La prud’homie
chez saint Louis
par Joseph Lagneau
DÉGAGER et isoler une vertu chez un saint roi qui en a pratiqué tant semble relever de la gageure. Et puis, pourquoi mettre plus particulièrement en exergue cette vertu de prud’homie [1] dont notre dénomination actuelle de prudence [2] rend imparfaitement compte ?
Pourtant, des raisons philosophiques et historiques permettent de justifier le choix de ce titre. En effet, saint Louis n’est pas « un roi doublé d’un saint, c’est un roi saint [3] ». Or, philosophiquement, l’éminent théologien contemporain de Louis IX, saint Thomas d’Aquin, nous enseigne que la vertu de prudence (au service de la justice) est la vertu propre du gouvernant [4] :
Aussi, est-ce sous la direction de la prudence que le chef fait régner la justice qui a trait au bien commun. C’est pourquoi les vertus les plus nécessaires au chef sont la prudence et la justice. « Le roi règnera, dit Jérémie, il sera prudent et sage, il jugera et établira la justice sur la terre. » Toutefois, la fonction la plus appropriée au chef est de diriger, tandis qu’accomplir la justice, c’est-à-dire s’y conformer, revient en propre aux subordonnés ; c’est pourquoi il vaut mieux parler de prudence de gouvernement, la justice étant surtout la mise en œuvre des directives prudentielles [5].
De plus, historiquement, ce primat accordé à la prud’homie est confirmé par le saint lui-même : « Mieux vaut prud’homme que béguin (bigot). Maître Robert (de Sorbon), je voudrais bien avoir renom de prud’homme, pourvu que je le fusse, et que tout le reste vous demeurât, car prud’homme est si grande et si bonne chose que le mot même, à le prononcer, emplit la bouche [6] » – ainsi que par son biographe-témoin, Joinville, qui, à travers la comparaison suivante, attribue au prud’homme non seulement la pratique du courage militaire, mais aussi la défense de la foi chrétienne [7] : « Il y a grande différence entre “preu-homme” et “prud’homme”. Car il y a en la terre des chrétiens et des Sarrasins un grand nombre de chevaliers “preux-hommes” qui ne crurent jamais ni en Dieu ni en sa Mère. D’où je vous dis, fit-il [le grand roi Philippe], que Dieu donne grand don et grande grâce au chevalier chrétien à qui il permet d’être vaillant de corps, et à qui il permet d’être à son service en le gardant de péché mortel, et celui qui se conduit ainsi, on doit l’appeler “prud’homme”, parce que cette prouesse lui vient du don de Dieu. Et ceux dont j’ai parlé auparavant, on peut les appeler des “preux-hommes”, parce qu’ils sont preux de leur corps, et ne craignent ni Dieu ni péché [8]. »
Célébrer la prud’homie de Louis IX d’un point de vue militaire et diplomatique à l’occasion de la septième croisade (première partie), puis d’un point de vue politique et judiciaire à l’intérieur du royaume de France (deuxième partie), se veut donc une manière parmi d’autres de rendre hommage au modèle des rois en l’honneur du VIIe centenaire de sa canonisation (11 août 1297 par Boniface VIII).
La prudence militaire
et l’habileté diplomatique
au service de la foi et de la justice
Si la vertu capitale de prudence intervient dans la détermination du juste milieu propre aux vertus morales [9], la même vertu de prudence dépend aussi dans une large mesure de la pratique des vertus morales elles-mêmes : « Pour se bien comporter dans les principes particuliers de la vie qui sont pour nous de véritables fins, il faut avoir une perfection donnée par des habitudes qui rendent en quelque sorte naturel à l’homme le jugement qu’il doit porter sur ses fins et raisons d’agir (en écartant l’obstacle des passions qui viennent corrompre le jugement et le commandement que doit exercer la prudence). Voilà pourquoi, pour avoir dans la conduite de la vie cette droite raison qu’est la prudence, il faut posséder la vertu morale [10]. » C’est dire que, pour juger de la prud’homie de Louis IX, il convient, au préalable, d’avoir présentes à l’esprit les nombreuses vertus morales et évangéliques pratiquées depuis sa tendre enfance par Louis de Poissy grâce aux soins diligents de Blanche de Castille, et généralement bien connues de nos lecteurs [11].
Surélevée par la vertu morale infuse [12] et perfectionnée par le don de conseil [13], la vertu intellectuelle de prudence dans sa triple fonction de délibération, de décision et d’exécution [14] exige lumières propres et exercice circonstancié, synonymes d’expérience [15].
Prudence militaire et délibération humaine
Or, parmi les espèces de prudence, il en est une qui requiert plus nettement une pratique spécifique : c’est la prudence militaire.
La guerre en action, la bataille elle-même exige la vertu de force ; mais la direction générale de la guerre exige la prudence ; et celle-ci est particulièrement nécessaire à celui qui, dans la nation, a le commandement suprême des armées. Il y a un art militaire, une technique du bon usage des armes et des meilleurs procédés de combat ; mais décider la guerre et juger de son opportunité, selon les exigences du bien commun, relève de la prudence militaire [16].
Or justement, si le jeune roi de France avait déjà manifesté la vertu chevaleresque de courage lors de la bataille de Taillebourg [17], ne devait-il pas donner la pleine mesure de ses capacités prudentielles à l’occasion de la septième croisade [18], où les différents intérêts en question (occupation des lieux saints, conversion des infidèles, défense des territoires chrétiens), les circonstances embarrassantes (éloignement du royaume, troupes hétérogènes), les situations périlleuses (batailles, captures) mettaient en jeu le savoir-faire du chef des armées sacrées ? En sus, avant d’analyser quelques-unes de ces situations conflictuelles, n’oublions pas la finalité sainte, en un mot « la juste cause » à l’origine du départ en croisade [19], à savoir le bien commun de la chrétienté :
Le Dieu qui m’a fait vaincre à Taillebourg confondra les desseins et les complots de nos ennemis [20] ; oui, le Dieu qui m’envoie en Asie pour défendre son héritage défendra celui de mes enfants et répandra ses bénédictions. Laissez-moi donc [à ses conseillers] tenir toutes les promesses que j’ai faites devant Dieu et devant les hommes, et n’oubliez pas qu’il y a des obligations qui sont sacrées pour moi et qui doivent être sacrées pour vous : c’est le serment d’un chrétien et la parole d’un roi… Le Tout-Puissant sait que je suis venu de France jusqu’ici non pas afin d’obtenir pour moi des terres ou de l’argent, mais seulement pour gagner à Dieu vos âmes qui sont en péril [aux Sarrasins lors de sa captivité]. Si, accomplissant mon vœu, j’ai pris sur mes épaules ce dangereux fardeau, ce n’était pas pour mon avantage, mais pour le vôtre : tout pécheur et indigne que je suis, je possède des terres fertiles dans un climat tempéré, sous un ciel salubre [21]. Mais j’avais pitié de vos âmes qui doivent périr [22].
