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Léon Gautier

 

 

 

par Éric de Cellès

 

 

 

Pour le centenaire de sa mort, nous sommes heureux de pouvoir présenter la figure de ce grand catholique et grand savant, dont Le Sel de la terre a souvent cité les écrits.

Le Sel de la terre.

 

 

Sa vie *

 

 

LÉON naquit au Havre, le 8 août 1832, dans une famille modeste.

Ses ancêtres étaient Normands, originaires de Carouges dans l’Orne.

Son grand-père avait servi dans la Grande-Armée comme médecin-major.

Son père, professeur, homme cultivé et qui aimait les lettres, dirigeait une institution secondaire.

Sa mère possédait un esprit distingué et une nature poétique, qualités que l’on retrouvera plus tard chez son enfant.

Malheureusement, Léon perd sa maman à l’âge de trois ans. Mais la Provi­dence veille. C’est une de ses tantes, Madame Moyat, veuve d’un colonel de l’Empire qui va l’élever, comprenant d’autant mieux ce petit garçon éprouvé qu’elle vient elle-même de perdre un être cher. Et, toute sa vie, Léon Gautier se souviendra avec reconnaissance et émotion de cette femme admirable qui l’avait préparé à sa première communion, et qui fut sa mère par la tendresse et les soins dont elle l’entoura. Il lui attribuait la force de ses convictions religieuses et la pré­servation de sa jeunesse.

De 1845 à 1851, Léon fait ses études secondaires au lycée de Laval, de la cinquième à la rhétorique. Il y est l’un des plus brillants élèves, ayant pour ami un boursier comme lui, Paul Flatters, le futur colonel, l’explorateur du Sahara.

Léon se distinguera tout de suite au lycée car il est plein d’ardeur dans sa foi, plein d’admiration pour le beau, plein d’enthousiasme pour les nobles causes. Tout ce qui est élevé, tout ce qui porte l’empreinte du divin, dans l’ordre de la grandeur ou de la grâce, attire son âme et séduit son esprit. S’il trouvait des camarades qui insultaient la religion, il s’enflammait et luttait de toute sa jeune éloquence pour défendre « celui qui est venu au milieu des siens et n’a point été reçu ». Plus encore peut-être que la puissance de ses arguments, c’est la chaleur d’âme de Léon qui gagnera ses adversaires et plusieurs d’entre eux seront conquis par cet adolescent si courageux à défendre la cause de Dieu.

La science et la littérature sont les premières et constantes passions de son intelligence.

L’ouvrage de M. de Montalembert, Sainte Élisabeth, eut sur lui une grande influence. « Ce livre, raconte-t-il, a décidé bien des vocations d’historien et d’ar­tiste. Pourquoi n’ajouterai-je pas, fort humblement, qu’il m’a moi-même converti au culte fervent de cette époque trop dédaignée. » Il ressent la même vocation in­tellectuelle que celle des moines du Moyen Age. Leurs labeurs difficiles, ardus, persévérants et pieux ; l’étude des temps disparus ; la patiente analyse des vieux parchemins, la recherche de la vérité dans le passé pour améliorer l’avenir, tout cela l’attire irrésistiblement.

En 1850, Léon part pour Paris préparer Normale Supérieure, afin d’entrer dans l’enseignement et suivre ainsi la carrière de son père. Il fait son année de philosophie au collège Sainte-Barbe.

Ayant échoué à Normale et sans ressource, il renonce à son projet et choisit l’École des Chartes où il pouvait entrer aussitôt sans perdre de temps. La renom­mée de cette école était déjà considérable. A l’étranger, on la tenait comme le meilleur établissement de formation historique qui existât en France et au monde. Léon se passionna immédiatement pour la littérature du Moyen Age et c’est avec une thèse intitulée « Étude sur la poésie liturgique au Moyen Age » qu’il sortit de l’école en 1855.

Ainsi, la Providence était intervenue une nouvelle fois : un échec apparent (Normale) révélait un chartiste et Léon, docile, suivait la voie que le ciel lui avait préparée. Sa vocation de professeur était là et l’éclat de son cours de paléogra­phie le prouvera par la suite.

Pour l’instant, Léon est l’étudiant modèle : vivant et voulant vivre franche­ment en dehors des milieux mauvais, il se place sous l’égide des Lacordaire, Dom Guéranger, du grand évêque de Poitiers, Mgr Pie, de Veuillot, de tous ceux enfin qui allaient laisser dans le siècle une trace lumineuse, et il fréquentait des jeunes gens attirés vers les mêmes sommets.

Quelques-uns d’entre eux, afin de se fortifier et de se perfectionner dans la connaissance, l’amour et la pratique du vrai, du beau et du bien, avaient résolu de constituer une association amicale, se réunissant tous les samedis soirs pour des études en commun, et se rencontrant à la communion tous les jours de fêtes. Ce cercle d’élites, dont le maximum était de vingt membres, se composa donc de jeunes hommes, préoccupés des questions vitales qui intéressaient l’Église et la France. On y retrouve Henry Lasserre, le futur historien de Notre-Dame de Lourdes ; M. Paradis, curé de Sainte-Marguerite à Paris ; M. Fèvre, doyen de la Faculté de Lyon ; le R.P. Lescoeur, supérieur de l’Oratoire, et le R.P. Mas, long­temps prieur des dominicains ; M. Cabuchet, sculpteur, dont tout le monde a admiré plus tard la statue du Curé d’Ars, et d’autres personnalités dont la vie fut moins éclatante, mais aussi honorable. Tous se proposaient, avec Léon Gautier, ce qu’ils appelaient « la christianisation des fonctions », et chacun d’eux apportait aux réunions ses études scientifiques, littéraires, historiques, dont le point de dé­part et le but était l’apologétique catholique. C’est là que Léon Gautier commença à montrer la caractéristique de son œuvre entière : l’appréciation de tout au point de vue chrétien et au point de vue moral.

