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La prud’homie

chez saint Louis

 

 

 

par Joseph Lagneau

 

 

 

DÉGAGER et isoler une vertu chez un saint roi qui en a pratiqué tant semble re­lever de la gageure. Et puis, pourquoi mettre plus particulièrement en exergue cette vertu de prud’homie [1] dont notre dénomination actuelle de prudence [2] rend imparfaitement compte ?

Pourtant, des raisons philosophiques et historiques permettent de justifier le choix de ce titre. En effet, saint Louis n’est pas « un roi doublé d’un saint, c’est un roi saint [3] ». Or, philosophiquement, l’éminent théologien contemporain de Louis IX, saint Thomas d’Aquin, nous enseigne que la vertu de prudence (au service de la justice) est la vertu propre du gouvernant [4] :

 

Aussi, est-ce sous la direction de la prudence que le chef fait régner la justice qui a trait au bien commun. C’est pourquoi les vertus les plus nécessaires au chef sont la prudence et la justice. « Le roi règnera, dit Jérémie, il sera prudent et sage, il jugera et établira la justice sur la terre. » Toutefois, la fonction la plus appropriée au chef est de diriger, tandis qu’accomplir la justice, c’est-à-dire s’y conformer, revient en propre aux subordonnés ; c’est pourquoi il vaut mieux parler de prudence de gouvernement, la justice étant surtout la mise en œuvre des directives prudentielles [5].

 

De plus, historiquement, ce primat accordé à la prud’homie est confirmé par le saint lui-même : « Mieux vaut prud’homme que béguin (bigot). Maître Robert (de Sorbon), je voudrais bien avoir renom de prud’homme, pourvu que je le fusse, et que tout le reste vous demeurât, car prud’homme est si grande et si bonne chose que le mot même, à le prononcer, emplit la bouche [6] » – ainsi que par son biographe-témoin, Joinville, qui, à travers la comparaison suivante, attribue au prud’homme non seulement la pratique du courage militaire, mais aussi la défense de la foi chrétienne [7] : « Il y a grande différence entre “preu-homme” et “prud’homme”. Car il y a en la terre des chrétiens et des Sarrasins un grand nombre de chevaliers “preux-hommes” qui ne crurent jamais ni en Dieu ni en sa Mère. D’où je vous dis, fit-il [le grand roi Philippe], que Dieu donne grand don et grande grâce au chevalier chrétien à qui il permet d’être vaillant de corps, et à qui il permet d’être à son service en le gardant de péché mortel, et celui qui se conduit ainsi, on doit l’appeler “prud’homme”, parce que cette prouesse lui vient du don de Dieu. Et ceux dont j’ai parlé auparavant, on peut les appeler des “preux-hommes”, parce qu’ils sont preux de leur corps, et ne craignent ni Dieu ni péché [8]. »

Célébrer la prud’homie de Louis IX d’un point de vue militaire et diploma­tique à l’occasion de la septième croisade (première partie), puis d’un point de vue politique et judiciaire à l’intérieur du royaume de France (deuxième partie), se veut donc une manière parmi d’autres de rendre hommage au modèle des rois en l’honneur du VIIe centenaire de sa canonisation (11 août 1297 par Boni­face VIII).

 

 

La prudence militaire

et l’habileté diplomatique

au service de la foi et de la justice

 

 

Si la vertu capitale de prudence intervient dans la détermination du juste milieu propre aux vertus morales [9], la même vertu de prudence dépend aussi dans une large mesure de la pratique des vertus morales elles-mêmes : « Pour se bien comporter dans les principes particuliers de la vie qui sont pour nous de véritables fins, il faut avoir une perfection donnée par des habitudes qui rendent en quelque sorte naturel à l’homme le jugement qu’il doit porter sur ses fins et raisons d’agir (en écartant l’obstacle des passions qui viennent corrompre le jugement et le commandement que doit exercer la prudence). Voilà pour­quoi, pour avoir dans la conduite de la vie cette droite raison qu’est la pru­dence, il faut posséder la vertu morale [10]. » C’est dire que, pour juger de la prud’homie de Louis IX, il convient, au préalable, d’avoir présentes à l’esprit les nombreuses vertus morales et évangéliques pratiquées depuis sa tendre enfance par Louis de Poissy grâce aux soins diligents de Blanche de Castille, et généra­lement bien connues de nos lecteurs [11].

Surélevée par la vertu morale infuse [12] et perfectionnée par le don de conseil [13], la vertu intellectuelle de prudence dans sa triple fonction de délibéra­tion, de décision et d’exécution [14] exige lumières propres et exercice circons­tancié, synonymes d’expérience [15].

 

Prudence militaire et délibération humaine

 

Or, parmi les espèces de prudence, il en est une qui requiert plus nette­ment une pratique spécifique : c’est la prudence militaire.

 

La guerre en action, la bataille elle-même exige la vertu de force ; mais la direc­tion générale de la guerre exige la prudence ; et celle-ci est particulièrement nécessaire à celui qui, dans la nation, a le commandement suprême des armées. Il y a un art mili­taire, une technique du bon usage des armes et des meilleurs procédés de combat ; mais décider la guerre et juger de son opportunité, selon les exigences du bien com­mun, relève de la prudence militaire [16].

 

Or justement, si le jeune roi de France avait déjà manifesté la vertu cheva­leresque de courage lors de la bataille de Taillebourg [17], ne devait-il pas donner la pleine mesure de ses capacités prudentielles à l’occasion de la sep­tième croisade [18], où les différents intérêts en question (occupation des lieux saints, conversion des infidèles, défense des territoires chrétiens), les circons­tances embarrassantes (éloignement du royaume, troupes hétérogènes), les si­tuations périlleuses (batailles, captures) mettaient en jeu le savoir-faire du chef des armées sacrées ? En sus, avant d’analyser quelques-unes de ces situations conflictuelles, n’oublions pas la finalité sainte, en un mot « la juste cause » à l’origine du départ en croisade [19], à savoir le bien commun de la chrétienté :

 

Le Dieu qui m’a fait vaincre à Taillebourg confondra les desseins et les complots de nos ennemis [20] ; oui, le Dieu qui m’envoie en Asie pour défendre son héritage dé­fendra celui de mes enfants et répandra ses bénédictions. Laissez-moi donc [à ses conseillers] tenir toutes les promesses que j’ai faites devant Dieu et devant les hommes, et n’oubliez pas qu’il y a des obligations qui sont sacrées pour moi et qui doivent être sacrées pour vous : c’est le serment d’un chrétien et la parole d’un roi… Le Tout-Puis­sant sait que je suis venu de France jusqu’ici non pas afin d’obtenir pour moi des terres ou de l’argent, mais seulement pour gagner à Dieu vos âmes qui sont en péril [aux Sarrasins lors de sa captivité]. Si, accomplissant mon vœu, j’ai pris sur mes épaules ce dangereux fardeau, ce n’était pas pour mon avantage, mais pour le vôtre : tout pécheur et indigne que je suis, je possède des terres fertiles dans un climat tem­péré, sous un ciel salubre [21]. Mais j’avais pitié de vos âmes qui doivent périr [22].

 

Le roi, désireux du seul « royaume des cieux » pour les infidèles et respec­tueux des trois conditions d’une guerre juste [23] – autorité compétente, cause juste, paix bonne [24] – est d’abord le chef des opérations militaires : il entend que ses ordres soient respectés fidèlement et loyalement. A ce titre, les morts de Gautier d’Autrèches puis du comte d’Artois (frère du roi), intervenues très tôt lors de la septième croisade, traduisent à ses yeux moins une imprudence (la prudence relève des supérieurs) qu’une désobéissance (l’obéissance incombe aux subalternes).

 

Quand on dit au roi que Gautier était mort, il répondit qu’il ne voudrait pas en avoir mille comme lui, du moment qu’ils ne voudraient pas agir suivant ses ordres, ainsi qu’avait fait celui-là [25].

Or il arriva ainsi qu’aussitôt que le comte d’Artois eut passé le fleuve (le Nil), lui et tous ses gens se jetèrent sur les Turcs qui s’enfuyaient devant eux. Les Templiers lui firent savoir qu’il leur faisait un grand affront quand il devait aller après eux et qu’il allait devant, et ils le priaient de les laisser passer devant comme il avait été décidé par le roi. Or il se produisit que le comte d’Artois n’osa pas leur répondre. Quand les Templiers virent cette situation, ils pensèrent qu’ils seraient déshonorés s’ils laissaient le comte d’Artois aller devant eux ; ils piquèrent des éperons à qui mieux mieux, et donnèrent la chasse aux Turcs qui s’enfuyaient devant eux tout au travers de la ville de Mansûra jusqu’aux champs du côté du Caire. Quand ils voulurent retourner en ar­rière, les Turcs leur lancèrent des poutres et des pièces de bois parmi les rues, qui étaient étroites. Là furent tués le comte d’Artois et tant d’autres chevaliers qu’ils furent estimés à trois cents. Le Temple y perdit deux cent quatre-vingts hommes d’armes, et tous à cheval [26].

 

De caractère vif et de commandement autoritaire, le roi « sait prendre conseil de ses barons pour chaque affaire importante, sans pour autant suivre toujours leurs avis », note J. Monfrin [27], qui ajoute : « Il a autour de lui un groupe de chevaliers éprouvés qui lui servent d’état-major et veillent à sa sécurité : ce sont “les bons chevaliers”, les “prud’hommes chevaliers qui étaient avec le roi”. Plusieurs de ces hommes avaient déjà participé à la croisade de 1239. »

Or, pour juger du bien-fondé des décisions royales, survenues après déli­bération, que le roi suive l’opinion de ses conseillers (ou de l’un d’entre eux) ou qu’il impose son propre choix après consultation, il convient d’observer la situation hic et nunc et de tout évaluer à l’aune du bien commun de la chré­tienté [28]. En des circonstances controversées où l’opinion demeure libre jusqu’à la décision prudentielle, saint Louis se fie à ses barons avant le combat – il at­tend à Chypre le rassemblement de ses forces au lieu de poursuivre vers l’Égypte contre son opinion propre [29] et accepte sur les conseils de son frère, le comte d’Artois, de marcher sur le Caire plutôt que d’occuper Alexandrie [30] –, fait confiance à l’un d’eux pendant le combat – lors de la bataille de Mansûra il suit « l’excellent conseil » de messire Jean de Vallery, à savoir : se porter à main droite vers le fleuve –, ou même se soumet à leur avis contre son vœu le plus cher après le combat – à Jaffa, il renonce à se rendre en pèlerinage à Jérusalem « pour ne pas laisser la cité aux mains des Sarrasins [31] ». Bref, en chacune de ces occurences, ce sont des raisons fortement motivées [32] qui ont déterminé sa posi­tion ou infléchi son opinion, quel que soit d’ailleurs le résultat obtenu [33].

En revanche, en d’autres occasions, où la Providence offre à sa constance « une illustre matière », le roi, sans négliger de consulter ses barons, impose son jugement : non qu’il se targue d’avoir raison, mais parce qu’il a su trouver rai­son avec parfois la rapidité du coup d’œil [34] qui est la marque des grands capi­taines. Ainsi, parmi les quatre hauts faits célèbres rapportés au début de sa chronique puis détaillés en cours d’exposé, Joinville a-t-il pris soin de noter les motifs légitimant la hardiesse du roi, exposé à des périls certains de mort [35]. En deux occurrences, le roi dut prendre sa décision au cours même du danger mi­litaire ou de l’écueil maritime.

La première fois, ce fut lors du débarquement à Damiette où, face aux rai­sonnements hypothétiques fondés sur des arguments de « confort », voire de lâ­cheté – « tout son conseil lui donna l’avis de rester dans sa nef jusqu’à ce qu’il ait vu ce que faisaient ses chevaliers qui allaient à terre. La raison pour laquelle on lui donna ce conseil était que, s’il débarquait avec eux, et si ses hommes étaient pris et lui avec eux, l’affaire serait perdue ; et s’il restait à bord de sa nef, il pourrait recommencer en personne la reconquête de la terre d’Égypte [36] » –, il oppose les raisons du courage – « il ne voulut écouter personne, mais il sauta à la mer en armes, l’écu au cou, la lance au poing, et il fut parmi les premiers à terre [37] » –, sachant que le cœur a parfois ses raisons (fondées sur la vertu de prudence) que la raison (calculatrice, au service de la prudence de la chair) ne connaît pas – « il ne voulut jamais écouter ses barons, pour la raison que, disait-il, il donnerait courage à ses ennemis, et surtout parce qu’en mer, devant Da­miette, il n’y a aucun port où il aurait pu attendre ses gens ; il craignait qu’un coup de vent ne les emporte et ne les chasse en d’autres terres, comme avaient été chassés les autres le jour de Pentecôte [38] ».