Le roi, désireux du seul « royaume des cieux » pour les infidèles et respectueux des trois conditions d’une guerre juste [23] – autorité compétente, cause juste, paix bonne [24] – est d’abord le chef des opérations militaires : il entend que ses ordres soient respectés fidèlement et loyalement. A ce titre, les morts de Gautier d’Autrèches puis du comte d’Artois (frère du roi), intervenues très tôt lors de la septième croisade, traduisent à ses yeux moins une imprudence (la prudence relève des supérieurs) qu’une désobéissance (l’obéissance incombe aux subalternes).
Quand on dit au roi que Gautier était mort, il répondit qu’il ne voudrait pas en avoir mille comme lui, du moment qu’ils ne voudraient pas agir suivant ses ordres, ainsi qu’avait fait celui-là [25].
Or il arriva ainsi qu’aussitôt que le comte d’Artois eut passé le fleuve (le Nil), lui et tous ses gens se jetèrent sur les Turcs qui s’enfuyaient devant eux. Les Templiers lui firent savoir qu’il leur faisait un grand affront quand il devait aller après eux et qu’il allait devant, et ils le priaient de les laisser passer devant comme il avait été décidé par le roi. Or il se produisit que le comte d’Artois n’osa pas leur répondre. Quand les Templiers virent cette situation, ils pensèrent qu’ils seraient déshonorés s’ils laissaient le comte d’Artois aller devant eux ; ils piquèrent des éperons à qui mieux mieux, et donnèrent la chasse aux Turcs qui s’enfuyaient devant eux tout au travers de la ville de Mansûra jusqu’aux champs du côté du Caire. Quand ils voulurent retourner en arrière, les Turcs leur lancèrent des poutres et des pièces de bois parmi les rues, qui étaient étroites. Là furent tués le comte d’Artois et tant d’autres chevaliers qu’ils furent estimés à trois cents. Le Temple y perdit deux cent quatre-vingts hommes d’armes, et tous à cheval [26].
De caractère vif et de commandement autoritaire, le roi « sait prendre conseil de ses barons pour chaque affaire importante, sans pour autant suivre toujours leurs avis », note J. Monfrin [27], qui ajoute : « Il a autour de lui un groupe de chevaliers éprouvés qui lui servent d’état-major et veillent à sa sécurité : ce sont “les bons chevaliers”, les “prud’hommes chevaliers qui étaient avec le roi”. Plusieurs de ces hommes avaient déjà participé à la croisade de 1239. »
Or, pour juger du bien-fondé des décisions royales, survenues après délibération, que le roi suive l’opinion de ses conseillers (ou de l’un d’entre eux) ou qu’il impose son propre choix après consultation, il convient d’observer la situation hic et nunc et de tout évaluer à l’aune du bien commun de la chrétienté [28]. En des circonstances controversées où l’opinion demeure libre jusqu’à la décision prudentielle, saint Louis se fie à ses barons avant le combat – il attend à Chypre le rassemblement de ses forces au lieu de poursuivre vers l’Égypte contre son opinion propre [29] et accepte sur les conseils de son frère, le comte d’Artois, de marcher sur le Caire plutôt que d’occuper Alexandrie [30] –, fait confiance à l’un d’eux pendant le combat – lors de la bataille de Mansûra il suit « l’excellent conseil » de messire Jean de Vallery, à savoir : se porter à main droite vers le fleuve –, ou même se soumet à leur avis contre son vœu le plus cher après le combat – à Jaffa, il renonce à se rendre en pèlerinage à Jérusalem « pour ne pas laisser la cité aux mains des Sarrasins [31] ». Bref, en chacune de ces occurences, ce sont des raisons fortement motivées [32] qui ont déterminé sa position ou infléchi son opinion, quel que soit d’ailleurs le résultat obtenu [33].
En revanche, en d’autres occasions, où la Providence offre à sa constance « une illustre matière », le roi, sans négliger de consulter ses barons, impose son jugement : non qu’il se targue d’avoir raison, mais parce qu’il a su trouver raison avec parfois la rapidité du coup d’œil [34] qui est la marque des grands capitaines. Ainsi, parmi les quatre hauts faits célèbres rapportés au début de sa chronique puis détaillés en cours d’exposé, Joinville a-t-il pris soin de noter les motifs légitimant la hardiesse du roi, exposé à des périls certains de mort [35]. En deux occurrences, le roi dut prendre sa décision au cours même du danger militaire ou de l’écueil maritime.
La première fois, ce fut lors du débarquement à Damiette où, face aux raisonnements hypothétiques fondés sur des arguments de « confort », voire de lâcheté – « tout son conseil lui donna l’avis de rester dans sa nef jusqu’à ce qu’il ait vu ce que faisaient ses chevaliers qui allaient à terre. La raison pour laquelle on lui donna ce conseil était que, s’il débarquait avec eux, et si ses hommes étaient pris et lui avec eux, l’affaire serait perdue ; et s’il restait à bord de sa nef, il pourrait recommencer en personne la reconquête de la terre d’Égypte [36] » –, il oppose les raisons du courage – « il ne voulut écouter personne, mais il sauta à la mer en armes, l’écu au cou, la lance au poing, et il fut parmi les premiers à terre [37] » –, sachant que le cœur a parfois ses raisons (fondées sur la vertu de prudence) que la raison (calculatrice, au service de la prudence de la chair) ne connaît pas – « il ne voulut jamais écouter ses barons, pour la raison que, disait-il, il donnerait courage à ses ennemis, et surtout parce qu’en mer, devant Damiette, il n’y a aucun port où il aurait pu attendre ses gens ; il craignait qu’un coup de vent ne les emporte et ne les chasse en d’autres terres, comme avaient été chassés les autres le jour de Pentecôte [38] ».
La deuxième fois, ce fut lors du retour de la septième croisade où, après une avarie en pleine mer, le saint roi préféra aux raisons de convenance des experts (les maîtres nautonniers) des raisons supérieures liées à la considération du bien commun et à l’abandon à la Providence de Dieu [39] :
Seigneurs, j’ai entendu votre avis et l’avis de mes gens. Et maintenant je vous dirai à mon tour le mien, qui est tel : si je débarque de la nef, il y a ici telles cinq cents personnes et plus qui resteront dans l’île de Chypre par peur de s’exposer au danger, car il n’y en a aucune qui n’aime sa vie autant que je fais la mienne, et qui jamais, peut-être, ne rentrera dans son pays. Donc j’aime mieux exposer au hasard en les mains de Dieu ma personne, ma femme et mes enfants que de causer un tel danger à une aussi grande foule de gens qu’il y a ici [40].