Notre étudiant a un violon d’Ingres : la poésie. Ses vers semblent aussi spontanés qu’un élan du cœur, aussi naturels qu’un cri de l’âme. Ses pièces en vers sont lues au cercle catholique du Luxembourg, et provoquent l’enthousiasme des auditeurs. Ce n’est pas Polymnie qui l’inspire, mais les voix célestes, juste ré­compense de Dieu envers un serviteur aimant et fidèle.

A sa sortie de l’école, Léon devient secrétaire de son professeur Francis Guessard à qui le ministère avait confié la direction du « Recueil des anciens poètes de la France ». Il accompagne Guessard en Italie et il découvre, à la biblio­thèque Saint-Marc de Venise, un poème [1] français écrit par un Italien. Il l’analyse et le fait publier sous le titre : L’Entrée en Espagne. C’est le point de départ de ses études historiques sur notre littérature nationale.

En 1856, à vingt-quatre ans, il est nommé archiviste de la Haute-Marne. Le 1er mars 1859, il entre aux Archives Nationales où il demeura trente-huit ans.

Cette même année, Léon Gautier épouse Mademoiselle Amélie Rivain, fille d’un ancien avoué de Paris. La famille à laquelle il s’allie était profondément chrétienne : il y sera apprécié, aimé et encouragé. Amélie fut la compagne idéale : jeune fille éminemment pieuse, intelligente, sérieuse, instruite, pondérée, d’une expérience intuitive, d’un caractère égal, paisible et gai, goûtant les choses de l’esprit, et sachant en même temps régir en femme pratique le gouvernement de la maison. De cet amour naîtront sept enfants qui réjouiront ce foyer profon­dément chrétien. Vingt ans après son mariage, ce tendre époux adressait à sa femme les vers suivants :

 

Un printemps qui dure vingt ans,

C’est chose rare.

Et Dieu, pour ses plus chers enfants,

S’en montre avare.

 

Tel est cependant notre cas,

Et je confesse

Qu’aujourd’hui les jeunes n’ont pas

Notre jeunesse.

 

Notre amour est tout neuf encor,

Notre âme est fraîche,

Et, dans notre intime trésor,

Rien n’a fait brèche.

 

Nos enfants, qui sont dans leur fleur,

Nous rajeunissent…

Ils nous continueront, Seigneur,

Et te bénissent…

 

Léon Gautier voulait aussi la rechristianisation de son pays : celle de la pen­sée et celle de la vie sociale.

Il fut un des journalistes du Croisé, qui parut en 1859 et avait cette ambition, nouvelle alors, d’être catholique, et hardiment, sans être d’aucun parti politique. A l’avant-garde sur le terrain de la pensée catholique, Léon Gautier le sera aussi sur le terrain de la question sociale : il sera un des premiers artisans de l’œuvre des Cercles Catholiques d’ouvriers ; il y donne des cours d’histoire de France, et des conférences religieuses. En 1866, il donne à l’École des Chartes un cours libre sur la poésie latine au Moyen Age, le premier qui y ait été donné, et, en 1871, il est nommé professeur de paléographie. Il ne compte pas les minutes de son cours et dépasse souvent l’heure.

Là aussi, il est catholique : c’est toujours la « christianisation de la fonction ».

Chaque année il commençait son cours : « Dieu aidant, – car j’ai l’habitude de mettre Dieu à la base de tout ce que je fais – c’est pour la quatrième fois que je commence dans cette école le cours de paléographie… » Et de même faisait-il en terminant son dernier cours de l’année : « C’est par le nom de Dieu que je tiens à commencer l’année, – disait-il –, c’est par son nom que je veux la clore. L’érudition, les connaissances, la méthode que vous avez acquises, vous n’avez pas le droit de les garder inutiles, encore moins d’en faire un instrument de lutte contre Dieu et la religion. Surtout, ne sacrifiez jamais la vérité… »

Aucun de ses élèves ne l’a oublié, ni l’action qu’il a exercée dans son ensei­gnement.

En 1877, Léon Gautier est élu membre de l’Académie des inscriptions et des belles lettres.

Après ces années fécondes et bien remplies, riches d’un travail incroyable et d’une œuvre immense (une centaine de volumes), Dieu voulut récompenser cette âme droite, simple, toute chrétienne. Il rappela à lui la belle âme de Léon Gautier le 25 août 1897, jour de la fête de saint Louis, roi de France et roi cheva­lier. Durant les mois précédant sa mort, Léon Gautier fut atteint d’une doulou­reuse maladie.