La deuxième fois, ce fut lors du retour de la septième croisade où, après une avarie en pleine mer, le saint roi préféra aux raisons de convenance des experts (les maîtres nautonniers) des raisons supérieures liées à la considération du bien commun et à l’abandon à la Providence de Dieu [39] :

 

Seigneurs, j’ai entendu votre avis et l’avis de mes gens. Et maintenant je vous dirai à mon tour le mien, qui est tel : si je débarque de la nef, il y a ici telles cinq cents per­sonnes et plus qui resteront dans l’île de Chypre par peur de s’exposer au danger, car il n’y en a aucune qui n’aime sa vie autant que je fais la mienne, et qui jamais, peut-être, ne rentrera dans son pays. Donc j’aime mieux exposer au hasard en les mains de Dieu ma personne, ma femme et mes enfants que de causer un tel danger à une aussi grande foule de gens qu’il y a ici [40].

 

Quant aux deux autres dilemmes illustres – retourner à Damiette en galère ou en cheminant à pied avec ses hommes [41] ; rentrer en France ou rester en Terre Sainte [42] –, ils témoignent surtout, dans leur alternative, de son désir ab­solu devenu motif déterminant de ne jamais abandonner son peuple et de par­tager jusqu’à la fin le sort de celui-ci. « Il exposera sa personne pour protéger la population du pays (région d’Acre), qui eût été dès ce moment perdue s’il n’é­tait alors resté sur place [43]. »

Souple ou ferme selon les cas, saint Louis nous est donc apparu comme un homme prudent [44] malgré les difficultés, voire les échecs, car le succès militaire, en vertu des desseins mystérieux de Dieu, ne couronne pas toujours la pru­dence des hommes [45], témoin Judas Macchabée qui se battait pour que « rien ne fût reproché à sa gloire [46] ».

 

Providence divine et habileté diplomatique

 

C’est pourquoi dans les épreuves – aléas des déplacements, revers mili­taires, captures de guerre – saint Louis, habitué très tôt par Blanche de Castille à tout juger « sous l’œil de Dieu », tire la leçon spirituelle des événements sans se départir jamais du respect de la justice à l’égard d’autrui, au point d’étonner les musulmans eux-mêmes :

 

Les émirs se tinrent pour bien satisfaits du serment du roi (relatif à sa reddi­tion)… Les Sarrasins disaient que le roi était le chrétien le plus ferme que l’on puisse trouver. Et ils donnaient cet exemple que, quand il quittait sa tente, il se mettait à terre les bras en croix et faisait le signe de croix sur toute sa personne. Et ils disaient que, si Mahomet avait permis qu’on leur fasse autant de mal, ils n’auraient jamais cru en lui [47].

 

Dès lors, les disgrâces des croisés se muent en grâces comme pour rappe­ler que le précepte évangélique de la prudence du serpent est inséparable de celui de la simplicité de la colombe [48] : « Vous entendrez ci-après, résume évan­géliquement Joinville en ce sens [49], plusieurs épreuves et tribulations que je connus à Acre, dont Dieu, en qui j’avais confiance et en qui j’ai confiance, me délivra. Et je ferai écrire cela pour que ceux qui l’entendront aient confiance en Dieu dans leurs épreuves et leurs tribulations ; et Dieu les aidera comme il l’a fait pour moi. »

En effet, à ce point de jointure entre prudence humaine et Providence di­vine, nul mieux que saint Louis, habituellement disposé à se soumettre à la vo­lonté de Dieu [50], ne connaît les limites des raisonnements prudentiels ou des comportements humains : aussi le don de piété lui inspire-t-il modestie dans les succès – après la bataille de Mansûra, il convoque tous ses barons pour rendre grâces à Dieu et pour les réconforter : « Nous devons, dit-il, une grande recon­naissance à Notre Seigneur de ce qu’il nous a fait deux honneurs au cours de cette semaine, tels que mardi, le jour du Mardi Gras, nous avons chassé les Sar­rasins de leurs tentes, où nous sommes logés ; ce vendredi suivant qui est passé, nous nous sommes défendus contre eux, nous à pied et eux à cheval [51]. » – tandis que le don de crainte de Dieu [52] lui communique componction dans les infortunes : « Nous devons alors (après avoir échappé à un naufrage en haute mer), dit le roi, regarder en nous-mêmes qu’il n’y ait rien qui lui déplaise pour quoi il nous a ainsi épouvantés ; et, si nous trouvons quelque chose qui lui dé­plaise, appliquons-nous à l’enlever de nous ; car, si nous agissons autrement après cette menace qu’il nous a faite, il frappera sur nous, ou par la mort ou par quelque autre grand malheur au dommage de nos corps et de nos âmes [53]. »

C’est donc agir en sage (d’une sagesse surnaturelle) que de mêler ainsi, au cours des combats, les raisons de la terre et les raisons du ciel, agissant comme si tout ne dépendait que des hommes et priant comme si tout ne dépendait que de Dieu. Ainsi fit Louis IX lorsque, avant la croisade, sa mère lui parla en 1241 du danger d’une invasion tartare : « Que les consolations célestes nous soutien­nent, ô ma mère, car, si cette nation vient sur nous, ou nous ferons rentrer ces Tartares, comme on les appelle, dans leurs demeures tartaréennes d’où ils sont sortis, ou bien ils nous feront tous monter au ciel [54]. »

Soumis ainsi à la sainte Providence pour toutes les choses qui ne dépen­dent pas de lui, saint Louis utilise néanmoins toutes les ressources humaines possibles lors de sa captivité et après celle-ci : et là aussi, il déploie une grande activité diplomatique [55], sanctionnée par sa libération obtenue avec dignité, par ses alliances réalisées avec habileté et par son sens de la logistique menée avec longanimité.

Fait prisonnier avec toute son armée entre Mansûra et Damiette, le roi, épuisé, fut embarqué sur une galère et conduit à Saint-Jean d’Acre (mai 1250) où il devait séjourner jusqu’au paiement de sa rançon. Dans cette situation pé­nible aux possibilités réduites, saint Louis demeure intransigeant sur les deux mobiles de la croisade : la défense de la foi et le respect du bon droit. Ainsi, conformément à l’idéal chevaleresque [56], les conditions du contrat de reddition furent respectées en toute loyauté de la part du roi à condition qu’en soit banni le blasphème dans les termes mêmes du serment lié au respect dudit contrat : « Quand le roi entendit cela [le dernier point du serment], il dit que, s’il plaisait à Dieu, il ne ferait certainement pas ce serment… Il aimait mieux mourir bon chrétien que de vivre dans la colère de Dieu et de sa Mère et de ses saints [57]. » Mieux même, certains points de la convention acceptés sous serment n’ayant pas été respectés par les Sarrasins [58], le roi ne consent pas pour autant à subir injustement l’injustice, mais, fidèle à la parole donnée, respecte les clauses du contrat, notamment en ce qui concerne les remises d’argent : « Il y eut certains conseillers du roi qui n’étaient pas d’avis qu’il [le roi] leur [aux Sarrasins] remette les fonds avant le moment où il aurait récupéré son frère ; et le roi répondit qu’il la leur remettrait, car il s’y était engagé, et qu’ils observent de leur côté à son égard ses conventions, s’ils croyaient bien faire [59]. » Signalons d’ailleurs que les sommes pécuniaires concernaient les prisonniers et non le roi lui-même qui, avec le sens de l’honneur caractéristique du Moyen Age chrétien, avait magna­nimement répondu aux émissaires du sultan du Caire qu’« il n’était pas tel qu’il dût se racheter à prix d’argent [60] ». N’était-ce pas encore la seule considération des prisonniers de la croisade (et des chrétiens d’Orient) qui va le convaincre de rester sur le sol de la Terre Sainte au moment de délibérer sur l’éventualité d’un retour en France ? « En restant, lui conseille Joinville, il [le roi] fera libérer les pauvres prisonniers qui ont été pris au service de Dieu ou au sien, qui n’en sortiront jamais si le roi s’en va [61]. »

Resté sur place (contre l’avis de sa mère) pour achever de payer les ran­çons des autres prisonniers, d’août 1250 à 1254, saint Louis gouverna les terres chrétiennes d’Orient. Pendant ces années, « il déploya une grande activité di­plomatique, jouant habilement de la rivalité entre les gouvernements de Damas et du Caire [62] ». Encore ne faut-il pas se méprendre sur la nature de cette habi­leté qui jamais ne dérogera aux lois non écrites de la noblesse. Ainsi, avant d’entamer des négociations avec le sultan de Damas – « tandis que le roi se trouvait à Acre, le sultan de Damas envoya ses messagers au roi et se plaignit beaucoup à lui des émirs d’Égypte, qui avaient tué son cousin le sultan, et il promit au roi que, si celui-ci voulait l’aider, il lui livrerait le royaume de Jérusa­lem, qui était entre ses mains [63] » –, demeure-t-il fidèle à l’accord conclu avec les émirs mameluks du Caire – « La réponse que le roi fit au sultan de Damas fut telle : il n’avait pas l’intention d’aller à lui, jusqu’à ce qu’il sache si les émirs d’Égypte rétabliraient la trêve qu’ils avaient rompue (relativement aux prison­niers, § 368) et qu’il leur enverrait des messagers ; et, s’ils ne voulaient pas réta­blir la trêve qu’ils avaient rompue, il l’aiderait volontiers à venger son cousin, le sultan du Caire, qu’ils lui avaient tué [64] », – jusqu’au point de rupture où, les conventions de paix n’étant plus respectées par les émirs, le roi s’estime délié de ses promesses envers « des gens sans foi ni loi [65] » : « Les émirs d’Égypte en­voyèrent au sultan de Damas leurs ambassadeurs et firent la paix avec lui. Et ils manquèrent à toutes nos conventions ; et dès lors nous n’eûmes ni trêve, ni paix, ni avec ceux de Damas ni avec ceux du Caire [66]. » D’ailleurs, pour ces mêmes raisons d’honneur dont le code de chevalerie ne dispense en aucun cas un prud’homme, le chef des armées royales refuse de tirer profit d’une félonie, à l’image du divin maître : « L’un des chevaliers du sultan du Caire, Faracataye, vint au roi, la main tout ensanglantée, et lui dit :“Que me donneras-tu, car je t’ai tué ton ennemi (le sultan), qui t’aurait fait mourir s’il avait vécu” ? Et le roi ne lui répondit rien [67]. »

Enfin, attentif aux conditions de vie des hommes et de survie des cités, le prévoyant Louis IX prend soin de l’approvisionnement des ressources, s’occupe du ravitaillement des hommes [68] et de l’entretien des chevaux, sans omettre de traiter avec libéralité les conditions financières des chevaliers, allouant par exemple au sénéchal de Champagne les sommes réclamées par lui pour rester à son service : « Sire, fis-je [Joinville], je n’en puis mais ; car vous savez que j’ai été fait prisonnier sur l’eau et qu’il ne m’est absolument rien resté, si bien que j’ai perdu tout ce que j’avais. » Et le roi me demande ce que je demandais ; et je lui dis que je demandais deux mille livres jusqu’à Pâques, pour les deux tiers de l’année… Alors le roi dit à ses gens : « Vraiment, dit-il, je ne vois rien là d’ex­cessif, et je vous prends, fit-il, à mon service [69]. » Expert à évaluer le bon droit dans la part revenant à chacun, saint Louis allait encore renforcer son souci de justice, de retour de croisade, dans sa pratique de la prudence politique et judi­ciaire à l’intérieur du royaume [70].

Quant à la logistique relative aux royaumes d’Orient [71], Louis IX eut soin de faire fortifier les cités de Sidon, Césarée, Jaffa et de renforcer les défenses du port de Saint-Jean d’Acre, faisant preuve tout à la fois de prévoyance et de ma­gnificence, signes manifestes d’une hauteur de vue à long terme, qui a permis à Henry Bordeaux de dresser le bilan suivant concernant la prudence du saint roi lors de ses deux croisades :

 

N’oppose-t-on pas à saint Louis l’échec de ses deux croisades ? Mais son double échec en Égypte et en Tunisie semble avoir été voulu par la Providence. Dans sa marche sur le Caire, il est deux fois vainqueur à Mansoûra. Le typhus l’arrête, il bat en retraite. Vaincu et prisonnier, il impose dans le malheur un respect qui a traversé les âges. En Terre Sainte, il réconcilie les factions et fortifie les ports, ce qui retarde de presque un demi-siècle la chute définitive du royaume de Jérusalem. Mais il a pu se rendre compte des dangers de l’Asie, qui exige en face d’elle l’entente de la chrétienté, et, dès son retour en France, cet accord des forces chrétiennes fait l’unité de sa poli­tique. Quant à l’expédition tunisienne, préparation lointaine de notre empire nord-africain, elle est pour le roi de France la transition entre les croisades et les missions, ces missions qui porteront la loi du Christ, la loi d’amour sur le continent noir comme sur le continent jaune. Telle fut la politique étrangère du roi de France. C’est la poli­tique de la civilisation chrétienne [72] .

