+ Evagre le Pontique,
Traité pratique
Spécialiste d’Evagre le Pontique, l’auteur n’entend pourtant pas en donner une étude scientifique mais rendre son Traité pratique accessible et utilisable comme livre de vie ascétique.
Evagre le Pontique (345-399) est mal connu, voire discrédité de par ses liens avec l’origénisme. Il fut pourtant disciple de saint Basile et de saint Grégoire de Nazianze avant de rejoindre les déserts d’Égypte où, orateur prestigieux de Constantinople, il se mit humblement à l’école des pères, en particulier de saint Macaire le Grand et Macaire d’Alexandrie. Grâce à ses talents intellectuels il donna à leur pensée l’expression et le développement théologique qui leur manquait. C’est donc toute la doctrine de ces pères que nous trouvons dans ses œuvres. Cassien n’a pas cru devoir citer son nom dans les Collationes, à cause du problème origéniste ; c’est pourtant bien la doctrine d’Evagre qui s’y trouve. Par Cassien cette doctrine est passée en Occident, en particulier chez saint Benoît et, par-delà, à toute la spiritualité catholique.
Le Praktikos est un écrit de circonstance, destiné aux anachorètes ; il traite de la vie ascétique, c’est-à-dire de la pratique des vertus et de la purification de l’âme. Cette ascèse ou « pratique » est suivie de la vie contemplative. Ce traité, dont il faut dépasser le cadre historique et local, vaut aussi pour tout chrétien.
Il ne se présente pas cependant comme un exposé systématique. Son but n’est pas de donner une doctrine spéculative de la vie spirituelle mais de conduire pratiquement les âmes à la perfection. Il n’y a pas de logique apparente. L’unité de l’exposé est toute intérieure et se dégage par une méditation approfondie. Le P. Gabriel Bunge en donne le texte glosé de commentaires et d’extraits d’autres ouvrages du même auteur. Ce qui permet d’en saisir la portée et la signification, sans dispenser d’une lecture attentive.
La spiritualité d’Evagre se présente comme tout simplement chrétienne, et non spécifiquement monastique. La praktikè est la voie spirituelle de purification de l’âme, qui aboutit à l’impassibilité, à la paix intérieure, base nécessaire de la prière contemplative.
L’âme a trois facultés : le concupiscible, l’irascible, la partie rationnelle. La praktikè purifie ces facultés des passions qui les détournent de leur finalité naturelle et qui font obstacle à la prière et à l’unité intérieure. Evagre cite huit vices fondamentaux et indique les remèdes ascétiques et spirituels correspondants. Il attire particulièrement l’attention sur la colère intérieure, qui aveugle l’intelligence, et sur l’acédie, appelée aussi démon de midi, phénomène complexe, entrelacement d’impulsions concupiscibles et irascibles. La racine de tous ces vices est la philautie, c’est-à-dire l’amour-propre.
Dans ce combat spirituel sont indispensables discernement des esprits, observation de soi-même et humble soumission au père spirituel.
Mais la praktikè n’est pas une technique psychologique. Par la grâce elle est l’œuvre du Christ et « exercice de la mort du Christ » en nous. Les efforts ascétiques ne seraient rien sans la lumière que Dieu donne à l’intelligence dans la prière. La praktikè n’est pas non plus un mépris du corps mais, bien au contraire, elle vise à en faire un instrument docile de l’âme.
En tout cela Evagre ne se considère que comme un chaînon dans une tradition et non comme un novateur.
Ce bref résumé donne une idée bien pauvre de ce riche opuscule. Il faut remercier le P. Bunge de nous rendre accessible une source de cette tradition spirituelle dont nous sommes les héritiers, peut-être inconscients.
J.-M. R.
Gabriel Bunge, Evagre le Pontique Traité pratique, Abbaye de Bellefontaine, « Spiritualité orientale » nº 67, 1996, 304 p.

