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L’Enfant Jésus de Prague

 

ou les miséricordes de Dieu

de la Contre-Réforme à nos jours

 

 

 

par Hildebrand Troll *

 

 

 

« L’influence extraordinaire de la dévotion à l’Enfant Jésus de Prague a été la source de merveilleuses bénédictions pour les princes et les peuples qui l’ont pratiquée et répandue. »                                       Mgr Marcel Lefebvre, 5 septembre 1987.

 

 

 

Introduction *

 

 

IL y a cent ans, durant son agonie, l’après-midi du 30 septembre 1897, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus avait devant elle deux images collées dos à dos, Notre Dame du Mont-Carmel et l’Enfant Jésus de Prague, images qu’elle avait réunies comme pour signifier encore son plus cher désir : à l’exemple de la Vierge Marie et avec son aide, se laisser fasciner par le regard de Jésus et être toute à lui [1].

La statue de l’Enfant Jésus de Prague trônait sur l’autel du noviciat à l’époque où sainte Thérèse était maîtresse des novices. Avec l’appareil qu’elle avait été autorisée – Dieu merci ! – à introduire en clôture au carmel de Lisieux, Céline prit sa sœur en photo devant la statue posée dans l’embrasure de la fe­nêtre du noviciat, en compagnie de ses novices ainsi que de mère Agnès et mère Marie de Gonzague [2].

La dévotion de la petite Thérèse à l’Enfant Jésus de Prague ne résume-t-elle pas parfaitement la petite voie de l’enfance spirituelle, donnée par Dieu à travers elle comme remède à l’orgueil de l’homme moderne ? La défiance de soi-même, comme l’enfant qui se confie à ses parents à cause de sa faiblesse, et la confiance en Dieu, parce que notre religion est la religion du « Notre Père » et que « je puis tout en celui qui me forfifie [3] » : voilà les deux ailes qui nous per­mettent de nous élever jusqu’à Dieu.

Dans toute la spiritualité de « la plus grande sainte des temps modernes » (au dire de saint Pie X), on ne trouve rien d’infantile, rien de douceâtre. L’esprit d’enfance ne l’empêche nullement de conserver son âme d’apôtre. Son poème Jésus seul l’exprime clairement dans la troisième strophe :

 

C’est à toi seul, Jésus, que je m’attache

C’est en tes bras que j’accours et me cache,

Je veux t’aimer comme un petit enfant

Je veux lutter comme un guerrier vaillant

Je veux, Seigneur, te combler de caresses

Et dans le champ de mon apostolat

Comme un guerrier je m’élance au combat [4] !…

 

Dans la mièvrerie et le sentimentalisme du XIXe siècle finissant, qui ré­colte déjà ce qu’a semé le romantisme en attendant le triomphe du charisma­tisme un siècle plus tard, sainte Thérèse, elle, est l’imitatrice de sainte Jeanne d’Arc qu’elle joue au théâtre du cloître avec toute son âme. Elle est une Nor­mande, fille du Pays d’Auge plus précisément, une descendante de ces marins envahisseurs venus du Nord. Elle est du pays de Guillaume le Conquérant et de Charlotte Corday. Sa devise n’est pas comme pour certains de ses compatriotes : « p’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non » mais : « ne lui refusons rien [5] ».

 

*

  

 

C’est surtout sous l’aspect de la défense de la chrétienté contre ses en­nemis protestants que l’auteur de l’article présente ici la dévotion à l’Enfant Jésus de Prague. Cette réalité est malheureusement peu connue.

Préfaçant l’excellent ouvrage du Dr Steinhart intitulé : L’Enfant Jésus de Prague, le Saint Empire romain germanique et notre temps [6], Mgr Lefebvre écri­vait :

 

Toute contribution historique, manifestant les heureux effets de la royauté de Notre Seigneur dans la société, est une œuvre de salut temporel et éternel.

C’est pourquoi nous félicitons vivement le Dr Steinhart d’avoir eu l’heureuse idée de montrer l’influence extraordinaire de la dévotion à l’Enfant Jésus de Prague qui a été la source de merveilleuses bénédictions pour les princes et les peuples qui l’ont pra­tiquée et répandue.

C’est une leçon magistrale donnée à ceux qui de nos jours professent l’agnosti­cisme de la société civile.

Puisse ce remarquable ouvrage avoir une diffusion mondiale afin de « tout restau­rer dans le Christ », seul moyen de rendre aux peuples la vraie civilisation et aux âmes le salut éternel.

Que l’Enfant Jésus de Prague redevienne le roi et empereur des nations et que sa sainte Mère en devienne la reine.

Écône, le 5 septembre 1987, † Marcel Lefebvre.

 

Pendant la Guerre de Trente ans, l’Enfant Jésus de Prague a sauvé le Saint Empire face à l’offensive protestante. De même, déjà au XVe siècle, Dieu avait délivré la France de l’occupation anglaise par la mission providentielle de sainte Jeanne d’Arc. Sans elle, un siècle plus tard, le royaume de Marie sombrait dans l’anglicanisme.

« Leçon magistrale donnée à ceux qui de nos jours professent l’agnosti­cisme de la société civile », c’est-à-dire à la suite du concile Vatican II, la liberté religieuse et la destruction des États catholiques. Mais le Christ-Roi n’a pas ab­diqué.

 

*

  

 

Comment parler de l’Enfant Jésus de Prague sans évoquer le souvenir de Katharina Tangari [7] ?

De 1975 environ jusqu’à sa mort, il n’y eut pratiquement pas une chapelle de la Tradition, pas un prêtre fidèle en Europe et ailleurs qui n’ait reçu, grâce à elle quelqu’ornement, quelque vase sacré ou une statue de l’Enfant Jésus de Prague.

