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Le festin des noces

 

 

 

par le père Emmanuel

 

 

 

Nous continuons ici la publication des œuvres du père Emmanuel par cette étude sur le festin des noces. Elle a paru sous forme d’articles dans le Bulletin de Notre-Dame de la Sainte Espérance en novembre-décembre 1901 et février-mars 1902.

Le Sel de la terre.

 

 

— I —

 

 

NOUS avons parlé des noces du roi dans notre parabole des dix vierges [1] : nous y revenons, et vraiment il nous est doux d’y re­venir. Ce n’est pas une répétition ; les points de vue sont diffé­rents comme on le constatera dans la suite. Il s’agit ici tout spécialement du festin des noces.

Remarquons tout d’abord combien sont riantes et attrayantes les images sous lesquelles le Sauveur nous dépeint la vie chrétienne. Ce sont des noces, c’est un festin. Nous sommes conviés à la joie. Loin de nous la tristesse, qui suppose l’absence de Dieu. Là où Dieu se trouve, la joie coule comme d’une source intime. « Le royaume de Dieu est au-dedans de vous », dit le Sauveur (Lc 17, 21) ; « il est justice, paix et joie dans le Saint-Esprit » (Rm 14, 17).

Remarquons en second lieu que les noces s’entendent de Notre Seigneur et de son Église. C’est la réflexion de saint Grégoire. « Gardons-nous bien, dit-il, de chercher en Jésus-Christ lui-même les deux personnes qui constituent les noces, à savoir l’époux et l’épouse. Notre Seigneur (comme disent les Pères et les conciles), subsiste de deux natures et en deux natures ; mais c’est un blas­phème de dire qu’il est composé de deux personnes. Pour trouver et recon­naître les deux personnes distinctes que représentent dans les noces l’époux et l’épouse, il faut nécessairement se reporter à lui et à son Église. Il est l’époux, elle est l’épouse. Le sein de la Vierge Marie fut la chambre nuptiale de cet époux. « Il plaça son tabernacle dans le soleil, et se montra comme l’époux qui sort de la chambre nuptiale. Car le Dieu fait homme sortit du sein immaculé de Marie pour consommer son union avec son Église. » Ainsi parle saint Grégoire [2].

Les noces ne se célèbrent pas sans un festin de réjouissance. Les noces du Verbe et de l’Église ont leur festin. Il est question de ce festin dans saint Mat­thieu (Mt 22, 1-15) et dans saint Luc (Lc 14, 15-25). Les Pères signalent quelques différences entre les deux textes. En saint Matthieu le repas est nommé dîner ou repas du midi ; en saint Luc, il est appelé souper ou repas du soir. En saint Matthieu, il y a exclusion d’un convive qui est jeté hors de la salle ; en saint Luc, il n’y a pas d’exclusion marquée. Malgré ces différences, les deux ré­cits se déroulent avec un rapport si précis, avec une telle analogie, qu’il semble plus exact de reconnaître, sous la plume de l’un et de l’autre évangéliste, la même parabole avec des variantes et des traits qui se complètent.

Il s’agit, dans les deux Évangiles, des noces terrestres de Notre Seigneur avec son Église et du banquet temporel de l’Église auquel tous les hommes sont conviés à entrer, dans lequel on leur sert à tous la même nourriture, à savoir la chair de l’Agneau sans tache enveloppé sous les voiles du sacrement. Ce ban­quet serait appelé plus justement le repas du midi. Les méchants s’y glissent et y prennent part avec les bons ; ils trompent la vigilance des serviteurs de l’époux.

Il est un autre banquet, non plus temporel mais éternel, où les méchants n’entreront pas, où les bons seuls prennent place. Il s’ouvrira définitivement à la fin du monde, quand Notre Seigneur prendra avec lui son Église et l’introduira dans son royaume, dans la maison de son Père. Alors seront consommées les noces qui ont ici-bas leur commencement : l’épouse sera parfaite, sans tache ni ride, pourvue de l’intégrité de ses membres. Les heureux invités participeront à la même nourriture ineffable, qui est Dieu contemplé face à face et son Verbe consubstantiel. Le festin qui leur sera servi peut s’appeler le souper ou le repas du soir.

Libre à chacun d’y voir une allusion dans le récit évangélique de saint Luc. En tout cas, ce banquet éternel est clairement indiqué dans l’Apocalypse là où saint Jean s’écrie : « Bienheureux ceux qui sont appelés au souper des noces de l’Agneau ! » (Ap 19, 9). Il est dépeint en termes précis dans l’Évangile, là où le Seigneur dit : « Bienheureux les serviteurs, que le Seigneur, quand il viendra, trouvera vigilants ; je vous dis en vérité qu’il se ceindra, les fera mettre à table et, passant devant eux, il les servira » (Lc 12, 37).

Le banquet temporel a pour objet de nous préparer, de nous initier au banquet éternel. Ce sont les mêmes noces, ici commencées, là consommées. C’est le même festin, le même aliment qui est Jésus-Christ, ici sous les voiles du sacrement, là face à face et sans voiles. Qui participe d’un cœur sincère et pur au premier banquet, s’assiéra au second. C’est la conclusion qui découle de la parabole que nous entreprenons d’expliquer.

 

 

— II —

 

 

Le royaume des cieux est semblable à un roi qui fait les noces de son fils. Il en­voya ses serviteurs appeler les invités aux noces et ils ne voulaient pas venir. Il envoya de nouveau d’autres serviteurs, avec ce mandat : « Dites aux invités, j’ai préparé mon repas, mes taureaux et mes volailles sont tués, tout est prêt, venez aux noces. » Or ils méprisèrent cette invitation, et ils s’en allèrent, l’un à sa villa, l’autre à son négoce ; les autres s’emparèrent des serviteurs et, les ayant accablés d’outrages, ils les tuèrent. Le roi, ayant appris ces choses, se fâcha ; envoyant ses armées, il extermina ces homicides et brûla leur ville (Mt 22, 1-8).

 

Le roi, c’est donc Dieu le Père, qui fait les noces de son Fils en lui asso­ciant la sainte Église. Il y avait des invités à ces noces, ce sont les Juifs, parents de l’Époux selon la chair. Ils étaient les invités, comme étant les héritiers des promesses faites à leurs pères, Abraham, Isaac et Jacob. Le grand roi leur en­voie ses serviteurs, les prophètes d’abord, puis les apôtres, non point, comme il ressort du texte, pour les inviter aux noces spirituelles de l’Époux divin, mais simplement pour les avertir d’y entrer.