Au milieu de ses cruelles souffrances, il lui arrive de s’écrier : « Mon Dieu, si vous vouliez me soulager un peu seulement… vous le pouvez ! » Puis il ajoute : « Mais si vous ne le voulez pas, soyez béni… »

Dans le bulletin des patronages des Frères de Saint-Vincent-de-Paul, le Père Hello, son confesseur, a raconté sa mort. Il loue les élans et les actes d’ado­ration et d’amour avec lesquels Léon Gautier accueillit l’hostie qui venait à lui, chez lui ; les sentiments et les actes de contrition avec lesquels il reçut les saintes onctions, en récitant lui-même les prières de la liturgie. « J’ai vu mourir bien des chrétiens, déclare le Père Hello ; jamais je n’ai vu de mort aussi belle. » L’épitaphe que Léon Gautier avait lui-même composée, résume sa vie chrétienne :

 

Sur ma tombe sans ornement,

Que pour toute épitaphe on lise

Ces mots, qui sont mon testament :

Léon Gautier aima l’Église…

 

Trois mois après, Madame Gautier succombait au chagrin qui la minait de­puis la mort de son mari. A ceux qui avaient été si profondément unis dans la vie, Dieu fit la grâce d’être unis dans la mort et, sans qu’ils eussent à subir une longue attente, de se retrouver en Dieu…

Ils laissent un exemple à tous ceux qui les ont connus. Ils laissent à la posté­rité des œuvres qui continueront à faire le bien : et, selon la promesse divine faite à la race des justes, ils laissent une descendance bénie, héritière de leurs vertus…

 

 

Son œuvre *

 

 

L’œuvre que Léon Gautier nous a laissée est immense : elle est le résultat d’un énorme travail et d’une intelligence hors du commun.

A travers son œuvre riche et variée, nous découvrons la pensée profonde et chrétienne de Léon Gautier : sa générosité envers chaque homme par son souci de vulgariser des œuvres réservées jusqu’alors aux savants et aux érudits ; son charisme envers les plus défavorisés auxquels il consacrait de son temps par des conférences et des cycles de formation. Nous avons ainsi des études historiques et des chansons de gestes, des études liturgiques, des œuvres d’apologétique, des œuvres sociales et des œuvres littéraires.

En 1858 : Comment il faut juger le Moyen Age, Paris, V. Palmé ; Quelques mots sur l’étude de la paléographie et de la diplomatique, Paris, V. Palmé ; Essai d’une théorie catholique sur l’origine du langage ; L’Entrée en Espagne, chanson de geste inédite, Paris, Techener.

Puis viennent : La Définition catholique de l’histoire, Paris, V. Palmé ; Choix de prières tirées des manuscrits du XIIe au XVIe siècle ; Scènes et nouvelles catho­liques, Paris, V. Palmé.

En 1861 : Table générale de l’Histoire Universelle de l’Église catholique de l’abbé René-François Rohrbacher.

Professeur à l’École des Chartes, savant éminent et érudit, Léon Gautier avait reconnu la valeur scientifique et chrétienne de ce monument d’histoire. C’est qu’il partageait la même vision surnaturelle de l’histoire que l’abbé Rohrbacher :

 

Je raconte le passé, mais je n’enregistre pas froidement, les yeux fixés en terre, ces faits qui passent devant moi. Je me tiens debout, près de Jésus-Christ, et vois aux pieds de l’Homme-Dieu comme les flots de deux mers se réunir : les deux océans des faits qui se sont écoulés avant les abaissements de sa naissance et de ceux qui s’écoulent depuis la gloire de son Ascension. C’est ainsi que tout aboutit, pour moi, aux pieds victorieux de celui qui a évangélisé la paix. A chaque fait qui est antérieur à la nuit du Gloria in excelsis Deo, je demande : « Comment as-tu préparé l’avènement de mon Dieu ? » A chaque fait qui est postérieur à la dispersion des apôtres, je demande : « Comment as-tu servi à l’extension du règne de l’Église ? Je suis l’histoire, je suis le récit des efforts de Dieu pour amener tous les hommes au partage de son éternelle béatitude [2]. »

 

En 1862 : Voyage d’un catholique autour de sa chambre, Paris, V. Palmé.

En 1863 : Benoît XI. Étude sur la papauté au commencement du XIVe siècle, Paris, V. Palmé.

En 1864 : Études historiques pour la défense de l’Église, Paris, C. Blériot.

En 1865 : Une traduction française des psaumes, Paris ; Études littéraires pour la défense de l’Église, Paris, Poussielgue et fils.

En 1866 : Le premier volume des Épopées françaises, Paris, V. Palmé, qui fu­rent un travail sur plusieurs années et formèrent cinq gros volumes in-octavo, y compris une bibliographie des chansons de geste.

Les Épopées françaises reçurent le grand prix Gobert, décerné par l’Acadé­mie des inscriptions, puis par l’Académie française.

En 1868 : Portraits littéraires, Paris, Gaumé frères et J. Duprey.

En 1870 : Un recueil de prières : le livre de tous ceux qui souffrent, Paris, V. Palmé.

En 1873 : Portraits contemporains et questions actuelles, Paris, V. Palmé ; Appel aux ouvriers, Paris, Société des cercles catholiques d’ouvriers.

En 1874 : Histoire des corporations ouvrières, Paris, Œuvre des cercles catho­liques ouvriers ; Prières à la Vierge, d’après les manuscrits du Moyen Age, Paris, V. Palmé ; Esprit du Père Faber, Paris ; Histoire de la charité, Paris, Œuvre des cercles catholiques ouvriers.

En 1875 : La Chanson de Roland, Tours, Mame.