Cette fille spirituelle du Padre Pio avait été chargée par son confesseur d’un apostolat auprès des prêtres de l’Église du silence. En 1964, pour la pre­mière fois, elle franchit le rideau de fer chargée de valises remplies d’images pieuses, de croix, de livres religieux, etc. Elle se rend à Prague mais ne trouve personne à qui remettre ces trésors à cause de la méfiance des catholiques face à leurs persécuteurs communistes. Elle dépose alors ses valises dans l’église Notre-Dame de la Victoire aux pieds de l’Enfant Jésus de Prague en lui disant : « C’est pour toi que j’ai apporté tout cela ; pour toi j’ai entrepris ce voyage ; c’est toi seul que je veux servir. » Et petit à petit la méfiance des catholiques à son égard disparaît, tant et si bien qu’elle se rend sept années de suite à Prague avec la bénédiction de Padre Pio, apportant dans ses valises – quinze à la fois qu’elle prend avec elle dans le car depuis Vienne – un soutien matériel aux prêtres et aux fidèles odieusement persécutés par les communistes malgré l’éphémère printemps de Prague de 1968.

Finalement – Padre Pio l’a prévenue – le 15 avril 1971, c’est l’arrestation à la frontière, l’emprisonnement, treize mois de détention préventive, puis la condamnation à quinze mois de prison, après deux jours d’un procès com­mencé le 25 mai 1972, anniversaire de Padre Pio. De retour dans sa cellule, elle se demande : « Pourquoi quinze mois ? » Notre-Dame lui apparaît alors et lui posant la main sur l’épaule lui répond : « Parce que tu récites le rosaire. »

Mais en juillet 1972, on craint pour sa vie : elle est épuisée par les condi­tions de détention dans les geôles communistes, elle a perdu vingt-deux kilos et ne peut plus gravir une seule marche d’escalier. Elle est alors libérée et expul­sée de Tchécoslovaquie. Jamais, durant sa détention, elle n’avait prié pour ob­tenir sa libération. Elle demandait seulement la force de porter cette croix pour achever dans son âme et dans son corps ce qui manquait à son apostolat pour l’Église du silence.

Un peu plus tard elle se rend à Écône pour la première fois et commence bientôt à soutenir activement d’autres prêtres persécutés, ceux qu’ordonne Mgr Lefebvre pour continuer le sacerdoce catholique malgré l’apostasie conci­liaire. Les dons providentiels qu’elle reçoit lui permettent notamment d’offrir d’innombrables statuettes de l’Enfant Jésus de Prague. Sans elle, cette dévotion serait certainement moins répandue aujourd’hui dans la Tradition.

 

*

  

 

« Plus vous m’honorerez, plus je vous favoriserai » dit un jour l’Enfant Jésus de Prague au Père Cyrille de la Mère de Dieu, carme d’origine luxem­bourgeoise, mort en odeur de sainteté le 4 février 1675 au couvent des carmes de Prague et principal apôtre de cette dévotion.

Depuis trois siècles, des générations et des générations ont pu expérimen­ter à travers le monde entier la vérité de cette promesse.

Une des dernières grâces accordées par le petit Christ-Roi l’a été cette an­née même au Gabon, à Libreville, à la mission de la Fraternité Saint-Pie X. L’abbé Patrick Groche en a donné le récit suivant :

 

Le 5 janvier dernier a eu lieu la bénédiction et l’intronisation de notre Enfant Jésus de Prague – statue offerte par des amis autrichiens [8]. Les travaux d’agrandissement de l’église ont donné la place pour l’érection d’un nouvel autel de dévotion à notre Enfant Jésus. Depuis, il est bien émouvant de voir les mamans venir s’agenouiller au pied de l’Enfant Jésus pour y offrir leur progéniture, demander sa protection et ses saintes fa­veurs. C’est à la suite de son intronisation que nous avons trouvé la propriété pour notre école. Je vous conseille vivement la dévotion à l’Enfant Jésus de Prague qui est toujours efficace. (…)

La nouvelle : Depuis deux années, nous avons commencé, comme vous le savez, une petite école primaire : l’école Saint-Joseph de Calasanz dirigée par le Père Pa­trick Duverger. Il y a le cours préparatoire et depuis cette année, le cours élémentaire 1ere année. Comme ce qui est petit deviendra grand, nous voici donc obligé de penser aux agrandissements. Les locaux actuels de la mission ne permettent pas un épanouis­sement favorable, ni du côté des salles de classe qui vont bien pour le catéchisme, ni du côté des aires de jeux pour les récréations. Alors nous avons cherché et « qui cherche trouve ». Nous avons visité plusieurs endroits, intéressants aussi mais d’un prix trop élevé pour des superficies trop justes, dans les quartiers ou dans les zones in­dustrielles de Libreville. C’est alors qu’au bout d’une neuvaine adressée en toute confiance au saint Enfant Jésus de Prague, nous avons trouvé une grande propriété au centre géogra­phique de la capitale gabonaise, non loin de notre mission. A vrai dire, depuis longtemps, je lorgnais ce promontoire d’un hectare qui domine une partie de la ville mais je le sa­vais trop bien habité pour y prétendre. Car il s’agit de l’ancienne résidence de l’ambas­sadeur des États-Unis au Gabon. Il a quitté cette belle propriété toujours bien entrete­nue, il y a deux années pour s’installer au bord de mer dans un quartier plus résiden­tiel. Oui ! encore une fois, la Providence nous a comblés.

Située au carrefour du plusieurs quartiers populaires, bien close d’un solide mur de béton et de pierres, cette propriété a plusieurs bâtiments. Le principal, « la rési­dence », sera réservé au logement des Pères responsables de l’école. Dans le grand sa­lon, nous installerons une chapelle de cent places et, plus tard, un agrandissement sera facilement réalisable. Il y a aussi des annexes pour loger quelques professeurs et le per­sonnel de service. Il nous restera à construire les dix salles de classe pour accueillir les 250 enfants de l’effectif envisagé [9].

 

Le mercredi de Pâques eut lieu la signature de l’achat de l’ancienne résidence de l’ambassadeur des États-Unis sise au quartier Rio de Libreville. Une délicatesse du saint Enfant Jésus de Prague pour les petits enfants gabonais : eux ne sont pas encore saints mais le deviendront, nous l’espérons. Cette nouvelle acquisition de la Fraternité Saint-Pie X dans la capitale gabonaise nous permettra d’implanter définitivement notre pe­tite école primaire Saint-Joseph de Calasanz qui nous promet de grandir. Donc Mgr Williamson a béni cette vaste propriété verdoyante, grande d’un hectare. Il y a in­tronisé le Sacré Cœur, le mardi soir 8 avril, en présence de son Excellence l’ambassa­deur des États-Unis au Gabon et d’une foule nombreuse de fidèles [10].