Quant aux deux autres dilemmes illustres – retourner à Damiette en galère ou en cheminant à pied avec ses hommes [41] ; rentrer en France ou rester en Terre Sainte [42] –, ils témoignent surtout, dans leur alternative, de son désir absolu devenu motif déterminant de ne jamais abandonner son peuple et de partager jusqu’à la fin le sort de celui-ci. « Il exposera sa personne pour protéger la population du pays (région d’Acre), qui eût été dès ce moment perdue s’il n’était alors resté sur place [43]. »
Souple ou ferme selon les cas, saint Louis nous est donc apparu comme un homme prudent [44] malgré les difficultés, voire les échecs, car le succès militaire, en vertu des desseins mystérieux de Dieu, ne couronne pas toujours la prudence des hommes [45], témoin Judas Macchabée qui se battait pour que « rien ne fût reproché à sa gloire [46] ».
Providence divine et habileté diplomatique
C’est pourquoi dans les épreuves – aléas des déplacements, revers militaires, captures de guerre – saint Louis, habitué très tôt par Blanche de Castille à tout juger « sous l’œil de Dieu », tire la leçon spirituelle des événements sans se départir jamais du respect de la justice à l’égard d’autrui, au point d’étonner les musulmans eux-mêmes :
Les émirs se tinrent pour bien satisfaits du serment du roi (relatif à sa reddition)… Les Sarrasins disaient que le roi était le chrétien le plus ferme que l’on puisse trouver. Et ils donnaient cet exemple que, quand il quittait sa tente, il se mettait à terre les bras en croix et faisait le signe de croix sur toute sa personne. Et ils disaient que, si Mahomet avait permis qu’on leur fasse autant de mal, ils n’auraient jamais cru en lui [47].
Dès lors, les disgrâces des croisés se muent en grâces comme pour rappeler que le précepte évangélique de la prudence du serpent est inséparable de celui de la simplicité de la colombe [48] : « Vous entendrez ci-après, résume évangéliquement Joinville en ce sens [49], plusieurs épreuves et tribulations que je connus à Acre, dont Dieu, en qui j’avais confiance et en qui j’ai confiance, me délivra. Et je ferai écrire cela pour que ceux qui l’entendront aient confiance en Dieu dans leurs épreuves et leurs tribulations ; et Dieu les aidera comme il l’a fait pour moi. »
En effet, à ce point de jointure entre prudence humaine et Providence divine, nul mieux que saint Louis, habituellement disposé à se soumettre à la volonté de Dieu [50], ne connaît les limites des raisonnements prudentiels ou des comportements humains : aussi le don de piété lui inspire-t-il modestie dans les succès – après la bataille de Mansûra, il convoque tous ses barons pour rendre grâces à Dieu et pour les réconforter : « Nous devons, dit-il, une grande reconnaissance à Notre Seigneur de ce qu’il nous a fait deux honneurs au cours de cette semaine, tels que mardi, le jour du Mardi Gras, nous avons chassé les Sarrasins de leurs tentes, où nous sommes logés ; ce vendredi suivant qui est passé, nous nous sommes défendus contre eux, nous à pied et eux à cheval [51]. » – tandis que le don de crainte de Dieu [52] lui communique componction dans les infortunes : « Nous devons alors (après avoir échappé à un naufrage en haute mer), dit le roi, regarder en nous-mêmes qu’il n’y ait rien qui lui déplaise pour quoi il nous a ainsi épouvantés ; et, si nous trouvons quelque chose qui lui déplaise, appliquons-nous à l’enlever de nous ; car, si nous agissons autrement après cette menace qu’il nous a faite, il frappera sur nous, ou par la mort ou par quelque autre grand malheur au dommage de nos corps et de nos âmes [53]. »
C’est donc agir en sage (d’une sagesse surnaturelle) que de mêler ainsi, au cours des combats, les raisons de la terre et les raisons du ciel, agissant comme si tout ne dépendait que des hommes et priant comme si tout ne dépendait que de Dieu. Ainsi fit Louis IX lorsque, avant la croisade, sa mère lui parla en 1241 du danger d’une invasion tartare : « Que les consolations célestes nous soutiennent, ô ma mère, car, si cette nation vient sur nous, ou nous ferons rentrer ces Tartares, comme on les appelle, dans leurs demeures tartaréennes d’où ils sont sortis, ou bien ils nous feront tous monter au ciel [54]. »
Soumis ainsi à la sainte Providence pour toutes les choses qui ne dépendent pas de lui, saint Louis utilise néanmoins toutes les ressources humaines possibles lors de sa captivité et après celle-ci : et là aussi, il déploie une grande activité diplomatique [55], sanctionnée par sa libération obtenue avec dignité, par ses alliances réalisées avec habileté et par son sens de la logistique menée avec longanimité.