 

 

 

La prudence de gouvernement :

prudence législative et politique

au service du droit et de l’équité

 

 

De retour de la croisade, le plus saint des rois, nouveau Salomon déjà fort enclin à respecter la justice – vis-à-vis de Dieu sous la forme de la vertu de reli­gion [73] et vis-à-vis du prochain sous la forme de l’établissement du droit [74] – va se montrer encore plus soucieux « de rendre à chacun son dû [75] ». La paix inté­rieure étant œuvre de justice, Louis IX s’efforce d’établir en toute objectivité [76] la part qui revient à chacun, telle que la déterminerait un prud’homme, c’est-à-dire conformément aux bonnes lois (ou aux coutumes) en vigueur, ou conformé­ment à l’esprit d’équité lorsque les lois ou les coutumes s’avèrent insuffisantes ou limitées.

S’inscrivant ainsi dans une tradition royale de justicier [77], le plus juste des rois va conférer à la monarchie française un prestige sans précédent :

 

Dans chacun de ces actes, comme souverain de même que comme homme, saint Louis se pose la question du bien et du mal ; il cherche où est le devoir ; il se déter­mine, non d’après l’utilité, mais d’après la morale. Sa politique, c’est d’obéir à sa conscience ; son habileté, c’est d’être juste… Saint Louis, dans tous ses actes, soit lors­qu’il maintenait avec scrupule les institutions féodales ou les libertés municipales, soit lorsqu’il faisait ses réformes, n’avait pas en vue d’augmenter le pouvoir royal : il ne vi­sait qu’à faire régner la justice et à établir la droiture. Mais il se trouva que, sans qu’il y eût songé, la pratique sincère et désintéressée de cette maxime fortifia la royauté et augmenta son pouvoir [78].

 

Si Louis IX, d’une manière générale, « respecte toutes les coutumes et toutes les institutions établies [79] », il édicte cependant des mesures législatives ou administratives et multiplie les sentences judiciaires, exerçant ainsi les vertus annexes de la prudence, telles « l’habileté à instituer l’examen minutieux et compliqué d’un conseil, le bon sens ou habileté du jugement pondéré et exact dans les situations ordinaires régies par les lois courantes, et la perspicacité ou habileté du jugement pour les solutions que ne peuvent régir les lois com­munes [80] ». Par l’établissement des ordonnances et par l’accomplissement des ju­gements [81], la prudence de gouvernement de Louis IX est à la fois législative et politique, selon la distinction du Stagirite :

 

De la prudence appliquée à la cité, une première espèce, en tant qu’elle a sous sa dépendance toutes les autres, est législative (d’où son œuvre : la justice légale ordonnée au bien commun) ; l’autre espèce, en tant que portant sur les choses particulières, re­çoit le nom, qui lui est d’ailleurs commun avec la précédente, de politique. Cette der­nière espèce a rapport à l’action et à la délibération, puisque tout décret doit être rendu dans une forme strictement individuelle [82].

 

Prudence législative et administrative :

ordonnances et enseignements

 

Lors de son escale à Hyères, terme de la septième croisade, le roi fut im­pressionné par les exhortations d’un cordelier à pratiquer la justice, condition sine qua non du salut d’un roi et de la santé d’un peuple :

 

Il enseigna au roi, dans son sermon, comment il devait se conduire au gré de son peuple. Et à la fin de son sermon, il dit ainsi qu’il avait lu la Bible et les livres qui sont à côté de la Bible, et qu’il n’avait jamais vu, ni au livre des croyants ni au livre des mé­créants, qu’aucun royaume ou qu’aucune seigneurie ait été jamais perdu ni ne soit passé d’un seigneur à un autre, ni d’un roi à un autre, sinon par défaut de justice. Or que le roi prenne garde, fit-il, puisqu’il s’en va en France, de faire telle justice à son peuple qu’il obtienne en retour l’amour de Dieu, de telle manière que Dieu ne lui ôte en sa vie le royaume de France [83]

 

Fruits d’un prud’homme [84] , les paroles de ce saint religieux, puisées aux meilleures sources évangéliques et politiques, ne pouvaient trouver qu’un écho favorable chez un homme humble face aux prescriptions de l’Église et apte à dégager la leçon des événements. « Le roi n’oublia pas cet enseignement ; bien plutôt, il gouverna bien son royaume, selon la justice et selon Dieu [85], rapporte laconiquement Joinville, qui ajoute un peu plus loin : “Après que le roi fut re­venu d’outre-mer en France, il se conduisit très dévotement envers Notre Sei­gneur, et très équitablement envers ses sujets ; il considéra et pensa que c’était une très belle et bonne chose d’amender le royaume de France [86]”. »

Sachant que le pouvoir législatif constitue un des attributs souverains de la royauté [87], saint Louis prend les mesures qui s’imposent à travers une ordon­nance (dite ordonnance de 1254) où l’organisation du royaume, conformément à l’oraison qui accompagne la tradition de la main de justice dans le rituel du sacre des rois de France [88], repose sur la défense des intérêts justes du peuple via la responsabilité stricte des représentants du roi. Ce qui frappe plus particu­lièrement dans cette ordonnance, dont Joinville nous dit fort sobrement que « grâce à elle, la situation du royaume fut fortement améliorée [89] », c’est l’objecti­vité du droit à établir, indépendamment de revendications subjectives et l’effica­cité du droit ainsi promulguée en vue du bien commun [90] :

 

Nous Louis, par la grâce de Dieu roi de France, établissons que tous nos baillis, vicomtes, prévôts, maires et tous autres, en quelque affaire que ce soit et en quelque office qu’ils soient, prêtent serment que, tant qu’ils seront dans leur office ou dans leur baillage, ils feront droit à chacun, sans exception de personnes, aux pauvres aussi bien qu’aux riches, et à l’étranger aussi bien qu’à leurs proches, et ils garderont les us et coutumes qui sont bons et éprouvés. Et s’il arrive que les baillis ou vicomtes ou autres, comme sergents ou forestiers, agissent contre leurs serments et qu’ils en soient convaincus, nous voulons qu’ils en soient punis dans leurs biens et dans leurs per­sonnes, si la faute le requiert ; et les baillis seront punis par nous, et les autres par les baillis. (…)

Et avec cela ils jureront qu’ils ne prendront ni recevront, par eux-mêmes ou par d’autres, ni or ni argent, ni avantages indirectement, ni autre chose, à l’exception de fruits, de pain ou de vin, ou autre présent jusqu’à concurrence de dix sous. (…)

Et parce que nous voulons que ces serments soient fermement assurés, nous vou­lons qu’ils soient prononcés en pleine session, devant tous, et clercs et laïques, cheva­liers et sergents, nonobstant le fait que les intéressés aient juré par devant nous, afin qu’ils craignent d’encourir la faute de parjure, non pas seulement par crainte de Dieu et de notre personne, mais par honte devant le monde. (…)

Nous commandons aux baillis, aux prévôts et aux autres de ne pas entretenir trop grande abondance de sergents ni de bedeaux pour que la population ne soit pas gre­vée… Nous commandons que ni bailli ni prévôt qui soit à notre service ne fasse peser de charge sur les bonnes gens de leur ressort au-delà de ce qui est de droit… Nous in­terdisons au bailli ou au maire ou au prévôt de contraindre par menace, par crainte ou par artifice de procédure, nos sujets à payer une amende, clandestinement ou au vu et au su de tous, et de les accuser sans cause raisonnable. (…)

Item, nous voulons que tous les anciens baillis, vicomtes, prévôts et maires soient présents, après avoir quitté leur office, par l’espace de quarante jours, dans le pays où ils auront tenu leur office, en leur propre personne ou par procureur, afin qu’ils puis­sent répondre aux nouveaux baillis sur les torts qu’ils pourraient avoir à l’égard de ceux qui voudraient se plaindre d’eux [91].

 

Quant aux enseignements donnés à son fils aîné Philippe [92], ils ajoutent aux normes de justice déjà imposées aux baillis au nom de Dieu le souci spéci­fiquement religieux sous la forme de la défense de la foi et de la pratique des œuvres de miséricorde [93] : c’est la civilisation dans la perspective de la piété [94], où règne la paix du Christ-Roi. Après avoir donné l’exemple d’une vie intègre et charitable (assistance aux cérémonies, aumônes, dons, soin des malades), saint Louis peut exiger à bon droit de ses successeurs les mêmes pratiques de tempé­rance et de pénitence :

 

Beau fils, la première chose que je t’enseigne, c’est que tu mettes ton cœur à ai­mer Dieu ; garde-toi du péché mortel : tu devrais plutôt souffrir toute espèce de tourments que de faire un péché mortel. (…)

Aie le cœur doux et pitoyable pour les pauvres, les misérables et les malheureux, et réconforte-les et aide-les selon ce que tu pourras. (…)

Maintiens les bonnes coutumes du royaume, et abolis les mauvaises ; n’aie pas de convoitise à l’égard de ton peuple, et ne charge pas ta conscience d’impôts ni de tailles, si ce n’est pour une grande nécessité. (…) Pour rendre la justice et faire droit à tes su­jets, sois loyal et rigide, sans tourner à droite ni à gauche, mais apporte ton aide au droit, et soutiens la plainte du pauvre jusqu’à ce que la vérité soit manifestée. (…) Tu dois mettre ton attention à ce que tes gens et tes sujets vivent sous toi en paix et sui­vant le droit. (…)

Honore et aime toutes les personnes de la sainte Église. (…) Porte honneur et respect à ton père et à ta mère, et garde leurs ordres. Donne les bénéfices de la sainte Église à des personnes de bien et de vie pure, et fais-le avec le conseil de prud’hommes et de gens de vie pure. (…)

Donne-toi de la peine pour que tous les péchés honteux soient enlevés de la terre ; spécialement fais disparaître, autant que tu le peux, les jurements honteux et l’hérésie. Prends garde que les dépenses de ton hôtel soient raisonnables et mesurées. (…) Et que Dieu te donne la grâce de toujours faire sa volonté, en sorte qu’il soit ho­noré par toi, et que toi et nous puissions, après cette vie mortelle, être ensemble avec lui et le louer sans fin. Amen [95].

 

Prudence politique et judiciaire :

les jugements équitables

 

Après avoir ainsi légalement établi ou rétabli [96] un état d’esprit fondé sur les vertus de religion et de justice conformément au code non écrit de prud’homie, saint Louis s’investit en personne pour régler les nombreux cas de litige en cours, en fonction de l’esprit d’équité [97] :

 

Les actes humains, pour lesquels les lois sont faites, sont des cas singuliers et concrets, variables à l’infini ; il est donc impossible d’établir une règle absolument universelle. Les législateurs considèrent ce qui arrive d’ordinaire, et s’en inspirent pour faire une loi, dont l’observation, en certains cas extraordinaires, irait contre la justice et le bien public. Telle est la fonction de l’équité, qui ne va pas à l’encontre de ce qui est juste selon la justice elle-même, mais seulement de ce qui est juste selon la loi. L’équité est donc comme une règle supérieure des actes humains. 

 

Si, à titre personnel, Louis IX conseille le pardon des injures privées [98] et donne lui-même l’exemple de la clémence quand le bien commun n’est pas menacé [99], il entend remédier aux guerres privées par voie de droit [100] et recom­mande à son fils d’éviter, sauf nécessité, les guerres entre chrétiens :

 

Garde-toi de commencer une guerre contre un chrétien sans grande délibération ; et, s’il est nécessaire que tu le fasses, alors, respecte la sainte Église et ceux qui n’ont rien fait de mal. Si des guerres et des conflits éclatent entre tes sujets, apaise-les le plus tôt que tu pourras [101].

 

Entre ces deux situations opposées – la vengeance par la guerre ou la paix par le pardon – le roi sage se fait accessible et joue en même temps « le rôle d’avocat, de juge et de procureur [102] ». Ce sens aigu de la justice à déterminer prudentiellement et selon une procédure inductive (dite contradictoire en termes juridiques), allant des faits dûment vérifiés au jugement équitablement établi, devait faire de saint Louis le type des médiateurs au service non seule­ment de son peuple (roturiers, barons, officiers, vassaux) mais aussi de ceux qui, de l’extérieur, faisaient appel à lui (monarques étrangers, pape). Or, pour bien évaluer la portée des verdicts ainsi rendus par le roi de France, au point d’étonner parfois ses contemporains (ou nos contemporains !), il importe de bien appréhender la nature pratique de ces sentences opérées après une en­quête jurisprudentielle conformément à la méthode prescrite par l’Aquinate :

 

La prudence, instrument ordinaire du juge, a pour office précisément de dé­brouiller les situations singulières et contingentes. Au départ, elle doit être armée de ces principes premiers, qu’on doit viser, le bien, le juste en l’occurrence. Seulement, les « principes » ne sont pas des axiomes, « des principes on ne déduit rien ». Pour se transporter des principes aux conclusions particulières, que saint Thomas appelle éloi­gnées (remotae), il faudra, par l’observation, découvrir « des principes propres ». Et, comme il nous est impossible de saisir la chose d’emblée, jouer de la dialectique (au sens ancien : elle fait partie de la prudence, q. 41, a. 1), tenir conseil. Une instance contradictoire est requise dans tout judicium. Saint Thomas souligne qu’au procès l’une et l’autre partie doivent se faire entendre et le juge considérer les points de vue des deux adversaires… auxquels un terme sera donné par la sentence du magistrat, acte cette fois individuel, comme dans la quaestio scolastique le maître apporte la conclusion [103].

