top of page

A la mémoire de

Monsieur l’abbé Chalmey

 

 

 

par S.M.M.

 

 

 

A l’occasion du deuxième anniversaire de la mort de l’abbé Chalmey, nous publions ce texte pour honorer la figure de ce vénérable prêtre.

Le Sel de la terre.

 

 

*

  

 

 

Tu es sacerdos in æternum

 

MONSIEUR l’abbé Chalmey a quitté cette terre en ce mardi 21 juillet 1987, à 19 h. 30, alors que la sainte Église, selon une antique tradition, avait commencé de célébrer la fête de sainte Marie-Madeleine en chantant les premières vêpres de la fête. Ainsi le Seigneur a-t-il choisi la fête d’une grande sainte pour rappe­ler à lui son fidèle serviteur. Et s’il est vrai qu’il n’y a jamais de hasard pour ce­lui qui a la foi, nous pouvons lire un signe de Dieu dans cette heureuse coïnci­dence.

Qu’a été sainte Marie-Madeleine ? L’Église nous la présente comme un exemplum pœnitentiæ, un exemple de pénitence, et comme une grande contemplative. Convertie par le Christ lui-même, sainte Marie-Madeleine est celle qui a beaucoup pleuré ses péchés en faisant pénitence car elle a beau­coup aimé. Et sainte Marie-Madeleine a été une grande contemplative. Séduite par le Christ, pour pouvoir mieux le suivre, elle s’est enfoncée dans la solitude pour lui être davantage présente, l’adorer, le contempler et, par son désir de Dieu et son esprit de pénitence, contribuer à la conversion des pécheurs.

Qu’a été Monsieur l’abbé Chalmey ? Essentiellement un prêtre, un vrai prêtre, dont toute la vie a été marquée par ce sens de la pénitence et ce sens de la contemplation, les deux choses étant liées entre elles.

 

*

  

 

Monsieur l’abbé Chalmey aimait son sacerdoce et il y croyait. Il l’aimait parce qu’il y croyait. Tout est là. Qu’est le prêtre ? Un être consacré à Dieu, choisi par lui pour être un autre Christ, pour participer au sacerdoce du Souve­rain Prêtre, le Christ. Il est celui qui, « pris d’entre les hommes, est établi pour intervenir en faveur des hommes dans leurs relations avec Dieu, afin d’offrir dons et sacrifices pour les péchés », comme le dit fortement l’épître aux Hé­breux (He 5, 1). Il est pontife, c’est-à-dire qu’il doit faire le pont entre Dieu et les hommes. Sa raison d’être est de perpétuer le sacrifice rédempteur de Notre Seigneur Jésus-Christ, d’offrir le sacrifice de la messe qui réconcilie les hommes avec Dieu et d’en dispenser les fruits à toutes les générations. Et le prêtre a le pouvoir et le devoir de plonger à pleines mains dans les trésors de grâce que nous a mérités le Christ par sa vie, sa passion et sa mort sur la croix, pour les distribuer ensuite à chacun personnellement. Grandeur du sacerdoce. L’homme s’efface devant le prêtre ; celui-ci, tout investi de l’onction sacerdotale, peut, à son tour, être médiateur. Il se penche sur la grande misère humaine pour dé­verser la miséricorde de Dieu. Quoi de plus grand, de plus sublime, de plus exaltant ? Comme au premier jour de son ordination, Monsieur l’abbé Chalmey avait gardé sa croyance, sa foi profonde dans la grandeur toute divine du sa­cerdoce. Il était un témoin de la foi, de la foi au sacerdoce catholique, et de son acte le plus éminent, la sainte messe.

Il aimait la messe. Pour lui, comme pour tout prêtre authentique, c’était l’acte le plus grand de la journée. Il la célébrait toujours avec dévotion et fer­veur. « Quand on pense que le prêtre tient Notre Seigneur entre ses mains !… » disait-il avec émotion.

