L’œcuménisme « conservateur »
de la Commission Théologique Internationale
par l’abbé Philippe Marcille
La Commission Théologique Internationale a fait récemment paraître un document intitulé « Le christianisme et les religions [1] », pour tenter de répondre aux interrogations de fond que suscite le dialogue œcuménique et « clarifier » la manière dont « le christianisme » (on ne dit pas le catholicisme ou l’Église) « apprécie les religions au point de vue théologique ». Ce document, comme le montre M. l’abbé Marcille dans le commentaire qu’on va lire, est un monument caractéristique de l’actuel discours « ecclésiastiquement correct », qui s’efforce de consolider les acquis de la réforme conciliaire en les habillant de quelques oripeaux arrachés à la théologie traditionnelle.
Le Sel de la terre.
Introduction
« Une indécision féconde »
L’IMPORTANT document que vient de publier la Commission Théologique Internationale présidée par le cardinal Ratzinger, est destiné à fournir (enfin !) un cadre théologique au « grand bond en avant » œcuménique poursuivi depuis Vatican II. Comme le fait remarquer lucidement M. l’abbé Barthe [2], le propre du magistère conciliaire est « une indécision féconde » : sans rien nier du magistère antérieur, on formule les choses vaguement, la liberté du flou étant désormais considérée comme un acquis irréversible. Il donne un bon exemple : la définition de l’œcuménisme dans Unitatis Redintegratio. On définit le mouvement œcuméniquee par « tous les efforts qui tendent à l’unité », sans préciser de quelle unité il s’agit, ni quel genre d’efforts seront adaptés au but.
Voilà qu’après trente ans de flou obligatoire et de dialogue sans but clair, la Commission Théologique Internationale, organe consultatif de la Congrégation de la Doctrine de la Foi, vient nous donner quelques précisions sur les moyens, les buts, les limites à ne pas franchir. Une synthèse qui n’est pas sans rappeler la tentative du catéchisme de l’Église universelle de raccrocher les wagons conciliaires à la Tradition sans rien sacrifier des acquis.
Que se passe-t-il ? On semble avoir pris peur, récemment, à Rome. Un certain nombre de théologiens indiens ont tiré les conclusions logiques de Vatican II : « Ils mettent en doute la médiation unique et universelle de Jésus-Christ dans l’économie du salut. Partant d’une conception théocentrique du salut, ils considèrent que “le Jésus historique n’épuise pas le Logos”, et que Dieu peut utiliser aussi d’autres grandes figures religieuses telles que Bouddha ou Krishna pour se révéler aux hommes, même si le rôle du Christ reste irremplaçable. Ils se demandent également s’il est opportun de proposer le baptême à des personnes qui peuvent être sauvées dans le cadre de la religion dans laquelle ils sont nés ici [3]. » Or les évêques indiens n’ont pas su que répondre ! Ils ont demandé des instructions au Saint Siège. Il a fallu une réunion extraordinaire à Rome avec « réflexion sur l’état actuel de la théologie catholique, (…) libre débat, (…) rencontre avec les responsables des cinq dicastères romains concernés » pour savoir quoi faire et quoi dire. En conclusion, « les participants ont souligné la nécessité d’un dialogue [4] ». Quelques jours après (le 27 octobre 1996), le cardinal Ratzinger donnait une conférence sur « le relativisme, problème central de la foi et de la théologie [5] ». Le même mois, paraissait le document étudié ici. Enfin, le 5 janvier 1997, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi notifiait la sanction motivée du P. Tissa Balasuriya, le plus en pointe de ces théologiens indiens [6].
Coup de frein sauveur ? Hélas, non : recarrossage conservateur de l’hérésie. Nous allons voir que la Commission théologique soutient finalement exactement les positions pour lesquelles le malheureux théologien imprudent a été excommunié.