Il leur envoie ses serviteurs par deux fois, et ce ne sont pas les mêmes serviteurs. Comment faut-il distinguer ces deux sortes de serviteurs ? Nous ve­nons de le dire, il est vraisemblable d’entendre par les premiers les prophètes, par les seconds les apôtres. Ceux-ci se présentent à l’obstinée nation des Juifs, même après le crucifiement et la résurrection du Sauveur. A ce dernier moment, tout est prêt, taureaux et volailles sont tués, rien ne manque au festin, venez donc aux noces ! Toutes les prophéties sont accomplies, toutes les figures rem­plies ; la mort du Sauveur, après celle de tant de prophètes, donne au festin son dernier achèvement. Malgré leur déicide, les Juifs y sont encore conviés ; il faut leur annoncer, à eux tout d’abord, la parole de Dieu (Ac 13, 46).

Mais ils la repoussent, ils se jugent eux-mêmes indignes de la vie éter­nelle : et pour quels motifs bas et rampants, grand Dieu ! L’un s’en va à sa villa, l’autre à son négoce. Il s’agit bien de la vie éternelle : et mon exploitation ru­rale, et mon négoce, et mes affaires ! Saint Luc nous présente, avec quelques développements de plus, les mêmes excuses.

 

Ils se mirent tous à s’excuser. L’un dit : « Je viens d’acheter une villa, il faut que je m’absente, que j’aille la visiter ; je vous en prie, excusez-moi. » Et l’autre : « J’ai acheté cinq paires de bœufs, et je vais les mettre à l’essai : je vous en prie, excusez-moi. » Et le troisième : « J’ai pris femme, c’est pourquoi je ne puis venir » (Lc 14, 18-21).

 

Voilà bien le monde. Il y a du temps pour tout, excepté pour la grande et solennelle affaire du salut qui prime tout. Saint Augustin, en ces trois genres d’excuses, voit en jeu la triple concupiscence. Le premier invité, si fier d’avoir agrandi ses posses­sions par l’achat d’une villa, est possédé par le faste et l’ambition. Le second, qui veut mettre à l’essai les cinq paires de bœufs, est dominé par le démon de l’avarice. Enfin le troisième est capté par l’attrait de la volupté. Alors que les deux autres mettent une forme de politesse dans leurs refus, lui, plus sèche­ment, se contente de dire : « Vous voyez bien que je ne puis venir. » La volupté enlève à l’âme toute délicatesse ; elle la rend brutale et parfois cruelle [3].

Ces excuses sont bien mauvaises dans leur frivolité ; elles décèlent une âme basse, terrestre, qui se crée des mensonges pour éluder la vérité. Voici qui est pis encore. D’autres se saisirent des serviteurs du roi ; et, après les avoir couverts d’outrages, ils les tuèrent. Bien souvent une noire malice provient du dédain de la vérité. On ne se contente pas de tourner le dos aux importuns qui vous crient il faut vous convertir et vous sauver ; parfois on les accable d’ou­trages, et finalement on les tue. Excellent moyen de leur imposer silence. Ainsi furent tués plusieurs prophètes, Isaïe, Jérémie, Ezechiel : ils furent lapidés, sciés par le milieu, exterminés par le glaive. Ainsi furent tués les apôtres : Étienne fut lapidé, Jacques le Majeur eut la tête tranchée, Pierre se vit crucifier, Jacques le Mineur fut précipité du haut du Temple. Ainsi, au-dessus d’eux de toute la dis­tance qui sépare des hommes l’Homme-Dieu, Notre Seigneur Jésus-Christ fut élevé de terre et crucifié entre deux larrons.

Saint Matthieu avait précédemment spécifié cette gradation dans la parabole de la vigne (Mt 21, 33-40).

 

Il est un père de famille qui planta une vigne [c’est le peuple d’Israël], l’entoura d’une haie [c’est la loi mosaïque], creusa en elle un pressoir [c’est l’autel des sacrifices], bâtit une tour [c’est le Temple de Jérusalem], la loua à des vignerons [c’est le sacerdoce lévitique], puis partit au loin [c’est-à-dire qu’il cessa les prodiges qu’il avait multipliés pour son établissement]. Lorsque le temps des fruits fut proche, il envoya ses serviteurs aux vi­gnerons pour les recueillir. Et les vignerons se saisirent des serviteurs [les pre­miers prophètes], battirent l’un, massacrèrent l’autre, lapidèrent celui-ci. Il leur envoya d’autres serviteurs en plus grand nombre [les derniers prophètes], et ils leur infligèrent les mêmes traitements. En dernier lieu, il leur envoya son fils, en disant : ils respecte­ront mon fils. Or, à la vue de celui-ci, les vignerons se dirent : c’est lui l’héritier, venez, tuons-le, et nous aurons l’héritage. Et, s’emparant de lui, ils le jetèrent hors de la vigne, et ils le tuèrent. [Ils traînèrent Notre Seigneur hors des murs de Jérusalem et là ils le crucifièrent].

 

Ainsi la malice des hommes s’exaspère de plus en plus. Ils commencent par tourner le dos aux envoyés de Dieu. Puis ils les outragent, leur infligent de mauvais traitements, et enfin ils les tuent. D’abord ils n’en massacrent que quelques-uns, puis ils en font un vrai carnage. Enfin l’excès de l’iniquité monte à ce point de crucifier le Fils même de Dieu.

Ici la patience de Dieu se lasse. Il envoie ses armées, extermine les homi­cides et détruit leur ville. Les conquérants sont les fléaux de Dieu ; il se sert de leur ambition et de leur audace pour exécuter ses secrets desseins ; ils sont dans sa main comme un glaive ou un bâton qu’il brisera peut-être après s’en être servi. Dans la ciconstance, les armées de Dieu sont les armées romaines, qui, après un siège terrible, exterminèrent les Juifs réunis à Jérusalem, brûlèrent et détruisirent à fond la cité déicide.

Que ceux-là d’ailleurs, qui se contentent de renvoyer les messagers de Dieu avec des formules de politesse, ne se croient pas indemnes et à l’abri de la justice divine ! Qu’ils ne s’excusent pas en disant : nous ne sommes pas de ceux qui tuent les prophètes ! Qu’ils écoutent en tremblant la sentence du Sei­gneur qui les concerne : Je vous le dis, aucun de ceux qui ont été appelés (et ont refusé de venir) ne goûtera de mon festin ! Ceci se trouve en saint Luc, où il n’est question que de simples refus (Lc 14, 24). Avis aux braves gens, qui sa­luent leur curé, sont en bons termes avec lui, mais qui sont prêts à l’éconduire poliment s’il leur rappelle leurs devoirs de chrétiens ! Aucun de ceux-là, dit le Seigneur, ne prendra place à mon banquet éternel.