Il enveloppait sa messe de silence ; on sentait qu’il était plein de Dieu, tout attentif au grand mystère qui allait s’accomplir sur l’autel. « C’est nous, les prêtres, qui faisons l’assistance », rappelait-il avec sa longue expérience de curé. Il voulait dire par là qu’un prêtre fervent communique sa ferveur ; c’est au pas­teur à entraîner les âmes et à tirer ses ouailles par en haut… Il y a une commu­nication qui se fait entre le célébrant et les fidèles, bien au-delà des mots et des gestes…

Fidèle à la messe de son ordination, pendant des années il a fait, par tous les temps, le trajet du Saix à Gap pour venir assurer la messe dominicale. Ja­mais il ne plaignait sa peine. Sa fougue, son zèle ne tarissaient jamais, malgré une santé plus ou moins déficiente. C’est ainsi que l’évêque, le visitant lors de sa dernière maladie, lui dit : « Vous seriez encore capable de reprendre du mi­nistère !… — Pourquoi pas, Monseigneur ? Je pourrai bien encore foncer. Toute ma vie j’ai foncé. »

Cette fougue était mise au service de Dieu, au service de l’Église, au ser­vice des âmes. Un dimanche particulièrement glacial de février, on le vit arriver ventre à terre, en fin de matinée, le visage émacié, dans la petite église de Saint-Auban pour célébrer… la troisième messe de la matinée. Rien n’y man­qua, ni le chant du Kyrie et du Gloria, ni la bonne et longue homélie, répétée pour la troisième fois ce matin-là, et il enchaîna : « Mes frères, puisque vous n’êtes pas fatigués, nous allons chanter le Credo. » Évidemment, l’assistance chanta de tout son cœur, entraînée par son pasteur : l’heure tardive et le froid glacial ne comptaient plus… Il est bien dit dans l’Évangile que la foi peut sou­lever les montagnes…

Il aimait le ministère de la confession et il s’y adonnait pleinement. A Notre-Dame du Laus où il a été chapelain pendant plus de dix ans, on se sou­vient encore de lui. A genoux près de son confessionnal, au fond de la basi­lique, disant le bréviaire ou bien immobile, enfoncé dans la prière contempla­tive, il était toujours disponible. Les pèlerins étaient attirés par ce prêtre respi­rant la prière et enveloppé d’adoration. Combien d’âmes a-t-il réconciliées avec Dieu ? Il était ainsi au service de la très sainte Vierge qu’il aimait tant et il rem­plissait le rôle que Marie, refuge des pécheurs, attendait de ce prêtre en ce sanctuaire qu’elle avait choisi pour la conversion des pécheurs.

 

*

  

 

Il vivait volontairement dans une grande pauvreté matérielle, tout en fai­sant des largesses aux autres. En lui, la nature humaine avait réduit ses droits au minimum. On avait l’impression qu’il n’avait plus guère de besoins humains. Tout était réduit. Ce qui suppose non seulement une pauvreté matérielle vécue réellement au jour le jour, mais, bien plus profondément, un grand dépouille­ment intérieur. Pour vivre de Dieu, il faut être détaché de tout, à tous les ni­veaux. Aussi, son souci de mortification était-il constant ; jusqu’à ses derniers jours il resta vigilant.

A la clinique, il observa : « C’est trop bon ce qu’on mange ici… et la morti­fication ?… » Réaction spontanée de quelqu’un habitué à se sacrifier. Il s’agissait pour lui de suivre le Christ sur la voie de la croix et d’obtenir des grâces de conversion pour les pécheurs.

S’il était rude et austère pour lui-même, il ne manquait jamais au devoir de l’hospitalité. Il était très accueillant. Il avait toujours quelque bonne chose à of­frir à ses hôtes pour les bien recevoir. Il était heureux quand on venait le visi­ter. Son presbytère, plein de couleur locale, restera gravé dans nos souvenirs. Qui pourrait dire le nombre de personnes qui, venant de partout pour le voir en son ermitage du Saix, en revenaient revigorées, moralement et spirituelle­ment. « Celui-là c’est un prêtre, un vrai prêtre. » La vox populi a jugé et bien jugé.