 

Soulignons une autre délicatesse de l’Enfant Jésus accordant cette grâce providentielle : mise en vente déjà depuis un certain temps, cette magnifique propriété a pu être acquise à un prix particulièrement favorable et tout à fait inespéré [11].

 

On fête l’Enfant Jésus de Prague en la fête du saint nom de Jésus, actuel­lement le dimanche entre le 1er et le 6 janvier ou, à défaut de dimanche, le 2 janvier.

Pour avoir part aux grâces promises à ceux qui l’honoreront, il suffit de réciter spécialement le 25 de chaque mois, en l’honneur de la Nativité, les lita­nies du saint nom de Jésus et la prière du Père Cyrille telle qu’elle figure dans cet article.

 

A tous nos lecteurs, de tout cœur, nous souhaitons, comme on dit en Bel­gique : « Bonne dévotion ! »

Abbé Philippe François

 


 


L’Enfant Jésus de Prague * 

 

 

I

L n’y a pas de contradiction possible entre la foi de l’Église, qui trouve son expression dans le dogme et la liturgie, et les différentes formes de piété, publiques ou privées, car toute dévotion doit se conformer au contenu de la foi. C’est pourquoi, tout en respectant les principes liturgiques et dogmatiques, l’Église a toujours autorisé, voire favorisé, des formes de piété particulières. Ainsi, à partir des grands ordres religieux, se sont développées les spiritualités bénédictine, franciscaine, dominicaine, ignatienne, etc., et, selon l’objet principal de la vénération, on parle de dévotion à la pas­sion et de piété eucharistique ou mariale.

La piété franciscaine a mis l’accent sur la dévotion envers l’humanité de Notre Seigneur et sa vie terrestre. La crèche de Noël, le chemin de croix, la dé­votion au saint nom de Jésus, la vénération de son précieux sang et de ses saintes plaies y ont trouvé leur origine et leur soutien.

En 1223, saint François d’Assise fête Noël d’une manière encore inhabi­tuelle. Parmi les monts sauvages de la Sabine, dans un bois sombre qu’illumi­nent les lanternes de la foule accourue, il célèbre, accompagné de ses frères mineurs, la naissance du Fils de Dieu avec la crèche, l’âne et le bœuf. Il est si ému en prêchant l’amour de Dieu envers les hommes qu’il ne peut prononcer le nom de Jésus.

Le haut Moyen Age apporta à la piété catholique un profond changement dans les manières de s’exprimer. Ce changement se traduisit dans l’art sacré de l’Occident chrétien. Tandis que les images des saints de l’ancien temps étaient dans leur majesté inabordable éloignées des passions humaines, les voilà maintenant animées par des sentiments d’amour, de joie, de douleur ou de tristesse. Notre-Dame descend de son trône d’ivoire et se penche sur son divin Fils en souriant. Le Christ n’est plus représenté comme souverain et juge, mais comme Sauveur crucifié. Le côté subjectif, que l’on trouve dans la mystique du Moyen Age, a créé la statue considérée indépendamment de l’édifice sacré. Alors qu’elle se trouvait sur la façade, le jubé ou le pilier du chœur, elle vient se placer sur l’autel ou dans une chapelle latérale. Elle devient transportable, de manière à pouvoir suivre celui qui la vénère dans sa chapelle privée ou jusqu’à son domicile. La pierre perd alors la domination exclusive qui était la sienne dans la maison de Dieu et l’on préfère sculpter des statues en bois ou les mode­ler en argile.

Ce nouvel art statuaire qui fait son apparition en Allemagne n’a pas pour but l’art liturgique, mais la méditation personnelle et la contemplation. Les prin­cipaux sujets en sont la Pietà (Vierge portant sur ses genoux son Fils dé­funt), l’image du Christ avec Jean, le disciple bien-aimé, se penchant sur sa poi­trine, et la Madone protégeant les fidèles de son manteau. Ces représentations ne prétendent pas évoquer un épisode biblique mais éveiller le sentiment reli­gieux.

 

La dévotion à l’Enfant Jésus

 

De la piété contemplative envers Jésus-Christ, très vivante dans les cou­vents de religieuses sous l’influence de la mystique, sont issues les statues de l’Enfant Jésus qui y étaient particulièrement aimées et vénérées. Le divin Enfant est souvent représenté avec la couronne, le globe terrestre et le sceptre pour si­gnifier que ce faible enfant est le Maître tout-puissant du monde et que « la majesté a assumé la bassesse, la force la faiblesse, et l’éternité la mortalité [12] ».

La statue de l’Enfant Jésus de loin la plus connue se trouve à Prague dans l’église des carmes, Notre-Dame de la Victoire, dans le quartier de Mala Strana. L’histoire de ses origines demeure obscure. Nous ne savons à ce propos rien de très certain. Une tradition rapporte que cette statue de quarante-sept centi­mètres de haut, modelée en cire sur un noyau de bois, aurait appartenu un certain temps à sainte Thérèse d’Avila. On sait que la grande réformatrice du carmel emmenait volontiers avec elle une statue de l’Enfant Jésus lors des voyages fati­gants entrepris pour ses multiples fondations. Mais l’information selon laquelle la statue de l’Enfant Jésus de Prague appartenait à la famille princière espagnole des Manrique nous amène en terrain plus sûr. D’après une tradition familiale, la statue fut donnée en cadeau à la fille aînée lors de son mariage. L’Enfant Jésus vint donc en Bohême quand Dona Maria Manrique Polyxena épousa le prince Zdenki Adalbert de Lobkowitz, grand chancelier du royaume de Bohême. N’ayant pas de fille, elle résolut d’offrir l’Enfant Jésus aux carmes de l’église Notre-Dame de la Victoire à Prague.

