+ La Sainte Église
Première lecture
Qui n’a jamais été tenté par le découragement, le fatalisme ou l’amertume à la vue de la lèpre qui ravage le monde ? Le sang, le vice et l’idolâtrie règnent partout en vainqueurs. L’Église conciliaire pactise avec les maîtres de l’heure. Et nous nous tenons là, spectateurs impuissants et désolés.
Pour ne pas succomber à cette tentation mortelle, il faut prendre de la hauteur : interroger l’Écriture et la Tradition sur les lois de la Providence divine. Rechercher le regard que Dieu porte sur notre temps. Ranimer notre foi en la victoire définitive du Christ ressuscité et de son Église.
Les éditions Clovis nous invitent à ce travail de fond en éditant, pour la première fois sous un seul volume, la série d’articles du père Emmanuel, curé du Mesnil-Saint-Loup, sur La Sainte Église.
La première partie, occupée du mystère de l’Église en elle-même, éveille un vif sentiment de piété filiale vis-à-vis de l’Église notre mère. Elle nous la montre dans l’Ancien Testament « invisible et qui se propageait invisiblement » (p. 35), croyant déjà fermement en Notre Seigneur Jésus-Christ et l’appelant de tous ses vœux ; elle nous la présente à l’âge adulte, épouse choisie et aimée de Notre Seigneur (ch. 5), animée par le Saint-Esprit (ch. 6), gouvernée ici-bas par la hiérarchie. Relevons le chapitre particulièrement beau sur les rapports de Marie et de l’Église. Il commente saint Ambroise :
Marie est le type de l’Église ; car l’Église, comme Marie, est tout ensemble vierge et mariée. Vierge, elle nous conçoit de l’Esprit-Saint, vierge elle nous enfante sans gémissement. Marie, mariée à Joseph, est fécondée par l’Esprit-Saint ; ainsi les églises sont fécondées par la grâce de l’Esprit-Saint, tandis que pour le dehors elles sont temporellement unies à des évêques (p. 131).
Ces profondes méditations sur les différentes facettes du mystère de l’Église arrivent à point nommé, tant il est vrai que ces vérités sont méconnues, même chez les bons catholiques, et qu’elles sont déformées, rejetées, méprisées par les autres. Mais le livre prend un nouvel intérêt quand il aborde, en sa deuxième partie, la question des rapports entre « l’Église et le monde ». Aucun sujet brûlant n’est passé sous silence : les païens, les Juifs, l’Islam, les mauvais chrétiens, le pouvoir séculier, le mystère d’iniquité. On est saisi par l’actualité de ces lignes quand on se souvient qu’elles ont été écrites entre mars 1883 et février 1886. Elles sont prophétiques. Tout est résumé par cette citation de saint Augustin (De vera religione) qui pulvérise l’œcuménisme de l’Église conciliaire :
L’Église catholique, dit-il, répandue largement et puissamment par tout l’univers, se sert de tous les hommes en proie à diverses erreurs, pour son accroissement à elle, et pour leur amendement à eux-mêmes. Elle se sert des idolâtres comme d’une matière brute qu’elle travaille, des hérétiques comme d’une pierre de touche de sa doctrine, des schismatiques comme d’une contre-épreuve de sa propre stabilité, des Juifs comme d’un contraste avec sa propre beauté. Elle invite les premiers, rejette les seconds, laisse aller les troisièmes, dépasse les derniers : à tous elle donne le pouvoir de participer à la grâce de Dieu, formant les uns, réformant les autres, recueillant ceux-ci, admettant ceux-là. Quant aux hommes charnels qui sont dans son sein, elle les supporte comme une paille qui, à sa manière, cache et protège temporellement le bon grain (p. 146-147).
Ces lignes sont représentatives de l’allure générale du livre. L’Église est reine comme le Christ est roi. Elle est victorieuse de ses ennemis et se tient debout depuis deux mille ans sur la tombe de ses persécuteurs.
Ce climat de certitude et de force éclate plus encore dans la troisième partie : « L’Église à la fin des temps. » L’apostasie générale (ch. 25), les prédicateurs de l’Antéchrist (ch. 28) et son royaume (ch. 27) ont de quoi nous faire trembler, d’autant plus que nous les pressentons à notre porte. Mais nous sommes invités à lever la tête :
Il y a des destructions nécessaires, pour lesquelles Dieu emploie les mauvais anges. L’Antéchrist, à sa manière et malgré lui, sera la verge de Dieu. Cette verge de fer pulvérisera les schismes, les hérésies, les fausses religions restes du paganisme, le mahométisme et le judaïsme lui-même ; elle broiera le monde pour une prodigieuse unité (p. 328).