Le document commence par une sereine description des positions théologiques engendrées dans l’Église par l’« indécision féconde » de Vatican II en matière d’œcuménisme. Qu’on se rassure : pas d’anathème ! L’esprit du concile est respecté : « Interdit d’interdire ». Ce sont des amis qui sont concernés : on fait délicatement remarquer des difficultés qui semblent faire problème. Ces thèses sont soutenues ouvertement par des évêques et des théologiens en vue. On pense, semble-t-il, que leur bon cœur les portera à renoncer à leurs conceptions.
Nous avons donc sous les yeux un instructif catalogue officiel d’une pourriture théologique hallucinante, née sur le terreau de l’œcuménisme et du dialogue interreligieux. Les deux se confondent en fait, et le texte est très révélateur : il s’agit dans les deux cas d’une unité « en avant », sans conversion, vers une Église qui sera « autre », et qui naîtra en douceur de la mentalité engendrée par le dialogue [7].
Ce document est en outre précieux car il constitue un aveu officiel des ruses de rédaction des textes conciliaires. Noyées dans le flou un peu terne des schémas, des expressions soigneusement pesées s’avèrent être de véritables bombes théologiques [8].
Les enfants terribles qui vont trop loin
A certains égards, la Commission semble tempérer, parfois même démentir les positions de l’hérésie franche :
1°) Les fausses religions sont-elles moyens de salut et authentiques canaux de la grâce ? Oui, avec quelques réserves (cf. nº 8, 9).
2°) Les « grands croyants des fausses religions sont-ils des sauveurs comme le Christ » ? Non (nº 12).
3°) Y a-t-il une vraie religion ou une vérité religieuse objective ? On rejette la thèse selon laquelle toutes les religions sont « vraies » (nº 13).
4°) Dieu est-il connu dans les fausses religions ? (ou, question à peu près équivalente : la prière de l’idolâtre s’adresse-t-elle réellement à Dieu ?) On ne répond ni oui ni non [9] (nº 16-17).
5°) Peut-on envisager une théologie nouvelle construite hors de la révélation, comme fondement nécessaire pour le dialogue interreligieux [10] ? Non (nº 6).
6°) La mission vise-t-elle à ce que « chacun, encouragé par le témoignage de l’autre, vive profondément sa propre foi » ? Réponse gênée : elle vise à plus que cela (nº 21).
— C’est merveilleux ! Rome revient à la Tradition !
— Hélas, rien n’est moins sûr : ces opinions monstrueuses ne sont pas condamnées clairement ; elles sont présentées comme des opinions possibles au sein de la théologie catholique. Les désaveux sont « lissés » : « il semblerait que… On ne voit pas comment concilier… » ; tandis que les justifications de ces hérésies sont complaisamment exposées [11].
Au reste, nous allons voir que la position théologique de la Commission, beaucoup plus habile à éviter la confrontation avec la doctrine catholique, revient en pratique exactement au même.
La doctrine catholique
concernant le salut des païens
La doctrine
Notre Seigneur n’a pas révélé comment peut se faire dans la réalité, le salut du païen vertueux qui ne connaît pas l’Église ni le Christ. Seuls, les deux bouts de la chaîne nous sont révélés :
— On se sauve uniquement par la médiation et les mérites du Sauveur et, en conséquence, la mission de l’Église est d’enseigner toutes les nations.
— D’autre part, Notre Seigneur est mort pour tous les hommes, au sens où aucun homme n’est damné d’avance ni ne va en enfer sans sa propre faute.
Les théologiens ont depuis longtemps essayé de reconstituer la chaîne et certaines conclusions font désormais partie de la doctrine certaine de l’Église :
• Notre Seigneur Jésus-Christ est mort pour tous les hommes quoique de fait tous ne se sauvent pas [12].
• L’Église est le seul corps mystique du Christ. On se sauve uniquement par la médiation du Christ et, concrètement, par la médiation de son corps mystique visible : l’Église ; médiation qui existe même pour le bon païen en état d’ignorance invincible, qui est uni au Christ et à l’Église par le désir implicite du baptême. Les fausses religions n’ont aucune fonction salvifique [13]. Cette doctrine a été formulée plus explicitement dans l’encyclique Mystici Corporis de Pie XII [14].
