Le vénérable Léon
Papin-Dupont
(1797-1876)
par l’abbé Hervé du Fayet de la Tour
L’année 1997 a été riche en anniversaires chers à nos cœurs de catholiques et de français. Et par une touchante délicatesse de la Providence, ces anniversaires sont étroitement liés entre eux.
Le 30 septembre 1897, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte-Face rendait sa belle âme à Dieu. Un siècle plus tôt, en 1797, naissait en Martinique celui qui fut l’apôtre de cette Sainte Face choisie par la petite Thérèse pour figurer dans son nom de religion. Le « saint homme de Tours » – puisque c’est sous ce nom que Monsieur Dupont est passé à la postérité – fut également le découvreur du tombeau de saint Martin et le restaurateur de son culte. Or nous avons fêté cette année le seizième centenaire de la mort de « l’Apôtre des Gaules ».
Nous remercions M. l’abbé de la Tour pour cette évocation d’une des plus belles figures du catholicisme tourangeau, reprise d’une conférence publique qu’il donna le 18 février 1997.
Le Sel de la terre.
*
LE bicentenaire de la naissance du vénérable Léon Papin-Dupont (né le 24 janvier 1797), appelé aussi le « saint homme de Tours » ou tout simplement « M. Dupont », nous donne l’occasion providentielle de rappeler aux catholiques de France la personnalité extraordinaire, hélas bien oubliée ou ignorée, de cette belle et sainte figure de laïc du XIXe siècle.
Je suis frappé de constater combien M. Dupont est méconnu dans notre pays alors qu’il ne l’est pas en Amérique, puisqu’il m’est arrivé de rencontrer là-bas des personnes revenant de France, qui, après le traditionnel pèlerinage à Tours au tombeau de saint Martin, n’avaient pas oublié d’aller se recueillir sur la tombe de M. Dupont.
La vie de cet homme étant très riche, je me bornerai à développer les raisons de la triple dette de gratitude que nous avons envers lui.
Son culte à saint Martin
Par un providentiel concours de circonstances, il se trouve que cette année 1997 est aussi l’année du XVIe centenaire de la mort de l’Apôtre des Gaules, qui a tant fait pour la conversion profonde de notre pays.
Au IVe siècle, par la présence et l’autorité paternelle et incontestée des évêques, seules les villes avaient été christianisées. C’est pourquoi, devant la nécessité d’évangéliser les campagnes, saint Martin se mit à parcourir les Gaules et à établir des paroisses rurales. En Touraine, les premières furent Langeais et Candes. Le saint évêque de Tours fut ainsi le premier à introduire dans l’Église le principe de la répartition des prêtres en vue d’instaurer le système des paroisses.
Lorsqu’on regarde, sur une carte, les voyages de cet apôtre infatigable, destructeur des idoles et de leurs temples, qui, par sa prédication et une foule de miracles spectaculaires, parvint à convertir des régions entières au christianisme, on comprend le bien-fondé de son titre prestigieux de « Treizième apôtre » et qu’il ait été le premier saint déclaré « confesseur non martyr ». Cela explique la grande vénération qu’eurent pour son tombeau une sainte Geneviève, une sainte Clotilde, un saint Louis, une sainte Jeanne d’Arc, mais aussi les personnages les plus illustres de notre histoire, comme Clovis et Charlemagne. Dans le numéro 17 du Sel de la terre, l’abbé Jean-Baptiste Klein montre comment Clovis attribuait sa conversion personnelle aux miracles qu’il avait lui-même constatés au tombeau de saint Martin [1] : « Et potes rursum tumulo sepultis reddere vitam – Tu peux rendre à nouveau la vie aux morts du tombeau [2]. »
M. Dupont, originaire de la Martinique – appelée encore « l’île Saint-Martin », parce qu’elle fut découverte le 11 novembre 1502 – vint à Tours en 1834, à l’âge de trente-sept ans, peu de temps après la mort de sa jeune épouse.
C’est une promesse faite à la défunte qui le conduisit à s’établir à Tours. Il s’agissait de permettre à leur fille unique, Henriette, d’entrer au pensionnat des sœurs ursulines de cette ville, qui avaient autrefois éduqué la pieuse maman. Ce pensionnat était alors dirigé par une très sainte religieuse, la Révérende Mère de Lignac, qui, naguère, avait personnellement fait beaucoup de bien à Madame Dupont.