 

La fonction judiciaire étant ainsi inséparable de l’autorité politique [104], Louis IX recherche la vérité avant tout et par-dessus tout, selon ses préceptes. « Et si quelqu’un a une action contre toi (exhortation à son fils), ne le vois pas jusqu’à ce que tu en saches la vérité ; car ainsi tes conseillers rendront plus hardiment leur jugement selon la vérité, pour toi ou contre toi [105]. » – Et selon ses exemples : « Il y eut telle fois où l’on affirmait qu’il n’y avait personne à son conseil d’aussi sage que lui ; et cela se manifestait à ce que, lorsqu’on lui parlait de quelque affaire, il ne disait pas : “Je prendrai conseil”, mais, quand il voyait le droit tout clair et évident, il répondait tout seul sans son conseil, sans aucune préparation [106]. » Alors seulement il pose son jugement ou, s’il a été saisi en der­nier ressort, infirme ou confirme le jugement, indépendamment des opinions ou des influences, marquant en toute impartialité le droit et le tort, fixant le gain et le dommage en toute objectivité de cause [107]. Remarquons d’ailleurs que cette re­cherche objective du juste milieu correspond à une attitude habituelle chez le saint roi, que ce soit en matière d’habillement ou d’armement – « Il me disait que l’on devait se vêtir et s’armer de telle manière que les prud’hommes de ce siècle ne disent pas que l’on en fait trop, et les jeunes gens que l’on n’en fait pas assez [108] » –; en matière de prélèvement – « Et, dans cette expédition contre le roi d’Angleterre et contre les barons [au début de son règne], le roi fit de grandes libéralités, comme je l’ai entendu dire à ceux qui en revinrent. Et jamais en raison des dons ou des dépenses que l’on fit dans cette expédition ou dans d’autres, de ce côté ou de l’autre de la mer, le roi ne requit ni ne prit à ses ba­rons, à ses chevaliers, à ses hommes ou à ses bonnes villes de contributions qui aient soulevé des plaintes [109] » –; ou en matière de traitement : « Le roi Philippe, mon aïeul, m’a dit que l’on devait récompenser les gens de sa maison, l’un plus, l’autre moins, selon la façon dont ils servent. Et il disait encore que nul ne pouvait être bon gouverneur d’une terre, s’il ne savait aussi hardiment et aussi durement refuser qu’il savait donner [110]. »

Le vrai miroir de nos discours étant le cours de nos vies, saint Louis maître des lois et serviteur des coutumes [111] s’impose à lui-même l’esprit de la loi en montrant l’exemple. Ayant rendu la justice tout au cours de sa vie [112], il se sou­met à restitution envers des particuliers ou des vassaux [113], quitte à interpréter spirituellement les allitérations contenues dans le verbe « rendre » pour se justi­fier plaisamment :

 

Il disait que c’était une mauvaise chose que de prendre le bien d’autrui, car rendre était si dur que rien qu’à prononcer le mot, « rendre » écorchait la gorge, à cause des “r” qui y sont ; car ces “r” signifient les râteaux du diable, qui toujours tire en arrière vers lui ceux qui veulent rendre le bien d’autrui. Et le diable agit si habilement qu’il excite les grands usuriers et les grands voleurs, et les pousse à donner pour l’amour de Dieu ce qu’ils devraient rendre [114].

 

Vis-à-vis de son peuple, on sait que les plus humbles peuvent approcher le roi facilement comme en témoigne la scène universellement représentée du chêne de Vincennes : « Il arriva bien des fois qu’en été il allait s’asseoir au bois de Vincennes, après sa messe, et s’adossait à un chêne et nous faisait asseoir autour de lui. Et tous ceux qui avaient une affaire venaient lui parler, sans être gênés par des huissiers ou par d’autres gens [115]. » Quant à ses proches serviteurs, il n’hésitait pas à les récompenser ou à les sanctionner en proportion de la qualité de leurs services, témoin les propos tenus à Joinville sur son écuyer Ponce :

 

Et, quand son palefroi fut arrivé (en retard), il s’en prit avec des mots très âpres à Ponce l’écuyer. Et, quand il l’eut bien réprimandé, je lui dis : « Sire, vous devez passer beaucoup de choses à Ponce l’écuyer ; car il a servi votre aïeul et votre père » — « Sénéchal, fit-il, il ne nous a pas servis, mais c’est nous qui l’avons servi quand nous l’avons supporté auprès de nous, avec tous les défauts qu’il a [116]. »

 

Accessible à tous – y compris par les voies de la charité et des œuvres de miséricorde les plus humiliantes [117] –, mais juste envers tous - il se montre impi­toyable pour les blasphémateurs et les renégats [118] – il n’épargne pas non plus les officiers administratifs du royaume : il vérifie la mise en application de l’ordonnance de 1254 relative aux baillis et aux prévôts par des nominations, des révocations ou des solutions de statu quo avec réparations ou contribu­tions [119]. Il s’agit là encore d’un trait de prud’homme qui s’assure de la réalisation effective des mesures prises, l’intimation de l’action étant l’acte principal de la vertu de prudence :

 

La raison pratique, parce qu’elle est la raison pratique et vise les réalisations, s’affirme par un troisième acte : l’intimation, qui applique, dans la réalisation même, le résultat du conseil et du jugement. Cet acte, qui concerne l’action à effectuer, est celui qui entre le plus dans la finalité de la raison pratique, destinée à l’action… et ne saurait être réputé prudent celui qui défaille dans l’acte principal de la prudence [120].

 

Juge suprême du royaume, ce fut « l’homme du monde qui se donna le plus de peine pour la paix entre ses sujets » au dire de Joinville [121], et spéciale­ment entre les hauts personnages du voisinage et les princes du royaume ; « par exemple entre le comte de Chalon, oncle du sire de Joinville, et son fils le comte de Bourgogne, qui avaient une grande guerre quand nous revînmes d’outre-mer. Et, pour mettre la paix entre le père et le fils, il envoya en Bour­gogne, et à ses dépens, des gens de son conseil ; et par ses efforts la paix fut faite entre le père et le fils » (ibid.). Ce rôle de conciliateur n’empêche pas le roi, toujours lucide, de refuser les fausses paix, établies sur des raisons pré­caires : « Je [Joinville] ne manquai pas d’aller trouver le roi de France au Parle­ment de Paris pour parler dudit mariage [entre Thibaut de Champagne et Ma­dame Isabelle, fille du roi]. “Allez, dit le roi, faites la paix avec le comte de Bre­tagne, et puis nous ferons notre mariage”. Et je lui dis que, pour cette raison, il ne devait pas le refuser ; et il me répondit qu’à aucun prix il ne ferait le ma­riage jusqu’à tant que la paix fût faite, pour qu’on ne dise pas qu’il mariait ses enfants en dépossédant ses barons [122]. »

Ayant ainsi maintenu son royaume en paix et par là en prospérité (y com­pris pendant la septième croisade, grâce à la sagesse de la reine-mère et à la sainteté du roi à qui « tout est accordé par surcroît »), après avoir discipliné avec modération les féodaux, le roi établit la concorde entre « les étrangers » eux-mêmes [123] ou l’établit lui-même avec eux [124]. Et là il s’agit bien d’une particularité ignorée des temps modernes, semble-t-il, inexorablement blessés depuis la Ré­forme : le saint roi n’entend pas profiter des divisions des autres ou diviser pour régner au nom d’une raison d’État devenue parfois la contrefaçon du bien commun :

 

A propos de ces étrangers, entre lesquels le roi avait mis la paix, certains de son conseil lui disaient qu’il avait tort de ne pas les laisser se faire la guerre, car s’il les lais­sait bien s’appauvrir, ils ne l’attaqueraient pas aussi facilement que s’ils étaient bien riches. Et le roi répondait à cela en disant qu’ils n’avaient pas raison : « Car, si les princes voisins voyaient que je les laissais se faire la guerre, ils pourraient bien entre eux s’en rendre compte » et dire : « Le roi par sa malignité nous laisse faire la guerre » ; et il arriverait qu’à cause de la haine qu’ils auraient contre moi, ils viendraient m’atta­quer et je pourrais bien y perdre, sans compter la haine de Dieu que je m’attirerais, lui qui dit « Bénis soient tous les pacificateurs ». La conséquence fut que les Bourgui­gnons et les Lorrains entre qui il avait mis la paix l’aimaient et lui obéissaient si bien que je les vis venir plaider par-devant le roi, à propos de conflits qu’ils avaient entre eux, à la Cour du roi à Reims, à Paris, à Orléans [125].

 

Ainsi saint Louis a-t-il pu faire également la paix avec son cousin, Henri d’Angleterre, en 1254, en justifiant sa décision (rétrocession de terres et de bé­néfices en Saintonge, Agenais et Quercy) non seulement par des raisons supé­rieures fondées sur la charité, mais aussi par les résultats politiques ainsi obte­nus :

 

Seigneurs, je suis certain que les devanciers du roi d’Angleterre ont perdu tout à fait justement la conquête que j’occupe ; et la terre que je lui donne, je ne la lui donne pas en raison d’une obligation à laquelle je serais tenu envers lui et envers ses héritiers, mais pour établir l’amour entre mes enfants et les siens, qui sont cousins germains. Et il me semble que je fais un bon emploi de ce que je lui donne, parce qu’il n’était pas mon homme et que maintenant il entre en mon hommage [126]

 

En revanche, une fois les moyens de conciliation épuisés et l’offre de paix refusée – ainsi en 1242, avant la croisade, « lorsque le roi de France eut appris cela [son cousin le roi Henri III le défiait sur ses terres], il se repentit d’avoir of­fert au roi d’Angleterre des propositions de paix aussi humbles [127] », – Louis IX avait-il su faire respecter le droit, comme le fera deux siècles plus tard Jeanne d’Arc, « à la pointe de l’épée » jusqu’à la grande victoire de Taillebourg :

 

Je suis chagrin que mon cousin le roi d’Angleterre, que j’aurais désiré avoir pour grand ami, soit fasciné au point d’avoir plus volontiers prêté l’oreille aux insinuations fallacieuses des comtes de la Marche et de Toulouse, et de leurs complices, qu’à mes recommandations, tandis que de ces deux comtes, l’un est notoirement traître [Hugues de la Marche] et l’autre notoirement hérétique [Raymond de Toulouse]. Je me plains d’avoir été méprisé. Cependant je ne redoute ni lui ni les forces de ses alliés [128]

 

Enfin, vis-à-vis du pouvoir spirituel – ecclésiastiques, abbés, évêques – saint Louis exerce la même justice. Partant toujours d’enquêtes circonstanciées selon une procédure prudentielle, il ne cherche pas à ériger, en termes contemporains, l’indépendance du laïcat, mais recherche tout simplement le juste milieu propre à la justice et cher au prud’homme. Ayant ainsi déshérité l’abbé Geoffroi de Saint-Urbain dans sa querelle avec Joinville [129], il ne se laisse pas impressionner devant une délégation d’archevêques et évêques du royaume et, par un système inductif d’objections-réfutations, leur fait voir l’inanité de leur requête :

 

L’évêque Guy d’Auxerre lui dit pour eux tous : « Sire, fit-il, ces archevêques et ces évêques qui sont ici m’ont chargé de vous dire que l’autorité religieuse déchoit et se perd entre vos mains, et décherra plus encore si sous n’y avisez pas, parce qu’aujourd’hui personne ne redoute l’excommunication. Et nous vous demandons, sire, de donner l’ordre à vos baillis et à vos sergents de contraindre les excommuniés qui auront été sous le coup de la sentence pendant un an et un jour de faire satisfac­tion à l’Église. » Et le roi leur répondit sans consulter qu’il donnerait volontiers l’ordre à ses baillis et à ses sergents de contraindre les excommuniés comme ils en faisaient la demande, à condition qu’on lui donne connaissance si la sentence était juste ou non. Et ils se consultèrent et répondirent au roi que, de ce qui appartenait à l’autorité ecclé­siastique, ils ne lui donneraient pas la connaissance. Et le roi leur répondit également que, de ce qui lui appartenait, il ne leur donnerait certainement pas la connaissance, et qu’il ne donnerait sûrement pas l’ordre à ses sergents de contraindre les excommuniés à se faire absoudre, que ce soit à tort ou à droit, « car, si je le faisais, j’agirais contre Dieu et le droit. Et je vais vous donner un exemple qui est tel : les évêques de Bretagne ont tenu le comte de Bretagne bien sept ans sous le coup de l’excommunication, et puis il a eu l’absolution de la cour de Rome ; et, si je l’avais contraint dès la première année, je l’aurais contraint à tort [130] ».