Fait prisonnier avec toute son armée entre Mansûra et Damiette, le roi, épuisé, fut embarqué sur une galère et conduit à Saint-Jean d’Acre (mai 1250) où il devait séjourner jusqu’au paiement de sa rançon. Dans cette situation pénible aux possibilités réduites, saint Louis demeure intransigeant sur les deux mobiles de la croisade : la défense de la foi et le respect du bon droit. Ainsi, conformément à l’idéal chevaleresque [56], les conditions du contrat de reddition furent respectées en toute loyauté de la part du roi à condition qu’en soit banni le blasphème dans les termes mêmes du serment lié au respect dudit contrat : « Quand le roi entendit cela [le dernier point du serment], il dit que, s’il plaisait à Dieu, il ne ferait certainement pas ce serment… Il aimait mieux mourir bon chrétien que de vivre dans la colère de Dieu et de sa Mère et de ses saints [57]. » Mieux même, certains points de la convention acceptés sous serment n’ayant pas été respectés par les Sarrasins [58], le roi ne consent pas pour autant à subir injustement l’injustice, mais, fidèle à la parole donnée, respecte les clauses du contrat, notamment en ce qui concerne les remises d’argent : « Il y eut certains conseillers du roi qui n’étaient pas d’avis qu’il [le roi] leur [aux Sarrasins] remette les fonds avant le moment où il aurait récupéré son frère ; et le roi répondit qu’il la leur remettrait, car il s’y était engagé, et qu’ils observent de leur côté à son égard ses conventions, s’ils croyaient bien faire [59]. » Signalons d’ailleurs que les sommes pécuniaires concernaient les prisonniers et non le roi lui-même qui, avec le sens de l’honneur caractéristique du Moyen Age chrétien, avait magnanimement répondu aux émissaires du sultan du Caire qu’« il n’était pas tel qu’il dût se racheter à prix d’argent [60] ». N’était-ce pas encore la seule considération des prisonniers de la croisade (et des chrétiens d’Orient) qui va le convaincre de rester sur le sol de la Terre Sainte au moment de délibérer sur l’éventualité d’un retour en France ? « En restant, lui conseille Joinville, il [le roi] fera libérer les pauvres prisonniers qui ont été pris au service de Dieu ou au sien, qui n’en sortiront jamais si le roi s’en va [61]. »
Resté sur place (contre l’avis de sa mère) pour achever de payer les rançons des autres prisonniers, d’août 1250 à 1254, saint Louis gouverna les terres chrétiennes d’Orient. Pendant ces années, « il déploya une grande activité diplomatique, jouant habilement de la rivalité entre les gouvernements de Damas et du Caire [62] ». Encore ne faut-il pas se méprendre sur la nature de cette habileté qui jamais ne dérogera aux lois non écrites de la noblesse. Ainsi, avant d’entamer des négociations avec le sultan de Damas – « tandis que le roi se trouvait à Acre, le sultan de Damas envoya ses messagers au roi et se plaignit beaucoup à lui des émirs d’Égypte, qui avaient tué son cousin le sultan, et il promit au roi que, si celui-ci voulait l’aider, il lui livrerait le royaume de Jérusalem, qui était entre ses mains [63] » –, demeure-t-il fidèle à l’accord conclu avec les émirs mameluks du Caire – « La réponse que le roi fit au sultan de Damas fut telle : il n’avait pas l’intention d’aller à lui, jusqu’à ce qu’il sache si les émirs d’Égypte rétabliraient la trêve qu’ils avaient rompue (relativement aux prisonniers, § 368) et qu’il leur enverrait des messagers ; et, s’ils ne voulaient pas rétablir la trêve qu’ils avaient rompue, il l’aiderait volontiers à venger son cousin, le sultan du Caire, qu’ils lui avaient tué [64] », – jusqu’au point de rupture où, les conventions de paix n’étant plus respectées par les émirs, le roi s’estime délié de ses promesses envers « des gens sans foi ni loi [65] » : « Les émirs d’Égypte envoyèrent au sultan de Damas leurs ambassadeurs et firent la paix avec lui. Et ils manquèrent à toutes nos conventions ; et dès lors nous n’eûmes ni trêve, ni paix, ni avec ceux de Damas ni avec ceux du Caire [66]. » D’ailleurs, pour ces mêmes raisons d’honneur dont le code de chevalerie ne dispense en aucun cas un prud’homme, le chef des armées royales refuse de tirer profit d’une félonie, à l’image du divin maître : « L’un des chevaliers du sultan du Caire, Faracataye, vint au roi, la main tout ensanglantée, et lui dit :“Que me donneras-tu, car je t’ai tué ton ennemi (le sultan), qui t’aurait fait mourir s’il avait vécu” ? Et le roi ne lui répondit rien [67]. »
Enfin, attentif aux conditions de vie des hommes et de survie des cités, le prévoyant Louis IX prend soin de l’approvisionnement des ressources, s’occupe du ravitaillement des hommes [68] et de l’entretien des chevaux, sans omettre de traiter avec libéralité les conditions financières des chevaliers, allouant par exemple au sénéchal de Champagne les sommes réclamées par lui pour rester à son service : « Sire, fis-je [Joinville], je n’en puis mais ; car vous savez que j’ai été fait prisonnier sur l’eau et qu’il ne m’est absolument rien resté, si bien que j’ai perdu tout ce que j’avais. » Et le roi me demande ce que je demandais ; et je lui dis que je demandais deux mille livres jusqu’à Pâques, pour les deux tiers de l’année… Alors le roi dit à ses gens : « Vraiment, dit-il, je ne vois rien là d’excessif, et je vous prends, fit-il, à mon service [69]. » Expert à évaluer le bon droit dans la part revenant à chacun, saint Louis allait encore renforcer son souci de justice, de retour de croisade, dans sa pratique de la prudence politique et judiciaire à l’intérieur du royaume [70].
Quant à la logistique relative aux royaumes d’Orient [71], Louis IX eut soin de faire fortifier les cités de Sidon, Césarée, Jaffa et de renforcer les défenses du port de Saint-Jean d’Acre, faisant preuve tout à la fois de prévoyance et de magnificence, signes manifestes d’une hauteur de vue à long terme, qui a permis à Henry Bordeaux de dresser le bilan suivant concernant la prudence du saint roi lors de ses deux croisades :
N’oppose-t-on pas à saint Louis l’échec de ses deux croisades ? Mais son double échec en Égypte et en Tunisie semble avoir été voulu par la Providence. Dans sa marche sur le Caire, il est deux fois vainqueur à Mansoûra. Le typhus l’arrête, il bat en retraite. Vaincu et prisonnier, il impose dans le malheur un respect qui a traversé les âges. En Terre Sainte, il réconcilie les factions et fortifie les ports, ce qui retarde de presque un demi-siècle la chute définitive du royaume de Jérusalem. Mais il a pu se rendre compte des dangers de l’Asie, qui exige en face d’elle l’entente de la chrétienté, et, dès son retour en France, cet accord des forces chrétiennes fait l’unité de sa politique. Quant à l’expédition tunisienne, préparation lointaine de notre empire nord-africain, elle est pour le roi de France la transition entre les croisades et les missions, ces missions qui porteront la loi du Christ, la loi d’amour sur le continent noir comme sur le continent jaune. Telle fut la politique étrangère du roi de France. C’est la politique de la civilisation chrétienne [72] .
La prudence de gouvernement :
prudence législative et politique
au service du droit et de l’équité
De retour de la croisade, le plus saint des rois, nouveau Salomon déjà fort enclin à respecter la justice – vis-à-vis de Dieu sous la forme de la vertu de religion [73] et vis-à-vis du prochain sous la forme de l’établissement du droit [74] – va se montrer encore plus soucieux « de rendre à chacun son dû [75] ». La paix intérieure étant œuvre de justice, Louis IX s’efforce d’établir en toute objectivité [76] la part qui revient à chacun, telle que la déterminerait un prud’homme, c’est-à-dire conformément aux bonnes lois (ou aux coutumes) en vigueur, ou conformément à l’esprit d’équité lorsque les lois ou les coutumes s’avèrent insuffisantes ou limitées.