Lorsque M. Dupont arriva à Tours, l’immense et prestigieuse basilique romane de saint Martin, qui avait abrité pendant des siècles les précieuses reliques de l’Apôtre des Gaules, avait été complètement rasée, n’ayant pas survécu aux bouleversements qui suivirent la Révolution – comme d’ailleurs beaucoup de belles et vénérables églises de cette ville (quatorze églises disparues, dont celles des Cordeliers, des Jacobins, etc…). Dans un grand et touchant esprit de foi, M. Dupont prit la sainte habitude, la nuit, de faire un pèlerinage sur les lieux de toutes ces églises détruites, en récitant un Miserere de réparation.
Déjà, au XVIe siècle, les huguenots avaient profané les tombes et brûlé les reliques conservées dans la basilique Saint-Martin, à l’exception toutefois de quelques ossements du saint. Sous la Révolution, ce qui restait de sa tombe fut à nouveau profané. Mais Dieu ne permit pas que l’attentat fût consommé ; une petite partie des reliques fut, cette fois encore, miraculeusement sauvée grâce au courage et à la présence d’esprit de deux personnes, un certain Martin Lhommais et l’une de ses parentes.
Ce « haut-lieu » de la chrétienté fut alors transformé en écuries. Puis, quelques années plus tard (en 1802), un préfet de Tours (qui était « frère trois points »…), ordonna la démolition de la basilique et fit passer une rue sur l’endroit supposé du tombeau de saint Martin. Il autorisa la construction de maisons afin d’oblitérer définitivement la mémoire de ce grand saint. Seules deux tours – encore visibles aujourd’hui – demeurèrent comme des accusateurs silencieux du sacrilège.
La tempête révolutionnaire apaisée, les pèlerins purent à nouveau vénérer ce qui avait été préservé des reliques de saint Martin, dont une grande partie de son crâne, dans une autre église de Tours. Cependant aucune construction nouvelle n’était venue remplacer l’ancienne basilique.
M. Dupont, très attristé par la destruction de ce sanctuaire et la perte du vénérable tombeau dont le souvenir avait si profondément marqué sa jeunesse – à l’occasion de vacances passées au château de Chissay, non loin de Tours (en Loir-et-Cher) – décida de faire une enquête. Il questionna une commerçante du vieux Tours, qui tenait boutique près de l’emplacement de l’ancienne basilique, et découvrit un nouveau miracle de saint Martin : les calculs du préfet et de ses acolytes « trois points » s’avéraient faux, car la rue qu’ils avaient méchamment fait percer ne passait pas sur le tombeau mais juste à côté ! Les recherches entreprises, sur l’initiative de notre héros, donnèrent raison à la commerçante. En fouillant dans les archives, M. Dupont retrouva plusieurs plans successifs, dont le premier faisait effectivement passer la rue sur le tombeau de saint Martin, selon les ordres du préfet ; mais, pour des raisons inconnues, ce projet initial avait été abandonné au profit d’un deuxième qui portait un tracé de la rue légèrement déporté.
La commerçante lui indiqua alors l’emplacement présumé du tombeau et M. Dupont, avec ses courageux et généreux amis du « Vestiaire de Saint-Martin [3] », acheta les trois ou quatre maisons qui avaient été construites à cet endroit et y fit entreprendre des fouilles. Après maintes péripéties, ils finirent par retrouver la tombe, grâce aux précieuses descriptions données par un vieux procès-verbal du début du XVIIe siècle. On trouva, en effet, sous le sous-sol de l’une des caves, des arcs en tuffeau qui répondaient exactement à la description donnée par ce vieux document.
Ce fut pour nos « chercheurs » un grand émoi et une grande joie. Car ce caveau vénérable datait de saint Perpetuus (ou Perpet, au Ve siècle) – l’un des dix saints évêques de Tours (heureux temps que celui-là !) – qui, à la place de l’oratoire construit par saint Brice (disciple de saint Martin), avait fait bâtir une somptueuse basilique qu’un auteur contemporain compara au temple de Salomon. Elle fut consacrée solennellement le 4 juillet 473. Et bientôt « le pèlerinage de Tours ne le céda en rien à ceux de Rome, de Jérusalem et de Compostelle », comme le déclara plus tard le concile d’Orléans (511).