 

Quant à son fameux différend [131] avec le pape Innocent IV (1243-1257), là encore saint Louis joue plutôt le rôle de médiateur afin que les sanctions ou les blâmes ecclésiastiques ne soient pas utilisés à contre-temps, cherchant à récon­cilier pour le bien de la chrétienté, le pape et l’Empereur d’Allemagne Frédé­ric II (1220-1250), qu’il ménagera jusqu’à ce point ultime où la justice stricte est dépassée par le pardon des offenses et la clémence des peines [132] :

 

Seigneur [au pape Innocent IV], ne lit-on pas dans l’Évangile que l’on doit ouvrir jusqu’à septante fois le sein de la miséricorde à celui qui demande pardon ? Considérez combien les jours sont mauvais. La Terre Sainte est en péril et sa délivrance n’est pas assurée. Aussi il nous serait très utile d’avoir avec nous celui qui est maître des ports, des îles, des vastes espaces de terre qui touchent à la mer, enfin celui qui pourrait nous aider dans notre pénible pèlerinage [133]

 

Finalement, on peut dire de saint Louis, semeur de paix à l’intérieur et de concorde à l’extérieur en toute amitié et charité [134], ce que le poète dira du vrai juge capable de discerner les raisons qui échappent parfois à l’examen ordi­naire des situations :

 

« C’est aux grands, c’est aux rois, c’est aux esprits bien faits

A voir la vertu pleine en ses moindres effets [135]. »

 

 

Conclusion :

prudence et sainteté

 

 

Cher fils (Philippe), je t’enseigne premièrement que tu aimes Dieu de tout ton cœur et de tout ton pouvoir, car sans cela, personne ne peut rien vouloir… Tu dois te garder de toutes choses que tu penseras devoir lui déplaire et qui sont en ton pouvoir, et spécialement, tu dois avoir cette volonté que tu ne fasses un péché mortel pour nulle chose qui puisse arriver.

 

Cher fils, je t’enseigne que tu entendes volontiers le service de la sainte Église… Prends garde que tu sois si bon en toutes choses qu’il soit évident que tu reconnaisses les générosités et les honneurs que Notre Seigneur t’a faits, de sorte que, s’il plaisait à Notre Seigneur que tu aies l’honneur de gouverner le royaume, tu sois digne de rece­voir l’onction avec laquelle les rois de France sont sacrés.

 

Cher fils, s’il advient que tu deviennes roi, prends soin d’avoir les qualités qui ap­partiennent aux rois, c’est-à-dire que tu sois si juste que, quoi qu’il arrive, tu ne t’écartes de la justice… Et, si un problème est tellement épineux que tu n’en puisses savoir la vérité, arrive à une telle solution en consultant ton conseil de prud’hommes, que ton âme et celle de tes ancêtres soient en repos… Garde que tu sois bien conseillé avant de déclarer la guerre, que la cause en soit tout à fait raisonnable, que tu aies bien averti le malfaiteur et que tu aies assez attendu, comme tu le devrais ; commande dili­gemment que les pauvres gens qui ne sont pas coupables de forfaiture soient proté­gés… Cher fils, je t’enseigne que les guerres et les luttes qui seront en ta terre ou entre tes hommes, que tu te donnes la peine, autant que tu le pourras, de les apaiser, car c’est une chose qui plaît beaucoup à Notre Seigneur. Et M. Saint-Martin nous en a donné un très grand exemple car, au moment qu’il savait par Notre Seigneur qu’il de­vait mourir, il est allé faire la paix entre les clercs de son archevêché, et il lui a semblé qu’il mettait bonne fin à sa vie.

 

*

  

 

Il y a deux règles des actes humains : la raison humaine et Dieu. Mais Dieu est la règle première, sur laquelle la raison humaine doit elle-même être réglée ; c’est pour­quoi les vertus théologales, qui consistent à atteindre la règle première, puisque leur objet, c’est Dieu, sont plus excellentes que les vertus morales et intellectuelles qui consistent à atteindre la raison humaine.

 

Le bien humain, c’est le bien rationnel (jugeant d’après la loi divine). Ce bien, la prudence le possède par sa nature même, puisque sa nature est d’être une perfection de la raison. La justice le réalise, puisque sa fonction est d’établir les choses humaines dans l’ordre dicté par la raison. Les autres vertus (force, tempérance) le conservent, puisque leur rôle est d’empêcher que les passions n’entraînent l’homme à désobéir à la raison.

 

*

  

 

Ce parallèle entre le testament spirituel (et politique) de saint Louis [136] et le traité théologique (et philosophique) des vertus de son contemporain saint Thomas d’Aquin [137] traduit bien tout à la fois la sainteté, la sagesse et l’héroïsme de ce siècle de prud’homie, inauguré par les prédications de saint Dominique et les missions de saint François. Il n’est pas de politique chrétienne sans la pra­tique assidue des vertus théologales et cardinales, telle est la leçon universelle à dégager de cette geste royale [138]. Attestée par ses actes, confirmée par ses paroles et proclamée par le témoignage de l’Église [139], cette grande leçon « à tirer du plus saint roi qu’on ait eu parmi les chrétiens » sera rappelée quatre cents ans plus tard à Louis XIV [140] et à son peuple par la grande voix de Bossuet : « Si vous êtes les enfants de saint Louis, si vous êtes la nation de saint Louis, la France de saint Louis, faites les œuvres de saint Louis [141]. »

Et, si nous ne sommes certes plus au temps des croisades [142], ce ne sont pas les occasions de pratiquer les actes de prud’homie qui nous manquent, en ces temps d’apostasie et de perfidie, comme la forte voix du cardinal Pie devait l’indiquer au siècle dernier [143] :

 

Nous ne sommes plus au temps des croisades, me dites-vous ? Je l’avoue, car l’iniquité se répand partout ; le scandale de la déloyauté et de la mauvaise foi est à son comble. Chaque matin ajoute une nouvelle révélation aux révélations de la veille ; et la société ne quittera cette lèpre que par une croisade que je prêche à toutes les âmes honnêtes, la croisade de la justice selon l’Évangile…

Nous n’en sortirons que par une croisade que je prêche à tous sans distinction, la croisade du courage chrétien, croisade du retour à la foi de nos pères, à la religion de saint Louis. Le salut et l’honneur de notre société le commandent [144].

 


 

Chevalier contre sarrasin.

Vitrail de Chartres

 

 

 


[1] — Au XIIe siècle, prud’homme est synonyme d’attachement aux vertus théologales et cardinales, que symbolise en quelque sorte le quatrain de Péguy : « Les trois théologales marchent devant ; Les quatre cardinales vont en suivant, etc. » Pour notre part, nous avons relevé vingt-cinq occurrences des termes prud’homme ou prud’homie dans les Mémoires de Joinville.

[2] — Sur les variations et la « dévaluation » (sémantique) du mot prudence, voir Marcel de Corte, dans La Prudence, DMM, 1974, Introduction. Sur son sens obvie, consulter abbé J.-P. André, Le Sel de la terre 22, p. 80 sq.

[3] — Mgr Tissier de Mallerais, « Le modèle des rois : saint Louis », Savoir et Servir 58 (496-1996), p. 64.

[4] — II-II, q. 50, a. 1 – A noter que Dante, lecteur assidu d’Aristote et de saint Thomas (voir Gilson Dante et la philosophie, Paris, Vrin, 1972), loue Salomon d’avoir demandé à Dieu la sagesse de gou­vernement, c’est-à-dire « prud’homie en roi » (Divine Comédie, Paradis, chant XIII). D’ailleurs, selon Maurras (article « Louis IX » du Dictionnaire critique et politique, Chardon), saint Louis aurait été visé par Dante au XIVe chant du IIIe cantique parmi les bienheureux qui brillent au quatrième ciel : « Le grand poète n’a pas été trop injuste pour le grand roi. »

[5] — II-II, q. 50, a. 1.

[6] — Les Propos de saint Louis, présentés par David O’Connell, Gallimard, 1974, p. 153. Réperto­riées par thèmes, les paroles de saint Louis sont précédées dans cette édition de notices historiques auxquelles se mêlent parfois des commentaires hétérodoxes (ex. : thèmes « croisades », « foi » et « juifs »).

[7] — « La preudommie (ou prud’homie) est un don de Dieu, prud’homme dénote l’excellence. Il s’agit d’un homme qui possède à un très haut degré des qualités de piété, de courage, de bonté, d’intelligence, de sagesse. Le mot s’applique à des religieux, aussi bien qu’à des laïques chevaliers ou autres », note J. Monfrin dans l’introduction de sa récente édition de la Vie de Saint Louis de Joinville (Classiques Garnier, 1995). Toutes nos traductions de l’œuvre de référence du biographe du roi sont empruntées à cette excellente édition (J. Monfrin a maintenu la numérotation commune à toutes les éditions des Mémoires de Joinville).

[8] — Propos de Philipphe-Auguste rapportés par Joinville (§ 360).

[9] — Rappelons la définition de la vertu morale d’après Aristote (Eth. Nic. II, 6) : « La vertu est une disposition à agir d’une façon délibérée, consistant en une médiété relative à nous, laquelle est ra­tionnellement déterminée et comme la déterminerait l’homme prudent. »

[10] — Saint Thomas, I-II, q. 58, a. 5.

[11] — Voir par exemple Saint Louis (des lys de France), de Cl. Franchet, Téqui, 1979. A noter aussi que saint François de Sales dans l’Introduction à la vie dévote fait très souvent référence à saint Louis à titre d’exemple dans la pratique des différentes vertus.

[12] — I-II, q. 65, a. 2.

[13] — II-II, q. 52, a. 2. Saint Louis invoque très souvent l’Esprit-Saint, notamment avant une décision à prendre, afin d’obtenir « le meilleur au gré de Dieu ».

[14] — Ou de conseil, de jugement, et d’intimation, selon le vocabulaire de saint Thomas (II-II, q. 47, a. 8).

[15] — Saint Thomas ne recense pas moins de huit parties constitutives nécessaires dans l’acquisiton de la vertu de prudence : mémoire, habileté dans le raisonnement, intelligence, docilité, sagacité, prévoyance, circonspection, mise en garde (II-II, q. 48, a. 1).

[16] — II-II, q. 50, a. 4.

[17] — Victoire importante remportée par Louis IX contre Hugues de la Marche et Henri III d’Angle­terre, en Poitou au mois de juillet 1242.

[18] — Décidée par lui lors d’une grave maladie et confirmée après par serment (décembre 1244).

[19] — Il en sera de même lors du départ pour la huitième croisade où saint Louis indiquera prophé­tiquement la voie à suivre en Afrique du Nord : « Dites de ma part à votre seigneur le soudan de Tunis [à un messager] que je désire si ardemment le salut de son âme que je voudrais passer le reste de ma vie dans une prison sarrasine sans même voir la lumière du jour, pourvu que votre roi reçût, avec son peuple et en toute sincérité, le baptême… Pour l’amour de Dieu, étudions comment la foi chrétienne pourra être prêchée à Tunis et qui seront les gens que l’on devrait envoyer prê­cher » (cité par O’Connell, ibid., p. 84-85).

[20] — On pense insensiblement au distique d’une des pièces bibliques de Racine, Athalie : « Celui qui met un frein à la fureur des flots / Sait aussi des méchants arrêter les complots. » Sur le caractère bi­blique qui entoure le règne de saint Louis, consulter les savantes analyses d’Hervé Pinoteau : « Autour de Dei Filius » (Itinéraires, novembre 1970), et « La tenue du sacre de saint Louis IX » (Itinéraires, avril 1972).

[21] — On reconnaît là les conditions naturelles d’une cité (ou d’un pays) prospère d’après saint Thomas dans son de Regno.

[22] — O’Connell, ibid., p. 71-72.

[23] — Jacques Le Goff note : « Saint Louis est le personnage du Moyen Age qui a le mieux saisi le thème de la guerre juste » (interview au Figaro littéraire, 25 janvier 1996).

[24] — Voir Saint Thomas, II-II, q. 40 – Sévère envers les duels, les guerres privées (« bataille n’est pas voie de droit » aime à répeter le saint roi) et même envers les guerres entre chrétiens (voir deuxième partie), Louis IX est favorable à l’usage des armes pour la défense de la foi : « Aussi, vous dis-je, fit le roi, que personne, à moins d’être savant, ne doit discuter avec eux [les juifs]. Mais le laïc, quand il entend mal parler de la loi chrétienne, ne doit pas la défendre autrement qu’avec l’épée, dont il doit donner dans le ventre aussi loin qu’elle peut entrer » (Joinville, § 53). En même temps saint Louis se dit prêt à avoir « tous les membres tranchés plutôt que de renoncer à la foi chrétienne » (O’Connell, ibid., p. 101).