• La question a peu d’intérêt, en pratique, puisque Notre Seigneur Jésus-Christ ordonne de prêcher le salut à tout païen accessible.
L’enseignement des papes
Voici quelques passages d’encycliques pontificales qui sont des bons témoins de la foi apostolique :
— Pie IX, encyclique Quando Conficiamur Mœrore :
Et ici, nous devons de nouveau rappeler et blâmer la très grave erreur où se trouvent malheureusement quelques catholiques qui adoptent la croyance que les personnes vivant dans les erreurs et en dehors de la vraie foi et de l’unité catholique peuvent arriver à la vie éternelle. Cela est péremptoirement contraire à la doctrine catholique.
— Du même, encyclique Singulari Quadam :
La foi nous ordonne de tenir que, hors de l’Église apostolique romaine, personne ne peut être sauvé ; qu’elle est la seule arche de salut, et que quiconque n’y sera pas entré périra dans les eaux du déluge. D’un autre côté, il faut également tenir pour certain que l’ignorance de la véritable religion, si cette ignorance est invincible, n’est pas une faute aux yeux de Dieu (…). Quand, délivrés des liens du corps, nous verrons Dieu comme il est, nous comprendrons parfaitement par quel admirable et indissoluble lien sont unies la miséricorde et la justice divines ; mais tant que nous sommes sur la terre, courbés sous le poids de cette masse mortelle qui accable l’âme, tenons fermement ce que nous enseigne la doctrine catholique, qu’il n’y a qu’un Dieu, une foi, un baptême ; chercher à pénétrer plus avant n’est pas permis. Du reste, comme la charité le demande, répandons devant Dieu d’incessantes prières pour que, de toutes parts, les nations se convertissent au Christ ; travaillons autant qu’il est en nous au salut commun des hommes. Le bras du Seigneur n’est pas raccourci et les dons de la grâce céleste ne manqueront jamais à ceux qui veulent sincèrement et qui demandent le secours de cette lumière. Ces vérités doivent être profondément gravées dans l’esprit des fidèles, afin qu’ils ne se laissent pas corrompre par les fausses doctrines dont le but est de propager l’indifférence en matière de religion, indifférence que nous voyons grandir et se répandre de tous côtés pour la perte des âmes.
La sainte Écriture
Le jugement de la sainte Écriture sur les fausses religions est très négatif. Le Nouveau Testament donne la perspective vraie, et ne détruit rien de ce qui a été dévoilé par le Saint-Esprit dans l’A.T. Les peuples païens sont appelés : « les peuples assis dans les ténèbres et à l’ombre de la mort [15] ». Le salut de l’idolâtre dans l’ignorance invincible au sujet de la vraie religion n’est pas impossible, mais il est très difficile, ne fût-ce qu’à cause de l’ignorance et du manque de sacrements, et de l’opposition sociale à la conversion que constitue une fausse religion établie.