En 1876 : Lettre d’un catholique, Paris, V. Palmé.

En 1878 : Nouvelles lettres d’un catholique, Paris, V. Palmé ; Vingt nouveaux portraits, Paris, V. Palmé.

En 1884 : La Chevalerie, Paris, V. Palmé.

Et dans les années qui suivirent : Histoire de la poésie liturgique au Moyen Age. Les Tropes, Paris, V. Palmé ; Œuvres poétiques d’Adam de Saint-Victor, Paris ; La Poésie liturgique dans les cloîtres des IXe-XIe siècles, Paris, V. Palmé ; Études et tableaux historiques, Lille, D.D.B. et Cie ; Portraits du XVIIe siècle, Paris, Perrin ; Portraits contemporains, Paris, V. Palmé ; La Littérature catholique et nationale, Lille, D.D.B. et Cie.

De plus Léon Gautier donna à L’Univers des articles d’érudition, il fit au Monde, durant de longues années, la critique historique et littéraire ; il collabora fréquemment à la Bibliothèque de l’École des Chartes, à la Revue du monde catho­lique, à la Revue des questions historiques et au Polybiblion dont il avait été l’un des fondateurs.

Mais si Léon Gautier avait le respect de chaque individu, appliquant en cela la maxime chrétienne qui voit en tout homme un frère en Jésus-Christ, sa grande et belle intelligence embrassait son pays en entier, dans son essence, à travers ses siècles d’histoire.

Car Léon Gautier aime son pays avec ferveur et désire que chaque homme, chaque femme, chaque adolescent vibre au seul nom de « France ».

Quatre-vingts ans ont passé depuis la Révolution française, l’heure est au bilan, et il est très lourd pour les intelligences. L’école de Jules Ferry a lavé les cerveaux, anihilé le sens critique autrefois si fort chez les Français, déchristianisé le peuple et asservi les hommes. Tout semble fini pour cette nation choisie par Dieu : elle a renié son baptême, oublié sa foi et sa grandeur passée.

Mais Léon Gautier, en grand chrétien, analyse la situation, évalue le désastre dans toute son ampleur et décide, à son niveau, d’y remédier avec subtilité. Il utilisera les talents que Dieu lui a donnés : il formera des intelligences à tous les échelons de la société, en leur faisant retrouver leurs racines, leurs traditions et leur foi.

Car, disait-il, « un Anglais, en 1878 ne parle pas sans émotion de son Richard Cœur de Lion, de son Édouard III, de son Henri V… un Allemand, de son côté, répète encore, avec des larmes, certains de ses lieder qui remontent à plusieurs siècles. Ni l’un, ni l’autre ne renient leur histoire d’avant le XVIe siècle ou d’avant le XIXe siècle. Ils la connaissent, ils en sont fiers, ils en vivent ».

Ne ferons-nous pas de même, nous aussi ?

Nous qui pouvons aller au-devant de nos ennemis avec les noms et les sou­venirs d’un Clovis, d’un Charles Martel, d’un saint Louis, d’une Jehanne d’Arc ; nous qui avons derrière nous mille deux cents ans de gloire, ne ferons-nous pas de même et ne chercherons-nous pas à renouer le fil brisé de toutes nos tradi­tions ? Les Épopées Françaises ont renoué ce fil. Le public redécouvre la littérature du Moyen Age : une poésie épique en langue romane.

Léon Gautier étudie longuement l’origine et la formation des chansons de geste ; il recherche et détermine ce qu’elles doivent aux Celtes, aux Romains, aux Germains, à l’Église.

Il explique avec minutie la versification, le style ; il y trouve des ressem­blances avec l’épopée homérique : La Chanson de Roland vaut l’Iliade avec les descriptions d’armées, les combats singuliers, les sentiments profonds et exacer­bés des héros…

Léon Gautier nous montre que les cycles ou gestes chantent un héros ou un fait considérable ayant frappé l’imagination : — Geste du Roi (Charlemagne) ; — Geste de Guillaume d’Orange ; — Geste de Raoul de Cambrai, et bien d’autres.

Il compare les héros de nos chansons à ceux d’Homère : Charlemagne à Agamemnon, Roland à Achille, Olivier à Patrocle, Turpin à Calchas.

La supériorité de nos héros est dans leur âme, dans leur pensée.

Nos chansons de geste sont ardemment patriotes et nationalistes. La France y est mise au-dessus de tous les autres pays : c’est la douce France, c’est la terre de liberté. Le couronnement Looys commence ainsi :

 

Quand Dieu fonda cent royaumes, le meilleur fut la douce France et le premier roi que Dieu y envoya fut couronné sur l’ordre de ses anges… Mais le roi qui de France porte couronne d’or, doit toujours être un brave et vaillant… Qui fait tort au roi de France doit être poursuivi par bois et par vaux, jusqu’à ce qu’il soit mort ou repentant. Et si le roi de France ne le fait pas, France est déshonorée : c’est à tort qu’on l’a cou­ronné.

 

Le roi de France est entouré de respect : c’est un chef militaire, à cheval, al­lant et bataillant pour faire la France. Il est assisté de Dieu, qui lui envoie des messagers. Et s’il a droit à l’obéissance et au service de ses vassaux, il a, lui aussi, ses devoirs militaires et féodaux.

