Un pauvre pèlerin
par sœur M.M.J.
M’OCCUPANT de la sacristie, j’étais intriguée par ce petit vieux qui ne payait pas de mine, et qui restait là, le dimanche, à prier auprès de la statue de la très sainte Vierge, tandis que la Basilique demeurait vide à l’heure du repas… A genoux, le plus souvent à l’autel de la bonne Mère, le visage tendu vers elle, il semblait ne plus voir qu’elle, n’écouter qu’elle, inattentif à tout l’extérieur. Le chapelet à la main, il n’était plus qu’une prière vivante. Cela se voyait, cela se sentait…
Il avait une manière à lui de le tenir son chapelet, parfois de le regarder « amoureusement ». On aurait cru qu’il touchait, pour ainsi dire, le monde surnaturel du bout des doigts.
Un jour, et deux ou trois autres fois, je lui posai des questions, le laissant ensuite à son silence intérieur.
Il me raconta, alors, son histoire, comment il avait été guéri à la Basilique de Notre-Dame du Laus – alors qu’il était paralysé des jambes et ne pouvait plus marcher – au moment même où il avait reçu la sainte communion, le jour de la fête du Rosaire. Et il conclut : « Ça vous donne une affection (envers la sainte Vierge), ça vous prend là » (et il montra son cœur, avec des larmes dans les yeux).
Depuis – et cela dura une quinzaine d’années, jusqu’à sa mort (1980) – il venait de Gap au Laus à pied en passant par le col de l’Ange, hiver comme été. Il partait de chez lui à trois heures du matin pour arriver au Laus pour la première messe. Il restait là, dans la Basilique, à prier toute la journée, ne se souciant pas de nourriture, et il repartait le soir par le même chemin, à pied. Il venait ainsi, au moins tous les dimanches. « Parfois, je double », ajouta-t-il, « je reviens dans la semaine parce que là, au Laus, on est chez elle… Certains se moquent de moi, me demandant combien de temps cela va durer. J’irai tant que mes jambes ne seront pas usées. » … « Oui, là-bas, on est chez elle », répondait-il avec assurance et un air finaud, plein de sous-entendus, aux railleurs qui lui suggéraient que son pèlerinage était inutile.
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Humble pèlerin du Laus, pendant quatre ans il est venu en pleine nuit sans aucune lumière, par les chemins escarpés, parfois en pleine neige, jusqu’au jour où un vieux chanoine lui demanda :
« Et votre lampe ? — Je n’en ai pas. — Oh ! ce n’est pas raisonnable ! — Ne vous inquiétez pas, ce que Dieu garde est bien gardé ! — Oh ! quand même ! quand même ! Prenez une lampe. » — « Alors, depuis ce jour-là, je prends une lampe électrique… et je mets un peu moins de temps. » Obéissance admirable de celui qui savait qu’il ne risquait rien, mais qui, en toute simplicité, se soumet avec un entier détachement à une injonction sacerdotale.
Sur ce chemin de l’Ange, M. L.…, comme sœur Benoîte, a eu affaire au démon. « Si je le disais, on ne me croirait pas… Oui, le démon, il existe vraiment… » — « En enfer, ce qui est terrible, c’est cette promiscuité des âmes dans la haine de celui qui est la source de l’amour. »
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Sa marche solitaire était vraiment un pèlerinage, c’est-à-dire une contemplation du mystère de la très sainte Vierge au moyen du Rosaire, qui l’amenait tout doucement à contempler le mystère de Jésus-Christ, son Fils, et au-delà le mystère de Dieu lui-même. En sa marche solitaire, le pèlerin ne trouvait pas le temps long. Il était axé sur l’éternité, et sur ce qui ne passe pas.
Il avait, semble-t-il, cette connaissance intime, expérimentale des choses de Dieu, qui n’est donnée qu’aux cœurs purs. « Bienheureux les cœurs purs, ils verront Dieu. » … Ici, il faut entendre « pureté » en un sens large, c’est-à-dire ce dépouillement intérieur de l’âme vis-à-vis de tout ce qui l’encombre, ce détachement vis-à-vis de tout ce qui n’est pas Dieu, cette transparence qui n’est donnée qu’à ceux qui savent despicere terrestria et amare caelestia (ne pas s’arrêter aux choses de la terre et aimer celles du ciel), comme le dit admirablement la liturgie.
Il n’avait certainement pas lu les Pères de l’Église, et pourtant il rejoignait, par exemple, en son langage à lui, une intuition de saint Augustin, fondée sur l’Évangile de saint Luc.