La pratique de l’Église
De fait, le témoignage des missionnaires vient toujours confirmer cette affirmation de la sainte Écriture : qu’on lise la vie de saint François-Xavier ou celle de saint Jean de Britto. Nous nous limiterons à un témoignage récent non suspect de malveillance a priori, celui du père de Foucauld :
C’est cette œuvre préparatoire que j’ai à faire. Il se peut que quelques âmes de bonne volonté viennent avant les autres : toutes les âmes sont faites pour la vérité, la vraie religion, et le ciel. Toutes doivent, et par conséquent peuvent, faire leur salut, se sanctifier. Mais, hors de la religion catholique, les âmes de bonne volonté ne sont pas nombreuses. Chez les musulmans surtout, que d’âmes ne sont-elles pas en état habituel de péché mortel ! Les trois concupiscences : sens, orgueil, avarice, règnent en reines dans la plupart des âmes. Les dehors de ce monde musulman sont séduisants. Séduisants comme des personnes fardées et couvertes d’oripeaux, qu’on voit de loin. Lorsqu’on les voit de près, ce sont des horreurs. Il n’y a pas à espérer des résultats importants comme nombre de conversions pendant beaucoup de temps [16]…
Si dans les pays chrétiens, dans des pays où, comme en France, il y a tant de bien, il y a tant de mal, pensez à ce que peuvent être ces pays où il n’y a pour ainsi dire que du mal, d’où le bien est à peu près totalement absent. Tout y est mensonge, ruse, duplicité, convoitises de toutes espèces, violence, avec quelle ignorance et quelle barbarie ! La grâce de Dieu peut tout, mais en présence de tant de misères morales, de l’abîme qui sépare les âmes de ce qu’elles devraient être, de ce à quoi les appelle leur vocation éternelle, on voit bien que les moyens humains sont impuissants et que Dieu seul peut opérer une si grande transformation. Prière et pénitence. Plus je vais, plus je vois là le moyen principal d’action sur ces pauvres âmes (…).
Je suis en présence de populations universellement musulmanes, ayant toutes une foi profonde, unie à une grande ignorance, et à une vie très matérielle, très vicieuse, très pécheresse, avec un grand mépris et une grande hostilité pour les chrétiens qu’ils regardent comme des païens, des ennemis mortels pour les musulmans et des êtres de mœurs infâmes… Étant donné leur foi qui leur fait rompre violemment l’entretien dès qu’on leur parle de notre sainte religion ; leur ignorance qui les rend incapables d’examiner, de raisonner, de juger, d’étudier ; leur état habituel de péché mortel qui les rend esclaves de l’erreur et du mensonge, en sorte qu’ils croient très difficilement ce qui est vrai et très facilement ce qui est faux ; leurs préjugés font qu’ils nous fuient, n’entrent en rapport avec nous que s’ils y sont forcés, font ces rapports aussi rares et superficiels que possible, nous regardent surtout comme incapables d’apporter aucun bien spirituel à leurs âmes, puisque nous sommes un mélange d’ignorance, de folie, de superstitions et d’infamie, des idolâtres à mœurs odieuses. (…) Devant le filet à mailles serrées dans lequel le démon tient détenues ces pauvres âmes qui par suite du mauvais exemple universel, tombent presque toutes dans le péché mortel dès l’âge de raison, il semble qu’à moins de miracle, il n’y a qu’une voie à suivre. (…) Pour les âmes de bonne volonté, restées pures au milieu de la corruption universelle, il y aura des exceptions, elles pourront en peu de temps franchir les divers degrés et arriver à la vérité. Les enfants sortis en bas âge de leur milieu et élevés chrétiennement, loin de leur pays et du contact musulman, pourront aussi être dès maintenant catholiques. Mais ce ne seront que de rares exceptions [17].
La position conciliaire-conservatrice :
position « inclusiviste »
Venons-en à la position théologique présentée comme sûre par la Commission. Elle est étayée sur une relecture des pères de l’Église [18], une exégèse pénétrante de Vatican II qui dévoile la portée de singularités rédactionnelles (si les pères du concile s’étaient doutés de ce qu’ils votaient !), et sur les acquis du magistère récent, principalement de Jean-Paul II [19].
1°) Les adeptes des fausses religions seront-ils sauvés ?
Bien sûr, Tous !
N’est pas objet de discussion la possibilité de salut pour ceux qui vivent selon leur conscience [hors de l’Église] (nº 82) ;
Avec l’assomption de la nature humaine, le Fils a pris sur ses épaules l’humanité entière, pour la présenter au Père (nº 47) ;
Le Logos en personne, (…) seuls les chrétiens le connaissent en son intégralité. Mais à ce Logos, c’est tout le genre humain qui a participé (nº 43) ;
L’union de tous dans le Christ, par son assomption de notre nature, constitue un présupposé objectif (nº 48).