S’inscrivant ainsi dans une tradition royale de justicier [77], le plus juste des rois va conférer à la monarchie française un prestige sans précédent :
Dans chacun de ces actes, comme souverain de même que comme homme, saint Louis se pose la question du bien et du mal ; il cherche où est le devoir ; il se détermine, non d’après l’utilité, mais d’après la morale. Sa politique, c’est d’obéir à sa conscience ; son habileté, c’est d’être juste… Saint Louis, dans tous ses actes, soit lorsqu’il maintenait avec scrupule les institutions féodales ou les libertés municipales, soit lorsqu’il faisait ses réformes, n’avait pas en vue d’augmenter le pouvoir royal : il ne visait qu’à faire régner la justice et à établir la droiture. Mais il se trouva que, sans qu’il y eût songé, la pratique sincère et désintéressée de cette maxime fortifia la royauté et augmenta son pouvoir [78].
Si Louis IX, d’une manière générale, « respecte toutes les coutumes et toutes les institutions établies [79] », il édicte cependant des mesures législatives ou administratives et multiplie les sentences judiciaires, exerçant ainsi les vertus annexes de la prudence, telles « l’habileté à instituer l’examen minutieux et compliqué d’un conseil, le bon sens ou habileté du jugement pondéré et exact dans les situations ordinaires régies par les lois courantes, et la perspicacité ou habileté du jugement pour les solutions que ne peuvent régir les lois communes [80] ». Par l’établissement des ordonnances et par l’accomplissement des jugements [81], la prudence de gouvernement de Louis IX est à la fois législative et politique, selon la distinction du Stagirite :
De la prudence appliquée à la cité, une première espèce, en tant qu’elle a sous sa dépendance toutes les autres, est législative (d’où son œuvre : la justice légale ordonnée au bien commun) ; l’autre espèce, en tant que portant sur les choses particulières, reçoit le nom, qui lui est d’ailleurs commun avec la précédente, de politique. Cette dernière espèce a rapport à l’action et à la délibération, puisque tout décret doit être rendu dans une forme strictement individuelle [82].
Prudence législative et administrative :
ordonnances et enseignements
Lors de son escale à Hyères, terme de la septième croisade, le roi fut impressionné par les exhortations d’un cordelier à pratiquer la justice, condition sine qua non du salut d’un roi et de la santé d’un peuple :
Il enseigna au roi, dans son sermon, comment il devait se conduire au gré de son peuple. Et à la fin de son sermon, il dit ainsi qu’il avait lu la Bible et les livres qui sont à côté de la Bible, et qu’il n’avait jamais vu, ni au livre des croyants ni au livre des mécréants, qu’aucun royaume ou qu’aucune seigneurie ait été jamais perdu ni ne soit passé d’un seigneur à un autre, ni d’un roi à un autre, sinon par défaut de justice. Or que le roi prenne garde, fit-il, puisqu’il s’en va en France, de faire telle justice à son peuple qu’il obtienne en retour l’amour de Dieu, de telle manière que Dieu ne lui ôte en sa vie le royaume de France [83].
Fruits d’un prud’homme [84] , les paroles de ce saint religieux, puisées aux meilleures sources évangéliques et politiques, ne pouvaient trouver qu’un écho favorable chez un homme humble face aux prescriptions de l’Église et apte à dégager la leçon des événements. « Le roi n’oublia pas cet enseignement ; bien plutôt, il gouverna bien son royaume, selon la justice et selon Dieu [85], rapporte laconiquement Joinville, qui ajoute un peu plus loin : “Après que le roi fut revenu d’outre-mer en France, il se conduisit très dévotement envers Notre Seigneur, et très équitablement envers ses sujets ; il considéra et pensa que c’était une très belle et bonne chose d’amender le royaume de France [86]”. »
Sachant que le pouvoir législatif constitue un des attributs souverains de la royauté [87], saint Louis prend les mesures qui s’imposent à travers une ordonnance (dite ordonnance de 1254) où l’organisation du royaume, conformément à l’oraison qui accompagne la tradition de la main de justice dans le rituel du sacre des rois de France [88], repose sur la défense des intérêts justes du peuple via la responsabilité stricte des représentants du roi. Ce qui frappe plus particulièrement dans cette ordonnance, dont Joinville nous dit fort sobrement que « grâce à elle, la situation du royaume fut fortement améliorée [89] », c’est l’objectivité du droit à établir, indépendamment de revendications subjectives et l’efficacité du droit ainsi promulguée en vue du bien commun [90] :
Nous Louis, par la grâce de Dieu roi de France, établissons que tous nos baillis, vicomtes, prévôts, maires et tous autres, en quelque affaire que ce soit et en quelque office qu’ils soient, prêtent serment que, tant qu’ils seront dans leur office ou dans leur baillage, ils feront droit à chacun, sans exception de personnes, aux pauvres aussi bien qu’aux riches, et à l’étranger aussi bien qu’à leurs proches, et ils garderont les us et coutumes qui sont bons et éprouvés. Et s’il arrive que les baillis ou vicomtes ou autres, comme sergents ou forestiers, agissent contre leurs serments et qu’ils en soient convaincus, nous voulons qu’ils en soient punis dans leurs biens et dans leurs personnes, si la faute le requiert ; et les baillis seront punis par nous, et les autres par les baillis. (…)
Et avec cela ils jureront qu’ils ne prendront ni recevront, par eux-mêmes ou par d’autres, ni or ni argent, ni avantages indirectement, ni autre chose, à l’exception de fruits, de pain ou de vin, ou autre présent jusqu’à concurrence de dix sous. (…)
Et parce que nous voulons que ces serments soient fermement assurés, nous voulons qu’ils soient prononcés en pleine session, devant tous, et clercs et laïques, chevaliers et sergents, nonobstant le fait que les intéressés aient juré par devant nous, afin qu’ils craignent d’encourir la faute de parjure, non pas seulement par crainte de Dieu et de notre personne, mais par honte devant le monde. (…)
Nous commandons aux baillis, aux prévôts et aux autres de ne pas entretenir trop grande abondance de sergents ni de bedeaux pour que la population ne soit pas grevée… Nous commandons que ni bailli ni prévôt qui soit à notre service ne fasse peser de charge sur les bonnes gens de leur ressort au-delà de ce qui est de droit… Nous interdisons au bailli ou au maire ou au prévôt de contraindre par menace, par crainte ou par artifice de procédure, nos sujets à payer une amende, clandestinement ou au vu et au su de tous, et de les accuser sans cause raisonnable. (…)
Item, nous voulons que tous les anciens baillis, vicomtes, prévôts et maires soient présents, après avoir quitté leur office, par l’espace de quarante jours, dans le pays où ils auront tenu leur office, en leur propre personne ou par procureur, afin qu’ils puissent répondre aux nouveaux baillis sur les torts qu’ils pourraient avoir à l’égard de ceux qui voudraient se plaindre d’eux [91].