 

L’Enfant Jésus de Prague et le protestantisme

 

Lorsqu’en 1628 la statue trouva là sa demeure définitive, la grande guerre européenne appelée en raison de sa durée la Guerre de Trente ans, durait déjà depuis une dizaine d’années. Cette guerre, qui porta l’effroi et la destruction sur le territoire du Saint Empire, fut la conséquence ruineuse de la division reli­gieuse de l’Europe. Beaucoup y virent un châtiment divin pour l’apostasie des foules de baptisés qui se séparèrent de l’Église à la suite de l’Allemagne.

La grande guerre avait éclaté en Bohême, pays qui depuis les jours de Jean Huss n’avait jamais plus connu le calme. Cinq confessions se disputaient la prééminence, et l’opposition entre Allemands et Tchèques augmentait encore la tension. Plus des trois quarts de la population s’étaient déjà séparés de l’Église. La noblesse de Bohême devenue protestante se rebella contre son seigneur lé­gitime, l’empereur Ferdinand II, mais fut mise en déroute à la bataille de la Montagne Blanche, près de Prague, le 8 novembre 1620. On attribua le mérite considérable de ce succès des armes catholiques au supérieur général de l’ordre des carmes, le père Dominique de Jésus-Marie, un saint religieux qui avait ac­compagné comme légat pontifical l’armée catholique commandée par Maximi­lien Ier, duc de Bavière. Malgré leurs hésitations, le moine encouragea les chefs de l’armée catholique à se lancer à l’attaque des troupes protestantes qui s’étaient retranchées à leur avantage sur les hauteurs de la Montagne Blanche. Un certain temps, l’issue du combat parut incertaine ; Dominique de Jésus-Marie demanda alors un cheval, attacha à son cou un tableau de la sainte Vierge, nommée plus tard « Vierge de Strakonitz », et se lança avec Maximilien, duc de Bavière, contre l’ennemi qui, pris de panique, se mit à fuir. Paraphrasant le mot de César veni, vidi, vici, le Bavarois annonça ainsi la victoire au pape : « Je suis venu, j’ai vu, Dieu a vaincu. » Grande fut la joie dans tout le monde ca­tholique devant le triomphe de la cause chrétienne. L’opposition à Ferdinand II s’effondra. Pour exprimer sa reconnaissance, l’empereur promit au général des carmes d’ériger des fondations de son ordre à Vienne et à Prague.

C’est donc en 1628 que vint au couvent de Prague la statue de l’Enfant Jésus offerte par Polyxena de Lobkowicz. Les religieux la placèrent dans l’ora­toire des novices et bientôt on attribua à sa vénération les premières prières exaucées.

En 1630, le roi de Suède, Gustave Adolphe, déclara la guerre à l’empe­reur. Il prétendit que son seul but était de sauver le protestantisme en danger dans l’Empire. Là n’était pas sa véritable intention. Le Suédois avait des plans bien plus vastes : il projetait de fonder le Dominium de la mer Baltique et de s’en assurer le gouvernement. A cet effet, il était déjà parti en guerre contre la Pologne.

L’année suivante, les Saxons, alliés des Suédois, déferlèrent sur la Bo­hême. Il n’y eut pas de résistance digne de ce nom, Prague capitula et le cou­vent des carmes de Mala Strana fut livré au pillage. Les assaillants jetèrent la sta­tue de l’Enfant Jésus derrière un autel. C’est là qu’elle resta, les mains cassées.

A l’exception de deux religieux que l’ennemi retint prisonniers, tous les carmes avaient pris la fuite. Ils ne retournèrent dans leur couvent dévasté que lorsque les Saxons eurent été chassés de Prague. Toute leur attention et tous leurs efforts furent consacrés à restaurer le couvent et l’église, et la statue de l’Enfant Jésus demeura d’abord perdue dans les décombres. Depuis lors, raconte-t-on, les membres de la communauté essuyèrent un malheur après l’autre : l’empereur, en proie à des difficultés financières dues au conflit ruineux qui s’éternisait, fit suspendre les subventions destinées à l’entretien des religieux et du couvent. En février 1634, les Suédois envahirent la Bohême et mirent le siège devant Prague. Les habitants du couvent s’enfuirent à nouveau. Mais, même après leur retour à Prague, la paix ne revint pas. Un mécontentement croissant se manifesta parmi eux et se traduisit par de nombreux changements dans la distribution des charges de la communauté, le transfert du noviciat à Munich et le souhait de nombreux religieux d’être nommés dans une autre mai­son. On vit plus tard, dans ces malheurs, une punition du ciel due au manque de respect à l’égard de la statue miraculeuse.

On recommença à la vénérer lorsque le père Cyrille de la Mère de Dieu, un Luxembourgeois, arriva à la Pentecôte 1637 au couvent des carmes déchaux à Prague. Il y avait passé le temps de son noviciat et avait une particulière dé­votion pour cette statue. Il la retrouva couverte de poussière et la remit à l’hon­neur. Suite aux nombreuses grâces obtenues, la dévotion à l’Enfant Jésus de Prague se répandit de plus en plus non seulement parmi le peuple, mais aussi au sein de la noblesse de Bohême. Les carmes décidèrent alors de rendre la sta­tue accessible à la vénération publique en l’exposant dans l’église du couvent. Le père Cyrille de la Mère de Dieu composa à l’adresse de l’Enfant Jésus la prière suivante qui fut plus tard traduite en de nombreuses langues. Dans sa simplicité enfantine, elle est tout à fait adaptée à l’objet de cette dévotion (Les lecteurs qui connaissent l’allemand seront heureux de pouvoir lire le texte de cette prière dans sa langue d’origine) :

 

Enfant Jésus, j’accours à vous,

Par votre Mère je vous prie

Délivrez-moi de cette peine [13]

Car je crois fermement en vous

Et, Dieu, vous pouvez m’assister.

Avec confiance je vous implore,

Veuillez m’accorder votre grâce.

Je vous aime de tout mon cœur

O Jesulein, zu Dir fliehe ich,

Durch Deine Mutter bitt’ich Dich,

Aus dieser Not woll’st retten mich,

Denn wahrhaft glaube ich an Dich,

Dass Du, o Gott, kannst schützen mich.

Vertrauend hoffe ich auf Dich,

Dass Deine Gnad’werd’finden ich.

Aus ganzem Herzen lieb’ich Dich,

Et regrette toutes mes fautes,

C’est pourquoi je vous en supplie,

Jésus, daignez m’en délivrer.