[25] — Joinville, § 176. Saint Louis était strict en matière d’obéissance comme le manifeste cette leçon de vraie pédagogie donnée à ses enfants : « Vous avez bien mal agi : vous êtes mes fils et vous n’avez pas fait du premier coup tout ce que je vous ai commandé, et prenez garde que cela ne vous arrive jamais » (§ 37).

[26] — Joinville, § 218-219. Le roi qui pleura son frère l’avait pourtant averti avec prévoyance : « Finalement, beau frère, je redoute beaucoup votre hardiesse et votre grand courage, et je doute que, une fois de l’autre côté, vous ne m’attendiez, moi, avec le reste de l’armée » (O’Connell, ibid., p. 109).

[27] — Dans « Introduction » de la Vie de Saint Louis.

[28] — Et en cas de capture ou d’armistice, la défense du bien commun consiste à défendre le bon droit des prisonniers et des populations.

[29] — Joinville, § 132.

[30] — Joinville, § 183. Le roi envisageait cette conquête (sur la route de la croisade) comme un moyen d’assurer la conversion des Égyptiens à la foi chrétienne (d’où ses prescriptions à ses hommes d’éviter tout massacre, d’épargner femmes et enfants pour mieux amener à la foi les au­tochtones).

[31] — Joinville, § 554.

[32] — Jean Richard, l’historien de saint Louis, estime : « On doit remarquer combien prudemment avait été menée cette campagne (jusqu’à la capture) ; Louis avait été très attentif à mettre de son côté le maximum d’éléments susceptibles de donner plus de puissance à son armée » (dans Saint Louis, Fayard, 2e édition, 1995, p. 228). Tout au plus, Jean Richard note-t-il que « cette campagne aurait pu réussir si elle avait été menée plus rapidement au printemps de 1249 ; le choix d’un autre terrain que le Delta, c’est-à-dire l’adoption d’une autre base que Damiette, aurait peut-être permis de marcher sur le Caire sans rencontrer tous les obstacles que l’armée trouva devant elle » (ibid).

[33] — « Si soigneusement précédée, la grande expédition mise sur pied par saint Louis allait connaître un succès éclatant pour s’achever en désastre. Les qualités mêmes qui avaient présidé à sa prépara­tion : prudence, soin du détail, devaient se retourner contre elle », ajoute Jean Richard (ibid., p. 205). De plus « ne pouvant enchaîner tous les hasards » (Corneille, Attila), saint Louis allait connaître des contretemps qui décidèrent du destin de cette campagne (occupation soudaine de la Mansûra, témérité du comte d’Artois, épidémies, privations, perte de la maîtrise des eaux du Nil, sans compter les attaques ennemies !)

[34] — Voir Aristote (Eth. Nic. VI, 10) : « La justesse de coup d’œil a lieu indépendamment de tout calcul conscient, et d’une manière rapide, tandis que la délibération exige beaucoup de temps. »

[35] — « Les quatre fois, commente L. Quenette (dans Itinéraires, ibid., p. 28), le saint roi opposa à la sagesse humaine la folie de la croix. » Cependant, en ces cas précis, le saint roi fit preuve tout à la fois de sagesse surnaturelle et de prudence militaire, tant il est vrai que la grâce ne détruit pas la nature mais la perfectionne.

[36] — Joinville, § 7 et § 149.

[37] — Joinville, § 7 et § 149. On sent poindre chez le sénéchal de Champagne une véritable admira­tion devant la fière allure et le noble maintien de saint Louis armé : « Jamais je ne vis un homme en armes aussi beau, car il se détachait, depuis la hauteur des épaules, au-dessus de tous ses gens, un heaume doré sur la tête, une épée d’Allemagne à la main » (§ 228).

[38] — Joinville, § 7 et § 149. O’Connell propose une autre variante (op. cit, p. 104, d’après l’histo­rien Michaud) : « Temporiser, c’est relever leur courage (des ennemis) et risquer d’affaiblir l’ardeur des guerriers français. Nous n’avons ni rade ni port pour nous mettre à l’abri des vents et des at­taques imprévues des Sarrasins. Une seconde tempête peut dissiper encore ce qui reste de la flotte et nous ôter les moyens de commencer la guerre avec succès. Aujourd’hui, Dieu nous envoie la vic­toire ; plus tard, il nous punirait d’avoir négligé l’occasion de vaincre. »

[39] — Joinville, § 13-14, et 627-628.

[40] — Audacieux mais pas téméraire, saint Louis, arrivé à bon port, renoncera en revanche à débar­quer à Aigues-Mortes pour accoster à Hyères en toute sûreté : « Le roi fit venir son conseil… et leur demanda ce qu’ils conseillaient de faire ; et tous lui conseillèrent de débarquer, car il n’agirait pas sagement s’il exposait sa personne, sa femme et ses enfants aux hasards de la mer, puisqu’il y avait échappé. Le roi donna son accord au conseil que nous lui donnâmes, ce dont la reine fut bien contente » (§ 654).

[41] — Joinville, § 9 et 306.

[42] — Joinville, § 11-12 et 436-437.

[43] — En d’autres circonstances, un Maréchal de France, soucieux du sort des prisonniers et du bon peuple de France, se souviendra de cet exemple et refusera d’abandonner les siens loin du territoire national. Notons qu’un croisé prud’homme (messire de Bourlémont), cousin germain de Joinville, (§ 412) considérait comme une marque d’infamie le retour précipité en France : « Aucun chevalier, ni pauvre, ni riche, ne peut revenir sans être couvert de honte s’il laisse entre les mains des Sarra­sins le menu peuple de Notre Seigneur, en compagnie duquel il est allé. »

[44] — Homme prudent au « style prud’homme », selon l’expression de L. Quenette (ibid., p. 18). N’oublions pas l’importance du langage dans le rôle du chef (voir « Les Paroles de Jeanne d’Arc », Le Sel de la terre 19). Ainsi dans l’Antiquité, Périclès, considéré par Aristote comme le modèle des hommes prudents (Eth. Nic. VI, 5), est-il loué par Plutarque pour avoir su convaincre son peuple d’agir bien (Vies parallèles).

[45] — Saint Louis, comme sainte Jeanne d’Arc deux siècles plus tard, estime qu’en dernier ressort « c’est le péché qui fait perdre les batailles ».

[46] — 1 M 9, 10. De même, saint Louis avait déclaré à ses proches avant de prendre la croix : « Aidez-moi à chercher la véritable gloire, secondez-moi dans la carrière pénible où je suis engagé, et ne vous alarmez plus ni sur mon sort, ni sur celui de ma famille et de mon peuple » (O’Connell, ibid., p. 71).

[47] — Joinville, § 367.

[48] — II-II, q. 56, a. 2.

[49] — En grande humilité, saint Louis considère les tribulations de la croisade plus comme un châti­ment de ses propres fautes que comme une épreuve ou une leçon permises par Dieu, jugeant ses propres fautes comme la cause directe de l’échec ultime de la croisade : « Si je souffrais seul l’opprobre et l’adversité, et si mes propres péchés ne retombaient pas sur l’Église universelle, je supporterais ma douleur avec fermeté. Mais, par malheur pour moi, toute la chrétienté a été cou­verte de confusion par ma faute » (O’Connell, ibid., p. 102).

[50] — Richelieu, dans son Testament politique, a bien exprimé ce lien entre prévoyance et provi­dence : « Comme il est nécessaire de voir, autant qu’il est possible, par avance, quel peut être le succès des affaires qu’on entreprend, pour ne pas se tromper en son compte, la sagesse et la vue des hommes ayant certaines bornes au-delà desquelles il n’aperçoit rien, et n’y ayant que Dieu qui puisse prévoir la dernière fin des choses, il suffit souvent de savoir que les projets qu’on fait sont justes et possibles pour s’y embarquer avec raison » (2e partie, ch. IV).

[51] — Joinville, § 279. Ne pas oublier Dieu, c’est être assuré que Dieu n’oubliera pas les siens, comme le remarque notre chroniqueur dans son récit charmant : « Ainsi que Dieu le voulut, qui n’oublie pas les siens, il fut décidé, vers le coucher du soleil, que nous serions libérés » (§ 375) – ou : « En cela [les Sarrasins n’osèrent s’avancer jusqu’à nous] Dieu nous fit une grande courtoisie » (§ 272).

[52] — Cette crainte de Dieu, mêlée au don de piété, communique au sein même des batailles assu­rance au roi et par contre-coup inspire terreur aux ennemis de Dieu (voir § 101, 236), selon le texte plein de foi de Joinville : « Je ne vois en effet aucune autre raison qui ait empêché les Turcs de venir s’emparer de nous dans la ville [Acre], sinon l’amour que portait au roi Dieu, qui installait la peur au cœur de nos ennemis, et cela les empêchait d’oser venir nous attaquer. Et il est écrit à ce sujet : “Si tu crains Dieu, tous les êtres qui te verront te craindront” » (§ 11).

[53] — Joinville, § 636. Et le roi de poursuivre : « … Ces menaces que Dieu nous fait ne sont pas pour faire avancer son profit, ni pour empêcher son dommage ; mais seulement à cause du grand amour qu’il a envers nous, il nous réveille par ses menaces pour que nous voyions clair dans nos manquements et que nous ôtions de nous ce qui lui déplaît. Faisons donc ainsi, dit le roi, et nous agirons en sages » (§ 367).

[54] — O’Connell, ibid., p. 147.

[55] — En matière de diplomatie comme en matière de guerre, le roi entend agir en chef et, s’il prend conseil dans la phase de délibération (Joinville § 454), il considère les phases de décision et d’exé­cution comme des prérogatives royales, témoin le récit de l’incident suivant : « Le roi s’emporta très vivement contre le maître du Temple, et lui dit qu’il avait bien de l’audace d’avoir des conventions ou des entretiens avec le sultan de Damas sans lui en parler ; et le roi voulut qu’il lui en fut fait ré­paration… et il fit ainsi : “Maintenant, agenouillez-vous, dit le roi, et faites amende de ce que vous êtes allé contre ma volonté” » (§ 512-513). En revanche, le roi ne se substitue pas au pouvoir réel des maîtres du Temple ou de l’hôpital (ou des barons des lieux) concernant l’éventuelle livraison des châteaux au sultan du Caire, même sous la menace de la torture (§ 336 et § 340).

[56] — Voir les « Dix commandements du Code de la chevalerie », d’après Léon Gautier (dans La Chevalerie, Paris, 1884, réédition Cholet 1996), de la mort duquel nous fêtons cette année le cente­naire (1832-1897).

[57] — Joinville, § 363. A l’inverse, il accepte les termes de la partie adverse formulés selon la loi du Coran : « Le roi accepte les termes susdits des émirs parce que messire Nicole d’Arc, qui savait le sarrasin, dit qu’ils ne pouvaient pas en faire de plus forts suivant leur loi » (§ 361).

[58] — Il est vrai que la loi du Coran incite au parjure dans le cas signalé par Joinville : « Il [le Sarra­sin qui voulait que l’on nous tue] tournait devant eux un feuillet du livre qu’il tenait et leur montrait l’autre commandement de Mahomet, qui était tel : “En dépit de la garantie donnée en engageant ta foi, tue l’ennemi de la loi”… Et nous ferons pis encore si nous ne tuons le roi, quelque garantie que nous lui avons donnée, car c’est le plus fort ennemi qu’ait la loi païenne » (§ 373). Politici et clerici caveant !

[59] — Le roi réprimanda même Philippe de Nemours qui, par mode de plaisanterie, avait feint de fausser le compte au détriment des Sarrasins sous prétexte que ces derniers « étaient les plus habiles à fausser les comptes qui soient au monde »… « Et je vous donne l’ordre, dit le roi, sur la foi que vous me devez comme mon homme que vous êtes, si les dix mille livres ne sont pas payées, que vous les fassiez payer sans faute » (Joinville, § 387). A ce propos, le bon roi connaît les règles de l’eutrapélie : s’il rejette les plaisanteries malencontreuses ou les divertissements malsains (le jeu de dés de son frère le comte d’Anjou pendant la croisade, § 405), il sait se récréer avec sa cour (§ 668) ou deviser plaisamment avec son confident préféré (§ 404, 500 et 566).

[60] — Joinville, § 343. Par contre, le roi « dit et promit aux émirs qu’il paierait volontiers les cinq cent mille livres pour la délivrance de ses hommes ». – Quand le sultan entendit cela, il dit : « Par ma foi, il est large, le Franc qui n’a pas marchandé sur une si grande somme de deniers » (ibid.)

[61] — Joinville, § 427. Le roi était tellement au service de ses hommes qu’il ensevelissait lui-même les corps de croisés : « Nous trouvâmes que le roi en personne avait fait enterrer les corps des chré­tiens que les Sarrasins avaient tués ; et lui-même en personne portait les corps en putréfaction pour les mettre en terre dans des fosses » (§ 580).

[62] — Calendrier 1997 de l’Association Saint-Bernard (écoles de L. Quenette), « Saint Louis, chef d’État modèle », chap. : « Les années de captivité ».

[63] — Joinville, § 444.

[64] — Joinville, § 464.