M. Dupont et ses amis prirent alors immédiatement la décision de tout mettre en œuvre pour faire reconstruire une basilique digne des reliques du grand saint dont ils venaient, grâce à leur foi et à leur persévérance, de retrouver le tombeau. Cette grande campagne en faveur de la reconstruction suscita, pendant quarante ans environ, une véritable guerre civile en Touraine. Si M. Dupont, qui était un peu le « traditionaliste » de Tours, surnommé alors « l’ultra-martinien », fut fortement encouragé par des personnalités religieuses éminentes de son temps, comme Dom Guéranger et le cardinal Pie, la municipalité anticléricale, de son côté, s’opposa totalement à l’idée d’une telle reconstruction. Quant aux évêques, déjà un peu (!) libéraux, ils tardèrent longtemps à rallier entièrement cette honorable cause [4].
Il fallut toute la foi et la persévérance de notre héros et de ses amis pour obtenir la victoire, c’est-à-dire la construction de l’actuelle basilique Saint-Martin. Certes, elle est beaucoup plus petite que l’ancienne, mais elle a le mérite d’exister et de permettre aux fidèles de vénérer, comme autrefois et dans un lieu digne, les précieuses reliques de l’Apôtre des Gaules.
Une plaque commémorative rappelle la ténacité, la persévérance et le courage de M. Dupont à qui l’on attribue à juste titre la reconstruction de ce « haut-lieu » de la France catholique. Grâce à ce pieux laïc, on peut à nouveau venir prier saint Martin et réparer ainsi en partie les odieux sacrilèges du passé.
Sa dévotion envers la Sainte Face
Le deuxième trait caractéristique de la personnalité spirituelle de M. Dupont, qu’il nous faut signaler, c’est le mouvement de réparation et le culte à la Sainte Face de Notre Seigneur que son exemple et son apostolat provoquèrent. C’est surtout pour cette dévotion particulière qu’il est connu.
Notons, à ce propos, une nouvelle circonstance providentielle : cette année 1997 est celle du 150e anniversaire de l’établissement de la première archiconfrérie de la réparation, approuvée par le pape Pie IX en 1847.
En fait, ces archiconfréries de la réparation ont jadis été très nombreuses et elles ont compté jusqu’à plusieurs millions de membres dans le monde. A tel point que le père Matteo, l’apôtre du Sacré-Cœur, lors de sa venue en France au début de ce siècle, fut très impressionné par l’ampleur de ces groupements qui étaient spécialement développés dans notre pays. C’est une des particularités du XIXe siècle : fleurirent un peu partout des mouvements spontanés de réparation en l’honneur de Notre Seigneur outragé par les péchés personnels des individus et par les péchés collectifs des nations.
Il nous faut savoir que cet élan de réparation, ainsi que l’implantation de la dévotion à la Sainte Face dans notre pays, sont en partie dus aux révélations que Notre Seigneur fit à une carmélite de Tours, sœur Marie de Saint-Pierre, morte très jeune en odeur de sainteté (en 1848). Cette jeune fille, Perrine Eluère, native de Rennes, après plusieurs essais infructueux de vie religieuse – elle ne trouvait pas de carmel acceptant de l’accueillir –, demanda à saint Martin de la recevoir dans le carmel de son diocèse. Sa prière fut exaucée. Alors, le 11 novembre 1839, jour de la fête de saint Martin, accompagnée de son père, elle quitta sa Bretagne natale et prit le chemin de la cité martinienne.
Le premier attrait intérieur de cette sainte carmélite fut celui d’une tendre dévotion pour la divine enfance de Jésus, qui la faisait se regarder comme la petite servante de la Sainte Famille. Elle fit profession le 4 juin 1841 sous le nom de sœur Marie de Saint-Pierre. Plus tard, « le 26 août 1843, dans l’après-midi, un orage d’une violence extraordinaire éclata tout à coup dans un ciel en feu et vint fondre avec une sorte de fureur sur la ville de Tours. Les carmélites étaient rassemblées au chœur pour l’oraison. “Je n’ai jamais senti la justice d’un Dieu irrité comme dans ce moment-là”, dira-t-elle [5] ». Le Seigneur allait en effet confier à cette modeste religieuse bretonne du carmel de Tours, la mission de fonder une archiconfrérie pour la réparation des blasphèmes contre Dieu et pour la sanctification de son nom et du jour du dimanche ; archiconfrérie placée sous le patronage de saint Martin, de saint Louis et de saint Michel. Car le blasphème et la violation du dimanche sont les principaux péchés qui attirent la colère de Dieu sur les nations. Dans la pensée du Seigneur, cette archiconfrérie devait constituer une armée de vaillants soldats, défenseurs intrépides du saint nom de Dieu.