Quant aux enseignements donnés à son fils aîné Philippe [92], ils ajoutent aux normes de justice déjà imposées aux baillis au nom de Dieu le souci spécifiquement religieux sous la forme de la défense de la foi et de la pratique des œuvres de miséricorde [93] : c’est la civilisation dans la perspective de la piété [94], où règne la paix du Christ-Roi. Après avoir donné l’exemple d’une vie intègre et charitable (assistance aux cérémonies, aumônes, dons, soin des malades), saint Louis peut exiger à bon droit de ses successeurs les mêmes pratiques de tempérance et de pénitence :
Beau fils, la première chose que je t’enseigne, c’est que tu mettes ton cœur à aimer Dieu ; garde-toi du péché mortel : tu devrais plutôt souffrir toute espèce de tourments que de faire un péché mortel. (…)
Aie le cœur doux et pitoyable pour les pauvres, les misérables et les malheureux, et réconforte-les et aide-les selon ce que tu pourras. (…)
Maintiens les bonnes coutumes du royaume, et abolis les mauvaises ; n’aie pas de convoitise à l’égard de ton peuple, et ne charge pas ta conscience d’impôts ni de tailles, si ce n’est pour une grande nécessité. (…) Pour rendre la justice et faire droit à tes sujets, sois loyal et rigide, sans tourner à droite ni à gauche, mais apporte ton aide au droit, et soutiens la plainte du pauvre jusqu’à ce que la vérité soit manifestée. (…) Tu dois mettre ton attention à ce que tes gens et tes sujets vivent sous toi en paix et suivant le droit. (…)
Honore et aime toutes les personnes de la sainte Église. (…) Porte honneur et respect à ton père et à ta mère, et garde leurs ordres. Donne les bénéfices de la sainte Église à des personnes de bien et de vie pure, et fais-le avec le conseil de prud’hommes et de gens de vie pure. (…)
Donne-toi de la peine pour que tous les péchés honteux soient enlevés de la terre ; spécialement fais disparaître, autant que tu le peux, les jurements honteux et l’hérésie. Prends garde que les dépenses de ton hôtel soient raisonnables et mesurées. (…) Et que Dieu te donne la grâce de toujours faire sa volonté, en sorte qu’il soit honoré par toi, et que toi et nous puissions, après cette vie mortelle, être ensemble avec lui et le louer sans fin. Amen [95].
Prudence politique et judiciaire :
les jugements équitables
Après avoir ainsi légalement établi ou rétabli [96] un état d’esprit fondé sur les vertus de religion et de justice conformément au code non écrit de prud’homie, saint Louis s’investit en personne pour régler les nombreux cas de litige en cours, en fonction de l’esprit d’équité [97] :
Les actes humains, pour lesquels les lois sont faites, sont des cas singuliers et concrets, variables à l’infini ; il est donc impossible d’établir une règle absolument universelle. Les législateurs considèrent ce qui arrive d’ordinaire, et s’en inspirent pour faire une loi, dont l’observation, en certains cas extraordinaires, irait contre la justice et le bien public. Telle est la fonction de l’équité, qui ne va pas à l’encontre de ce qui est juste selon la justice elle-même, mais seulement de ce qui est juste selon la loi. L’équité est donc comme une règle supérieure des actes humains.
Si, à titre personnel, Louis IX conseille le pardon des injures privées [98] et donne lui-même l’exemple de la clémence quand le bien commun n’est pas menacé [99], il entend remédier aux guerres privées par voie de droit [100] et recommande à son fils d’éviter, sauf nécessité, les guerres entre chrétiens :
Garde-toi de commencer une guerre contre un chrétien sans grande délibération ; et, s’il est nécessaire que tu le fasses, alors, respecte la sainte Église et ceux qui n’ont rien fait de mal. Si des guerres et des conflits éclatent entre tes sujets, apaise-les le plus tôt que tu pourras [101].
Entre ces deux situations opposées – la vengeance par la guerre ou la paix par le pardon – le roi sage se fait accessible et joue en même temps « le rôle d’avocat, de juge et de procureur [102] ». Ce sens aigu de la justice à déterminer prudentiellement et selon une procédure inductive (dite contradictoire en termes juridiques), allant des faits dûment vérifiés au jugement équitablement établi, devait faire de saint Louis le type des médiateurs au service non seulement de son peuple (roturiers, barons, officiers, vassaux) mais aussi de ceux qui, de l’extérieur, faisaient appel à lui (monarques étrangers, pape). Or, pour bien évaluer la portée des verdicts ainsi rendus par le roi de France, au point d’étonner parfois ses contemporains (ou nos contemporains !), il importe de bien appréhender la nature pratique de ces sentences opérées après une enquête jurisprudentielle conformément à la méthode prescrite par l’Aquinate :
La prudence, instrument ordinaire du juge, a pour office précisément de débrouiller les situations singulières et contingentes. Au départ, elle doit être armée de ces principes premiers, qu’on doit viser, le bien, le juste en l’occurrence. Seulement, les « principes » ne sont pas des axiomes, « des principes on ne déduit rien ». Pour se transporter des principes aux conclusions particulières, que saint Thomas appelle éloignées (remotae), il faudra, par l’observation, découvrir « des principes propres ». Et, comme il nous est impossible de saisir la chose d’emblée, jouer de la dialectique (au sens ancien : elle fait partie de la prudence, q. 41, a. 1), tenir conseil. Une instance contradictoire est requise dans tout judicium. Saint Thomas souligne qu’au procès l’une et l’autre partie doivent se faire entendre et le juge considérer les points de vue des deux adversaires… auxquels un terme sera donné par la sentence du magistrat, acte cette fois individuel, comme dans la quaestio scolastique le maître apporte la conclusion [103].