 

*

  

 

Il aimait l’oraison, et, comme sainte Marie-Madeleine, il s’enfonça dans la solitude de son ermitage du Saix, passant de longues heures près du tabernacle. « Tout le reste me devient indifférent, ne m’intéresse plus… », et il commençait sa veille près du Saint-Sacrement dès quatre heures du matin, hiver comme été. C’était le centre de sa vie, le cœur de sa vie, le cœur à cœur avec le Seigneur. De plus en plus, il voulait essayer d’y amener les autres.

 

Si les hommes savaient le trésor que l’on touche près du Seigneur, ce que l’on goûte près de lui ! Gustate et videte quoniam bonus est Dominus, goûtez et voyez comme est bon le Seigneur, ainsi que le dit le psaume. Comme cela est vrai ! Le goût de Dieu, la grande douceur de Dieu… Tout le reste n’est rien. Une fois qu’on a goûté la manne, cette manne toute céleste, que sont les choses de la terre ?…

 

Enraciné dans cet essentiel, il ne voyait pas le temps passer. L’ennui n’exis­tait pas pour lui. Dans cette vie monotone extérieurement, toujours semblable à elle-même, très dépouillée, loin des bruits du monde et de ses divertissements, jamais il ne s’est plaint. Au contraire. Il goûtait cette vie d’ermite, en se référant à Charles de Foucauld qu’il aimait tant et dont il partageait la dévotion au Sacré-Cœur. Et il n’avait qu’une hâte lorsqu’il quittait son ermitage quelques heures : y retourner.

Durant sa dernière maladie, jusqu’à ses derniers jours, il avait en perma­nence le chapelet à la main, faisant prier ceux qui étaient auprès de lui.

Il pensait que l’oraison était l’essentiel pour toute vie chrétienne. Que l’oraison, seule, avait le pouvoir de transformer les âmes par le contact direct et vivifiant avec Notre Seigneur. Il exhortait les gens à cultiver cette vie intérieure et il se désolait de voir que si peu y répondaient. « C’est le début qui est diffi­cile, il faut s’y mettre, commencer, s’accrocher. Ensuite, lorsqu’on a compris ce qu’est ce contact d’amour, cette intimité avec Dieu, lorsqu’on a goûté Dieu, on sait expérimentalement qu’on a le trésor et on ne peut plus s’en passer. Pour moi, j’ai tout ici avec le Saint-Sacrement au tabernacle. Je n’ai besoin de rien d’autre. Tout le reste m’est à charge. »

En livrant son expérience personnelle, il ne faisait que nous redire l’expé­rience multiséculaire des saints, que nous rappelle la longue tradition de l’Église qui exhorte ses fils à la prière personnelle et silencieuse.

Notre Seigneur Jésus-Christ n’a-t-il pas ouvert lui-même la voie ? L’Évangile le montre se retirant souvent à l’écart des foules pour prier son Père dans les cieux.

Il pensait que l’oraison était le grand remède qui pourrait dénouer la crise de l’Église, ranimer la foi et restaurer la vie chrétienne dans sa plénitude.

Par l’oraison, il nourrissait son âme qui vivait par le dedans. Il recevait, par le contact prolongé avec le Seigneur, la flamme de l’amour, la force et la foi, la douceur de l’espérance, la rigueur et la persévérance dans la pénitence. Et per­sonne ne s’y trompait. Au-delà des mots qu’il pouvait prononcer dans ses ho­mélies ou ses conversations, c’est bien cela, et tout cela, que son discours véhi­culait, « ce je ne sais quoi qui a saveur d’éternité [1] » et dont il vivait sur cette terre comme tous les contemplatifs, et c’est cela qui attirait les gens qui ve­naient désaltérer leur soif auprès de lui.

