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Éditorial

 

L’intelligence de la foi

 

 

 

LE Sel de la terre est une revue thomiste de réflexion sur les données de notre foi. Saint Thomas d’Aquin, comme nous avons déjà eu l’occasion de l’expliquer, a su admirablement mettre la raison au service de la foi pour en donner le maximum d’intelligence et en assurer la meilleure défense [1].

Il est bon de rappeler que la crise de la foi que nous vivons a pour ori­gine et soubassement, si l’on peut dire, une crise de l’intelligence. Le moder­nisme n’est rien d’autre que l’introduction de la philosophie agnostique et sub­jectiviste, dont Kant est le principal initiateur, dans le domaine de la foi.

L’agnosticisme est l’attitude philosophique de ceux qui prétendent que notre intelligence est incapable d’une connaissance métaphysique (au-delà de l’expérience sensible), donc incapable par exemple de prouver l’existence de Dieu ou l’immortalité de l’âme.

Comme on ne peut nier le fait que beaucoup croient en l’existence de Dieu, en l’immortalité de l’âme et en d’autres vérités métaphysiques, le moder­niste complète son agnosticisme par un immanentisme subjectiviste [2] : je ne peux connaître Dieu par mon intelligence, dit-il, mais je peux avoir des senti­ments sur ce Dieu inconnaissable. En analysant mon expérience personnelle de ces sentiments, je peux parler de Dieu. Ainsi la foi devient un sentiment.

L’agnosticisme et le subjectivisme conduisent évidemment au relativisme : il n’y a pas de vérité absolue, à chacun sa vérité. En effet il n’y rien de plus re­latif et personnel qu’un sentiment.

 

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Je pense que le problème de l’exégèse et celui des limites et des possibili­tés de notre raison, c’est-à-dire des prémisses philosophiques de la foi, constituent le vrai point douloureux de la théologie actuelle, par lequel la foi entre en crise (…) Le relativisme est effectivement devenu le problème fondamental de la foi.

 

Ces quelques lignes n’émanent pas d’un prêtre traditionaliste, mais du cardinal Ratzinger. Elles font le thème d’une conférence donnée par le préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, conférence très écoutée et médiati­sée [3]. Dans cette conférence, le cardinal étudie les causes de la crise de la foi, et dénonce l’influence de la philosophie moderne, en particulier du kantisme. Il cherche ensuite une solution à cette crise. Ceci ne peut que retenir notre atten­tion. Lisons le cardinal :

 

Les difficultés de la philosophie – c’est-à-dire les difficultés dans lesquelles s’est débattue la raison orientée dans un sens positiviste – sont devenues les difficultés de notre foi. Cette dernière ne peut devenir libre si la raison elle-même ne s’ouvre pas à nouveau. Si la porte de la connaissance métaphysique demeure close, si les limites po­sées par Kant à la connaissance humaine demeurent infranchissables, la foi est destinée à s’atrophier : la respiration lui manque. Certainement, la tentative de sortir du marais de l’incertitude, par l’intermédiaire d’une raison strictement autonome, qui ne veut rien savoir en fait de foi, ne peut pas réussir. En effet, la raison humaine n’est aucu­nement autonome. Elle vit toujours dans des contextes historiques particuliers. Les contingences lui bouchent la vue (comme nous pouvons le constater). Aussi a-t-elle aussi besoin d’être secourue au plan historique, pour pouvoir surmonter les barrières qui lui viennent de l’histoire. Je crois que le rationalisme néo-scolastique a échoué dans sa tentative de vouloir reconstruire les Preambula fidei par une raison totalement indépendante de la foi, par une certitude purement rationnelle [4].