 

 

— III —

 

 

« Que fera le maître de la vigne aux vignerons (qui ont massacré ses envoyés et tué son fils, demande le Seigneur aux Pharisiens) ? » Ils lui répondirent : « il perdra les méchants selon leur méchanceté, et il louera sa vigne à d’autres vignerons, qui lui en rendront le fruit en son temps. » Et Jésus leur dit (…) : « C’est pourquoi, je vous le dis, le royaume des cieux vous sera enlevé, pour être donné à la nation qui le fera fruc­tifier. » (Mt 21, 41-43.)

 

Les Juifs, ayant repoussé la prédication évangélique et tué les messagers de Dieu, celui-ci envoie vers la gentilité ses autres serviteurs. Ce nouvel envoi est spécifié dans la seconde partie de la parabole du festin.

 

Le roi dit à ses serviteurs : « Les noces sont prêtes, mais ceux qui avaient été invi­tés n’ont pas été dignes ; allez donc aux carrefours, et tous ceux que vous trouverez, appelez-les aux noces » (Mt 22, 8-9).

 

C’est exactement l’apostrophe de saint Paul aux Juifs : « Puisque vous avez repoussé la parole de Dieu, vous jugeant vous-mêmes indignes de la vie éter­nelle, voici que nous nous tournons vers les nations » (Ac 13, 46).

Les messagers de Dieu sont envoyés aux carrefours, là où les chemins se croisent en différentes directions. Ces carrefours nous semblent désigner les grandes villes, Antioche, Alexandrie, Éphèse, Athènes, Rome, Rome surtout qui, par les voies partant de son sein et plongeant jusqu’aux extrémités du monde, fut le plus étonnant carrefour de l’Antiquité. Les apôtres allèrent en ces carre­fours ; en ces villes encombrées de faux dieux, pétries d’orgueil et de luxure, ils firent retentir la sonore invitation au royaume céleste. Et les âmes furent prodi­gieusement ébranlées ; elles entrèrent en foule au festin. « Nous ne sommes que d’hier, disait Tertullien aux persécuteurs, et nous remplissons vos cités, vos campagnes, vos forums, nous ne laissons vides que vos temples. »

A la phrase succincte de saint Matthieu, saint Luc ajoute quelques déve­loppements suggestifs.

 

Le maître irrité dit à son serviteur : « Hâte-toi d’aller dans les places publiques et par les rues, et fais entrer ici les pauvres, les malades, les aveugles et les boiteux. » Le serviteur dit : « C’est fait, Seigneur, comme vous l’avez commandé, et il y a encore de la place. » Le Seigneur lui dit : « Va par les chemins et les broussailles, et contrains d’entrer, afin que ma maison s’emplisse. » (Lc 14, 21-24.)

 

Deux ordres d’invités sont ici marqués : les citadins et les gens de la cam­pagne. En fait la prédication évangélique parcourut successivement les deux stades : elle s’adressa d’abord, comme il était normal, aux centres populeux, puis elle rayonna dans les campagnes ; elle eut affaire aux civilisés, aux raffinés d’Éphèse, d’Athènes et de Rome, avant d’aller pour ainsi dire battre les buissons des peuples barbares.

Mais, dans les villes païennes même, la prédication, sans dédaigner les savants et les lettrés comme saint Denys et autres, s’adressa particulièrement à ceux que le texte évangélique appelle « les pauvres, les malades, les aveugles et les boiteux », à ceux en un mot qui sont le rebut du monde. C’était la clientèle habituelle de Notre Seigneur ; on le voit, dans saint Matthieu (Mt 15, 30-32), en­touré de pauvres et d’infirmes, « muets, aveugles, boiteux, malades ». Il s’écrie avec un tressaillement, parlant de la loi d’amour qu’il vient promulguer : « Je vous le confesse, ô Père, Roi du ciel et de la terre, vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et vous les avez révélées aux petits. Il en est ainsi, ô Père, il vous a plu de la sorte » (Mt 11, 25-26). L’Église primitive prit racine dans les mêmes couches humbles et populaires.

 

Voyez votre vocation, mes frères, écrit saint Paul aux Corinthiens : il n’y a pas parmi vous beaucoup de sages selon la chair, beaucoup de puissants, beaucoup de nobles. Mais le Seigneur a choisi les moins nobles, les plus méprisables, ceux qui ne sont rien, pour détruire ce qui est quelque chose : afin qu’aucune chair ne se glorifie en sa présence. (1 Co 1, 26-30.)

 

Voilà donc de quels éléments se composa l’Église : pauvres évangélisés, malades guéris, aveugles qui voient, boiteux qui marchent. Matériellement il en fut souvent ainsi ; moralement, il en est toujours ainsi. L’humanité, laissée à elle-même, est un ramassis de tous les vices et de toutes les misères. Pauvres, malades, aveugles, boiteux, c’est, comme le disait saint Augustin, la matière des transformations miraculeuses de la grâce. Le malheur est que, par la plus lamen­table des illusions, il y a des pauvres orgueilleux, des malades qui se croient bien portants, des aveugles qui s’imaginent voir clair, des boiteux qui se disent ingambes. Et dès lors ils repoussent les invitations du grand roi, les visites du charitable médecin ; ils se montrent réfractaires à toute amélioration de leur état, à toute rédemption, à tout salut.

Mais que signifie cette sorte de violence qui est faite aux derniers invités ? Les premiers semblent se rendre spontanément à l’invitation du serviteur ; les seconds entrent au festin des noces comme par contrainte. Saint Grégoire dis­tingue à ce sujet deux modes d’action de la grâce divine. Parfois elle sollicite les âmes, en leur découvrant le radieux éclat de la vérité, la splendeur attirante du Verbe divin ; elles courent à lui, entraînées par la délectation de l’amour ; heu­reuses âmes qui, grâce à la révélation du Père céleste, ont trouvé en Jésus une source d’immortelles délices ! D’autres âmes sont amenées à lui par les peines, les déboires de la vie présente ; désillusionnées, dégoûtées de la terre, non par un mouvement qui viendrait d’elles, mais par un travail de la grâce qui leur fait sentir la vanité de tout ce qui se passe, elles se tournent vers le ciel, elles y cherchent le bonheur pour lequel elles sont faites, et qu’elles ont inutilement mendié auprès des créatures. Il est clair que ces dernières âmes vont à Dieu comme par contrainte, volontairement toutefois, mais comme flagellées par l’infortune [4].