C’est à la suite d’une seconde « conversion », due à une grâce mystique obtenue devant une image de sainte Thérèse d’Avila, que des liens très forts réunirent M. Dupont et le carmel de Tours. Sous l’action de cette grâce, ce grand chrétien résolut de se donner totalement à Dieu, d’une façon toute exclusive et radicale, par la pénitence et la prière, afin de tendre plus promptement vers la perfection. Peu de temps après, la Révérende Mère Prieure l’informa des révélations faites par Notre Seigneur à sœur Marie de Saint-Pierre.
Or, à la suite de ces révélations, les préoccupations intérieures de la religieuse n’étaient plus uniquement centrées sur le mystère de l’enfance de Jésus, cherchant à s’abandonner au bon plaisir de Dieu comme un petit enfant, humble, docile, obéissant et confiant – nous reconnaissons dans ces traits ce qui caractérisera l’esprit d’enfance de la petite sainte Thérèse, comme nous le verrons plus bas. Désormais, sœur Marie de Saint-Pierre se sentait également portée vers la contemplation de la Sainte Face douloureuse du Sauveur. A la différence du Sacré-Cœur, qui est le symbole de l’amour miséricordieux, la Sainte Face constituait, pour elle, le symbole de la majesté divine outragée par les péchés du monde et spécialement par les blasphèmes, par l’indifférence d’un grand nombre de catholiques, par l’irreligion et l’oubli de Dieu, et qui demandait réparation. Ce devoir de réparation est presque complètement oublié aujourd’hui par la majorité des catholiques et même des prêtres et des évêques, qui ne s’indignent plus devant la multiplicité des blasphèmes commis contre Dieu et contre ses saints.
Il est frappant de remarquer, au contraire, la haute idée que M. Dupont se faisait, quant à lui, de la primauté de Dieu et de la suprématie de ses droits, fruit d’une charité nourrie par la vertu de religion. C’était, en réalité, la note caractéristique de la spiritualité profonde de cette belle âme. Sa charité immense pour Dieu et pour le prochain, colorée par la lumière spéciale de la vertu de religion, le conduisait à vouloir réparer les outrages faits à Dieu par son siècle particulièrement esclave du respect humain, encore imprégné de jansénisme et vivant dans un oubli croissant de Dieu. L’idée de réparation fit en lui son chemin et, s’inspirant de la belle figure de sainte Véronique essuyant le visage de Jésus couvert de sang, de sueur, de larmes, de crachats et de poussière, il la porta à son plein épanouissement par la dévotion envers la Sainte Face.
Chez lui, ce souci de réparation était fondé sur l’horreur extrême que le blasphème lui inspirait, en toutes circonstances. Quelques exemples suffiront pour nous en convaincre. Au cours des déplacements qui, à cette époque, se faisaient en voiture à cheval, il était très fréquent d’entendre les cochers blasphémer. Au premier blasphème de l’un de ces malheureux, M. Dupont avait pris la sainte habitude de chanter à haute voix un Gloria Patri ; le remède était généralement efficace et faisait taire le fautif. Mais il arriva une fois que le charitable avertissement fut insuffisant. M. Dupont se permit alors de giffler le coupable, qui, furieux, lui demanda de quel droit il se permettait de le frapper. « — Vous m’insultez – répondit M. Dupont – car, en blasphémant, vous avez insulté mon Père ; Dieu est mon Père et je vous défends de lui parler de cette manière ! » Le cocher comprit la leçon et se convertit. Une autre fois, notre saint homme intervint en disant au coupable : « — Plutôt que de blasphémer, frappez-moi. Je préfère que vous passiez votre colère sur moi. Mais ne blasphémez pas. » M. Dupont prenait même la peine de ramasser les pierres de la chaussée susceptibles d’entraîner un faux pas des chevaux et d’occasionner quelque nouveau blasphème des cochers.