Ainsi, l’esprit des chansons de geste, c’est l’esprit des croisades : délivrer la chrétienté des infidèles. Nos épopées sont chrétiennes : tout y est élevé et trans­figuré. « Charlemagne et son neveu Roland sont des héros qui ont cent coudées de plus que ceux de l’Antiquité ; ils ont l’esprit plus large, ils sont plus naturels, ils sont plus humains, et cependant ce sont des géants. »

Le Dieu que connaissent et qu’invoquent les poètes et les chansons de geste est le vrai Dieu, Dieu pur Esprit, Dieu créateur. Ces poètes et ces héros connais­sent et adorent le « Fils de sainte Marie ». Ils prient la Vierge, les anges et les saints… Ils sont chrétiens, et, ce qu’ignoraient les héros d’Homère, ils savent d’où vient l’homme, ce qu’il est, où il va.

Dans nos vieilles épopées, le monde invisible est voisin du monde visible : le ciel n’est pas séparé de la terre. Il y a lutte entre l’armée de la Vierge, des anges, des saints, et l’armée des démons, de « l’aversier », comme entre l’armée des chrétiens et celle des païens. Le miracle n’étonne personne : Dieu arrête le soleil à la voix de Charlemagne, comme jadis à la voix de Josué. Les héros de nos poèmes épiques prient sans cesse ; ils assistent à la messe, ils se confessent, ils communient. Le pape, « l’apostole » de Rome, est à leurs yeux le représentant suprême, le sommet de l’autorité apostolique. « Si l’âme humaine vaut surtout par la connaissance de la vérité et par la foi religieuse, les héros de nos épopées na­tionales ne sont-ils pas plus grands que ceux d’Homère ? »

Dans son souci de probité, Léon Gautier analyse méthodiquement les chan­sons de geste. Il distingue dans l’histoire, le fait réel de la légende.

 

On a souvent prétendu, dit-il, que la légende embellissait l’histoire, qu’elle suppri­mait le réel au profit de l’idéal. Nous ne saurions partager une telle opinion. Presque toujours la légende est incomplète ; elle n’envisage les héros que par un côté de leur gé­nie, et le côté qu’elle choisit, c’est toujours le plus brillant et le plus tapageur.

 

Léon Gautier affirme que le vrai Charlemagne est plus grand que « l’empereur Magne, saint Louis dans sa prison plus grand que Guillaume à Alis­cans ; Bayard plus grand qu’Ogier le Danois, toute la vraie France plus belle que la France des chansons de geste ».

Entre toutes les chansons qu’il étudie, Léon Gautier donne une place à part à la plus ancienne et la plus parfaite : La Chanson de Roland [3]. Aucune autre n’est d’idées plus hautes, plus chrétiennes, plus françaises.

 

Si je me suis obstiné à populariser mon vieux cher poème – écrivait-il dans la pré­face de la septième édition de La Chanson de Roland –, si chacune de mes sept éditions représente une somme considérable de travail et offre aux lecteurs des améliorations im­portantes, si je me suis promis à moi-même de ne me point reposer avant d’avoir publié un texte à peu près parfait, c’est que j’ai toujours eu, à cet égard, d’autres préoccupations que des préoccupations littéraires : c’est que je me suis surtout proposé de rappeler à la France son glorieux passé et ses traditions nationales… Dans une chanson populaire, dans une complainte, dans une ronde, je sens frémir, parler et penser l’humanité tout entière. Mais s’il s’agit d’un chant véritablement national, d’un chant qui exprime vive­ment les idées et les aspirations de tout un peuple, je me sens encore plus profondément ému, je me dis que j’ai là, sous les yeux, le résumé vivant de l’histoire de cette nation, et je me prends soudain à la considérer avec une attention plus intense, avec un amour plus persévérant.

Et que dirais-je si cette nation est la mienne, si ce poème est écrit en ma langue, si j’ai la joie d’y découvrir l’origine de ma race et de mon parler, si ce chant a été jadis en­tonné par la voix de mes pères, s’il a excité leur courage au matin d’une bataille où les flots de sang ont trempé la terre, s’il les a reposés dans leurs fatigues et consolés dans leurs peines, s’il les a fait rire et pleurer, si j’y puis retrouver la physionomie de leur es­prit et y entendre les battements de leur cœur ? Un tel chant, en vérité, ne saurait m’être indifférent ; et alors même que la langue en serait primitive et rauque, que la pensée en serait grossière et le style médiocre, je ne saurais m’empêcher de lui trouver je ne sais quelle saveur exquise. Bref, en le lisant, je suis chez moi…

 

Léon Gautier est un historien et un poète, mais sa poésie est celle de la vé­rité. « La réalité, dit-il, est presque toujours supérieure à la fiction. »

Enfin la force créatrice de Léon Gautier vient de son cœur, de sa passion pour la France de toujours : il vit au Moyen Age et nous y vivons avec lui. Tout est au présent dans son cœur, rien au passé, tant l’imagination, qui ne dépasse pas le cadre de vérité, nous restitue complètement les hommes et les choses, les corps et les âmes.

On lui a reproché, quelquefois, d’avoir un enthousiasme qui faisait, préten­dait-on, tort à la science.

Le cœur a encore aujourd’hui mauvaise presse en certains milieux intellec­tuels. On le dirait fâché avec l’intelligence : il n’est permis d’avoir raison que froi­dement.

Eh bien, Léon Gautier avait raison, avec passion. Il n’admettait pas, lui, que l’on bannît du domaine de l’érudition le cœur, la passion même, mais légitime et équitable.