Je veux vraiment me corriger

Drum meine Sünden reuen mich,

Von denen, flehend bitt’ich Dich,

O Jesus, woll’st befreien mich.

Mein Vorsatz ist, zu bessern mich,

Et ne jamais plus vous peiner,

Aussi je m’offre tout à vous

Und nicht mehr zu betrüben Dich.

Darum Dir ganz ergeb’ich mich,

Prêt à tout supporter pour vous

Et à vous servir sans relâche.

Zu leiden mit Geduld für Dich

Und Dir zu dienen ewiglich.

Mon prochain, tout comme moi-même,

Pour vous je veux l’aimer aussi.

Den Nächsten aber gleich wie mich

Will wegen Deiner lieben ich.

Enfant Jésus, je vous en prie

Délivrez-moi de cette peine [14]

O Jesulein, ich bitte Dich,

Aus dieser Not woll’st retten mich ;

Qu’un jour jouir de vous je puisse,

Avec Joseph, avec Marie

Et tous les anges pour toujours.

Amen .

Dass einstens kann geniessen ich

Mit Joseph und Maria Dich

Und allen Engeln ewiglich.

Amen.

 

Il y avait déjà plus d’un quart de siècle que le Saint Empire était durement éprouvé par la guerre. La longueur de ce conflit s’ajoutant au fait que la guerre entretient la guerre, amena des souffrances interminables sur ce pays et ses ha­bitants. Une quatrième phase commença en 1635 avec l’entrée en guerre de la France. La stratégie consista en une suite d’opérations souvent incohérentes qui eurent plus ou moins de succès.

 

L’empereur Ferdinand III, successeur de son père Ferdinand II depuis 1637, convoqua une Diète à Ratisbonne pour septembre 1640 dans le but de ré­tablir la paix. Tandis que l’on y menait de difficiles tractations, les Suédois, commandés par le général Jan Banér, conçurent l’audacieux projet de s’emparer de l’empereur et de la Diète. Depuis la Thuringe, les Suédois et leurs alliés français partirent à marche forcée vers le sud, alors que les unités impériales avaient déjà rejoint leurs quartiers d’hiver. Un mouvement de diversion des troupes ennemies devait donner l’impression que leur objectif était la Bohême. A la mi-janvier, on entendait déjà à Ratisbonne le tonnerre des canons ennemis. En raison d’un hiver très rude, le Danube était couvert de glace et les routes et chemins fortement gelés. Il aurait été facile à l’ennemi d’encercler la ville et de faire prisonnier l’empereur et la Diète. Effrayés, les membres de la Diète étaient déjà décidés à partir, mais l’empereur réussit à les retenir. Il dépêche des esta­fettes à ses généraux, mais aussi un coursier à Prague pour qu’il demande aux carmes d’implorer le secours de l’Enfant Jésus. De son côté, il fait vœu d’aller en pélérinage à la statue miraculeuse dès que les circonstances le lui permet­traient.

Jour et nuit les carmes se mettent à supplier l’Enfant Jésus de bien vouloir sauver de ce danger l’empereur et sa Maison et de les protéger. Et tout à coup le dégel arrive, sur le Danube la glace se brise. La débâcle ne permettant pas à l’ennemi de traverser le fleuve en bateau, le coup de main prévu échoue. Alors de tous côtés arrivent les troupes impériales et, la situation de Banér devenant toujours plus précaire, il ne lui reste plus qu’à se retirer vers le nord.

 

Déjà en 1639 les Suédois avaient interrompu de façon inattendue le siège de Prague, alors qu’ils avaient réussi à ouvrir une brèche dans les murs de la ville. On avait attribué ce surprenant départ de l’ennemi aux prières persévé­rantes des carmes adressées à l’Enfant Jésus sur la demande de leur prieur.

Le 15 octobre 1647, en la fête de sainte Thérèse d’Avila, réformatrice du carmel, l’empereur Ferdinand III rendait visite au carmel de Prague et remerciait l’Enfant Jésus au pied de sa statue pour tous les bienfaits qu’il lui avait accordés ainsi qu’à ses sujets.

C’est en Bohême que la Guerre de Trente ans avait commencé, c’est là aussi qu’elle devait prendre fin. En mai 1648, le maréchal suédois Hans Christoph von Königsmark faisait à nouveau irruption en Bohême. Un lieutenant-colonel de l’armée impériale, du nom d’Odowalsky, qui avait été limogé, blessé et aigri par la manière dont il avait été traité par les fonction­naires impériaux, offrit ses services à l’ennemi. Avançant nuit et jour à marche forcée, les Suédois arrivèrent à l’improviste devant Prague aux premières heures du 26 juillet 1648. Vers deux heures du matin, Odowalsky réussit, grâce à la connaissance exacte qu’il avait des fortifications, à introduire une avant-garde dans la ville profondément endormie. En l’espace d’une heure, l’ennemi s’était rendu maître du quartier de Mala Strana et de la colline du Hradschin. Königsmark avait autorisé ses troupes à se livrer au pillage pendant trois jours. De nombreux habitants sans défense, parmi lesquels des prêtres et des cha­noines, trouvèrent la mort ou furent blessés. Le cardinal prince-évêque Harrach ainsi que de nombreux autres dignitaires furent faits prisonniers dans le but d’exiger une lourde rançon. Le lendemain matin l’attaque des Suédois contre les quartiers de la vieille ville et de la nouvelle ville commença, mais ils ne réussi­rent pas à s’en emparer. Les Suédois reçurent du renfort, mais de son côté ap­prochait également une armée de secours des impériaux. Il n’y eut cependant plus de combat, car le 24 octobre 1648 après de difficiles négociations à Münster et Osnabrück, la paix de Westphalie avait été signée.