Ceci est l’explication morale du passage en question : le docte Estius nous en donne une explication historique qui est très intéressante [5]. Il rappelle le mystérieux verset de Jérémie, où Dieu dit au prophète : « J’enverrai de nom­breux pêcheurs, et ils les pêcheront, puis je leur enverrai de nombreux chas­seurs,et ils les chasseront de par toute montagne et toute colline, et dans les ca­vernes des rochers » (Jr 16, 16). Dieu, dit cet interprète, envoie d’abord des pé­cheurs : ce sont les apôtres qui agissent uniquement par persuasion, qui jettent dans l’océan de la gentilité les filets de la prédication où les âmes se prennent d’elles-mêmes. Puis il envoie des chasseurs : ce sont les princes chrétiens qui usent de leur prestige et de leur autorité pour amener à la foi des nations bar­bares, comme fit Charlemagne pour les Saxons [6]. Leur intervention n’exclut nul­lement l’instruction et la prédication, elle les suppose, elle les facilite et les rend efficaces par le stimulant de la crainte. Elle ne doit pas aller à violenter les consciences ; mais, comme l’explique saint Augustin, elle aiguillonne la paresse des négligents, et réprime l’insolence des méchants qui seraient tentés de s’op­poser aux progrès de la foi. C’est ainsi que s’est réalisé dans l’histoire le com­pelle intrare ; c’est ainsi que l’Église, maison du père de famille, s’est trouvée entièrement remplie.

 

 

— IV —

 

 

Les serviteurs s’en vont par les chemins, ils ramassent tous ceux qu’ils trouvent bons et méchants, et la salle des noces fut remplie de convives (Mt 22, 10).

 

Ici nous transcrivons les profondes réflexions de saint Augustin [7].

 

Le banquet du Seigneur, dont il est question en cet Évangile, comprend des bons et des méchants. Tous ceux qui se sont excusés d’y entrer sont méchants ; mais tous ceux qui y sont entrés ne sont pas bons pour cela. Je m’adresse à vous qui êtes du nombre des bons, qui méditez la parole de l’apôtre, quiconque mange et boit indigne­ment, mange et boit sa propre condamnation (1 Co 6, 27). Vous donc qui êtes tels, ne cherchez pas les bons en dehors de ce banquet, et apprenez à y supporter les méchants.

 

Mais quels sont ceux qu’il est permis d’appeler les bons ? « Si vous tirez au clair la parfaite notion du bien, personne n’est bon que Dieu seul » (Mt 19, 17). C’est la parole même du Seigneur. Comment donc, si nul n’est bon que Dieu, ces noces contiennent-elles des bons et des méchants ? Il faut savoir, mes frères, que tous d’une certaine manière nous sommes des méchants. Si nous di­sons que nous n’avons pas de péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vé­rité n’est point en nous (1 Jn 1, 8). Mais, si nous confessons nos péchés, nous devenons des bons. Si nous confessons nos péchés, Dieu est fidèle et juste pour nous les remettre et nous purifier de toute iniquité (1 Jn 1, 8). Telle est la solu­tion de l’énigme. Nous sommes à la fois bons et méchants, sous différents as­pects. Et néanmoins il y en a qui sont formellement bons, comme étaient tous les apôtres à la réserve de Judas, suivant l’attestation du Seigneur, vous êtes purs, mais non pas tous (Jn 13, 10). Et il y en a d’autres qui sont formellement méchants, à savoir ceux qui ne confessent pas leurs péchés d’un cœur sincère et contrit. Or les noces terrestres de l’Église contiennent des uns et des autres.

Rien qui revienne plus souvent dans les paraboles évangéliques que ce mélange des bons et des méchants dans le sein d’une même Église, ou sous le voile du même nom chrétien. « L’Église, dit saint Grégoire, engendre tous ses enfants par la foi, mais elle ne les amène point tous, par un réel changement de vie, à cette liberté qui provient de l’esprit de grâce et à laquelle le péché fait obstacle [8]. » Malheureusement !

On pourrait s’étonner que les serviteurs aient fait entrer comme pêle-mêle bons et méchants. C’est que le discernement n’est pas proprement de leur res­sort. Il se fait dans un secret de l’âme, où leur œil ne pénètre pas. Sans doute ils n’admettent pas tout le monde indifféremment dans l’Église, sans prépara­tion, sans garantie d’aucune sorte ; ils exigent de ceux qui entrent l’abstention des plaisirs grossiers, la cessation des scandales, la profession de la foi chré­tienne, la pratique des commandements ; mais ils ne peuvent reconnaître que conjecturalement la sincérité des promesses et la droiture des intentions ; ils sont donc exposés, là surtout où des foules pressées entrent à la fois dans l’Église, à laisser passer les méchants avec les bons. C’est ici que s’applique la comparaison du filet jeté dans la mer.

 

Le royaume des cieux est semblable à un filet jeté dans la mer, et qui ramasse des poissons de toute sorte. Quand il fut rempli, (les pêcheurs) le tirèrent sur le rivage et, s’y asseyant, ils choisirent les bons pour les mettre dans des vases, et ils jetèrent dehors les mauvais. Ainsi en sera-t-il à la fin du siècle : les anges sortiront, et sépareront les méchants du milieu des justes, et ils les jetteront dans la fournaise de feu, là où il y aura pleurs et grincements de dents. (Mt 13, 47-51.)

 

 

Mais voici le discernement qui va se faire. Le roi entra dans la salle du fes­tin pour voir ceux qui étaient assis. Entrée solennelle, entrée saisissante ! Jus­qu’alors les convives n’ont eu affaire qu’aux serviteurs ; à cette heure, c’est le roi en personne qui entre dans la salle des noces ! Il vient visiter ses conviés ; grand est l’honneur qu’il leur fait, grande la surprise où il les jette.

Le roi parcourt des yeux la salle, et son regard s’arrête sur un homme qui n’a pas le vêtement des noces.

Quel est ce regard ? De quoi s’agit-il ? La suite le montre ; il s’agit d’un ju­gement. C’est d’un regard de justice que Dieu fixe le malheureux qui n’a pas le vêtement des noces alors qu’il est assis aux noces.

Mais quel est ce jugement ? Il y a, on le sait, deux jugements, le général et le particulier. N’est-on pas porté à croire qu’il s’agit plutôt ici du jugement parti­culier ? C’est un homme seul qui est fixé par le roi, interrogé par lui, condamné par lui, jeté par ses ordres dans les ténèbres extérieures. Il semble bien que, ce malheureux étant emporté de la salle des noces, le festin continue, et que les autres convives restent à leur place. Là où il est question du jugement général, par exemple dans la parabole des dix vierges, la mise en scène est tout autre­ment solennelle et explicite.