A cette horreur du blasphème, M. Dupont joignait une haine implacable pour le péché et le scandale. On raconte qu’un jour, un marchand de journaux de Tours s’était permis d’afficher une gravure indécente devant son commerce. M. Dupont, de passage à cet endroit, n’hésita pas à crever avec son pied la toile du tableau, puis il alla immédiatement indemniser le marchand et lui faire promettre de ne plus jamais exposer de telles images scandaleuses.
A vrai dire, il manifesta très tôt cet extraordinaire courage pour affirmer sa foi. Encore étudiant à Paris, il avait remarqué que les jeunes catholiques ne respectaient plus l’abstinence du vendredi par respect humain. Il eut alors l’idée d’entraîner, par son exemple et sa douce autorité, quelques amis étudiants dans les grands restaurants de la capitale pour prendre leur repas du vendredi. Il commandait du poisson avec une voix de stentor afin de donner une bonne leçon de morale à toutes les personnes présentes. Telle était sa manière de lutter contre l’esprit sceptique, timoré et voltairien qui caractérisait la société de son temps. Cet apostolat original lui fit faire beaucoup de bien, car on admirait en lui un laïc de bonne famille, cultivé et courageux, qui ne craignait pas d’affirmer publiquement sa foi, à une époque où – hélas – la noblesse, la bourgeoisie et les personnes de bonne société avaient peu à peu abandonné aux pauvres gens et au petit peuple, l’impérieux devoir de la pratique extérieure de la foi.
De telles dispositions ne pouvaient que préparer M. Dupont pour l’œuvre de réparation demandée par Notre Seigneur à sœur Marie de Saint-Pierre. Cette œuvre confortait heureusement ses aspirations spirituelles les plus profondes.
La Sainte Face de Notre Seigneur honorée à cette époque n’était pas encore l’image miraculeuse du Linceul de Turin, mais l’image du voile de Véronique. Cette relique, longtemps oubliée, s’était comme « révélée » à nouveau au monde catholique par un miracle opéré à Rome. Les traits de la Sainte Face imprimés sur le voile était devenus soudainement plus visibles lors des événements douloureux qui marquèrent la fuite du pape Pie IX et l’invasion des États pontificaux. Ce miracle suscita aussitôt dans le monde catholique un renouveau de dévotion à la Sainte Face du Seigneur.
Cette « révélation » miraculeuse du voile de sainte Véronique coïncidait avec les apparitions de la sainte Vierge à la Salette (1846), qui sont une véritable Épiphanie de Notre-Dame des Douleurs. A la Salette, la Vierge a versé des larmes abondantes à cause des péchés des hommes et, spécialement, à cause de la profanation du nom de Dieu et du dimanche.
M. Dupont fut d’ailleurs l’un des premiers à se rendre à la Salette, dont le récit l’avait profondément ému et touché. On raconte qu’au retour de ce pèlerinage, il s’arrêta à Ars pour y voir le saint curé. Notre pieux laïc se tenait au milieu de la foule présente, à genoux pour recevoir la bénédiction du curé d’Ars, lorsque celui-ci, qui ne l’avait jamais rencontré auparavant, s’avança droit vers lui et posa la main sur sa tête en disant : « — Oh, mon ami, nous nous retrouverons un jour au ciel ; qu’il fera bon de chanter les louanges de Dieu ensemble ! » On imagine l’immense bonheur et la profonde satisfaction qu’engendra une telle prophétie dans le cœur du « saint homme de Tours ».
En 1851, la Prieure du carmel, Mère Marie de l’Incarnation, reçut des bénédictines d’Arras deux reproductions de la Sainte Face du voile de Véronique. Pour la semaine Sainte de cette même année, M. Dupont, dans un grand esprit de foi et d’amour pour son Sauveur, eut l’inspiration de placer une de ces images dans son salon, à la place d’honneur, et de faire brûler devant elle une petite lampe à huile, en signe de vénération et de réparation. Au cours de cette même semaine, une dame vint le visiter pour des raisons professionnelles. M. Dupont, momentanément occupé, demanda à cette personne de bien vouloir patienter quelques instants en priant devant la Sainte Face exposée. Cette femme qui était malade des yeux, demanda donc sa guérison au Seigneur. Revenu auprès de sa visiteuse, M. Dupont lui proposa de se frotter les yeux avec un peu d’huile de la lampe, ce qu’elle fit, et elle fut instantanément guérie. Ce miracle fut le premier d’une longue série opérée devant ce tableau de la Sainte Face.