Toutes les autres tentatives qui suivent cette même route obtiendront à la fin les mêmes résultats. Karl Barth avait raison sur ce point quand il réfutait la philosophie comme fondement de la foi, indépendamment de cette dernière : notre foi se fonde­rait alors, au fond, sur des théories philosophiques changeantes [5]. Mais Barth se trom­pait quand il définissait la foi, à cause de cela même, comme un simple paradoxe, qui peut subsister seul contre la raison et dans une indépendance totale par rapport à elle.

Une des fonctions de la foi – et ce n’est pas une des moindres – est d’offrir une guérison à la raison en tant que raison, de ne pas lui faire violence, de ne pas la laisser étrangère, mais de la ramener à nouveau à elle-même. L’instrument historique de la foi peut libérer de manière nouvelle la raison en tant que telle, de sorte que cette der­nière – mise sur la bonne route de la foi – puisse voir par elle-même. Nous devons nous efforcer d’obtenir un tel dialogue nouveau entre la foi et la philosophie, parce qu’elles ont besoin l’une de l’autre. La raison ne se guérit pas sans la foi, mais la foi sans la raison ne devient pas humaine [6].

 

Le cardinal reconnaît que la crise de la foi a pour origine la crise de la philosophie. Il nomme même le principal responsable : Emmanuel Kant.

Mais, en même temps, le cardinal refuse le vrai remède, à savoir la philo­sophie thomiste, qu’il qualifie péjorativement de « rationalisme néo-scolas­tique ». Sous prétexte d’exalter la foi, il déclare que la raison n’est nullement autonome, c’est-à-dire (d’après le contexte) qu’elle ne peut atteindre à la certi­tude sans la foi. Mais, en réalité, c’est là ruiner la foi car la foi est l’adhésion à une vérité qui nous est transmise par un témoin extérieur. Si je ne peux avoir de certitude rationnelle sur l’existence et la véracité du témoignage, la foi est un saut dans l’absurde, elle devient irrationnelle.

 

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Essayons de corriger le texte du cardinal, pour lui faire suivre les prin­cipes du thomisme ; voici ce que le cardinal aurait dû dire :

 

La crise de la philosophie est à l’origine de la crise actuelle de la foi. On ne pourra résoudre cette crise sans redonner à la raison sa vraie place et son vrai rôle. Si la porte de la connaissance métaphysique demeure close, si les limites posées par Kant à la connaissance humaine demeurent infranchissables, la foi devient un sentiment aveugle, comme l’ont imaginé les modernistes.

Certainement, le seul moyen de sortir du modernisme, c’est de défendre la valeur de la raison, même lorsqu’elle ne bénéficie pas de l’aide de la foi. En effet, la raison humaine reste capable, de par son orientation transcendantale à l’être extra-mental [7], de connaître la vérité, même après le péché. Malgré les contextes historiques particu­liers, malgré les contingences qui peuvent la gêner, elle ne perd pas cette capacité fon­damentale de connaître la vérité. La philosophie thomiste néo-scolastique a eu parfai­tement raison de défendre la possibilité de connaître les Preambula fidei (notamment l’existence de Dieu, l’existence et la spiritualité de l’âme, etc.) par la raison sans la foi, par une certitude purement rationnelle. D’ailleurs cette philosophie a été solennelle­ment consacrée par les textes du magistère au XIXe et au début du XXe siècles (par exemple sur la question de la valeur de la démonstration de l’existence de Dieu par la seule raison [8]).

Toutes les autres tentatives qui feront dépendre la possibilité de connaître la vé­rité sur la seule foi ne pourront nous sortir de l’agnosticisme. C’est une erreur de ne pas vouloir de la raison comme condition nécessaire de la foi, indépendamment de cette dernière : Karl Barth prétendait justifier cette erreur en disant que la foi repose­rait alors sur des théories philosophiques changeantes (comme s’il n’existait pas une philosophie pérenne immuable dans ses principes). Mais, à partir de cette erreur, Barth concluait logiquement que la foi est un simple paradoxe, qui peut subsister seul contre la raison et dans une indépendance totale par rapport à elle. En effet, si la rai­son ne peut subsister sans la foi, celle-ci doit se justifier par elle-même, sans aucun fondement rationnel. Elle doit être irrationnelle.