« A l’Annonciation, croyez-vous que la sainte Vierge ait su, qu’elle ait compris que celui qu’elle allait concevoir était le Fils de Dieu ? » Il sursauta. Il faudrait pouvoir redire l’expression de son visage et la conviction de son geste. Contentons-nous de ces quelques paroles : « Comment voulez-vous ?… Comment voulez-vous qu’elle n’ait pas compris ! Par cet enfantement prodigieux elle a été comme envahie par Dieu… Dieu le Père a formé Marie, a façonné Marie, cette Femme unique entre les femmes, qui devait être toute pure pour être la Mère de la pureté… il n’est pas possible qu’elle n’ait pas compris. »
Saint Augustin ne nous dit-il pas, à propos de la très sainte Vierge : Prius mente quam ventre concepit, c’est-à-dire elle a conçu en son esprit (par la foi) avant de concevoir charnellement. Seule entre toutes les femmes, Marie a choisi son enfant. Elle l’a conçu par la foi avant de le concevoir charnellement, et si, à l’Annonciation, elle n’a pas saisi dans toute sa plénitude le mystère de son Fils, qui devait se dévoiler peu à peu au cours de sa vie terrestre, elle a véritablement su sa divinité. Une Mère de Dieu, pour être vraiment Mère de Dieu, doit l’être par son esprit, son consentement, autant et plus que par son corps.
Un humble pèlerin rejoignait la grande tradition de l’Église.
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« Comment faut-il être avec la sainte Vierge ? — Oh ! c’est bien simple. Il faut se mettre dans la situation d’un petit enfant de trois ans, c’est-à-dire qu’il faut lui donner la main, mettre sa main dans la sienne, et puis s’en remettre totalement à elle sans poser des “si”, des “pourquoi”, des “comment”. Non, non. Il ne faut pas mettre de conditions. Il faut être comme un petit enfant entre les mains de sa mère, et la laisser faire en ayant pleine confiance en elle. »
N’est-ce pas cela, justement, qui nous est si difficile ? Il y a toujours en nous un coin secret, si petit soit-il, que nous voulons garder bien à nous, alors que Dieu, la sainte Vierge, nous demande tout, absolument tout, dans l’entièreté de l’amour.
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M. L.…, pauvre entre les pauvres, est un témoin. Un témoin caché, inconnu, qui est passé sans faire de bruit. Humblement, pas à pas, il a refait ce chemin que tant et tant de pèlerins ont fait depuis les apparitions de Notre-Dame de Bon-Rencontre à Benoîte Rencurel. Il a mis ses pas dans les pas de Benoîte elle-même, silencieusement, le chapelet à la main.
Par toute son attitude, il nous rappelle que la sainte Vierge nous demande des choses simples – simples, comme elle-même est simple, comme Dieu est simple. Mais les choses simples sont parfois les choses les plus difficiles : d’abord, parce qu’elles mettent en échec notre orgueil, ensuite parce que les choses simples de soi exigent une pureté et un absolu de l’amour, contraires à la spontanéité de notre nature déchue.
« Dites le chapelet… récitez les litanies… faites des processions… bavardez moins… faites pénitence. » A Notre-Dame du Laus, comme à la Salette, comme à Fatima et en tant d’autres lieux, la sainte Vierge demande toujours les mêmes choses et des choses simples. La reine du ciel et de la terre ne saurait-elle pas ce qu’il convient à ses enfants de faire pour la gloire de Dieu et pour le salut de leur âme ?
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« Là-bas, on est chez elle. » Cette marche incessante du pauvre pèlerin vers le sanctuaire de Notre-Dame du Laus manifeste que la très sainte Vierge est bien toujours présente au Laus.
Dieu, certes, est présent partout. C’est ce que les théologiens appellent la présence d’immensité. Et pourtant, dès les premières pages de la Bible, nous voyons que Dieu choisit aussi certains lieux pour rencontrer l’homme. « En vérité, Yahvé est en ce lieu et je ne le savais pas ! Que ce lieu est redoutable ! » (Gn 28, 16-17), dit Jacob. Il faudrait reprendre toute la Bible, l’Ancien et le Nouveau Testament, et rechercher les caractéristiques de ces lieux de rencontre de Dieu avec l’homme.
Les lieux de pèlerinage où Marie est vénérée, honorée, priée, s’insèrent dans cette vieille tradition que nous voyons apparaître dès le début de l’Histoire sainte. Il y a certains lieux privilégiés choisis par Dieu ou par la Mère de Dieu pour visiter la terre. Mystère.
Une comparaison. Lorsque la pluie tombe, il pleut partout en un même lieu, toute la terre est également arrosée. Cependant, s ’il y a un creux, l’eau s’amoncelle alors en ce creux, elle s’y concentre et devient plus visible. Il y a une simple flaque, ou un lac.
Mystérieusement, il en est ainsi pour les lieux de pèlerinage. Ce sont des lieux où la grâce semble plus sensible, où l’atmosphère est plus transparente, où le monde surnaturel semble plus à portée de la main, où l’épaisseur du créé s’efface davantage. La grâce ruisselle là plus qu’ailleurs. Pourquoi ? Mystère. Mais si nous ne savons pas le pourquoi du mystère, il nous appartient d’aller nous abreuver à la source, là où elle se trouve, humblement, petitement. Et pour cela de prendre les moyens que la très sainte Vierge elle-même a indiqués et qui sont la clef du chiffre : « Dites le Rosaire… récitez les litanies… priez et faites pénitence… »
Oui, venez aux eaux, hâtez-vous, car « la source a soif d’être bue » (saint Grégoire de Nazianze). La Mère de Dieu a soif de nous communiquer la grâce de Dieu.