La fonction judiciaire étant ainsi inséparable de l’autorité politique [104], Louis IX recherche la vérité avant tout et par-dessus tout, selon ses préceptes. « Et si quelqu’un a une action contre toi (exhortation à son fils), ne le vois pas jusqu’à ce que tu en saches la vérité ; car ainsi tes conseillers rendront plus hardiment leur jugement selon la vérité, pour toi ou contre toi [105]. » – Et selon ses exemples : « Il y eut telle fois où l’on affirmait qu’il n’y avait personne à son conseil d’aussi sage que lui ; et cela se manifestait à ce que, lorsqu’on lui parlait de quelque affaire, il ne disait pas : “Je prendrai conseil”, mais, quand il voyait le droit tout clair et évident, il répondait tout seul sans son conseil, sans aucune préparation [106]. » Alors seulement il pose son jugement ou, s’il a été saisi en dernier ressort, infirme ou confirme le jugement, indépendamment des opinions ou des influences, marquant en toute impartialité le droit et le tort, fixant le gain et le dommage en toute objectivité de cause [107]. Remarquons d’ailleurs que cette recherche objective du juste milieu correspond à une attitude habituelle chez le saint roi, que ce soit en matière d’habillement ou d’armement – « Il me disait que l’on devait se vêtir et s’armer de telle manière que les prud’hommes de ce siècle ne disent pas que l’on en fait trop, et les jeunes gens que l’on n’en fait pas assez [108] » –; en matière de prélèvement – « Et, dans cette expédition contre le roi d’Angleterre et contre les barons [au début de son règne], le roi fit de grandes libéralités, comme je l’ai entendu dire à ceux qui en revinrent. Et jamais en raison des dons ou des dépenses que l’on fit dans cette expédition ou dans d’autres, de ce côté ou de l’autre de la mer, le roi ne requit ni ne prit à ses barons, à ses chevaliers, à ses hommes ou à ses bonnes villes de contributions qui aient soulevé des plaintes [109] » –; ou en matière de traitement : « Le roi Philippe, mon aïeul, m’a dit que l’on devait récompenser les gens de sa maison, l’un plus, l’autre moins, selon la façon dont ils servent. Et il disait encore que nul ne pouvait être bon gouverneur d’une terre, s’il ne savait aussi hardiment et aussi durement refuser qu’il savait donner [110]. »
Le vrai miroir de nos discours étant le cours de nos vies, saint Louis maître des lois et serviteur des coutumes [111] s’impose à lui-même l’esprit de la loi en montrant l’exemple. Ayant rendu la justice tout au cours de sa vie [112], il se soumet à restitution envers des particuliers ou des vassaux [113], quitte à interpréter spirituellement les allitérations contenues dans le verbe « rendre » pour se justifier plaisamment :
Il disait que c’était une mauvaise chose que de prendre le bien d’autrui, car rendre était si dur que rien qu’à prononcer le mot, « rendre » écorchait la gorge, à cause des “r” qui y sont ; car ces “r” signifient les râteaux du diable, qui toujours tire en arrière vers lui ceux qui veulent rendre le bien d’autrui. Et le diable agit si habilement qu’il excite les grands usuriers et les grands voleurs, et les pousse à donner pour l’amour de Dieu ce qu’ils devraient rendre [114].
Vis-à-vis de son peuple, on sait que les plus humbles peuvent approcher le roi facilement comme en témoigne la scène universellement représentée du chêne de Vincennes : « Il arriva bien des fois qu’en été il allait s’asseoir au bois de Vincennes, après sa messe, et s’adossait à un chêne et nous faisait asseoir autour de lui. Et tous ceux qui avaient une affaire venaient lui parler, sans être gênés par des huissiers ou par d’autres gens [115]. » Quant à ses proches serviteurs, il n’hésitait pas à les récompenser ou à les sanctionner en proportion de la qualité de leurs services, témoin les propos tenus à Joinville sur son écuyer Ponce :
Et, quand son palefroi fut arrivé (en retard), il s’en prit avec des mots très âpres à Ponce l’écuyer. Et, quand il l’eut bien réprimandé, je lui dis : « Sire, vous devez passer beaucoup de choses à Ponce l’écuyer ; car il a servi votre aïeul et votre père » — « Sénéchal, fit-il, il ne nous a pas servis, mais c’est nous qui l’avons servi quand nous l’avons supporté auprès de nous, avec tous les défauts qu’il a [116]. »
Accessible à tous – y compris par les voies de la charité et des œuvres de miséricorde les plus humiliantes [117] –, mais juste envers tous - il se montre impitoyable pour les blasphémateurs et les renégats [118] – il n’épargne pas non plus les officiers administratifs du royaume : il vérifie la mise en application de l’ordonnance de 1254 relative aux baillis et aux prévôts par des nominations, des révocations ou des solutions de statu quo avec réparations ou contributions [119]. Il s’agit là encore d’un trait de prud’homme qui s’assure de la réalisation effective des mesures prises, l’intimation de l’action étant l’acte principal de la vertu de prudence :
La raison pratique, parce qu’elle est la raison pratique et vise les réalisations, s’affirme par un troisième acte : l’intimation, qui applique, dans la réalisation même, le résultat du conseil et du jugement. Cet acte, qui concerne l’action à effectuer, est celui qui entre le plus dans la finalité de la raison pratique, destinée à l’action… et ne saurait être réputé prudent celui qui défaille dans l’acte principal de la prudence [120].
Juge suprême du royaume, ce fut « l’homme du monde qui se donna le plus de peine pour la paix entre ses sujets » au dire de Joinville [121], et spécialement entre les hauts personnages du voisinage et les princes du royaume ; « par exemple entre le comte de Chalon, oncle du sire de Joinville, et son fils le comte de Bourgogne, qui avaient une grande guerre quand nous revînmes d’outre-mer. Et, pour mettre la paix entre le père et le fils, il envoya en Bourgogne, et à ses dépens, des gens de son conseil ; et par ses efforts la paix fut faite entre le père et le fils » (ibid.). Ce rôle de conciliateur n’empêche pas le roi, toujours lucide, de refuser les fausses paix, établies sur des raisons précaires : « Je [Joinville] ne manquai pas d’aller trouver le roi de France au Parlement de Paris pour parler dudit mariage [entre Thibaut de Champagne et Madame Isabelle, fille du roi]. “Allez, dit le roi, faites la paix avec le comte de Bretagne, et puis nous ferons notre mariage”. Et je lui dis que, pour cette raison, il ne devait pas le refuser ; et il me répondit qu’à aucun prix il ne ferait le mariage jusqu’à tant que la paix fût faite, pour qu’on ne dise pas qu’il mariait ses enfants en dépossédant ses barons [122]. »
Ayant ainsi maintenu son royaume en paix et par là en prospérité (y compris pendant la septième croisade, grâce à la sagesse de la reine-mère et à la sainteté du roi à qui « tout est accordé par surcroît »), après avoir discipliné avec modération les féodaux, le roi établit la concorde entre « les étrangers » eux-mêmes [123] ou l’établit lui-même avec eux [124]. Et là il s’agit bien d’une particularité ignorée des temps modernes, semble-t-il, inexorablement blessés depuis la Réforme : le saint roi n’entend pas profiter des divisions des autres ou diviser pour régner au nom d’une raison d’État devenue parfois la contrefaçon du bien commun :
A propos de ces étrangers, entre lesquels le roi avait mis la paix, certains de son conseil lui disaient qu’il avait tort de ne pas les laisser se faire la guerre, car s’il les laissait bien s’appauvrir, ils ne l’attaqueraient pas aussi facilement que s’ils étaient bien riches. Et le roi répondait à cela en disant qu’ils n’avaient pas raison : « Car, si les princes voisins voyaient que je les laissais se faire la guerre, ils pourraient bien entre eux s’en rendre compte » et dire : « Le roi par sa malignité nous laisse faire la guerre » ; et il arriverait qu’à cause de la haine qu’ils auraient contre moi, ils viendraient m’attaquer et je pourrais bien y perdre, sans compter la haine de Dieu que je m’attirerais, lui qui dit « Bénis soient tous les pacificateurs ». La conséquence fut que les Bourguignons et les Lorrains entre qui il avait mis la paix l’aimaient et lui obéissaient si bien que je les vis venir plaider par-devant le roi, à propos de conflits qu’ils avaient entre eux, à la Cour du roi à Reims, à Paris, à Orléans [125].