Finalement les Juifs se convertiront (ch. 32), suivant la prophétie de saint Paul (Rm 11, 25) et le souverain juge reviendra dans la gloire (ch. 33). L’analyse du monde présent, plus juste encore aujourd’hui qu’il y a cent ans, est crûe et sans illusion, mais elle ne laisse place à aucun défaitisme ni démobilisation.
Avons-nous eu tort de voir dans l’état présent du monde les préludes de la crise finale qui est décrite dans les saints livres ? Nous ne le pensons pas. L’apostasie commencée des nations chrétiennes, la disparition de la foi de tant d’âmes baptisées, le plan satanique de la guerre menée contre l’Église, l’arrivée au pouvoir des sectes maçonniques, sont de tels phénomènes que nous ne saurions en imaginer de plus terribles.
Toutefois nous ne voudrions pas qu’on forçât notre pensée.
L’époque où nous vivons est indécise et tourmentée. L’humanité est inquiète et hésitante. A côté du mal, il y a le bien (…) (p. 342).
Nous pouvons pressentir la crise finale, en voyant s’ourdir et se développer sous nos yeux le plan satanique dont elle sera le couronnement. Mais, du point où nous sommes à l’heure de cette crise, que de surprises nous réserve l’avenir ! Que de restaurations du bien toujours possibles ! Que de progrès du mal possibles, hélas ! eux aussi ! Que d’alternatives dans la lutte ! Que de compensations à côté des pertes ! C’est ici qu’il faut reconnaître, avec Notre Seigneur, qu’il appartient au Père seul de disposer les temps et les moments (Ac 1, 7) (p. 345).
Ce n’est pas l’heure, donc, de baisser les bras. Les premiers chrétiens n’ont pas eu raison du paganisme sanguinaire en s’enfermant dans une cave. Ils ont témoigné ouvertement de la vraie foi. Surtout, ils ont veillé et ils ont prié.
Dans cette incertitude, dominée par la pensée de la Providence, que faire ? Veiller et prier. (…)
Veiller et prier, parce que les temps sont incontestablement périlleux (2 Tm 3, 1) ; parce que le danger est grand, à cette époque de scandale, de perdre la foi.
Veiller et prier, pour que l’Église fasse son œuvre de lumière, en dépit des hommes de ténèbres.
Veiller et prier, pour ne pas entrer en tentation (p. 346).
Cet ouvrage mériterait de devenir un classique des fidèles de la Tradition. Il est si difficile de naviguer entre les récifs par une mer en furie qu’il nous faut des phares, des principes sûrs.
Nous devons entendre la voie de l’Église de toujours qui nous rappelle que nous sommes sur la bonne route et nous encourage au combat. C’est le grand service que nous rend ici le père Emmanuel.
Que l’on nous permette un conseil au lecteur qui voudrait profiter au mieux de ce chef-d’œuvre : revenir à l’intention première de l’auteur. Celui-ci a conçu chaque chapitre comme l’article d’une revue mensuelle (le Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance). Chacun fournissait donc la nourriture suffisante à la réflexion pendant un mois. Ne parcourons donc pas ce livre avec précipitation. Méditons, ruminons ces chapitres. Reprenons-les souvent. Il y va de notre vie de fils ou de fille de l’Église, et peut-être même de notre persévérance dans les tribulations à venir. Nous les croyons aussi capables de susciter de grandes résolutions au service de l’Église.
Fr. J.-D.
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Deuxième lecture
Le Père Emmanuel et le Père Calmel sont vraiment deux maîtres du combat anti-libéral de notre temps. C'était la conviction de Mgr Lefebvre qui confia à un prêtre de la Fraternité Saint-Pie-X, la veille de son hospitalisation en mars 1991 : « Le Père Emmanuel et le Père Calmel sont deux auteurs que je recommande beaucoup. Ils sont profondément thomistes et ils ont mené dans l'Église, chacun à leur époque, le même combat que le nôtre. »
Cette édition inédite d'articles parus dans le Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance entre mars 1883 et février 1886 nous semble tout à fait bienvenue en ce moment de confusion pour l'Église. Le Père Emmanuel met à la portée de tous, dans un langage simple, les vérités théologiques les plus fermes en ce qui concerne le mystère de l'Église, Corps mystique et Épouse du Christ.
Dans cet esprit de foi sublime qui caractérise ce fils de saint Benoît, il n'hésite pas à affirmer que la fécondité de l'Église repose dans l'épiscopat :
Voyez même jusqu’où va cette fécondité. Dans un évêque on retrouvera toute l’Église, à supposer par impossible qu’elle puisse être réduite à lui seul. Cet évêque fera des chrétiens, des confirmés, des prêtres, d'autres évêques. L'Église réduite à lui seul sortirait de lui seul comme elle est sortie de Jésus-Christ.