Cette interprétation résout une grosse difficulté qui frappe tous les com­mentateurs de cet Évangile, à commencer par les Pères de l’Église, et que voici. Un seul homme, dans cette salle bondée de convives, est tiré de sa place, et jeté dehors ; et néanmoins Notre Seigneur conclut la parabole par cette décla­ration : beaucoup d’appelés, peu d’élus. Comment concilier avec cette exclusion, qui semble unique, ce que dit le divin maître du petit nombre des élus ?

On peut dire tout d’abord que les appelés, qui ne sont pas élus, sont ceux qui ont refusé de se rendre au festin, et qu’ils sont en plus grand nombre que ceux qui ont consenti à y entrer. Cette observation ne manque pas de justesse ; mais elle ne résoud pas toute la difficulté. Il est manifeste, par l’exemple de l’homme qui est jeté dehors, que tous ceux qui sont entrés au festin ne sont pas tous des élus. Sont-ils au moins presque tous des élus, puisque l’exclusion d’un seul est marquée ? En d’autres termes, comme ceux qui sont assis au festin sont les catholiques, faut-il conclure de notre parabole que presque tous les catho­liques sont sauvés ?

Les saints Pères, qui ont commenté la parabole, saint Augustin et saint Grégoire, n’ont pas admis cette conclusion, et même ils la combattent ex professo. « Cet homme unique exclu des noces, dit le premier, est une multitude et même une multitude qui surpasse le nombre des bons. – En cet homme, dit le second, on entend tout le corps des méchants. »

Et les deux Pères accentuent leur pensée en la manière qui suit :

 

Nombreux sont les bons, déclare saint Augustin, mais ils sont le petit nombre re­lativement aux réprouvés. Il y a beaucoup de grains de froment ; comparés à la paille, ils paraissent peu de chose.

 

Faut-il vous effrayer, enseigne saint Grégoire, de ce qu’il y a dans l’Église beau­coup de méchants, peu de bons ? L’arche, qui flottait sur les eaux du déluge, et qui était la figure de l’Église du temps présent, était large dans sa partie inférieure là où elle enfermait des bêtes et des reptiles, étroite dans sa partie supérieure, là où elle abri­tait des oiseaux et des hommes. Ainsi l’Église s’élargit pour ainsi dire dans ses membres charnels, et se resserre dans ses membres spirituels. Large est la voie qui conduit à la perdition, et beaucoup y marchent ; étroite la voie qui mène à la vie, et peu la trouvent. Plus les saints sont élevés, plus ils sont rares. A son sommet, l’Église aboutit à celui qui, seul parmi les hommes et hors de toute comparaison, naquit dans la sain­teté, celui de qui le psalmiste dit qu’il fut comme le passereau solitaire en haut d’un toit. Apprenons d’autant mieux à tolérer les méchants qu’ils sont en plus grand nombre : sur une aire, faible est le monceau de grains qu’on réserve pour les greniers, énorme le tas de paille destiné au feu.

 

Ainsi ces deux Pères estiment que la majorité des catholiques mêmes, à cause de leurs œuvres charnelles, suit le chemin de la perdition ; et l’exclusion d’un seul convive dans la parabole ne leur paraît pas un motif suffisant pour penser autrement. Si l’on rapporte cette exclusion à un jugement particulier, tout se concilie admirablement et sans effort. Le texte ne dit pas qu’il n’y ait eu qu’un seul réprouvé, mais que les yeux du roi s’arrêtèrent sur un homme qui se trouvait digne de réprobation. Les autres convives pour cette fois sont mis hors de cause, leur tour viendra. L’exemple terrible qui est mis en avant doit servir à tous les hommes pour qu’ils se tiennent sur leurs gardes et corrigent s’il y a lieu leurs œuvres mauvaises.

 

 

— V —

 

 

D’où vient que l’invité est condamné ? De ce qu’il ne porte pas le vête­ment des noces ; vêtement tout intérieur, dit saint Augustin, vêtement que l’on porte dans le cœur et non sur la peau, dont les serviteurs ne remarquent pas l’absence qui est relevée par l’œil pénétrant du roi. Quelle est la signification de ce précieux vêtement ?

 

Il désigne la charité, déclare après saint Augustin saint Grégoire. Il ne saurait si­gnifier simplement la foi et le baptême ; ceux qui n’ont pas l’un et l’autre sont par le fait même hors du repas des noces. Mais il signifie proprement la charité. C’est elle le vêtement nuptial, que prit le Fils de Dieu quand il vint ici-bas pour s’unir à son Église ; car sa mission ici-bas provint de l’incompréhensible dilection de Dieu pour le monde ; car son Incarnation fut essentiellement une œuvre d’amour. Ayant pour vê­tement nuptial la charité, il veut que ses élus le portent comme lui. Croire en Dieu et en Jésus-Christ, c’est entrer aux noces ; mais celui-la seulement y entre avec le vête­ment nuptial, qui possède la sainte charité. Assurément, mes frères, celui qui assisterait aux noces de la terre prendrait un habit en rapport avec l’allégresse générale, rougirait de s’y montrer couvert de vêtements sordides. Eh ! quoi, nous sommes conviés à des noces divines, et nous négligeons de revêtir notre cœur d’un vêtement qui soit en harmonie avec la joie des anges, et qui arrête avec complaisance les regards de Dieu !

Sachez d’ailleurs que, si le tissage d’un vêtement suppose deux montants de bois, l’un supérieur et l’autre inférieur, la charité se développe en deux préceptes, l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Car il est écrit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces ; et ton prochain comme toi-même. Où nous voyons qu’il y a une mesure dans l’amour du prochain, alors qu’il n’y en a pas dans l’amour de Dieu. Celui-la seul aime Dieu véritablement qui ne se réserve rien de soi-même et qui donne tout son être à l’amour. Quiconque veut entrer aux noces avec le vêtement nuptial doit garder le double précepte de la charité. Ezéchiel nous dit que le vestibule de la cité mystérieuse, qu’il vit sur la montagne, mesure deux coudées, parce que l’entrée de la cité céleste, dont l’Église présente est le vestibule ne s’ouvre qu’à ceux qui observent les deux commandements de l’amour de Dieu et du prochain. Les courtines du tabernacle devaient être garnies d’une écarlate deux fois teinte. Ces courtines, c’est vous-mêmes, mes frères, parce que vous cachez dans vos cœurs par la foi les secrets célestes ; elles seront d’une écarlate deux fois teintes, si vous ne séparez pas, dans la pratique de votre vie, l’amour de Dieu qui vous porte au recueillement de la prière, et l’amour du prochain qui vous invite à toutes les œuvres de miséricorde.