[65] — Formule empruntée à La Fontaine dans la fable « Les Loups et les brebis » (III, 13).

[66] — Joinville, § 539. Concernant les relations diplomatiques ou les traités de paix, héritier en cela de la tradition chevaleresque française (contrairement à Machiavel et à la virtù pratiquée par Le Prince, ch. 15 et 18), Richelieu exigera un respect religieux de la parole donnée : « Les rois doi­vent bien prendre garde aux traités qu’ils font : mais, quand ils sont faits, ils doivent les observer avec religion » (Testament politique, 2e partie, ch. VI).

[67] — Joinville, § 353.

[68] — Parfois au mépris des coutumes locales dans l’intérêt supérieur du bien commun : « Une cou­tume d’outre-mer prévoyait que, lors de la prise d’une ville, tout le butin qui s’y trouvait devait être réparti à raison de deux tiers pour les pèlerins et un tiers pour le roi. Sur le conseil du patriarche de Jérusalem, saint Louis décida de retenir tous les grains – froment, orge, riz – pour le ravitaillement de l’armée et de répartir le reste… Il apparaît que le sens de l’efficacité, et le souci de parer aux né­cessités du ravitaillement et du financement de l’expédition, l’avaient emporté sur le respect de la coutume » (Jean Richard, ibid., p. 220).

[69] — Joinville, § 441.

[70] — Voir IIe partie.

[71] — N’oublions pas que c’est la considération du royaume de Jérusalem qui motiva le roi à rester en Terre Sainte : « J’ai donc considéré qu’à aucun prix je ne laisserais le royaume de Jérusalem se perdre, lui que je suis venu protéger et conquérir » (§ 437).

[72] — Bordeaux Henri, Vie, mort et survie de saint Louis, Plon, 1947, p. 506. Mgr Calvet résume ainsi cette vocation de la France symbolisée par le rôle de saint Louis : « Louis IX va vers l’infidèle, l’épée à la main, pour le rejeter hors des frontières de la chrétienté, pour lui reprendre le tombeau du Christ, pour lui imposer une juste révérence de la force chrétienne, et ainsi, en dernière analyse, pour le convertir. L’esprit de bataille se transforme sous l’influence de l’esprit franciscain (saint Louis était tertiaire franciscain), la croisade tend à se transformer en mission. Ainsi se crée dans le cœur du saint roi, et par lui dans le cœur de la France, cette doctrine : (…) le Français est le soldat de la cause de Dieu, laquelle, suivant les temps, prend divers visages et peut être défendue par la parole (on pense aux dominicains si activement soutenus par Louis IX) autant que par l’épée. (…) La France ne grandit que si elle est fidèle à sa vocation et elle déchoit quand elle y manque. C’est une des lois de notre histoire. Affirmer que saint Louis en a établi les fondements, c’est dire la part considérable qui lui revient dans la création de la conscience française » (Témoins de la conscience française, Alsatia, 1943, p. 20).

[73] — Saint Thomas, II-II, q. 80, a. 1.

[74] — II-II, q. 58, a. 1.

[75] — Selon la définition de la justice (saint Thomas, II-II, q. 58, a. 11).

[76] — Le juste milieu visé par la justice est objectif, insiste saint Thomas (II-II, q. 58, a. 10) et « le droit est l’objet de la justice » (II-II, q. 57, a. 1).

[77] — « Au sacre, Hugues Capet a promis la justice à son peuple, note J. de Viguerie (« Les rois sa­crifiés », Itinéraires 313, mai 1987, p. 25). Une telle promesse est un acte politique, et la justice ainsi promise ressort de la politique naturelle, ne faisant qu’exprimer le principe de tout État digne de ce nom… Seulement cette promesse que fait le roi est jurée à Dieu. De sorte que de sa promesse, il doit raison à Dieu, et que, s’il est bien “débiteur de justice” envers les Français ses sujets, c’est à Dieu qu’il rend compte de l’acquittement de sa dette. La foi jurée, tel est le lien par lequel la royauté française, dès ses origines, s’est reliée à Dieu. »

[78] — Fustel de Coulanges, dans « Saint Louis et le prestige de la royauté » (extrait des Leçons à l’Impératrice, DMM, 1970, p. 25). En conclusion de cette analyse brève et dense, l’auteur de la Cité antique rappelle fort opportunément : « Saint Louis a en effet montré que l’on gouverne par les principes les plus simples, par le bon sens, par la droiture de l’esprit et par la droiture du cœur » (p. 39).

[79] — Fustel de Coulanges, ibid., p. 29.

[80] — Saint Thomas, II-II, q. 48, a. 1. Concernant les rapports de la justice et de la prudence, saint Thomas précise : « Le jugement est donc l’acte de la justice en tant qu’elle incline à juger exac­tement, et de la prudence en tant qu’elle profère le jugement… L’homme juste, moyennant la vertu de prudence, prononce son jugement en s’inspirant des règles du droit » (II-II, q. 60, a. 1).

[81] — Nous avons rangé l’ordonnance administrative de 1254, dite aussi Établissement de Saint-Louis, ainsi que les Enseignements à son fils Philippe III et à sa fille Isabelle sous la rubrique « prudence législative et administrative » dans la mesure où il s’agit d’actes présentant des principes ou des règles générales de droit, tandis que les jugements posés par saint Louis seront étudiés sous le titre de « prudence politique et judiciaire » en raison de la particularité des situations en cause.

[82] — Aristote, Eth. Nic., VI, 8.

[83] — Joinville, § 659.

[84] — Joinville, § 56.

[85] — Joinville, § 57.

[86] — Joinville, § 693.

[87] — « Avant saint Louis, la royauté ne possédait ni le pouvoir législatif, ni le pouvoir judiciaire, si ce n’est à l’égard de ses sujets directs. Elle a l’un et l’autre sous saint Louis, et après lui », note Fustel de Coulanges (ibid., p. 137).

[88] — « Recevez ce sceptre, la verge de la vertu et de l’équité… afin que vous méritiez de suivre en toutes choses celui dont le prophète David a parlé en ces termes : “Votre trône, ô Dieu, est un trône éternel ; et le sceptre de votre empire est un sceptre d’équité”, et que vous imitiez celui qui dit : “Parce que vous avez aimé la justice et haï l’iniquité, Dieu vous a sacré d’une huile de joie” » (cité par E. Vicart dans « La signification du sacre », Le Sel de la terre 17, p. 112).

[89] — Joinville, § 714.

[90] — Cette ordonnance « dictée par Louis IX en 1254 montre la très haute idée qu’il avait de la jus­tice et l’énergie qu’il dispensa à la faire mettre en pratique pour l’ensemble de ses sujets. Elle s’adresse aux baillis qu’il s’agit de ramener dans le chemin du vrai service », note J. Smits dans un article où sont bien mis en valeur les rouages et la réorganisation de la justice sous saint Louis (Présent, 23 août 1997, p. 10).

[91] — Joinville, § 694 à § 714. Outre cette ordonnance générale, il faudrait citer les mesures qui fi­rent évoluer les mœurs ou les institutions judiciaires dans le sens du droit (abolition des duels, in­terdiction des guerres privées, établissement de l’appel, réforme du Parlement, restauration du droit romain, organisation de la police notamment dans la grande ville de Paris), sans compter les ré­formes politiques et civilisatrices, signes certains d’une réelle prudence de gouvernement (mise en circulation d’une bonne monnaie, institution du « Livre des métiers » par Étienne Boileau, bâtiments et fondations, etc…).

[92] — Le texte appelé aussi « Testament de saint Louis » figure dans Le Sel de la terre 19, p. 163 à 167 (dans Joinville, § 740 à 754, dit version courte).

[93] — Les préceptes de charité sont encore plus nombreux dans les Enseignements donnés à sa fille Isabelle, reine de Navarre (ex. : « Aimez les pauvres et secourez-les, spécialement ceux qui, pour l’amour de Notre Seigneur, se sont mis en l’état de pauvreté » ; O’Connell, ibid., p. 193).

[94] — Titre d’un article de J. Madiran dans Itinéraires 67, novembre 1962, p. 144.

[95] — Notons que dans ses enseignements à son fils, Louis IX lui recommande toujours de se fier à la sagesse des prud’hommes (ex. : « Choisis pour confesseur un prud’homme », Joinville § 742 ; – « Prends garde d’avoir en ta compagnie des prud’hommes loyaux », § 745 ; – « Si tu as quelque poids sur le cœur, dis-le à quelque prud’homme », § 744). N’oublions pas en effet que la prud’homie, telle que définie en introduction, est pour le roi la vraie règle de gouvernement, au point d’avoir pu dire à son fils premier né, Louis : « Car j’aimerais vraiment mieux qu’un Écossais vînt d’Écosse et gouvernât bien et justement le peuple du royaume que tu le gouvernes mal » (§ 20).

[96] — Cette ordonnance de 1254 avait été précédée d’une enquête minutieuse étalée sur deux ans et soigneusement examinée par le roi. Ensuite il enverra des émissaires dans tout le royaume pour sa­voir si la justice est rendue. « La joie du juste, disait-il, c’est que la justice soit faite » (cité par Francis Dallais, dans « Saint Louis », conférence donnée à Montjoie le 21 août 1983, Messageries Saint Louis, p. 21).

[97] — Saint Thomas, II-II, q. 120, a. 1 et 2. L’équité thomiste (ou épikie aristotélicienne, II-II, q. 80, a. 1) subjectée dans la volonté est très proche de la perspicacité subjectée dans l’intelligence. « L’équité est une vertu de la volonté, spéciale disposition à rechercher et à accomplir ce qui est le plus conforme au bien commun, là où la loi ne le détermine point. La perspicacité est au contraire vertu de l’intellect, relative à ces cas particuliers où les normes courantes ne suffisent pas à assurer la rectitude du jugement. Mais ces deux vertus collaborent étroitement dans leur exercice, c’est un des aspects de la connexion de la prudence et de la justice » (dans « Revue des Jeunes », fascicule sur La Religion, par J. Mennessier O.P., 1932, p. 232).

[98] — Joinville, § 24 : « Il me dit de ne démentir ou de ne contredire personne au sujet de propos tenus devant moi, à condition qu’il n’y ait pour moi ni péché ni dommage à les accepter : les pro­pos durs font éclater les rixes dont mille hommes sont morts. » Étranger aux vengeances dues à la vaine gloire des hommes, saint Louis se montre en revanche « jaloux » de l’honneur de Dieu : « Je n’ai point quitté la France pour venger les injures faites à mon père, à ma mère ou à moi-même, mais bien celles faites à mon Seigneur Jésus-Christ » (cité par O’Connell, ibid., p. 159).

[99] — Ainsi, note Fr. Dallais (ibid., p. 15 et 16), « accorde-t-il, par mansuétude, vertu chrétienne, un délai de trois mois à l’indiscipliné féal, le duc de Bretagne », ou bien exige-t-il avec magnanimité « la soumission du rebelle Mauclerc en présence de toute la cour, tout habillé, alors que l’usage voulait que le vassal comparût en chemise et pieds nus ».

[100] — En vertu des habitudes féodales, « la justice ne décidait ni d’un héritage contesté, ni de l’inno­cence accusée ; le glaive était le juge » (d’après l’abbé d’Arty dans Panégyrique de Saint Louis en présence de Messieurs de l’Académie Française, le 25 août 1749). C’est pourquoi saint Louis re­prend le comte de la Marche en ces termes : « C’est vous qui avez répondu, n’est-ce pas, que vous ne deviez pas procéder dans cette affaire par la loi de bataille mais par l’enquête, car la bataille, di­siez-vous, ne nous aide pas à déterminer la justice d’une cause » (O’Connell, ibid., p. 157).

[101] — Joinville, § 172.

[102] — J. Smits (ibid.), qui actualise l’exemple de saint Louis en ces termes : « En ces temps du dogme de la séparation des pouvoirs, où l’on cherche même à couper le “lien ombilical” entre le ministre de la justice et les procureurs qui viennent (en théorie) dire les intérêts du bien commun, cette image donne à réfléchir. Elle montre que l’important est dans le respect de la vérité et du bon droit, et que ce respect-là ne naît pas d’une mécanique, fût-elle constitutionnelle, mais de la sagesse en laquelle les magistrats du temps de saint Louis voyaient la plus nécessaire de leurs vertus. »

[103] — Michel Villey, Questions de saint Thomas sur le droit et la politique, P.U.F., 1987, p. 164-165. N’oublions pas que, dans le syllogisme pratique, la mineure et la conclusion sont des propositions particulières (ibid., p. 24).

[104] — Conformément à la tradition capétienne : « Nous n’avons de raison d’être que si nous rendons la justice à tous et par tous les moyens », disait Hugues Capet ; et Louis VI mourant recommandait à son fils aîné de « garder son droit à chacun » (dans Le Roi de Funck-Bruntano, Hachette, 1912, p. 106).