Le magnifique charisme révélé ce jour-là valut à M. Dupont d’être appelé par le pape Pie IX « le plus grand thaumaturge du XIXe siècle ». Des livres entiers nous ont communiqué les précieux récits des miracles obtenus par la dévotion à la Sainte Face du « saint homme de Tours » et l’huile de sa lampe. Elle guérissait toutes les infirmités du corps et de l’âme. Entre 1851 et 1876 (date de la mort de M. Dupont), on estime à environ 500 000 le nombre des personnes qui sont venues vénérer cette Sainte Face et voir M. Dupont, lequel n’oubliait jamais de faire prier ses visiteurs et de leur recommander une salutaire confession et une bonne communion. Les malades affluaient dans le salon-oratoire du « chevalier-servant » de la Sainte Face et, souvent, après une ou plusieurs onctions, ils repartaient guéris.
On raconte qu’une dame, parmi tant d’autres, se rendit chez M. Dupont pour lui demander une faveur spirituelle, celle de bien vouloir s’unir à ses propres prières afin d’obtenir la conversion de son frère, officier supérieur, qui avait perdu la foi de son enfance. Les oraisons et les prières terminées, M. Dupont remarqua chez sa visiteuse un fort strabisme et lui proposa de se frotter les yeux avec l’huile de la lampe. Celle-ci commença par refuser, expliquant qu’en raison de son âge, ce mal était bien peu de chose et sans importance. Mais M. Dupont insista : « — C’est si simple et si bon de demander à Dieu même ces petites choses ! » Elle finit par accepter et, après la seconde onction, fut totalement guérie de son infirmité. Aussi repartit-elle chez elle avec la certitude d’avoir obtenu de Dieu la conversion tant souhaitée de son frère. Effectivement, à son retour, ce dernier la regarda avec étonnement : « — Ah ! mais tu t’es fait opérer des yeux ? » Le détrompant aussitôt, elle lui expliqua les circonstances miraculeuses de sa guérison. Son frère fut profondément bouleversé par ce récit ; il se rendit au tribunal de la pénitence, fit une confession générale, et devint un bon chrétien à la grande satisfaction de l’heureuse miraculée.
Après la mort de M. Dupont, son salon-oratoire fut transformé en chapelle où il repose. Nous pouvons donc aujourd’hui y vénérer sa dépouille mortelle ainsi que celle de sœur Marie de Saint-Pierre qui a été récemment placée à ses côtés. M. Dupont, dont la cause de béatification fut introduite à Rome à la fin du siècle dernier, a été déclaré vénérable en 1983, par un décret du Saint-Siège signifiant l’héroïcité de ses vertus.
Sa contribution à la formation spirituelle
de sainte Thérèse de Lisieux
La dernière coïncidence providentielle de cette année 1997 est le centenaire de la mort de la « petite » sainte Thérèse, favorisée du bon nom de « Martin ». Le wagon qui avait transporté la famille Martin jusqu’à Rome ne portait-il pas, aussi, le nom de « saint Martin » ? Ce qui donna à certains pèlerins la plaisante idée d’appeler le père de Thérèse : « Monsieur Saint-Martin » ! Au reste, ce dernier se prénommait Louis ; or saint Louis n’est-il pas aussi le saint patron de l’œuvre de la réparation contre les blasphèmes ? Car ce grand et saint roi punissait sévèrement les blasphémateurs.
En tout cas, il est bien intéressant de s’attarder quelques instants sur cette filiation spirituelle entre sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte-Face et M. Dupont, qui montre comment la divine Providence s’occupe de toutes choses et fait converger vers un même but certaines âmes.
La fondatrice du carmel de Lisieux, Mère Geneviève, venait du carmel de Poitiers et avait été informée des révélations de sœur Marie de Saint-Pierre, car Poitiers et Tours sont deux villes voisines que, parfois, même l’histoire confond [6]. Mère Geneviève put ainsi faire partager à la future Mère Agnès – née Pauline, sœur aînée de sainte Thérèse – et à toute la famille Martin la dévotion à la Sainte Face. Ce qui conduira M. Martin et ses filles à se faire inscrire à l’œuvre de la Réparation, en 1885, dans les registres de Tours.