« Pourquoi, disait-il, n’échaufferions-nous pas ce que nous savons être la vé­rité ? Pourquoi ne dirions-nous pas hautement que nous aimons cette vérité ? »

 

 

La Chevalerie

 

 

Léon Gautier publie La Chevalerie [4] en 1884.

 

Le but de ce livre, explique-t-il dans sa préface, c’est de remettre en gloire la vieille France ; c’est de la faire aimer à force de la faire connaître ; c’est enfin de la faire rentrer dans la mémoire et dans l’intelligence des générations nouvelles. Mais nous avions conçu un autre dessein et qui paraîtra plus hardi : c’était d’agrandir les âmes ; c’était de les arracher au mercantilisme qui les abaisse et à l’égoïsme qui les tue ; c’était de leur communiquer de fiers enthousiasmes pour la beauté qui est menacée et pour la vérité qui semble vaincue. Il y a plus d’une sorte de chevalerie, et les grands coups de lance ne sont pas de rigueur. A défaut d’épée, nous avons la plume ; à défaut de plume, la pa­role ; à défaut de parole, l’honneur de notre vie. L’auteur de La Chevalerie s’estimerait heureux, s’il avait fait des chevaliers [5]

 

Et le public accueille le livre comme il se doit, face à une œuvre exception­nelle : c’est plus que de l’enthousiasme, c’est l’émotion de chaque homme qui re­trouve au plus profond de lui-même ce qu’il croyait perdu à jamais…

L’ouvrage se décompose en vingt chapitres :

— Ch. I : Les origines de la chevalerie.

— Ch. II – III – IV : Le code de la chevalerie.

— Ch. V : L’enfance du baron.

— Ch. VI : La jeunesse du baron.

— Ch. VII : L’entrée dans la chevalerie : théorie et histoire.

— Ch. VIII : Un adoubement à la fin du XIIe siècle.

— Ch. IX – X – XI : Le mariage du chevalier.

— Ch. XII – XVI : La vie domestique du chevalier.

— Ch. XIX : La mort du chevalier.

— Ch. XX : Conclusion de l’ouvrage.

Léon Gautier défend la chevalerie contre l’idée qu’en ont donnée les romans de la Table Ronde. Il la venge de la parodie ; il peint la vraie chevalerie, celle des croisades, celle qui avait pour devise de « combattre tout mal, défendre tout bien ».

Résultat de longues années de travail, ce livre a été, à tous les points de vue, l’objet d’une préparation consciencieuse. Léon Gautier définit tout d’abord la po­sition de l’Église face à la guerre, citant Lactance, Tertullien et saint Augustin. « Forcée de tolérer la guerre qu’elle abhorre, l’Église a organisé contre elle, à tra­vers l’histoire, toute une série d’obstacles superbes et souvent victorieux. La paix et la trève de Dieu sont peut-être les plus connus ; la chevalerie est le plus beau [6]. » Léon Gautier émaille son récit de citations historiques afin d’encourager ses lecteurs dans l’étude et l’approfondissement de leur foi.

 

C’est à la nation la plus militaire et la plus virile de son temps, c’est aux Francs que saint Léon IV adresse, au IXe siècle, ce langage très militaire et très viril contre les en­nemis de la foi chrétienne : « Pas de crainte et pensez à vos pères. Quel que fût le nombre de leurs ennemis, ces vaillants furent toujours vainqueurs ». Et le pape ajoute : « A celui qui mourra en de telles batailles, Dieu ne fermera pas les portes du ciel [7]. »

 

Et saint Bernard écrit dans sa fameuse Lettre aux chevaliers du temple :

 

Ils peuvent combattre les combats du Seigneur, ils le peuvent en toute sécurité, les soldats du Christ. Qu’ils tuent l’ennemi ou meurent eux-mêmes, ils n’ont à concevoir aucune crainte. Subir la mort pour le Christ ou la faire subir à ses ennemis, il n’y a là que de la gloire, et point de crime. Ce n’est pas d’ailleurs sans raison que le soldat du Christ porte un glaive, mais c’est pour le châtiment des méchants et la gloire des bons [8].

 

Car l’Église, durant ces siècles de fer, pouvait-elle, devait-elle empêcher Clovis de fonder, par ses luttes héroïques contre les Alamans et les Goths, cette grande unité franque qui allait être si favorable à la grande unité chrétienne ? Pouvait-elle, devait-elle retenir Charles Martel, lorsqu’il courait à Poitiers pour y préserver, non seulement la France, mais tout l’Occident chrétien, de la barbarie orientale ? Pouvait-elle, devait-elle amortir l’ardeur de ce Pépin qui prépara si énergiquement toute l’œuvre de son fils, et fallait-il qu’elle l’arrêtât sur le chemin de l’Italie, où il allait donner au trône de saint Pierre cette solidité temporelle dont il avait besoin ? Pouvait-elle, devait-elle lier les deux bras puissants de ce Charlemagne qui, d’une main, rejetait les Musulmans sur l’Ebre, et, de l’autre, étouffait le paganisme germain ? Pouvait-elle, devait-elle, devant l’incessante me­nace d’une invasion de l’Islam, professer la doctrine insensée de ces Albigeois qui déclarèrent plus tard qu’il fallait considérer « comme des homicides » tous les prédicateurs de la croisade contre les Sarrasins ? Je m’adresse ici aux partisans les plus déterminés de la paix, et je les conjure de répondre de bonne foi à ces ques­tions : « N’est-il pas vrai que, sans toutes ces guerres que l’Église a favorisées, nous serions aujourd’hui Musulmans, païens, barbares ? N’est-il pas vrai que, sans elles, c’en était fait humainement de l’Église ? N’est-il pas vrai que, sans elle, la France n’aurait même pas eu la liberté de conquérir son existence ? Ne pouvant christianiser la guerre, l’Église a christianisé le soldat [9]. »