En arrière-plan : une sorte de pélagianisme. La dignité humaine se confond avec la grâce habituelle. Les actes humains naturels sont identifiés aux opérations surnaturelles (nº 87, 94).
2°) Les fausses religions sont-elles moyen de salut et authentiques canaux de la grâce ?
La réponse est : oui. Comment ?
En tant qu’elles lancent l’homme à la recherche de Dieu, à agir selon sa conscience, à mener une vie droite [20]. La recherche du bien est en termes ultimes une attitude religieuse [21]. C’est la réponse humaine à l’invitation divine, qui est toujours reçue dans et à travers le Christ (nº 87).
Donc la vertu du païen est surnaturelle du seul fait qu’il est religieux [22].
La constitution dogmatique sur l’Église Lumen Gentium parle d’une ordination graduelle à l’Église du point de vue de l’appel universel au salut, qui inclut l’appel vers l’Église. A l’inverse, la constitution pastorale Gaudium et Spes ouvre une perspective christologique, pneumatologique et sotériologique plus vaste. Ce qu’on dit des chrétiens vaut également pour tous les hommes de bonne volonté, dans les cœurs desquels la grâce agit de manière invisible. Eux aussi peuvent être associés par l’Esprit-Saint au mystère pascal, et ils peuvent par conséquent être conformés à la mort du Christ et marcher à la rencontre de la résurrection (GS 22) (nº 72).
Donc, la fausse religion païenne est bien le canal de la vie surnaturelle.
3°) Le salut dans les fausses religions se fait-il par elles indépendamment de l’Église catholique ?
Réponse : Oui.
Face à la nouvelle situation créée par le pluralisme religieux, se repose la question de la signification universelle de Jésus-Christ et de son rapport avec les religions, ainsi que de la fonction qu’elles peuvent avoir dans le dessein de Dieu (nº 81).
A la différence de Pie XII, le concile renonce à parler de votum implicitum, et n’applique le concept de votum qu’au désir explicite des catéchumènes d’appartenir à l’Église (LG 14). A propos des non-chrétiens, il dit qu’ils sont ordonnés d’une manière différente au peuple de Dieu (nº 69).
On peut parler non seulement d’une ordination à l’Église des non-chrétiens justifiés, mais aussi d’un lien avec le mystère du Christ et de son corps, l’Église. Mais on ne devrait pas parler d’appartenance, ni même d’une appartenance graduelle à l’Église (nº 74).
Ceux qui n’ont pas encore reçu l’Évangile sont ordonnés de diverses manières au peuple de Dieu, et l’appartenance aux différentes religions ne semble pas indifférente aux effets de cette « ordination » (LG 16). On reconnaît qu’il y a dans les différentes religions des rayons de la vérité qui éclaire tout homme (NA 2), des semences du Verbe (AG 11), que par la disposition de Dieu il y a en elles des choses bonnes et véridiques (OT 16), qu’il y a des éléments de vérité, de grâce et de bien non seulement dans les cœurs des hommes, mais aussi dans les rites et les coutumes des peuples (AG 9 ; LG 17) (nº 82).
4°) Le Saint-Esprit agit-il par les fausses religions comme par l’Église catholique ?
Réponse : Oui.
Il existe une action universelle de l’Esprit, qui ne peut se séparer de, ni se confondre avec [23] l’action particulière qu’il mène dans le corps du Christ qu’est l’Église (…) La différenciation entre les deux modes d’action de l’Esprit-Saint ne peut conduire à séparer ceux-ci, comme si seul le premier était en rappport avec le mystère salvateur du Christ. [C’est clair l’Esprit agit dans les fausses religions efficacement par elles comme par l’Église du Christ !] (…) A la fin du n. 28 [de RM], on affirme clairement que c’est Jésus ressuscité qui agit dans le cœur des hommes en vertu de son Esprit, et que c’est l’Esprit lui-même qui distribue les semences du Verbe présentes dans les rites et dans les religions (nº 83). [Donc les fausses religions ont bien une origine partiellement surnaturelle].