N’oubliez pas non plus que l’amour du prochain se subdivise en deux préceptes : ne rien lui faire de ce que nous ne voudrions pas qu’il nous fasse, lui faire tout ce que nous souhaiterions qu’il nous fasse. Enfin pesez bien attentivement le motif qui vous fait aimer votre prochain : si vous ne l’aimez pas pour Dieu, c’est une illusion de croire que vous avez la charité, vous ne l’avez pas. La charité vraie nous fait aimer notre ami en Dieu, et notre ennemi pour Dieu. Elle nous porte à aimer ceux-là mêmes qui ne nous aiment pas. Quand on aime ainsi, on peut être en assurance, on a vraiment la charité. Un tel amour est grand, un tel amour est élevé, un tel amour est difficile à pratiquer pour beaucoup, mais c’est là le vêtement nuptial. Craignons d’être surpris par le roi qui entre dans la salle des noces si nous en sommes dépourvus, et, sans ex­cuse possible, d’être jetés dehors.

Mes frères bien-aimés, nous sommes assis aux noces du Verbe, nous avons la foi, nous nous nourrissons des mets de la sainte Écriture, nous faisons la fête de ce que la sainte Église est unie au Seigneur. Examinez, je vous en prie, si vous êtes entrés à ces noces avec le vêtement nuptial, discutez vos dispositions intérieures par un examen sérieux. Descendez au fond de vos cœurs et, la balance à la main, voyez si vous n’avez de haine contre personne, si vous n’êtes pas brûlés de jalousie en pensant au bonheur d’autrui, si par une secrète malice vous ne cherchez pas à nuire à quelqu’un. 

 

Ces hauts et pratiques enseignements, saint Augustin les donnait à son peuple, avant saint Grégoire, en les relevant de considératons dogmatiques propres à son génie. Transcrivons-en quelques unes.

 

Le vêtement nuptial, c’est la charité qui est la fin du précepte, qui provient d’un cœur pur, d’une bonne conscience, d’une foi sans déguisement. Ce n’est pas un amour quelconque ; on voit en effet s’entr’aimer, au moins en apparence, des hommes dont la conscience est évidemment mauvaise. Ceux qu’unit la fraude, qui se concertent pour les maléfices, qui s’éprennent d’un comédien, qui mêlent leurs clameurs dans les jeux du cirque, sont liés ensemble par quelque affection : je ne reconnais point là cette charité qui procède d’un cœur pur, d’une bonne conscience, d’une foi sans déguisement.

L’apôtre dit : parlerais-je les langues des hommes et des anges, posséderais-je le don de prophétie, connaîtrais-je tous les mystères, aurais-je toute la science, et une foi capable de transporter les montagnes, si je n’ai la charité, je ne suis rien. Eh ! quoi, la prophétie n’est-elle donc rien ? Rien, la science des mystères ? L’apôtre ne dit pas cela ; il reconnaît leur valeur à ces dons. Mais il dit : quand je les aurais tous, si je n’ai la charité, je ne suis rien. Ah ! que de biens rendus inutiles par le manque de ce seul bien !

Saint Paul continue, il explique que l’aumône jusqu’au dépouillement complet, que le martyre même par les flammes, ne servent de rien à qui n’a pas la charité. Tout cela peut être flétri et perdu par un secret amour propre, par une cupidité insidieuse ; la charité seule rend ces œuvres agréables à Dieu.

En tout homme, conclut le saint docteur, il y a deux choses, la charité et la cupi­dité. Que la charité naisse en nous, si elle n’est pas née encore ; si elle l’est, qu’elle soit entretenue, alimentée et qu’elle grandisse. Quant à la cupidité, si elle ne peut pas être entièrement éteinte en cette vie (car alors nous serions sans péché, ce qui d’après saint Jean n’est pas possible), au moins qu’elle aille en décroissant. Que la charité croisse, que décroisse la cupidité, jusqu’à ce que la première atteigne sa perfection et que la se­conde soit anéantie.

Revêtez donc le vêtement nuptial, vous qui ne l’avez pas encore. Vous êtes dans la salle, vous participez au banquet, et vous n’avez pas encore le vêtement qu’on porte en l’honneur de l’époux. Pourquoi ? Vous cherchez encore vos intérêts et non ceux de Jésus-Christ. C’est lui, l’Époux ; l’Église est l’Épouse. Soyez leur tout dévoués, par là vous deviendrez leurs enfants.

 

Saint Augustin s’étend ensuite sur la charité envers le prochain, qui dé­coule de l’amour de Dieu, qui est une marque sensible qu’on aime Dieu vérita­blement. Il montre que tout homme est notre prochain ; car nous provenons tous d’un même couple humain, et même d’un unique auteur, Adam ; et, parmi tous les êtres, cette unité d’origine nous est propre. « Nous sommes tous sortis d’une même source, mais cette source s’est tournée en amertume ; de l’olivier primitif sont sortis des sauvageons. La grâce est apparue. Un seul homme nous a tous engendrés au péché et à la mort, tous ne faisant qu’une race, tous non pas seulement semblables, mais parents et frères. Un autre est venu qui a pris le contre-pied du premier ; ramassant, alors que celui-ci dissipe ; vivifiant, alors que celui-ci tue. De même que tous meurent en Adam, ainsi tous en Jésus-Christ seront vivifiés. Quiconque naît d’Adam meurt ; quiconque croit en Jésus-Christ est vivifié, mais seulement s’il a le vêtement nuptial, à savoir cette foi qui opère en dilection. »

Désormais ce n’est plus en Adam qu’il faut envisager et aimer son pro­chain, c’est en Jésus-Christ. Mais pour cela, il faut aimer Jésus-Christ tout d’abord, l’aimer chèrement, l’aimer pour ainsi dire uniquement, ou tout au moins l’aimer par-dessus tout autre objet. Alors on aime en lui son ami, et il de­vient même doux d’aimer son ennemi. Lui-même nous a donné l’exemple d’aimer nos ennemis. « Que fais-tu, malheureux, s’exclame saint Augustin, quand tu viens demander à Dieu comme une grande faveur, qu’il fasse mourir ton ennemi ? Ne crains-tu pas qu’il ne te réponde : eh bien ! je commencerai par te faire mourir toi-même, car tu es mon ennemi ? » Ne faut-il pas distinguer, dans un ennemi, la nature qui est bonne en elle-même, et le mal du péché qui fait de lui un ennemi ? Haïssons en lui le mal du péché ; mais aimons-en lui la nature créée de Dieu, rachetée par Jésus-Christ.