Lors de la prise de Mala Strana par les Suédois, l’église et le couvent des carmes avaient été visiblement épargnés, tandis que tout le quartier alentour, y compris les établissements religieux, avait été pillé de la pire manière. Le géné­ral Königsmark, bien connu par ailleurs pour sa haine du catholicisme, prit le couvent sous sa protection, lui donna une garde et accorda aux religieux un sauf-conduit. Durant la prise de ce quartier de Mala Strana, les carmes n’avaient pas cessé d’implorer la protection et l’aide de l’Enfant Jésus et, tout au long de l’occupation suédoise, les religieux se relayèrent sans interruption pour prier devant son autel. Avec le temps, il s’installa entre le couvent et l’armée d’occu­pation une sorte d’entente cordiale, si bien que des habitants du voisinage vin­rent se réfugier chez les carmes durant plusieurs semaines, sachant qu’ils n’y se­raient en aucune façon molestés.

 

Protection dans les calamités publiques

 

Depuis la fin du Moyen Age jusqu’au XVIIIe siècle, l’Europe fut sans cesse aux prises avec des épidémies de peste, qui conduisirent à la mort des généra­tions entières et amenèrent le dépeuplement et la désertification de vastes ré­gions. Semblable catastrophe s’abattit sur Prague en 1649, l’année qui suivit la paix. Au milieu de l’année, Mala Strana et tous les alentours du couvent des carmes étaient atteints par l’épidémie. Au milieu des jeûnes et des prières, les religieux firent des vœux à l’Enfant Jésus qui, cette fois encore manifestement, les prit sous sa protection spéciale. Bien que les pères carmes fussent en raison des obligations de l’apostolat en contact permanent avec le monde extérieur, ils furent tous, à l’exception du prieur, épargnés par l’épidémie qui faisait rage au­tour d’eux et fauchait impitoyablement les habitants du reste de la ville. On put aussi observer que des familles qui étaient venues implorer l’Enfant Jésus avaient été préservées de la contagion.

Par la suite encore l’Enfant Jésus de Prague répondit avec une clémence toute particulière à la vénération et à la dévotion des fidèles lors d’un fléau dé­vastateur, la dysenterie rouge, qui fit vingt mille victimes d’août 1713 à mars 1714. Au même moment une peste bovine frappa près de deux millions de bêtes. Ni le couvent, ni les voisins qui étaient venus se joindre aux exercices de piété organisés par les carmes ne furent touchés par la catastrophe.

A partir de 1648, lorsque le bruit des armes cessa en Europe, le nombre des pèlerins de l’Enfant Jésus de Prague ne cessa d’augmenter. La famille des comtes de Martinitz était au nombre de ses fervents dévots. Sur la suggestion du comte Bernard Ignace de Martinitz, burgrave du royaume de Bohême, la statue de l’Enfant Jésus fut portée solennellement en procession dans les différentes églises de Prague. L’Enfant Jésus fut acclamé comme sauveur de la ville face aux dangers de la Guerre de Trente ans, proclamé roi et couronné. Quatre ans plus tard, le 4 avril 1655, eut lieu un couronnement encore plus solennel par l’évêque auxiliaire Joseph Corta au nom du cardinal-archevêque Harrach, alors malade. Martinitz avait offert pour l’occasion une couronne en or richement or­née de pierres précieuses et de perles. Il fit aussi don à l’Enfant Jésus d’une copie de l’insigne de l’ordre de la Toison d’or, la plus haute décoration des Habsbourg, que le roi d’Espagne lui avait remise peu de temps auparavant.

La chapelle à l’entrée de l’église Notre-Dame de la Victoire dans laquelle la statue avait été placée ne put bientôt plus contenir la foule des pélerins et dévots. On décida donc de la placer sur un autel du côté droit de l’église. Depuis 1741 jusqu’à ce jour, c’est là qu’elle est conservée et vénérée.

Grâce à l’ouvrage Grande et Petite chronique de Prague, qui parut en al­lemand en 1737 et en tchèque en 1749, la popularité de l’Enfant Jésus de Prague se répandit bien au-delà des frontières de la Bohême. Son auteur, le père Emmerich de S. Stephano, prieur du carmel de Prague, a rassemblé dans son livre l’essentiel de ce qu’il savait sur cette dévotion, son histoire, les prières exaucées et les miracles obtenus. Cet écrit demeure la principale source histo­rique sur le sujet, même dans les ouvrages les plus récents.

 

L’impératrice Marie-Thérèse

 

La population de Prague expérimenta encore la protection de son Enfant Jésus durant la guerre de succession d’Autriche qui fut menée de 1740 à 1748 en faveur de l’archiduchesse Marie-Thérèse, fille de l’empereur Charles VI mort sans héritier. Le 26 novembre 1741, les troupes françaises, bavaroises et saxonnes envahirent Prague, où un seigneur étranger, le prince électeur de Bavière Karl Albrecht, se fit proclamer roi de Bohême. Poussés par la peur, les habitants de la ville se précipitèrent en foule à l’église des carmes et prièrent l’Enfant Jésus de bien vouloir les préserver du pillage et des assassinats. Nom­breux furent ceux qui accrochèrent son image aux portes de leur maison en guise de protection. Ils attribuèrent au divin Enfant d’avoir été si bien épargnés lors de la prise de la ville. Il n’y eut pas de pillage et les tirs d’artillerie ne cau­sèrent pas de gros dégâts. La population se montra reconnaissante envers son protecteur. On organisa une quête dont le montant servit à fondre un boulet de canon en argent sur lequel furent gravés ces mots en latin : « Offrande de la ville de Prague, épargnée par la grâce de l’Enfant Jésus. »

L’impératrice Marie-Thérèse avait vingt-trois ans lorsqu’elle accéda au trône. Elle dut employer plus du tiers de ses quarante années de règne à dé­fendre son patrimoine et ses couronnes contre une puissante coalition euro­péenne. Bien qu’elle vécût et régnât au siècle des lumières et que ses conseil­lers et ministres fussent en partie des déistes étrangers au catholicisme, l’impéra­trice possédait personnellement une religiosité profonde et presqu’ enfantine qu’aucun doute ne venait troubler. Lors de son couronnement à Prague en 1742 comme reine de Bohême, elle rendit visite avec son époux, Franz Stephan de Lorraine, au saint Enfant Jésus et fit don pour sa statue d’un magnifique orne­ment qu’elle avait elle-même brodé.