 

*

  

 

Pretiosa est in conspectu Domini mors sanctorum ejus. Oui, précieuse est aux yeux de Dieu la mort de ses saints, c’est-à-dire leur départ de cette terre pour l’entrée dans la vie glorieuse et éternelle. Précieuse aussi à nos yeux ce dies natalis, ce jour natal, ce jour de la naissance au ciel.

Monsieur l’abbé Chalmey parlait souvent de la mort, de sa mort, et depuis tellement longtemps qu’on finissait par penser que ce jour n’arriverait jamais. Pourtant, le voilà passé tout doucement de cette vie de la terre à la vraie vie.

Après quelque temps de maladie qui lui a permis de se préparer mieux encore à la grande rencontre, il a senti venir la fin. « J’ai vu toutes mes misères, tous mes péchés se dérouler comme un film devant mes yeux… » Mais comme pour tout être qui a vraiment vécu de Dieu, cette vision ne lui faisait pas perdre l’espérance, la confiance dans la miséricorde de Dieu, bien au contraire. C’était l’ultime purification. « Je me sens détaché de tout, je n’ai plus de goût pour vivre sur cette terre. » C’était le signal que la fin était proche, déjà il avait bas­culé de l’autre côté.

Deux jours avant sa mort, lorsqu’on appliqua de l’huile du Laus sur sa gorge endolorie, aussitôt le mal disparut, et il dit aux personnes présentes : « Taisez-vous, la sainte Vierge est là… »

Et le soir de sa mort, juste une heure avant de s’éteindre, alors que le doc­teur proposait de lui faire une piqure pour calmer un peu ses étouffements, il refusa énergiquement, à deux reprises, voulant accepter la souffrance jusqu’au bout. Ceux qui l’entouraient ont pu voir, à partir de ce moment, une grande paix se répandre sur son visage tandis que son regard chargé d’amour ne quit­tait plus le crucifix.

On priait, près de son lit, les litanies des saints, les prières si belles des agonisants… Soudain il jeta un dernier regard extatique vers la croix, un regard admiratif, extraordinaire. Le ciel dut s’ouvrir devant ses yeux émerveillés… tan­dis qu’il se souleva, arrivant à s’asseoir sur son lit, en tendant les deux bras en avant…

Et puis, plus rien.

Il retomba tout doucement entre les bras de ceux qui l’assistaient. Et il n’y eut pas de dernier soupir… Sa mort fut vraiment la rencontre de l’enfant de Dieu avec son Père des cieux qui vient le chercher.

 

*

  

 

Ici-bas, Monsieur l’abbé Chalmey a cherché et désiré le Christ. Sa vie, sur­tout les dernières années, n’a été qu’une longue attente et qu’un grand désir. Désir de posséder Dieu et de lui être uni éternellement. Attente dans la foi. Voici que le voile s’est enfin déchiré. Il possède maintenant ce qu’il a toujours recherché. Mais nous savons que ceux qui nous ont précédés au ciel ne sont pas inactifs. Comme la très sainte Vierge l’a rappelé à Benoîte Rencurel au Laus en 1680 : « Plus on prie les âmes qui sont dans le ciel, plus ces âmes bienheu­reuses se souviennent de ceux qui les prient. »

Demandons-lui de nous aider à parcourir le chemin de cette terre afin d’arriver à la vie éternelle.

« La vie éternelle est qu’ils te connaissent, toi, le seul véritable Dieu, et ton envoyé Jésus-Christ » (Jn 17, 3).

« Celui qui croit a la vie éternelle » (Jn 3, 36).


 

La Cène, XVe siècle

 


[1] — Saint Jean de la Croix.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 23

p. 130-135

Les thèmes
trouver des articles connexes

Vie Spirituelle : Doctrine, Oraison et Perfection Chrétienne

Télécharger le Pdf ici :

.

bottom of page