 

Étendez votre dilection, mes frères, au-delà de vos épouses et de vos enfants. Cette dernière dilection se trouve jusque dans les animaux et dans les oiseaux. Vous savez comment hirondelles et passereaux s’entr’aiment, couvent ensemble, ensemble nourrissent leurs petits, par une bonté naturelle et gratuite, sans espoir de réciprocité. Un passereau ne songe pas : je vais nourrir mes petits, pour qu’ils me nourrissent étant vieux. Il ne fait pas de tels calculs. Et vous aussi, je le sais, vous aimez vos enfants d’un amour gratuit ; pour eux vous travaillez, pour eux vous thésaurisez. Mais que cette di­lection s’étende ; elle n’est pas le vêtement nuptial. Étendez-le jusqu’à Dieu ; et tous ceux que vous pourrez, entraînez-les à Dieu. Fils, épouse, serviteur, étranger ; entraînez-les tous à Dieu. Ennemi ; entraînez-le à Dieu entraînez-le, et il cesssera d’être un ennemi. Qu’ainsi la charité croisse et s’alimente pour arriver à la perfection ; ainsi soit revêtu l’habit nuptial, ainsi soit frappée à nouveau l’image de Dieu, à laquelle nous avons été créés (…). L’homme est la monnaie du Christ ; on doit trouver en lui l’image du Christ, le nom du Christ, le don du Christ, les fonctions du Christ.

 

C’est ainsi que saint Augustin explique splendidement comment la charité est le vêtement nuptial du chrétien.

 

Le roi, le grand roi, entra donc aux noces ; il vit un homme qui n’avait pas le vêtement nuptial et il lui dit : « Mon ami, comment êtes-vous entré ici,n’ayant pas le vêtement nuptial ? »

Mon ami ! Parole pleine de douceur dans la résonnance du mot, mais en fait terrible interrogation ! Mon ami ! Notre Seigneur dit de même à Judas : « Mon ami, pourquoi êtes-vous venu ici ? » (Mt 26, 50). Dieu, même dans les ju­gements, conserve la tranquillité et la douceur : cum tranquillitate judicas (Sg 12, 18). Ce qui est précisément formidable, c’est quand il arrive que cette douceur, au lieu de nous attirer, nous repousse, parce que les premiers nous l’avons repoussée. Oh ! alors, c’est terrible au-delà de toute expression. Ce mot d’ami, qui fut pour l’âme une réalité, qui eût pu devenir pour elle un appel béatifiant, se tourne contre elle en une condamnation plus tranchante que l’épée.

Comment êtes-vous entré ici sans le vêtement nuptial ? C’est ici le lieu des noces, la fête de l’éternelle charité. Vous êtes disparate avec tout ce qui vous entoure ; vous êtes une note fausse dans le concert des âmes. Être ici sans le vêtement des noces, sans la charité, c’est une anomalie criante qui vous condamne sans appel. Il est à peine besoin de sentence : vous vous séparez, vous vous excluez vous-même. Jetez un regard sur vous, un autre autour de vous, vous comprendrez jusqu’à l’évidence que votre place n’est point ici.

Et l’homme se tut. Pas d’excuses, elles ne sont pas de saison. L’anomalie est trop flagrante. Ô silence effrayant du pécheur surpris par la justice d’en-haut, comme le voleur qui est en train de faire un mauvais coup ! Tant qu’il est sur la terre, il trouve des excuses : il n’a pas le temps, c’est trop difficile, il se convertira plus tard, les dévots valent moins que lui… Tristes excuses, pi­toyables défaites ! Il s’en repaît, il s’y étourdit, il s’en fait un mol oreiller pour endormir sa conscience. Mais, au jugement, tout cela tombe, tout cela lui échappe. Il reste bouche close ; il n’a rien à dire, il ne dit rien. S’il dit quelque chose, c’est le mot des impies : ergo erravimus, nous nous sommes égarés ! (Sg 5, 6). Cri de suprême désespoir, à l’heure où les voiles tombent, où les illu­sions se dissipent, où la vérité luit d’un triomphant éclat ! Nous nous sommes égarés ! Nous avons suivi un chemin qui n’était pas le bon, où nous a-t-il conduits hélas !

L’interrogatoire est fermé en un clin d’œil ; et il est suffisant. On ne se fi­gure pas ce que sera le jugement de Dieu. Mis en regard de l’éternelle justice, le pécheur sera du premier coup trouvé fautif. La règle immuable fera ressortir sa tortuosité voulue, l’immarcescible lumière son opacité ténébreuse. Il sera exclu par incompatibilité, par la force des choses.

Et néanmoins, il y a une sentence d’exclusion. Car le pécheur fut libre, il a mérité d’être exclu. Sa responsabilité exige que le juste juge, ayant pesé ses œuvres et les ayant trouvées défectueuses, prononce sur son sort éternel. Écou­tez cette sentence. Le roi dit aux ministres : liez-lui les pieds et les mains, jetez-le dans les ténèbres extérieures, là où il y aura pleurs et grincements de dents. Les ministres sont les anges exécuteurs du jugement prononcé. Les anges sortiront, et ils sépareront les méchants d’avec les bons, est-il dit dans un autre Évangile (Mt 13, 59).

Liez-lui les pieds et les mains ! Ces mains qui se sont refusées à la prière, qui se sont fermées au pauvre, qui se sont prêtées à des étreintes trompeuses, qui ont fait le mal, qui ont ourdi l’iniquité, mains de rapine et de volupté, qu’elles soient liées, impuissantes à tout jamais ! Ces pieds qui ont couru ça et là, dans une folle agitation, après l’argent, après les plaisirs, après les honneurs, qu’ils soient frappés d’immobilité, garrottés par le châtiment. – Ah ! mon Sau­veur, qui avez été cloué à la croix par les mains et les pieds, ne permettez pas que cette terrible condamnation nous atteigne. Liez nos mains et nos pieds aux vôtres, clouez-les même avec les vôtres, pour que nous méritions de vous suivre au ciel, et d’y jouir de la liberté de vos enfants. – Malheureux pécheur, la liberté dont tu te fais une arme contre Dieu, tu la perdras un jour, tu seras rivé à ton châtiment par des liens de feu.