Puis Léon Gautier distingue nettement la chevalerie de la féodalité : « La chevalerie, dit-il, n’est autre chose que la forme chrétienne de la condition mili­taire, la force armée au service de la vérité désarmée. (…) La féodalité, au contraire, n’est pas d’origine chrétienne. C’est une forme particulière de gouver­nement et de société. (…) La féodalité a cent fois dépouillé l’Église ; la chevalerie l’a défendue cent fois. La féodalité, c’est la force ; la chevalerie, c’est le frein [10]. »

Et le chevalier nous apparaît achevé, parfait, radieux vers la fin du XIe siècle.

L’épanouissement de la chevalerie dans la légende, c’est Roland ; dans l’his­toire, c’est Godefroi de Bouillon. Considérons Godefroi de Bouillon : « Si je le contemple dans un combat sous les murs de Jérusalem, si j’assiste à son entrée dans la ville sainte ; si je le vois ardent et beau, puissant et pur, vaillant et doux, humble et fier, refusant de porter la couronne d’or dans cette ville sacrée où Jé­sus avait porté la couronne d’épines (…) je m’écrie : “Voilà, voilà le cheva­lier [11]” ! »

L’Église a donné au soldat un but précis, une loi précise.

La loi, c’est ce décalogue, ce sont ces dix commandements de la chevalerie :

 

I — Tu croiras à tout ce qu’enseigne l’Église, et tu observeras tous ses commande­ments.

II — Tu protègeras l’Église.

III — Tu auras le respect de toutes les faiblesses, et t’en constitueras le défenseur.

IV — Tu aimeras le pays où tu es né.

V — Tu ne reculeras pas devant l’ennemi.

VI — Tu feras aux infidèles une guerre sans trêve et sans merci.

VII — Tu t’acquitteras exactement de tes devoirs féodaux, s’ils ne sont pas contraires à la parole de Dieu.

VIII — Tu ne mentiras point, et seras fidèle à la parole donnée.

IX — Tu seras libéral, et feras largesse à tous.

X — Tu seras, partout et toujours, le champion du droit et du bien contre l’injus­tice et le mal [12].

 

Le but, c’est d’élargir ici-bas les frontières du royaume de Dieu. Lorsque nos cheva­liers assistaient à la messe, on les voyait, avant la lecture de l’Évangile, tirer en silence leurs épées du fourreau et les tenir nues entre leurs mains jusqu’à la fin de la lecture sa­crée. Cette fière attitude voulait dire : « S’il faut défendre l’Évangile, nous sommes là ! [13] »

 

C’est tout l’esprit de la chevalerie. Le chevalier se confie entièrement en la divine Providence : « Tout est en Dieu [14]. » La confession est exigée très sévère­ment pour chaque chevalier avant tous les actes solennels de leur vie. Avant chaque bataille, ils offrent en silence leur vie à celui qui mourut sur la croix et communient avec toute la ferveur de leur âme [15].

Leur devise résume tout : « Mourir dans la foi, mourir pour la foi. »

Le moment le plus émouvant, celui qui fait battre le cœur du jeune homme, est celui de l’adoubement. On a dit que c’était presque le huitième sacrement : l’engagement du corps et de l’âme est total, et la lecture du pontifical nous en donne une idée précise et claire : au moment de l’adoubement, l’Église en la per­sonne de l’évêque ou du prêtre ordonne au chevalier : « Reçois cette épée au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit ; sers-t’en pour ta défense, pour celle de la sainte Église de Dieu et pour la confusion des ennemis de la croix du Christ. Va, et rappelle-toi que les saints n’ont pas conquis les royaumes par le glaive, mais par la foi [16]. »

Afin de témoigner de son absolue soumission envers Dieu et la sainte Église, le chevalier choisissait pour la cérémonie entre deux fêtes : l’Ascension ou la Pentecôte. Et il s’y préparait par plusieurs jours de jeûne : il respectait ainsi la tradition et la discipline de l’Église [17].

Les vertus qui caractérisent le chevalier sont la loyauté d’abord, puis la lar­gesse, puis le sens et enfin cette perfection de la chevalerie civilisée : la courtoi­sie. L’honneur couronne le tout.

Enfin, il faut parler de la dévotion à la très sainte Vierge : « Elle anime, elle éclaire tous nos vieux romans, et le nom de Marie y est presque autant de fois répété que celui de son Fils [18]. » Cette dévotion est toute civile et militaire.

Après l’histoire générale de la chevalerie, Léon Gautier nous dépeint la vie particulière du chevalier. Nous le suivons enfant, adolescent, aspirant à la cheva­lerie, et chevalier… De bonne heure, il prie ; à cinq ans, il monte à cheval ; à sept ans, il est cavalier. Alors commence son éducation, et voici quelques-uns des conseils que lui donnent ses parents :

 

— Si vous combattez pour Dieu et le bon droit, dit le père, vous vaincrez.