Quant à dire que les religions en tant que telles peuvent avoir une valeur dans l’ordre du salut, c’est là un point qui reste ouvert [cette clause est sans portée réelle puisque le paragraphe ne présente aucun argument « contre »] (nº 82).
L’encyclique Redemptoris Missio, qui suit et développe la ligne du concile Vatican II, a souligné avec davantage de clarté la présence de l’Esprit-Saint non seulement dans les hommes de bonne volonté [la bonne volonté se confond donc avec la grâce] pris individuellement, mais aussi dans la société et l’histoire, dans les peuples, les cultures, les religions, et ceci, toujours en référence au Christ (RM 28 ; 29) (nº 83).
5°) Les fausses religions sont-elles révélées ?
Réponse : Oui.
Bien qu’on ne puisse exclure, selon les termes utilisés, un éclairage divin dans la composition de ces livres (pour les religions qui en ont), il est plus adéquat de réserver le qualificatif d’inspirés aux livres canoniques (nº 93).
Finalement la Commission affirme qu’on trouve une révélation dans le judaïsme actuel (dans lequel « persiste la véritable révélation divine de l’Ancien Testament ») et dans l’islam (qui a « recueilli des éléments de la révélation biblique »). Puis le document assimile toute connaissance de Dieu à travers la création ou la simple perception d’une loi morale, à une « révélation » surnaturelle, transmise et interprétée par « des personnes sincères inspirées par l’Esprit de Dieu » (nº 90, 91).
6°) Le Christ est-il le seul Sauveur ?
Eh oui, la Commission se pose la question…
Face à la nouvelle situation créée par le pluralisme religieux, se repose la question de la signification universelle de Jésus-Christ et de son rapport avec les religions, ainsi que de la fonction qu’elles peuvent avoir dans le dessein de Dieu (nº 81, voir aussi nº 61, 32).
Et la réponse ? Plus ou moins : tous sont sauvés par la médiation du Christ, qu’ils le veuillent ou non, qu’ils le sachent ou non.
7°) A quoi sert l’Église ?
Franchement, presque à rien :
C’est l’universalité même de l’action salvifique du Christ et de l’Esprit qui conduit à s’interroger sur la fonction de l’Église (nº 62).
La meilleure connaissance de ces religions elles-mêmes (…), nous interroge sur la possibilité de parler encore de la nécessité de l’Église pour le salut, et sur la compatibilité de ce principe avec la volonté salvifique universelle de Dieu. (nº 64)
L’Église annonce à tous les hommes le mystère pascal du salut qui leur est offert ou dont ils vivent déjà sans le savoir. Comme sacrement universel du salut, l’Église est essentiellement une Église missionnaire (nº 77).
D’ailleurs l’Église a longtemps perdu la vérité et elle vient de sortir des ténèbres après Vatican II :
L’appréciation théologique des religions a été rendue pendant longtemps impossible à cause du principe extra Ecclesiam nulla salus, entendu dans un sens exclusiviste. Avec la doctrine sur l’Église comme « sacrement universel du salut » ou « sacrement du royaume de Dieu », la théologie essaie de répondre à la nouvelle manière de poser le problème. Cet enseignement, qui a été aussi repris par le concile Vatican II, retrouve la vision sacramentelle de l’Église dans le Nouveau Testament. (nº 63)
8°) L’union est en avant, dans la future religion de la paix et de la fraternité. Toutes les religions – y compris la religion catholique – sont ordonnées à une super-religion future de la paix :
Les hommes sont appelés à cette unité catholique du peuple de Dieu, unité qui annonce et promeut la paix universelle ; et c’est à cette même unité qu’appartiennent, c’est à elle que sont ordonnés – et cela de façons diverses – soit les fidèles catholiques soit les autres qui ont foi dans le Christ, soit enfin l’universalité des hommes, appelés au salut par la grâce de Dieu (LG 13) (nº 62).