L’Enfant Jésus de Prague dispose d’une riche garde-robe. Les personnes qui le vénèrent à travers le monde entier lui ont offert une soixantaine d’habits. Au fil des mois, il en est orné selon les couleurs liturgiques.

Après la mort de l’impératrice en 1780, son fils Joseph II établit une nou­velle politique religieuse, désignée plus tard sous le nom de joséphinisme. L’État revendiquait le pouvoir de légiférer dans toutes les affaires ecclésiastiques qui ne sont pas d’institution divine ou de nature dogmatique. Partant de ce principe, l’empereur se permit de graves ingérences dans la vie de l’Église, no­tamment en ce qui concerne la formation des prêtres et le culte. Tous les cou­vents contemplatifs furent supprimés, sous prétexte qu’ils n’étaient d’aucune uti­lité pour le bien commun. Le carmel de Prague fut touché lui aussi par cette mesure. Son domaine fut confisqué, les moines chassés et l’apostolat confié aux chevaliers de Malte. Sous l’influence du joséphinisme, l’État était mal disposé envers les dévotions populaires. De ce fait, la vénération du saint Enfant Jésus ne fut plus encouragée comme au temps des carmes et l’intérêt pour sa statue diminua parmi la population.

 

L’Enfant Jésus de Prague

et le monde catholique

 

Mais le culte envers l’Enfant Jésus de Prague ne tomba pas complètement dans l’oubli. Vers le milieu du XIXe siècle, il reprit de l’importance et trouva un nombre toujours croissant d’adeptes dans les pays les plus éloignés. Les repro­ductions de la statue miraculeuse bénies par le contact avec l’original jouirent d’une grande vogue et se répandirent jusqu’en Amérique du Nord et du Sud, ainsi qu’en Asie. En 1894 des catholiques chinois offrirent à l’Enfant Jésus un vêtement richement brodé par les carmélites de Tou-se-we, près de Shanghai, qui porte sur la bordure inférieure l’inscription suivante : « Divin Enfant Jésus, ayez pitié de la Chine ! Donnez-lui la foi et libérez-la de la nuit du mauvais esprit ! »

En 1895 fut érigée dans l’église Notre-Dame de la Victoire à Prague une « confrérie en l’honneur de l’Enfant Jésus de Prague ». Cette association compta bientôt un grand nombre d’adhérents.

Par la suite, d’autres pèlerinages à l’Enfant Jésus de Prague virent le jour ; le plus connu est celui des carmes déchaux d’Arenzano près de Gênes, où de­puis 1902 une reproduction de l’Enfant Jésus de Prague est vénérée. La Pia unione del Santo Bambino di Praga qui y fut érigée, publie une revue dans la­quelle il est souvent fait mention de prières exaucées et de grâces accordées par l’Enfant Jésus.

En notre siècle, le cardinal-archevêque de Prague, Karl Kaspar (1931-1945) fut un grand dévot du saint Enfant Jésus en même temps qu’un propaga­teur de sa dévotion. Il s’employa par la parole et l’écrit à la répandre sur place et à l’étranger.

 

Avec le temps, l’Enfant Jésus de Prague fut toujours plus connu dans le monde catholique. A ceux qui l’ont prié dans une intention particulière, il a ac­cordé aide et réconfort un nombre incalculable de fois. Toutefois, comme on vient de le voir, la Providence divine s’est manifestée à plusieurs reprises dans le cours de l’histoire à la faveur de cette dévotion, spécialement lors de la Guerre de Trente ans, alors qu’il s’agissait de défendre le Saint Empire romain germanique, la principale puissance catholique, menacé alors de l’extérieur par ses ennemis protestants [15].

 

 

*

  

 

 

Annexe

 

 

Paul Claudel, en poste à Prague de 1911 à 1919 comme ambassadeur de France, fut tellement impressionné par l’Enfant Jésus de la capitale de la Bo­hême qu’il lui dédia dans ses Images saintes de Bohême ce poème très évoca­teur et profond dans sa simplicité naïve.

 

L’Enfant Jésus de Prague

 

Il neige. Le grand monde est mort sans doute. C’est décembre.

Mais qu’il fait bon, mon Dieu, dans la petite chambre !

La cheminée emplie de charbons rougeoyants

Colore le plafond d’un reflet somnolent,

Et l’on n’entend que l’eau qui bout à petit bruit.

Là-haut, sur l’étagère, au-dessus des deux lits,

Sous son globe de verre, couronne en tête,

L’une des mains tenant le monde, l’autre prête

A couvrir ces petits qui se confient à elle,

Tout aimable dans sa grande robe solennelle

Et magnifique sous cet énorme chapeau jaune,

L’Enfant Jésus de Prague règne et trône.

Il est tout seul devant le foyer qui l’éclaire

Comme l’hostie cachée au fond du sanctuaire,

L’Enfant-Dieu jusqu’au bout garde ses petits frères.

Inentendue comme le souffle qui s’exhale,

L’existence éternelle emplit la chambre, égale

A toutes ces pauvres choses innocentes et naïves !

Quand il est avec nous, nul mal ne nous arrive.

On peut dormir, Jésus, notre frère, est ici.

Il est à nous, et toutes ces bonnes choses aussi :

La poupée merveilleuse, et le cheval de bois,

Et le mouton sont là, dans ce coin tous les trois.

Et nous dormons, mais toutes ces bonnes choses sont à nous !

Les rideaux sont tirés… Là-bas, on ne sait où,

Dans la neige et la nuit sonne une espèce d’heure.

L’enfant dans son lit chaud comprend avec bonheur

Qu’il dort et que quelqu’un qui l’aime bien est là,

S’agite un peu, murmure vaguement, sort le bras,

Essaye de se réveiller et ne peut pas.

 

 

Bibliographie

 

 

Forbelsky Josef – Royt Jan – Horyna Mojmir, Das Prager Jesuskind, Prague, 1992.

Holböck Ferdinand, Warum ist Gott ein Kind geworden ? Stein-am-Rhein, 1982.

Puckett P.-J. – Rothemund B., Gnadenreiche Jesulein, Autenried, 1982.

Royt Jan, Das Prager Jesuskind in Sancta Maria de Victoria, Ratisbonne, 1995.