Sainte Thérèse prit connaissance de la vie de sœur Marie de Saint-Pierre et peut-être aussi de celle de M. Dupont, mais nous n’avons pas de preuve formelle pour ce dernier. Cependant, il est certain qu’elle porta toujours, sur sa poitrine, un petit reliquaire renfermant une mèche de cheveux de sœur Marie de Saint-Pierre. On ne s’étonnera donc pas que Thérèse, dès le début de sa vie religieuse, fut comme fascinée par la contemplation de la Sainte Face. Mère Agnès, sa sœur, a témoigné au sujet de cette dévotion particulière, en déclarant que c’était son attrait mystique spécial : « Quelque tendre que fut sa dévotion à l’Enfant Jésus, elle ne peut être comparée à celle qu’elle eut pour la Sainte Face ; ce fut le livre de méditation où elle puisa la science de l’amour et de l’humilité [7]. »
Sœur Geneviève (Céline) a dit, concernant cette dévotion de sa petite sœur : « C’est en contemplant la face meurtrie de Jésus, en méditant ses humiliations, qu’elle puisa l’amour des souffrances, la générosité dans le sacrifice, le zèle des âmes, le dégagement des créatures, enfin toutes les vertus actives fortes, viriles, que nous lui avons vues pratiquer [8]. »
Sainte Thérèse disait elle-même à propos des paroles du livre d’Isaïe (53, 3) : « Et quasi absconditus vultus ejus et despectus – son visage était comme caché et méprisé » – visage de Jésus, caché et défiguré par la souffrance : « Ces paroles ont fait tout le fond de ma dévotion à la Sainte Face ou, pour mieux dire, le fond de toute ma piété. Moi aussi, je désirais être sans beauté, seule à fouler le raisin dans le pressoir, inconnue de toute créature [9] ».
Cette dévotion à la Sainte Face donna à sainte Thérèse une raison supplémentaire de désirer vivre pour Dieu seul. Depuis le péché originel, tout homme a toujours tendance à vouloir paraître et briller aux yeux des autres, par des actions éclatantes qui le font remarquer parce que l’homme n’aime pas l’obscurité de la vie cachée en Dieu. Or c’est justement la Sainte Face [10] qui donna à sainte Thérèse de Lisieux son détachement héroïque et complet des créatures. Et parce que la beauté de la Sainte Face fut cachée et méconnaissable pendant la passion, nous aussi, nous ne devons pas chercher la gloire aux yeux du monde, mais accomplir notre obscur devoir d’état pour « faire plaisir » au bon Dieu.
Sainte Thérèse mourante, à l’infirmerie, épingla l’image de la Sainte Face au rideau de son lit et ce fut pour son âme, a-t-elle dit, une source de consolations dans ses grandes souffrances. Elle s’écria quelque temps avant de mourir : « Oh, que cette Sainte Face là m’a fait de bien dans ma vie [11] ! »
Il y eut aussi la vision de la face cachée de M. Martin, dans le jardin des Buissonnets [12] : annonce prophétique de l’épreuve mentale qui allait frapper ce père chéri. Cet homme incomparable, s’estimant trop comblé de Dieu, eut « la sainte folie » de lui réclamer des souffrances ! Il fut exaucé : à la fin de sa vie, il perdit en partie ses facultés mentales, mais pas de façon continuelle toutefois, pour qu’il en souffrît. Aussi, dans ses moments de lucidité, éprouvait-il le besoin de voiler son visage déformé par cette terrible maladie, se cachant comme un lépreux, à l’image du divin Maître défiguré durant sa passion (Is 53), et dont la contemplation opéra le repentir de saint Pierre après son triple reniement [13].
On discerne dans la vertu de M. Dupont comme dans ses écrits, cette ressemblance avec sainte Thérèse. Il y a sa pratique de « l’esprit d’enfance » et d’union intime, familière et confiante avec Dieu. Il parle de « la petite route des petites âmes », si proche de la « petite voie » de la sainte. Dans sa correspondance, il dit souvent : « Efforcez-vous toujours de devenir comme un petit enfant… Priez, pour que grandisse en vous la pure et sainte vertu de l’enfance. » Toutes ses prières, ses oraisons jaculatoires suppliaient Jésus de le conduire dans cette voie.
Si sainte Thérèse est beaucoup plus connue que M. Dupont ou sœur Marie de Saint-Pierre, il semble bien cependant, dans l’ordre de la Providence, qu’elle a reçu d’eux cette dévotion à la Sainte Face, fond de toute sa vie religieuse et de sa piété si admirablement exprimée dans ses poèmes.