Il y a donc bien une religion future non encore réalisée.
Conclusion
Quel diagnostic poser, en définitive ? Tout se passe comme si l’intention de la Commission et de son président était de cerner la ligne « Ecclesiastically correct », de retenir les plus ardents en leur montrant qu’une formulation habile sauve toutes leurs revendications essentielles et ouvre la porte à toutes les évolutions, de verrouiller la limite en deçà de laquelle on ne peut plus revenir sous peine de rejeter Vatican II.
Il conviendrait cependant de faire deux remarques : la possibilité éventuelle de la damnation est évoquée en pointillé… à propos des catholiques (!) et la valeur salvifique des fausses religions est présentée comme une question ouverte et non comme une certitude. Mais rien n’est dit contre et tout est dit pour.
Descente de croix, d’après un manuscrit du XIIe siècle |
[1] — DC 2157 du 6 avril 1997, p. 312-331.
[2] — Dans son livre : Trouvera-t-il encore la foi sur la terre ? Une crise de l’Église : histoire et questions, Paris, Éd. F-X de Guibert, 1996.
[3] — Églises d’Asie, 16 novembre 1996.
[4] — DC nº 2151.
[5] — DC nº 2151. Analysée dans l’éditorial de ce numéro du Sel de la terre (NDLR).
[6] — DC nº 2154.
[7] — Voir le nº 74 du document : « En cela, on peut parler non seulement d’une ordination à l’Église des non-chrétiens justifiés, mais aussi d’un lien avec le mystère du Christ et de son corps, l’Église (…). [Ils] entrent par la mise en pratique de l’amour envers Dieu et le prochain dans la communion de ceux qui sont appelés au royaume de Dieu ; cette communion se révèlera comme Ecclesia universalis lors de la consommation du royaume de Dieu et du Christ. »
[8] — Le lecteur curieux consultera les nº 61, 69, 81, 82.
[9] — « Il peut y avoir une prière polythéiste qui s’adresse au Dieu véritable, étant donné qu’un acte salvifique peut avoir lieu à travers une médiation erronée. Cela ne signifie pas pour autant la reconnaissance objective de cette médiation religieuse comme une médiation salvifique, même si cette prière authentique a été suscitée par l’Esprit-Saint » (nº 17).
[10] — « A une époque où l’on valorise le dialogue, la compréhension mutuelle et la tolérance, il est naturel qu’apparaissent des tentatives d’élaborer une théologie des religions à partir de critères qui soient acceptés par tous, c’est-à-dire qui ne soient pas exclusifs à une tradition religieuse déterminée » (nº 6).
[11] — Quelques exemples :
— « La recherche d’un critère pour la vérité d’une religion qui, pour être accepté par les autres religions, doit se situer en-dehors d’elle, est une sérieuse tâche pour la réflexion théologique » (nº 15).
— « Comment entrer dans un dialogue interreligieux, en respectant toutes les religions et sans les considérer par avance comme imparfaites et inférieures, si nous reconnaissons en Jésus-Christ et seulement en lui le Sauveur unique et universel de l’humanité ? » (nº 18.) « C’est ce qu’on appelle le “théocentrisme salvifique”, qui accepte un pluralisme de médiations salvifiques légitimes et véritables. A l’intérieur de cette position, comme nous l’observions déjà, un groupe de théologiens attribue à Jésus-Christ une valeur normative, étant donné que sa personne et sa vie révèlent, de la manière la plus claire et la plus décisive, l’amour de Dieu pour les hommes » (nº 19). « Un autre groupe de théologiens défend un théocentrisme salvifique avec une christologie non normative. Délier le Christ de Dieu prive le christianisme de toute prétention universaliste au salut (et l’on rendrait ainsi possible le dialogue authentique avec les religions). (…) Les affirmations de l’exclusivité salvifique de Jésus-Christ peuvent s’expliquer par le contexte historico-culturel : culture classique (vérité uniquement certaine et immuable), mentalité eschatologico-apocalyptique (prophète final, révélation définitive) et attitude de minorité (langage de survie, Sauveur unique) » (nº 20). « Le logos étant plus grand que Jésus, il peut s’incarner également dans les fondateurs d’autres religions » (nº 21).