Une des fonctions de la foi – et ce n’est pas une des moindres – est d’offrir une aide précieuse à la raison en tant que raison, sans lui faire violence. La foi donne une confortation extrinsèque à la raison en tant que telle, de sorte que cette dernière – mise sur la bonne route par la foi – développe plus facilement la philosophie [9]. Nous devons nous efforcer de restaurer le dialogue entre la foi et la raison, parce qu’elles ont besoin l’une de l’autre. La raison a beaucoup à recevoir de la foi, et la foi sans la raison ne peut élaborer de théologie, ni même exister.

 

Nous continuerons donc dans Le Sel de la terre de soutenir la valeur de la raison, et par là d’aider la foi en la défendant contre les attaques de la fausse philosophie, et en tâchant d’en donner, autant que possible, « l’intelligence » [10].

 


 

Livre d’Heures, XVe siècle

 

 

 

 


[1] — Voir dans les numéros 3, 4 et 6 de la revue, les articles sur « raison et foi ».

[2] — Immanentisme signifie que la vérité ne vient pas de l’extérieur, mais de l’intérieur du sujet. Nous disons que cet immanentisme est subjectiviste, car ce qui vient ainsi du sujet est relatif à lui : chacun connaît ses propres sentiments qui ne sont pas tout à fait les mêmes que celui du voisin.

[3] — Donnée en mai 1996 à Guadalajara devant les présidents des commissions doctrinales de l’Amérique latine, puis en septembre de la même année aux États-Unis devant 80 évêques, cette conférence fut publiée dans l’Osservatore Romano du 27 octobre 1996 et dans la Documentation Catholique n° 2151 du 5 janvier 1997, p. 30 à 37.

[4] — Les praeambula fidei sont les vérités naturelles que la raison connaît, ou peut connaître, avant de recevoir la foi, par exemple : l’existence de Dieu, l’existence et l’immortalité de l’âme, la capacité de l’intelligence à connaître la réalité objective, etc. Si l’on prend à la lettre ce que dit le cardinal, il faut en conclure qu’on ne peut prouver l’existence de Dieu (ce qui est le principal praeambulum fidei) par la seule raison humaine. Cette affirmation est hérétique. Voir Le Sel de la terre 8, p. 79 et sq. Ce n’est pas fameux pour un cardinal préfet de la Congrégation de la Foi.

[5] — Le cardinal ne conçoit pas la possibilité d’une philosophie pérenne immuable dans ses principes.

[6] — La raison sans la foi reste capable de certitude, contrairement à ce que dit le cardinal, même si la foi l’aide à se développer (voir Le Sel de la terre 4, p. 54 et sq. et Le Sel de la terre 6 sur la philosophie chrétienne). La foi sans la raison est tout simplement impossible puisque la foi est une adhésion de la raison à la vérité révélée.

[7] — Ceci veut dire que c’est dans l’essence même de la raison d’être orientée à l’être extérieur. On ne peut pas supprimer cette possibilité de connaître « l’être en soi », sans détruire la raison. La raison – l’intelligence – n’est que la capacité de connaître cet être (de le « lire » : intus legere).

[8] — Voir Le Sel de la terre 8, p. 79 et sq.

[9] — Voir Le Sel de la terre 6, p. 54-57 et Le Sel de la terre 6, p. 63 et sq.

[10] — Les lecteurs qui voudraient approfondir cette question peuvent, outre les articles du Sel de la terre que nous avons mentionnés, lire avec profit dans Maritain Jacques, Éléments de philoso­phie I, Introduction générale à la philosophie, 32e éd., Paris, Téqui, 1963, la conclusion de la pre­mière partie sur les rapports entre la théologie et la philosophie.

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 22

p. 1-6

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