Il y aurait encore beaucoup à dire, mais qu’il nous suffise ici de remercier Dieu d’avoir ainsi donné à la France, à la chrétienté et à l’Église, cette belle figure de laïc catholique si saint et si courageux. Demandons-lui de nous aider à mieux aimer le bon Dieu.
La Sainte Face de M. Dupont |
[1] — Abbé J.-B. Klein, « Le baptême du fils aîné de l’Église », Le Sel de la terre 17, p. 8 sq.
[2] — Hymne Orbe qui, Præsul, celebraris omni…, du diocèse de Tours.
[3] — Le « Vestiaire de Saint-Martin » : institution charitable de Tours, qui achetait ou récupérait de vieux vêtements, les remettait en état et les donnait aux pauvres en imitation du saint donnant la moitié de son manteau au pauvre d’Amiens.
[4] — Mgr Guibert, pendant longtemps, ne voulut pas entendre parler d’autre chose que de la reconstruction d’une église restreinte à des proportions ordinaires. Sous son successeur, Mgr Fruchaud, on fit les plans d’une grande basilique qui reproduisait l’église primitive du XIe siècle. Ces plans (récompensés par une médaille d’or à l’exposition des beaux-arts de 1875, à Paris) restèrent exposés dans l’escalier de l’archevêché sous Mgr Colet et Mgr Meignan. Finalement, on fit le monument restreint qu’on peut voir aujourd’hui. (NDLR.)
[5] — Brochure intitulée : Sœur Marie de Saint-Pierre, Oratoire de la Sainte-Face, Tours, p. 8.
[6] — En Amérique comme en Australie, la fameuse bataille de Poitiers (732) s’appelle « bataille de Tours ». En effet, les fameuses « landes de Charles Martel » sont plus proches de Tours que de Poitiers.
[7] — Cité par Guy Gaucher o.c.d., La Passion de Thérèse de Lisieux, Paris, Cerf/DDB, 1973, p. 205-206.
[8] — Conseils et souvenirs, Foi Vivante, Paris, Cerf, 1988, p. 83.
[9] — Derniers entretiens, Parole nº 9 du 5 août 1897. Voir : Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, Œuvres complètes, textes et dernières paroles, Paris, Cerf/DDB, 1992, p. 1079.
[10] — « La petite fleur transplantée sur la montagne du Carmel devait s’épanouir à l’ombre de la croix ; les larmes, le sang de Jésus devinrent sa rosée et son soleil fut sa face adorable voilée de pleurs. (…) Jusqu’alors je n’avais pas sondé la profondeur des trésors cachés dans la Sainte Face, ce fut par vous, ma Mère chérie, que j’appris à les connaître, de même qu’autrefois vous nous aviez toutes précédées au carmel, de même vous aviez pénétré la première les mystères d’amour cachés dans le visage de notre Époux ; alors vous m’avez appelée et j’ai compris… J’ai compris ce qu’était la véritable gloire. Celui dont le royaume n’est pas de ce monde me montra que la vraie sagesse consiste à “vouloir être ignorée et comptée pour rien”, – à “mettre sa joie dans le mépris de soi-même”… Ah ! comme celui de Jésus, je voulais que : “Mon visage soit vraiment caché, que sur la terre personne ne me reconnaisse”. J’avais soif de souffrir et d’être oubliée… » (« Manuscrit A », folio 71 ro). Voir : Histoire d’une âme, manuscrits autobiographiques, Paris, Cerf/DDB, 1995, p. 152.
[11] — Derniers entretiens, Parole nº 7 du 5 août 1897. Œuvres complètes, p. 1078.
[12] — Récit dans le « Manuscrit A » de Sainte Thérèse (folio 20 ro). Œuvres complètes, p. 100.
[13] — Lc 22, 61. L’hymne Æterne rerum Conditor des Laudes du dimanche fait une allusion à ce regard que le Christ, défiguré par la Passion, adressa à saint Pierre pour le ramener de son reniement : « Jesu labantes respice, et nos videndo corrige : si respicis, labes cadunt, fletuque culpa solvitur – Jésus, regardez les défaillants, et que votre regard nous redresse. Si vous regardez, les souillures tombent, et sous les pleurs, la faute s’efface. »
Informations
L'auteur
Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé Hervé du Fayet de la Tour a été directeur de collège.
Le numéro

p. 106-117
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