Ainsi saint Louis a-t-il pu faire également la paix avec son cousin, Henri d’Angleterre, en 1254, en justifiant sa décision (rétrocession de terres et de bénéfices en Saintonge, Agenais et Quercy) non seulement par des raisons supérieures fondées sur la charité, mais aussi par les résultats politiques ainsi obtenus :
Seigneurs, je suis certain que les devanciers du roi d’Angleterre ont perdu tout à fait justement la conquête que j’occupe ; et la terre que je lui donne, je ne la lui donne pas en raison d’une obligation à laquelle je serais tenu envers lui et envers ses héritiers, mais pour établir l’amour entre mes enfants et les siens, qui sont cousins germains. Et il me semble que je fais un bon emploi de ce que je lui donne, parce qu’il n’était pas mon homme et que maintenant il entre en mon hommage [126].
En revanche, une fois les moyens de conciliation épuisés et l’offre de paix refusée – ainsi en 1242, avant la croisade, « lorsque le roi de France eut appris cela [son cousin le roi Henri III le défiait sur ses terres], il se repentit d’avoir offert au roi d’Angleterre des propositions de paix aussi humbles [127] », – Louis IX avait-il su faire respecter le droit, comme le fera deux siècles plus tard Jeanne d’Arc, « à la pointe de l’épée » jusqu’à la grande victoire de Taillebourg :
Je suis chagrin que mon cousin le roi d’Angleterre, que j’aurais désiré avoir pour grand ami, soit fasciné au point d’avoir plus volontiers prêté l’oreille aux insinuations fallacieuses des comtes de la Marche et de Toulouse, et de leurs complices, qu’à mes recommandations, tandis que de ces deux comtes, l’un est notoirement traître [Hugues de la Marche] et l’autre notoirement hérétique [Raymond de Toulouse]. Je me plains d’avoir été méprisé. Cependant je ne redoute ni lui ni les forces de ses alliés [128]…
Enfin, vis-à-vis du pouvoir spirituel – ecclésiastiques, abbés, évêques – saint Louis exerce la même justice. Partant toujours d’enquêtes circonstanciées selon une procédure prudentielle, il ne cherche pas à ériger, en termes contemporains, l’indépendance du laïcat, mais recherche tout simplement le juste milieu propre à la justice et cher au prud’homme. Ayant ainsi déshérité l’abbé Geoffroi de Saint-Urbain dans sa querelle avec Joinville [129], il ne se laisse pas impressionner devant une délégation d’archevêques et évêques du royaume et, par un système inductif d’objections-réfutations, leur fait voir l’inanité de leur requête :
L’évêque Guy d’Auxerre lui dit pour eux tous : « Sire, fit-il, ces archevêques et ces évêques qui sont ici m’ont chargé de vous dire que l’autorité religieuse déchoit et se perd entre vos mains, et décherra plus encore si sous n’y avisez pas, parce qu’aujourd’hui personne ne redoute l’excommunication. Et nous vous demandons, sire, de donner l’ordre à vos baillis et à vos sergents de contraindre les excommuniés qui auront été sous le coup de la sentence pendant un an et un jour de faire satisfaction à l’Église. » Et le roi leur répondit sans consulter qu’il donnerait volontiers l’ordre à ses baillis et à ses sergents de contraindre les excommuniés comme ils en faisaient la demande, à condition qu’on lui donne connaissance si la sentence était juste ou non. Et ils se consultèrent et répondirent au roi que, de ce qui appartenait à l’autorité ecclésiastique, ils ne lui donneraient pas la connaissance. Et le roi leur répondit également que, de ce qui lui appartenait, il ne leur donnerait certainement pas la connaissance, et qu’il ne donnerait sûrement pas l’ordre à ses sergents de contraindre les excommuniés à se faire absoudre, que ce soit à tort ou à droit, « car, si je le faisais, j’agirais contre Dieu et le droit. Et je vais vous donner un exemple qui est tel : les évêques de Bretagne ont tenu le comte de Bretagne bien sept ans sous le coup de l’excommunication, et puis il a eu l’absolution de la cour de Rome ; et, si je l’avais contraint dès la première année, je l’aurais contraint à tort [130] ».
Quant à son fameux différend [131] avec le pape Innocent IV (1243-1257), là encore saint Louis joue plutôt le rôle de médiateur afin que les sanctions ou les blâmes ecclésiastiques ne soient pas utilisés à contre-temps, cherchant à réconcilier pour le bien de la chrétienté, le pape et l’Empereur d’Allemagne Frédéric II (1220-1250), qu’il ménagera jusqu’à ce point ultime où la justice stricte est dépassée par le pardon des offenses et la clémence des peines [132] :
Seigneur [au pape Innocent IV], ne lit-on pas dans l’Évangile que l’on doit ouvrir jusqu’à septante fois le sein de la miséricorde à celui qui demande pardon ? Considérez combien les jours sont mauvais. La Terre Sainte est en péril et sa délivrance n’est pas assurée. Aussi il nous serait très utile d’avoir avec nous celui qui est maître des ports, des îles, des vastes espaces de terre qui touchent à la mer, enfin celui qui pourrait nous aider dans notre pénible pèlerinage [133]…
Finalement, on peut dire de saint Louis, semeur de paix à l’intérieur et de concorde à l’extérieur en toute amitié et charité [134], ce que le poète dira du vrai juge capable de discerner les raisons qui échappent parfois à l’examen ordinaire des situations :
« C’est aux grands, c’est aux rois, c’est aux esprits bien faits
A voir la vertu pleine en ses moindres effets [135]. »
Conclusion :
prudence et sainteté