[12] — Voir par exemple saint Augustin (Enarrationes in psalmos, 95, n. 5) : « Le Rédempteur est venu et il a donné notre rançon ; il a répandu son sang et il a racheté le monde. Le prix du rachat est le sang du Christ : combien vaut-il ? Pas moins que le monde entier, pas moins que toutes les nations (.). Il a tout donné, et il l’a donné pour tous. » Et dans le Sermo 31 : « Si tu le veux, la sang de ton Seigneur a été répandu pour toi. Mais si tu ne le veux pas, il n’est pas donné pour toi (…). Le sang du Seigneur est le salut de celui qui le veut, le supplice de celui qui ne le veut pas (…). Par lui tu seras libéré si tu veux porter ta croix et suivre ton Seigneur, car il a lui-même porté la sienne pour sauver son serviteur. »
[13] — « Il se trouve des hommes qui s’efforcent de bien vivre mais qui ne sont pas chrétiens. Ils marchent, certes, mais non dans la voie. Et ils errent d’autant plus qu’ils courent plus rapidement, car ils s’écartent davantage du chemin (…). Il est préférable de boiter sur la bonne route que de courir vigoureusement en dehors du chemin » (saint Augustin, sermo 141, n. 4 ; PL 8, 777).
[14] — Dz 3866-3873.
[15] — Ps 106 ; Is 9, 2 ; Mt 4, 16.
[16] — Lettre du 4 octobre 1905, adressée à Raymond et Marie de Blic.
[17] — Cahiers Charles de Foucauld, 4e série, vol. 13, 1949, p. 17-18.
[18] — A partir de quelques phrases de saint Justin, de Clément d’Alexandrie, etc., prises hors contexte et contre l’intention de leur auteur, la Commission construit l’échafaudage suivant. Chaque étage est un sophisme :
a– La puissance obédientielle de la nature est identifiée à la puissance active de se donner la vie surnaturelle. (Par exemple, la connaissance naturelle de Dieu par la raison est assimilée à la connaissance surnaturelle par la foi.)
b– Le fait que des éléments de la Révélation primitive soient (peut-être) charriés parmi les faussetés de certaines fausses religions est mis au crédit de ces fausses religions en tant que telles, comme si elles étaient causes de ces vérités.
c– Ce crédit éventuel est généralisé : toutes les fausses religions sont respectables à cause des « semences du Verbe » qu’elles véhiculent.
d– Par ces « semences du Verbe », elles exercent toutes, de fait, une fonction salvifique.
[19] — De Vatican II : GS = Gaudium et Spes ; LG = Lumen Gentium ; NA = Nostra ætate. De Jean-Paul II : OT = Optatam Totius ; AG = Ad Gentes ; RM = Redemptoris Missio.
[20] — Voir LG 16 ; également Veritatis Splendor 94 : le sens moral des peuples et les traditions religieuses mettent en relief l’action de l’Esprit de Dieu. (Note du document.)
[21] — Voir Veritatis Splendor 9, 12. (Note du document.)
[22] — Rappelons que l’acte vertueux du païen qui n’est pas en état de grâce n’est d’aucun mérite surnaturel. La doctrine contraire, enseignée par le texte cité, est pélagienne.
[23] — Il faut bien peser ces mots. « Ni se séparer de » : Donc, dans les fausses religions, l’action du Saint Esprit est de même nature que dans l’Église. « Ni se confondre avec » : La fausse religion est donc en soi un instrument du Saint Esprit, indépendamment de l’Église catholique.
Informations
L'auteur
Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé Philippe Marcille exerce son ministère en France.
Le numéro

p. 70-79
Les thèmes
trouver des articles connexes
Télécharger le Pdf ici :
.