— Surtout, reprend la mère, soyez humble. Eût-on cent chevaux en ses écuries et tout l’or du monde dans ses coffres, fût-on connétable du roi, tout finit mal, si l’orgueil se loge en votre âme. L’orgueil perd en un jour ce qu’il a mis sept ans à conquérir.

— Le père reprend : Soyez large. Donnez, puis donnez encore, donnez toujours. Plus vous donnerez, mon fils, plus vous serez riche [19].

 

Être chevalier, avoir des enfants chevaliers est le rêve et le but de toute la vie du gentilhomme.

Puis Léon Gautier nous emmène dans l’intimité même des foyers chevale­resques. Il nous montre les occupations de la jeune fille et de la dame.

Il a retrouvé dans les vieux missels quelles étaient leurs prières, et particuliè­rement celle-ci, dédiée à la sainte Vierge : « Je viens aujourd’hui vous implorer, Vierge Marie. Puissiez-vous, avec tous les saints et les élus de Dieu, vous tenir près de moi pour me servir de conseil et d’appui en toutes mes prières et re­quêtes, dans toutes mes angoisses et nécessités, dans tout ce que je suis appelé à faire, à dire et à penser, tous les jours, toutes les heures, tous les instants de ma vie [20]. »

Ainsi, fidèle à sa parole donnée, toute la vie du chevalier, qu’il s’agisse de son mariage, de son départ pour la guerre ou de sa mort, est vécue dans la foi, la charité envers le prochain et l’espérance d’avoir gagné le paradis.

Après avoir peint son tableau, Léon Gautier en trace le cadre. Il étudie l’ar­chitecture, le mobilier et le costume. Il y déploie une érudition, un souci du dé­tail qui documente le lecteur, l’instruit et lui donne l’impression de participer réel­lement à la vie quotidienne du chevalier et de sa famille.

Grâce aux soins apportés, tant aux textes qu’aux gravures, Léon Gautier permet aux lecteurs de suivre avec lui toutes les étapes du vécu de son chevalier, de vibrer à l’unisson de son cœur et de son âme, de comprendre enfin un idéal enfoui mais non perdu…

Car Léon Gautier l’avouait au début de son ouvrage : son but était de re‑susciter (ressusciter) des chevaliers. Il laisse à ses lecteurs ses dernières re­commandations qui ont valeur de testament spirituel :

 

La chevalerie veut que nous affrontions les périls de l’heure présente avec la fran­chise la plus lumineuse ; que nous ne cachions point notre étendard ; que nous répé­tions, si nous croyons au Christ éternel, le cri des premiers martyrs : « Je suis chrétien », et que, le front découvert et l’âme transparente, nous sachions non seulement mourir pour la vérité, mais, ce qui est plus difficile, vivre pour elle [21].

 

La Chevalerie fut couronnée par l’Académie Française, et honorée du grand prix Gobert.

L’œuvre de Léon Gautier est remarquable et il est regrettable qu’elle soit tombée dans l’oubli. Une étude de La Chevalerie par nos collégiens, s’étalant sur plusieurs années, permettrait à nos enfants, par le biais du français, de découvrir l’idéal chrétien dans la vie laïque.

Cette étude leur forgerait une âme de chevalier, seule condition pour abor­der ce XXIe siècle avec force et courage et faire triompher la volonté de Jésus-Christ. Ils reprendraient alors, avec honneur, le cri de guerre de leurs aïeux : Gesta Dei per Francos.

 

Remarque : Le lecteur voudra bien excuser le manque de concordance des temps. Mais en humble élève spirituel de Léon Gautier, nous avons voulu rendre le texte plus vivant et si, après avoir lu ces lignes, vous vous précipitez sur ses ouvrages, alors nous aurons atteint le but fixé.

On peut se procurer La Chevalerie, rééditée aujourd’hui aux éditions de Pays et Terroirs, Cholet, 1996.

 


 

Léon Gautier




* — Tirée de la brochure de Charles Bousseau, Publicistes chrétiens, Paris, 1944, Bibliothèque nationale.

[1] — Une chanson de geste.

* — Brochure de la Bibliothèque nationale (pas d’auteur), imprimé en France par S. Pacteau, 1944.

[2] — Cité dans Les Contemporains, p. 13 et 14.

[3] — Léon Gautier a mis au point personnellement vingt-deux éditions de ce poème.

[4] — Paris, V. Palmé, 788 p., in 4°.

[5] — Préface p. 14 et 15, Cholet, Pays et Terroirs, 1996.

[6] — La Chevalerie, p. 6.

[7] — La Chevalerie, p. 11-12.

[8] — La Chevalerie, p. 13.

[9] — La Chevalerie, p. 14.

[10]La Chevalerie, p. 22.

[11] La Chevalerie, p. 22.

[12]La Chevalerie, p. 33.

[13]La Chevalerie, p. 30.

[14]La Chevalerie, p. 39.

[15]La Chevalerie, p. 42.

[16] La Chevalerie, p. 47-48. Pontifical romain : De Benedictione novi militis.

[17]La Chevalerie, p. 310.

[18]La Chevalerie, p. 41.

[19]La Chevalerie, p. 131 sq.

[20] La Chevalerie, p. 366.

[21] La Chevalerie, p. 783.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 23

p. 168-182

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