussi répandu, ni aussi solennel. Quelle en a été la cause ?
D’abord, au point de vue de la gloire humaine, saint Martin jouit d’un bonheur que n’eut pas saint Remi. Il posséda pour ami, pour confident, pour admirateur et pour narrateur journalier de ses miracles un écrivain de renom, même à une époque qui était celle de saint Ambroise, de saint Augustin et de saint Jérôme : c’était Sulpice Sévère. Ce pieux et fidèle disciple écrivait jour par jour pour lui-même les faits merveilleux dont il était le spectateur enthousiaste ; puis bientôt il composa la biographie du saint, qui fit conquérir à Martin une réputation universelle. « A aucune autre époque de l’histoire, peut-être, écrit M. de la Gournerie, il n’y eut de rapports plus multipliés, plus suivis entre tous les hommes distingués qui étaient épars sur la surface du globe. Sulpice Sévère écrivait-il une page sur les rives de la Loire ? Elle volait aussitôt jusqu’en Afrique, où Augustin la lisait avec amour, car il professait une haute admiration pour la sagesse et la doctrine de l’écrivain gaulois ; elle volait jusqu’en Asie, où Jérôme attendait avec impatience “chaque nouvel écrit de son bien-aimé Sévère” ; elle allait réjouir Paulin, “ce frère de cœur, dans sa solitude de Nôle”. » Le célèbre écrivain se plaint lui-même des indiscrétions qui livraient ses notes les plus confidentielles aux quatre vents du ciel. Or « ce qu’on cherchait si avidement dans les livres de Sulpice Sévère, c’était le nom et les œuvres de Martin ; c’était pour dérober quelques souvenirs inédits du saint que l’on dérobait les papiers de son plus confident ami [8] ».
Il n’en fut pas de même pour saint Remi. Les temps étaient bien changés. Les Jérôme et les Augustin avaient disparu. Les barbares avaient rempli le monde de destructions ; les communications étaient interceptées, les esprits n’étaient plus à la littérature, mais à l’action. Le grand évêque n’avait autour de sa personne aucun Sulpice Sévère pour reproduire les faits considérables de sa glorieuse existence. Son successeur immédiat prit bien le soin de faire écrire le récit de ses œuvres. Mais l’ouvrage fut sans valeur, insupportable à la lecture. Fortunat fut prié de l’abréger et de le refondre. L’historien de sainte Radegonde était plus poète que penseur, plus littérateur que politique : il ne sut voir que des miracles dans la vie de l’apôtre des Francs ; il en décrivit les principaux et laissa de côté la partie la plus importante, son action religieuse, politique et nationale. L’œuvre de Fortunat demeura dans l’oubli. On ne garda de Remi que le souvenir, et la France et l’Église ne purent se prendre de reconnaissance et d’amour pour une vie dont les détails leur demeurèrent inconnus.
Puis, à la mort de saint Remi, il aurait fallu que le courant national se déplaçât, et que du tombeau de saint Martin, il refluât vers celui de Remi. Car bien avant la mort de ce dernier, le culte national de saint Martin avait pris possession des cœurs. La ville de Reims elle-même renfermait en son honneur trois églises dont l’une avait été érigée par son grand évêque. Sainte Geneviève allait souvent en pèlerinage à Tours. A son retour de la campagne d’Aquitaine, Clovis repassa au tombeau de saint Martin pour y prier et y offrir de riches présents : sainte Clotilde vint y finir ses jours, Clotaire y faire pénitence, sainte Radegonde, son épouse, y bâtir un monastère, où elle s’enferma pour achever de vivre et pour mourir à l’ombre des précieuses reliques. La place était donc prise dans la piété populaire quand mourut l’apôtre des Francs, et sa gloire nationale dut s’incliner devant celle infiniment moindre [9] du thaumaturge de Tours.
Mais Remi ne fut pas seulement un saint ; il fut peut-être, comme nous allons le montrer, le plus grand génie politique qu’ait eu la France. A l’encontre des erreurs modernes, il ne séparait pas la religion de la politique : c’est qu’en effet il n’est aucune question politique et gouvernementale considérable qui ne confine à la vérité religieuse et à la loi morale, qui n’atteigne la conscience dans ce qu’elle a de plus sacré, qui n’importe au bien religieux des âmes, dont l’Église a la garde. L’effort persévérant du pontife a été de réaliser l’union de l’Église et du pouvoir civil. Or le joug de l’Église ne laisse pas d’être insupportable à ce pouvoir, comme la vérité à l’intelligence qui veut la créer et non la recevoir, comme la loi morale aux passions qui veulent être indépendantes et non soumises. Les passions des fils de Clovis commençaient à supporter impatiemment ce joug. L’austère vieillard dut bien plus d’une fois, en face de leurs comportements, leur faire entendre des remontrances dont les menaces du testament ne sont que l’écho qui devait se prolonger à travers les âges. Qui ne serait frappé du fait que nous allons signaler ? Quand saint Médard était étendu sur son lit de mort, en 545, Clotaire se tenait pieusement près du vénérable mourant, le suppliant de permettre que son corps fût déposé dans la résidence royale de Soissons, et, quand le saint fut mort, le roi voulut porter lui-même ses dépouilles mortelles sur ses épaules jusqu’à la sortie de Noyon. Reims dépendait aussi du royaume de Soissons. Où était donc ce même Clotaire en 533, quand Remi expirait, Remi, le père spirituel qui l’avait régénéré dans les eaux du baptême, qui était le père de ses frères et le père de son père ? Où étaient ses frères Childebert et Thierry ? Car Clodomir n’était plus depuis l’année 524. Nous ne les voyons pas apparaître, eux que tous les sentiments du cœur devaient attacher à cette vénérable personne. C’est qu’ils étaient des politiques : ces politiques avaient fait les horribles guerres de Bourgogne, de Thuringe, accompli le massacre des enfants de Clodomir, mais aussi ils avaient vu Remi se lever contre eux comme un père irrité. Ils ne vinrent donc point à son lit de mort, ils ne portèrent point sur leurs épaules ses dépouilles sacrées, ils ne s’agenouillèrent point sur sa tombe pour l’invoquer ; ils ne le firent point alors, ils ne le firent point depuis ; car, à défaut du saint, son testament se dressait devant leurs crimes comme une malédiction ; ils allaient donc à Tours, ils ne venaient point à Reims.