Jetez-le dans les ténèbres extérieures, là où il y a pleurs et grincements de dents. « Les ténèbres intérieures, dit saint Grégoire, c’est l’aveuglement du cœur ; les ténèbres extérieures, c’est la nuit de la damnation éternelle. Pour être tombé volontairement en celles-là, le damné est jeté malgré lui en celles-ci. Et là, il y a pleurs et grincements de dents : les dents grincent, pour s’êtres livrées à la gloutonnerie ; les yeux pleurent, pour s’ête répandus en concupiscences il­licites ; à chaque vice spécial répond un spécial tourment [9]. »

Méditons sur ces paroles. Le pécheur commence lui-même sa damnation. Il chasse Dieu de son âme ; et Dieu le chasse de sa présence. Il étouffe la lu­mière de sa conscience ; et Dieu le relègue dans les lieux où il n’y a pas de lu­mière. La nuit du cœur appelle la nuit de la damnation éternelle. La sentence que Dieu prononce contre l’impénitent obstiné ne change rien à son état in­time ; elle ne fait qu’en déduire les conséquences, en sorte que le dehors soit mis par le châtiment en rapport avec le dedans qui n’est que ténèbres, désordre et confusion.

Il est des âmes qui, en cette vie, portent leur enfer, comme il en est d’autres qui portent leur paradis. Celles-ci ont au-dedans d’elles-mêmes l’huile sainte et bénie qui produit l’allégresse, le vêtement de clarté qui les rend dignes des noces de l’Agneau ; elles ont la charité, sceau de distinction des élus, carac­tère des enfants de l’Époux.

Terminons cette explication par quelques paroles vraiment encoura­geantes et consolatrices de saint Grégoire.

 

Sachez, mes frères, que quiconque a ce vêtement de vertu et de charité, encore qu’il y manque quelque chose, ne doit pas désespérer de son pardon à l’entrée du roi miséricordieux. C’est lui-même qui nous donne une ferme espérance de trouver misé­ricorde auprès de lui : vos yeux, nous fait-il dire, ont vu mon imperfection, et dans votre livre tous seront écrits (Ps 138, 16). Ainsi l’imparfait n’a pas à redouter une condamna­tion : le roi de miséricorde aura compassion de lui, il achèvera en lui son œuvre, il parfera le vêtement de charité qui le couvre déjà, il l’introduira dans les tabernacles éternels [10].

 

 

— VI —

 

 

Beaucoup sont appelés, peu sont élus. Telle est la conclusion de la para­bole, d’après le Seigneur lui-même. Tout d’abord, parmi ceux qui repoussent l’invitation du grand roi, aucun, il le déclare expressément lui-même, qui prenne place à son banquet éternel. Ensuite, même parmi ceux qui s’y rendent, quelques-uns seront rejetés dehors, témoin le convive qui n’a pas le vêtement nuptial. Combien mériteront cette exclusion ? Nous n’en savons rien. Il nous suffit d’être avertis qu’il y en aura, pour que nous nous tenions dans la vigilance et dans la crainte. Gardons-nous de toute exagération ; ne réduisons pas le nombre des élus, qui est grand en lui-même, à des proportions infimes ; mais tenons, d’après la doctrine unanime des Pères, que, soit à cause de ceux qui re­fusent d’entrer aux noces, soit à cause de ceux qui y entrent mal vêtus, relati­vement aux réprouvés, il est le petit nombre.

Écoutons encore une fois saint Grégoire.

 

Ce qui suit, mes frères, beaucoup d’appelés et peu d’élus, inspire une crainte salu­taire. Nous tous ici, ayant reçu la vocation de la foi, nous sommes entrés aux noces du roi céleste, nous croyons et confessons le mystère de son Incarnation, nous prenons part au banquet du Verbe divin. Au jour de son  jugement, le roi entrera. Nous savons que nous sommes des appelés ; nous ignorons si nous sommes des élus. Il faut que chacun de nous se tienne d’autant plus abaissé par l’humilité, que le mystère de son élection lui reste caché. Les uns ne commencent même pas à bien vivre ; les autres ne persévèrent pas dans la bonne vie jusqu’au bout. L’un passe presque toute sa vie dans la dépravation, et vers la fin de ses jours il revient à Dieu par les gémissements d’une sincère et stricte pénitence. L’autre paraît mener la vie d’un élu et, finalement il se laisse aller au mensonge et à l’injustice. Celui-ci commence bien, et termine mieux en­core ; celui-là se jette dans le mal dès son jeune âge, et s’enfonce de plus en plus en sa voie mauvaise. L’ignorance de ce que l’avenir nous réserve doit nous maintenir dans la crainte ; car il faut le dire souvent et ne l’oublier jamais, beaucoup d’appelés et peu d’élus [11].

 

C’est ainsi que ce grand docteur et saint pape rappelait à ses chrétiens que la voie de l’homme n’est pas en sa puissance [12], que, sujets au changement, ils ne devaient jamais se confier en eux-mêmes ; que Dieu seul par sa grâce peut fixer au bien notre inconstance. Il les tenait ainsi dans l’humilité, il les je­tait pour ainsi dire dans les bras de Dieu.

Par une sincère humilité, le chrétien porte le cachet des élus. Par une prière suppliante, il attire en lui le don de la persévérance, qui strictement par­lant ne tombe pas sous le mérite. Par une constante application aux bonnes œuvres, il peut assurer, dit saint Pierre, sa vocation et son élection (2 P 1, 10). Ces assurances doivent lui suffire. Il vaut mieux pour lui que son salut soit dans les mains de Dieu que dans les siennes propres. Dieu est toujours le Père des miséricordes, le Dieu de toute consolation. Espérons en lui, et nous ne serons pas confondus. In te, Domine speravi, non confundar in aeternum (Ps 10, 1).

 


[1] — Cette étude a été publiée dans Itinéraires 245, juillet-août 1980. (NDLR.)

[2] — Homélie 38, in Év.

[3] — Saint Augustin, Serm. 112.

[4] — Saint Grégoire, Hom. 37, in Év.

[5] — Annot. in sacram scrpit. – in Év. Lc 114.

[6] — Cette glose se trouve dans un traité attribué à saint Augustin, et intitulé De l’utilité du jeûne. Les bénédictins le rangent parmi les œuvres douteuses du saint. La glose est simplement accommodatice.

[7] — Serm. 90.

[8] — Hom. 38, in Év.

[9] — Hom. ut supra.

[10]Hom. ut supra.

[11]Hom. ut supra.

[12]Scio, Domine, quia non est hominis via ejus, nec viri est ut ambulet et dirigat gressus suos (Jr 5, 23).

Informations

L'auteur

Tout le numéro 44 du Sel de la terre est consacré au père Emmanuel André et aux multiples facettes de son activité à Mesnil-Saint-Loup.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 22

p. 158-174

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