[105] — Joinville, § 747. Le souci de la vérité se reflète jusque dans son langage : « Quand il voulait affirmer quelque chose, il disait : “Vraiment, il en a été ainsi”, ou : “Vraiment, il en sera ainsi” (§ 686). On peut véritablement appliquer à saint Louis les vers suivants, qui expriment cette subor­dination du sujet à l’objet :“Le seul honneur solide / C’est de prendre toujours la vérité pour guide” » (satire XI).

[106] — Joinville, § 669. Dans sa profonde humilité, le roi reconnaît avoir écouté plus attentivement une requête de l’abbé de Cluny, à la suite d’un présent de deux palefrois : « Je veux vous deman­der, s’il vous plaît, lui dit Joinville (§ 656), si vous avez écouté avec plus de bienveillance l’abbé de Cluny parce qu’il vous donna hier ces deux palefrois. » Le roi réfléchit longuement et me dit : « Vraiment oui. » — « Sire, je vous donne l’avis et je vous conseille que vous défendiez à tous vos conseillers jurés, quand vous viendrez en France, de rien prendre de ceux qui auront à traiter une affaire devant vous. »

[107] — Saint Thomas, II-II, q. 61, a. 2 : « Dans les autres vertus, le milieu est déterminé rationnelle­ment et non pas objectivement (secundum rem). Mais, dans la vertu de justice, il est fixé objective­ment : le juste milieu varie avec les objets. » En somme, le juste milieu, propre à la vertu morale, concerne soit les passions de l’homme, soit ses opérations (cas de la justice, II-II, q. 58, a. 10).

[108] — Joinville, § 25. Saint Louis ajoute à l’adresse des prud’hommes : « Vous devez vous habiller bien et proprement, car vos femmes vous en aimeront mieux et vos gens vous en estimeront davan­tage » (§ 38). Il recommande également à Joinville la mesure dans le boire (« mettre de l’eau dans son vin »), le manger et le langage (§ 22-23).

[109] — Il est vrai que Joinville a pris soin de noter : « Et ce n’était pas étonnant, car il faisait cela avec les conseils de la bonne mère qui était avec lui, sur le conseil de qui il agissait, et sur le conseil de ceux des prud’hommes qui lui étaient restés du temps de son père et du temps de son aïeul » (§ 105).

[110] — « Et, ajouta le roi, je vous apprends cela parce que le monde est si âpre à demander qu’il y a peu de gens qui regardent au salut de leurs âmes ou à l’honneur de leurs personnes, s’ils peuvent tirer à eux le bien d’autrui, soit à tort, soit à raison » (Joinville, § 662).

[111] — « La société française de son temps était régie par une foule d’institutions diverses. Il y avait les institutions féodales, qui réglaient les droits et les devoirs des seigneurs. Il y avait les institutions ecclésiastiques, qui réglaient de même les privilèges et les droits du clergé. Il y avait les institutions municipales, les chartes des villes, ce qu’on appelait les libertés et les franchises. Toutes ces institu­tions, féodales, ecclésiastiques, bourgeoises, toutes également étaient des limites pour la royauté… saint Louis les respecta » (Fustel de Coulanges, ibid., p. 25) et, constate Henri Charlier (dans Création de la France, DMM, 1995, p. 51) : « Saint Louis était très respecté parce qu’il respectait les libertés de chacun. »

[112] — Joinville rapporte quatre jugements rendus pendant la croisade même, à Césarée (§ 505).

[113] — Ainsi restitua-t-il « en toute loyauté » à Renaut de Trie (Joinville § 66) le comté de Dammartin donné par mégarde aux héritiers de la comtesse de Boulogne.

[114] — Joinville, § 33. La restitution, acte de justice commutative, est de nécessité de salut (II-II, q. 62, a. 1 et 2). Voir saint Louis à son fils : « Et, si jamais tu entends dire que tes ancêtres aient fait restitu­tion, prends toujours soin à savoir s’il en reste encore quelque chose à rendre et, si tu le trouves, rends-le immédiatement, pour le salut de ton âme et celle de tes ancêtres » (Testament).

[115] — Joinville, § 59.

[116] — Joinville, § 662.

[117] — Joinville, § 688. « Dès son enfance, le roi fut pitoyable aux pauvres et aux nécessiteux, [§ 720], justifiant son attitude par ces mots : “Si je dépense beaucoup d’argent quelquefois, j’aime mieux le faire en aumônes faites pour l’amour de Dieu que pour frivolités et choses mondaines” » (O’Connell, ibid., p. 60).

[118] — Joinville, § 685 et 395. Il s’agit là en fait de témoignages éclatants de la vertu théologale de foi, « pierre angulaire de toute la vie de Louis IX » et de la primauté absolue qu’il accordait aux trois premiers commandements (ex. : l’introduction de l’Inquisition en France sous son règne) et au Credo : « C’est pourquoi on doit se garder et se défendre de telle façon du piège du démon que l’on dise à l’ennemi quand il nous envoie telle tentation (contre la foi) : “Va-t’en, tu ne me tenteras pas jusqu’à m’empêcher de croire fermement tous les articles de la foi. Même si tu me faisais trancher tous les membres, je voudrais toujours vivre et mourir dans cet état d’esprit”. Qui parle ainsi vainc l’ennemi avec le bâton et l’épée dont voulait se servir l’ennemi pour l’occire » (O’Connell, ibid., p. 98).

[119] — Concernant la prévôté de Paris par exemple, saint Louis « fit chercher à travers tout le royaume et à travers tout le pays où il pourrait trouver un homme qui fît bonne justice et rigide, et qui n’épargnât pas le riche plus que le pauvre. On lui indiqua Étienne Boileau » (Joinville § 714).

[120] — Saint Thomas, II-II, q. 47, a. 8. On pense aussitôt à la morale de la fable suivante : « Ne faut-il que délibérer, / La Cour en conseillers foisonne ; / Est-il besoin d’exécuter, / L’on ne rencontre plus personne » (II, 2).

[121] — Joinville, § 680.

[122] — Joinville, § 662.

[123] — Il s’agit parfois seulement des grands feudataires du royaume. Une phrase, en tout cas, admi­rable en sa concision, résume bien ce don de conciliation que possédait le roi : « Le roi fit tant qu’ils [les adversaires] firent la paix » (Joinville, § 362).

[124] — « Saint Louis fut vraiment l’arbitre de l’Europe. Si bien que Péguy n’a pas tort lorsque, dans certains passages du Mystère des Saints Innocents, il n’appelle plus Louis roi de France, mais “roi de chrétienté”. Il tenta de rétablir la paix entre l’Empereur et le Saint-Siège ; il la rétablit effectivement entre la Flandre et le Hainaut. Enfin, en 1264, ce même Henri III, qui avait signé le traité de 1259, et ses barons révoltés s’accordèrent pour demander à saint Louis d’arbitrer entre eux. Jamais mo­narque chrétien ne fut entouré d’une gloire plus pure. C’est que le Moyen Age savait reconnaître les saints, qu’ils fussent dans le cloître comme saint Bernard au XIIe siècle, ou sur le trône comme saint Louis au XIIIe siècle » (J. Madaule, « Les maîtres et les modèles » dans Vie spirituelle, juillet-août 1934, p. 51).

[125] — Joinville, § 683 : encore un effet politique résultant de la pratique surnaturelle des Béatitudes.

[126] — Joinville, § 679. M.-M. Martin note à ce propos : « Il serait temps de souligner que les plus chevaleresques des décisions de Louis IX se trouvaient, en même temps, être les plus pénétrantes, les plus grosses d’avenir… Il serait temps de voir en lui l’apogée de l’équilibre entre le souci du monde visible et du monde invisible ; la plus parfaite synthèse de la sagesse politique et du sens de l’au-delà » (dans Lecture et Tradition 22, mars 1970, p. 1).

[127] — O’Connell, ibid., p. 133. En revanche, le roi a admiré « la fidélité » d’un des barons poitevins, Mirebeau, qui préférait toujours être vassal du roi d’Angleterre : « J’aime les gens comme toi, lui dit-il. C’est à eux que le sein de la miséricorde doit être ouvert. »

[128]Ibid.

[129] — Joinville, § 672 à 677. De cette affaire complexe où le bon Jean de Joinville subit une ex­communication abusive de la part de l’évêque de Chalons, notre chroniqueur conclut avec émer­veillement : « Et je vous raconte ces choses parce qu’il faut que vous voyiez bien clairement com­ment le roi se tira tout seul, par son intelligence, de ce qu’il avait à faire » (§ 675).

[130] — Joinville, § 670 et 671.

[131] — Relativement à l’acte royal, dit « pragmatique sanction », limitant les pouvoirs du Saint-Siège sur les personnes et les biens de l’Église en France, voir la mise au point très éclairante de François Gousseau (dans Itinéraires 147, novembre 1970, p. 86 sq.) qui exclut chez Louis IX tout esprit gal­lican avant l’heure : « Les propos et les comportements du roi saint Louis à travers la diversité des événements se situent, à ce niveau, aux antipodes d’un juridisme idéal. Seule, pour lui, une position réaliste permet, dans la plus grande souplesse, de ne pas trahir les principes fondamentaux d’une politique vraiment chrétienne. Il est tant et tant de matières mixtes qui relèvent aussi bien du spiri­tuel que du temporel, qu’il ne saurait envisager de solutions toutes faites in abstracto » (p. 94).

[132] — Jusqu’à la veille de sa mort, gravement malade, il a agi dans le même esprit, dans le but de ré­concilier l’empereur byzantin Michel VIII et son propre frère Charles d’Anjou, roi de Sicile : « Bien qu’il en fût réduit au point que l’on désespérait de sa vie, il parla aux envoyés, montrant son grand soin de faire la paix entre l’empereur et son frère, promettant de s’y employer, s’il survivait » (cité par J. Richard, ibid., p. 482).

[133] — O’Connell, ibid., p. 91.

[134] — La paix étant considérée par saint Thomas comme l’effet propre de la charité (II-II, q. 29, a. 3).

[135] — Il s’agit des paroles de reconnaissance du condamné Horace à l’égard du roi de Rome, Tulle, qui, après avoir pesé les raisons du crime à l’aune du bien commun, prononcera l’acquittement (Corneille, Horace, acte V, dernière scène).

[136] — Testament illustré par la vie même de celui qui a agi en toutes circonstances cum prudentia et pietate, selon les textes mêmes du Bréviaire romain. « Louis est un saint, presque même un martyr. Il est aussi, à tous égards, le prud’homme qu’il voulait être » conclut J. Monfrin (ibid., introd.).

[137] — Saint Thomas, II-II, q. 23, a. 6 et q. 123, a. 12. Traité admirable en sa hiérarchie, de cette hié­rarchie des vertus magnifiée selon H. Bordeaux par les trois « C » (ibid., p. 3) : les croisades, les chansons de geste, les cathédrales (pensons à la flèche céleste de la Sainte Chapelle où le roi péni­tent a déposé les reliques de la passion de Notre Seigneur).

[138] — Sur les rapports entre prudence et sainteté, consulter Les Mystères du royaume de la grâce du Père Calmel (DMM, 1974, t. II, p. 73 sq.). Des penseurs profanes (Fustel de Coulanges, Maurras), note J. Trémolet de Villers, « ont fait observer les bienfaits infinis, en politique, de cette sainteté. Les saints sont d’utilité publique… Il faut des hommes forts qui soient doux. Des hommes humbles qui soient fiers. Des hommes intelligents qui aient du cœur. Des hommes prudents. Au sens plein du mot. Saint Louis, roi » (dans Les Fleurs d’Ulysse, DMM, 1996, p. 39 et 42).

[139] — Vingt-sept ans après sa mort à Carthage, le 11 août 1297, le pape Boniface VIII, celui-là même qui devait avoir de si pénibles démêlés avec son petit-fils Philippe le Bel, canonisait solennellement à Rome Louis IX.

[140] — Concernant cette tradition de prud’homie chez nos rois de France (malgré leurs imperfections), voir L’Art de gouverner selon les rois de France (introduction à la sagesse de France) par Gabriel Boissy, Grasset, 1934.

[141] — Cité par F. Dallais (ibid., p. 33).

[142] — Encore qu’en ces temps de troubles en Afrique du Nord, Claude Mouton-Raimbault fait re­marquer avec pertinence à propos du récent livre de J. Richard (L’Esprit de la croisade, Cerf, 1997) : « Pour parler aux musulmans, il faut un saint Louis, un de Sonis, un vrai chef chrétien “branché” sur le Décalogue, et non pas un libéral opportuniste, dont ils se serviront tout en le méprisant » (dans Lecture et Tradition 214-242, mars-avril 1997, p. 28).

[143] — « Panégyrique de saint Louis, roi de France », prononcé par Mgr Pie à la cathédrale de Ver­sailles en 1847.

[144] — Mgr Marcel Lefebvre, héraut de la foi et modèle de prudence, a réactualisé le même appel à la croisade, à Paris (Porte de Versailles !) lors de son jubilé sacerdotal, le 23 septembre 1979.

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 23

p. 138-167

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