Mais que peut nous faire à nous, peuple chrétien, l’attitude des politiques de l’an 533 et de leurs imitateurs dans tous les siècles ? Remi ne peut cesser d’être à nos yeux le grand thaumaturge suscité de Dieu pour convertir nos pères, et je puis ajouter qu’il a été le génie providentiel également suscité pour jeter les fondements de la grandeur politique et chrétienne de la France [10]. (…)
[1] — Francis Dallais, Clovis ou le combat de gloire, La Roche Rigault, Éd. Presses Sainte-Radegonde, 1996. Voir p. 125 à 154, « chapitre VI : Du baptême au sacre ».
[2] — On pourrait faire la même remarque pour le livre du chanoine Cerf, dont nous avons donné de larges extraits dans le nº 19, p. 36-48, introuvable même dans les « bonnes bibliothèques universitaires ».
* — Sainte Anne nº 77, décembre 1996, p. 2 (Prieuré Sainte-Anne, Avenue de Beauvais, 22100 Lanvallay).
* — Abbé DESSAILLY, Authenticité du grand testament de saint Remi, p. 381 à 388.
[3] — Voir le Testament, p. 23.
[4] — Providente Domini Ecclesiæ suæ, et inspirante pro salute totius gentis cor domni Remigii, qui ubique altaria destruebat idolorum, et veram fidem potenter cum multitudine signorum amplificabat, factum est ut episcopi plures, non contradicente rege congregarentur, si fieri posset, ut Arianis qui religionem christianam scindebant, ad unitatem possent reverti. Saint Avit, collat. coram Gondebaldo ad. Arianos, PL 58, col. 387.
[5] — Vices itaque nostras per omne regnum dilecti et spiritualis filii nostri Ludovici, quem nuper adminiculante superna gratia, plurimis et Apostolorum temporibus œquiparandis signorum miraculis prœdicationem salutiferam comitantibus, ad fidem cum gente integra convertisti, et sacri dono baptismatis consecrasti… Vit. S. Remigii, ab. Hinc. edit, cap. VII, apud Bolland., t. I, oct. p. 156.
La lettre d’Hormisdas est suspecte aux savants. Il ne nous appartient pas de discuter ici l’authenticité de cette lettre. On peut trouver une discussion de cette question à la page 193, en note, de ce livre de l’abbé Dessailly.
[6] — La Vie de saint Remi, par Hincmar, est généralement la reproduction de celle écrite par Fortunat, avec l’adjonction de circonstances plus ou moins authentiques. Quand donc, en raison de ces circonstances, les Bollandistes osent intituler l’œuvre d’Hincmar : Vita prolixior fabulis respersa, Vie plus étendue remplie de fables, ils dépassent les limites de la vérité, et leur style dans ce cas nous rappelle trop celui des pamphlets de Chifflet.
[7] — Saint Martin a les honneurs d’un office propre dans la liturgie romaine et cet office est du rit double. Celui de saint Remi est du commun ; il appartient au dernier degré de la liturgie, car il est du rit simple ou semi-double ad libitum. Enfin la légende de l’apôtre de la nation très chrétienne et du fils aîné de l’Église comprend à peine quelques lignes.
[8] — M. de la Gournerie, Correspondant, t. VII, p. 366, cité par M. l’abbé Darras, Hist. gén. de l’Égl., t. XI, p. 78.
[9] — Il faut comprendre que l’abbé Dessailly se place au point de vue de leur influence politique. « Infiniment moindre » nous semble quand même une exagération de style. (NDLR.)
[10] — Nous serions inexacts et à notre tour injustes envers la France si nous laissions croire qu’elle n’a jamais eu en honneur le culte de saint Remi. Aussi consacrons-nous à l’historique de ce culte un appendice (p. 405) auquel nous renvoyons le lecteur.
Informations
L'auteur
L’abbé Xavier Grossin a été ordonné prêtre dans la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX).
Il adhère aujourd’hui aux thèses sédévacantistes et exerce son ministère en Bretagne, notamment à la chapelle Saint-Antoine de Bourbriac (Côtes-d’Armor) et est directeur de la revue La Tour de David, où il soutient ses thèses. Le Sel de la terre ne soutient pas cette position et est l'une des principales sources des objections solides contre le sédévacantisme.
Ses contributions au Sel de la Terre écrites avant son évolution qui a conduit à la séparation avec la FSSPX, incluent des recensions, telles que celle de l’ouvrage de l’abbé Dessailly sur l’Authenticité du grand testament de saint Rémi ou du livre du R.P. Emmanuel André o.s.b., La Sainte Église.
Le numéro

p. 195-196
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