Et le Père de citer Bossuet : « L'ordre épiscopal enferme avec soi la plénitude de fécondité de l’Église » (p. 94-95).
Après avoir évoqué le mystère de l'Église, le Père définit sa présence dans le monde par les quatre caractères qui permettent de la reconnaître entre toutes les sectes, et les trois couronnes qui parent sa beauté : la virginité, le martyre et le doctorat. Ensuite, il passe en revue toutes les sociétés qui sont en rapport plus ou moins conflictuel avec elle, en terminant par le mystère d'iniquité et les deux camps.
Une dernière partie, et non la moindre, achève l'ouvrage sur une vision prophétique de l'Église à la fin des temps, puisée dans Les Morales sur Job de saint Grégoire le Grand, où sont décrits les signes avant-coureurs, l'homme de péché, l'empire de l'Antéchrist, les prédicateurs de l'Antéchrist, l’Église dans la tourmente, Hénoch et Élie, la conversion des Juifs et l'avènement du Souverain Juge.
La question capitale qui se pose aujourd'hui à tous les catholiques est formulée ainsi par le père Emmanuel : « Toute la question de l'heure présente est donc concentrée là : laisserons-nous, oui ou non, se consommer l’apostasie qui amènera à bref délai l’Antéchrist ? » (p. 265).
Abbé Xavier Grossin
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Préface de Mgr Lefebvre
Cette étude du Père Emmanuel sur l’Église devait être publiée en volume en 1985 (pour le centenaire de sa rédaction). Elle ne le fut pas. Mgr Lefebvre avait écrit une préface à cette intention, qui souligne la profondeur doctrinale et spirituelle de ces pages, et leur pertinence pour réfuter les erreurs modernes. Voici cette préface :
Les pages qui suivent, écrites par le R. Père Emmanuel, Prieur du Monastère de Mesnil-Saint-Loup, ont cent ans. Il les a rédigées en 1884-1885, et elles sont publiées en 1895.
Le Révérend Père Emmanuel est un théologien, mais sa doctrine est toute orientée vers la vie spirituelle. Son âme brûle du désir de communiquer la vérité aux âmes, de les porter à la louange de Dieu, de les sanctifier à la manière de saint Benoît, qui voulait faire de ses moines de bons chrétiens, c’est-à-dire des disciples de Jésus-Christ.
La lecture de ces pages sur l’Église est enthousiasmante, on y sent le souffle de l’Esprit-Saint. Certaines d’entre elles sont même prophétiques, lorsqu’il décrit la passion de l’Église. Cette année 1884 est aussi l’année de la rédaction par Léon XIII de son exorcisme par l’intercession de saint Michel Archange, qui annonce l’iniquité sur le siège de Pierre.
Quelques années auparavant le pape Pie IX faisait publier les actes de la secte maçonnique de la Haute Vente, qui sont de véritables prophéties diaboliques pour notre temps.
Le Révérend Père donne des précisions surprenantes sur l’indifférentisme religieux, qui correspond exactement à l’hérésie œcuménique de nos jours. Qu’aurait-il dit et écrit s’il avait vécu à notre époque ! Il nous encourage par ses écrits à demeurer fermes dans la foi de l’Église catholique et à refuser les compromis qui ruinent sa liturgie, sa doctrine et sa morale. L’exemple de son apostolat liturgique dans la paroisse de Notre-Dame de la Sainte-Espérance de Mesnil-Saint-Loup demeure un témoignage de son zèle et de sa sainteté.
Puissent ces pages avoir une large diffusion par l’intercession de Notre-Dame de la Sainte-Espérance. Qu’elle daigne bénir les lecteurs et les éditeurs.
† Marcel Lefebvre
Père Emmanuel, La Sainte Église, Étampes, Éd. Clovis, 1997, 11 x 16,5, 352 p., 85 F.
Informations
L'auteur
L’abbé Xavier Grossin a été ordonné prêtre dans la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX).
Il adhère aujourd’hui aux thèses sédévacantistes et exerce son ministère en Bretagne, notamment à la chapelle Saint-Antoine de Bourbriac (Côtes-d’Armor) et est directeur de la revue La Tour de David, où il soutient ses thèses. Le Sel de la terre ne soutient pas cette position et est l'une des principales sources des objections solides contre le sédévacantisme.
Ses contributions au Sel de la Terre écrites avant son évolution qui a conduit à la séparation avec la FSSPX, incluent des recensions, telles que celle de l’ouvrage de l’abbé Dessailly sur l’Authenticité du grand testament de saint Rémi ou du livre du R.P. Emmanuel André o.s.b., La Sainte Église.
Le numéro

p. 208-212
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