Steinhart Ferdinand, Das Gnadenreiche Prager Jesulein, das Heilige Römische Reich und unsere Zeit, Vienne, 1988.

Zenetti L., Das Jesuskind, Munich, 1987.

 


* — Historien, ancien directeur des Archives du Land de Bavière, professeur d’histoire de l’Église au séminaire Herz Jesu de Zaitzkofen (séminaire de langue allemande de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X). Auteur notamment d’un ouvrage sur la prophétie des papes de saint Malachie (Die Papstweissagungen des heiligen Malachias, Stein-am-Rhein, Christiana Verlag, 1988) et d’une étude sur la Révolution française (Aufstand gegen das Christentum, Stuttgart, Priesterbruderschaft Sankt-Pius X., 1989).

* — Cette introduction, suggérée par le centenaire de la mort de sainte Thérèse de Lisieux, est de M. l’abbé François, anciennement prieur du prieuré de la Fraternité Saint-Pie X à Vienne.

[1] — Descouvemont Pierre et Nils Loose Helmuth, Sainte Thérèse de Lisieux, la vie en images, Paris, 1995, p. 445.

[2] — Voir photographie dans Descouvemont, op. cit., p. 510.

[3] — Ph 4, 13.

[4] — Op. cit., p. 127.

[5] — Lettre de sainte Thérèse novice à sa sœur Céline, le 15 mars 1889 (LT 86). Voir Sainte  Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte-Face, Nouvelle édition du Centenaire, Paris, Cerf-DDB, 1992, Correspondance générale, t. I, p. 472-473.

[6] — Livre paru en allemand. Voir la référence dans la bibliographie donnée en fin d’article.

[7] — De nationalité autrichienne, née à Vienne en 1906, rappelée à Dieu le 1er décembre 1989 au séminaire du Zaitzkofen en Bavière. Elle vécut la majeure partie de sa vie en Italie, à Naples, où elle avait épousé un médecin italien.

[8] — Plus précisément, il s’agit d’un don des fidèles du prieuré de Vienne de la Fraternité Saint-Pie X, où l’on vénère particulièrement l’Enfant-Jésus de Prague.

[9] — Lettre aux amis et bienfaiteurs de la mission Saint-Pie X, 24 février 1997, Libreville, Gabon.

[10]Le Saint Pie, Bulletin d’information de la mission catholique Saint-Pie X, Libreville, nº 37, avril 1997.

[11] — Une grâce semblable a été accordée à Fatima par l’Enfant Jésus de Prague lors de l’acquisition du terrain sur lequel se trouvent maintenant la chapelle et le prieuré de la Fraternité Saint-Pie X. Le propriétaire désirait vendre sa propriété, située tout près de la Cova da Iria, mais à une communauté religieuse afin que ce bien de famille ne tombât pas dans de mauvaises mains. Il fit une neuvaine à l’Enfant Jésus de Prague, puis la Fraternité se porta acquéreuse. Il demanda alors au curé de Fatima s’il pouvait vendre à de tels acheteurs ; ce dernier répondit qu’il pouvait le faire tranquillement. S’il avait posé la question au recteur du sanctuaire, son voisin, la réponse aurait été carrément négative. En reconnaissance, cette fondation porte le nom de Casa de Menino Jesus de Praga, et la statue de l’Enfant Jésus est exposée en bonne place dans la jolie chapelle bâtie sur les hauteurs de Fatima et dédiée au Cœur Immaculé de Marie.

*  — Traduit de l’allemand par nos soins. (NDLR.)

[12] — Saint Léon le Grand, sermon pour Noël I, 2 (Sources chrétiennes 22bis, Paris, Cerf, 1964, p. 71). (NDLR.)

[13] — Ici l’on expose l’objet de la demande.

[14] — Ici l’on expose l’objet de la demande.

[15] — Pour illustrer encore les interventions de la Providence divine dans l’histoire des nations chrétiennes, qu’il soit permis de mentionner ici la dévotion à l’Enfant Jésus de Beaune en Bourgogne.

La vénérable Marguerite du Saint-Sacrement, entrée au carmel de Beaune en 1630, à onze ans et demi, y fit profession en 1636. L’Enfant Jésus se manifeste à elle et lui enseigne la manière de l’honorer depuis le moment de son incarnation jusqu’à sa douzième année. C’est le point de départ d’un chapelet à quinze grains – la « petite couronne » – qui, quelques années plus tard, sera diffusée à des milliers d’exemplaires. Tout en l’égrenant on demande la grâce de vivre les vertus de l’enfance, notamment l’abandon à la Providence.

Or en 1636, sœur Marguerite persuade les habitants de Beaune de ne pas quitter la ville malgré la menace imminente des armées… impériales ! La levée inespérée du siège de Verdun-sur-le-Doubs relance la ferveur des fidèles. Les soldats réclament des « petites couronnes ». (L’événement providentiel se déroule un an avant la délivrance de Ferdinand III à Ratisbonne, mentionnée plus haut).

Quelques mois plus tard on lui demande, ainsi qu’à de nombreuses autres personnes consacrées, de prier pour qu’un enfant naisse dans la famille royale (Louis XIII et Anne d’Autriche, après vingt-deux ans de mariage, n’ont pas encore d’héritier). Vers le 15 décembre 1637, avant même qu’Anne d’Autriche ne sache qu’elle a conçu, la carmélite de Beaune avertit sa prieure que la reine de France mettra au monde un dauphin, le futur Louis XIV – (D’après Pierre Descouvemont, op. cit., p. 132-133).

Et Notre Seigneur pourra révéler cinquante ans plus tard à sainte Marguerite-Marie : « Fais savoir au fils aîné de mon Sacré-Cœur (parlant de Louis XIV) que comme sa naissance temporelle a été obtenue par la dévotion aux mérites de ma sainte enfance… » (lettre de sainte Marguerite du 17 juin 1689 à la mère Saumaise, son ancienne supérieure, citant les demandes du Sacré-Cœur au roi). On sait que le roi, hélas, ne répondit pas à ces demandes. (NDLR.)

Informations

L'auteur

Après des études d’histoire et de philologie Hildebrand Troll (1922-2011) a été directeur des Archives principales de l’État de Bavière.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 22

p. 22-38

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