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Le Sel de la terre

 

Le dernier livre du cardinal Ratzinger est d’une lecture facile et agréable. Servi par une heureuse présentation et une bonne traduction, il nous fait pénétrer dans la pensée du préfet de la Congréga­tion pour la Doctrine de la Foi. Et ceci avec d’autant plus de facilité qu’il ne s’agit pas ici d’un traité ardu de théologie ou de philosophie, mais d’un libre entretien de Peter Seewald, journaliste agnostique, avec le prélat allemand. Le ton est simple et direct. Le cardinal « n’a pas demandé que mes questions lui fussent présentées à l’avance, et n’a pas exigé ensuite que quelque chose fût ôté » (p. 8). Il semble même parfois fort détendu : « Par mo­ments le prince de l’Église faisait montre d’une telle décontraction, un pied passé par-dessus l’accoudoir de son fauteuil, que l’on aurait pu se croire en présence d’un étudiant » (p. 8). Nous sommes donc as­surés de trouver dans ce livre le vrai visage de Joseph Ratzinger.

Le sous-titre de l’ouvrage nous donne une raison de plus pour nous y intéresser : Le christianisme et l’Église catholique au seuil du troisième millénaire. Quelle va donc être la réponse de l’Église conciliaire à la marée montante et apparemment triomphante du paganisme, et aux inquié­tudes d’un monde à l’agonie ? Sera-t-elle à la hauteur ?

 

Les racines

 

Un vaste aperçu biographique nous fait découvrir les débuts du futur cardinal et, en particulier, les racines de sa pensée.

 

A la fin de la guerre, « dans notre séminaire de Freising régnait une at­mosphère très vivante. Les gens étaient revenus de guerre, parfois de six années de campagnes, ils ressen­taient en général une grande faim spirituelle et littéraire, et naturelle­ment ce que l’on venait de vivre leur posait des questions. On lisait Ger­trude von Le Fort, Ernst Wiechert et Dostoïevski, Élisabeth Langgässer, toute la littérature qui vous tombait sous la main. C’était un grand élan spirituel qui vous emportait avec lui (p. 59).

Question : — Quel courant spiri­tuel vous a particulièrement intéressé et fasciné ?

Réponse : — Heidegger et Jaspers m’ont vivement intéressé, de même que le personnalisme dans son en­semble. Steinbüchel a écrit un livre sur Die Wende des Denkens (Le Tour­nant de la pensée), où il a représenté de manière très impressionnante le passage de la domination néo-kan­tienne à la phase personnaliste. Ce fut une lecture-clé pour moi. Ensuite, j’ai été dès le début très vivement in­téressé par saint Augustin, en contre­poids, pour ainsi dire, à Thomas d’A­quin (p. 60).

 

Relevons, au passage, un lapsus révé­lateur : pourquoi avoir refusé à saint Thomas d’Aquin le titre de « saint » après l’avoir accordé, à bon droit, à saint Augustin ? Inconsciente, peut-être, cette méprise donne tout de même le ton : le mépris et le rejet du réalisme thomiste pour se livrer aux mirages de la pensée moderne. Le coup d’envoi était donné.

 

Le jeune professeur

 

Après son ordination, l’abbé Joseph Ratzinger est très vite chargé d’un cercle de futurs docteurs en théologie :

 

Chacun présentait à tour de rôle le résultat de ses travaux, et l’on en dé­battait. Je crois que nous y avons tous gagné. Puis nous avons élargi cette méthode en rendant visite à de grandes personnalités. Nous sommes allés voir Congar à Strasbourg, Karl Barth à Bâle, inversement nous avons invité chez nous Karl Rahner (p. 66).

 

Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es !

 

J’essaie naturellement de ne pas m’arrêter à l’Église ancienne, mais de fixer les grands sommets de la pensée et d’intégrer en même temps dans la discussion la pensée contemporaine (p. 66).

 

Mariage tant redouté et stigmatisé par saint Pie X au début du siècle.

Mais l’abbé Ratzinger avait des maîtres, pour lesquels il ne tarit pas d’éloges aujourd’hui :

 

Nous avons vu se faire en ce siècle des découvertes théologiques grâce à des hommes comme de Lubac, Congar, Daniélou, Rahner, Balthasar, etc. Là se sont ouvertes de toutes nouvelles perspectives dans la théo­logie, sans lesquelles Vatican II n’au­rait pas été possible (p. 248).

 

Le concile

 

Et, en effet, le brillant disciple de tels professeurs était des mieux préparés au concile. De fait, il y joua un rôle impor­tant comme théologien particulier du car­dinal Frings, évêque de Cologne. C’est ce dernier qui, en accord avec le cardi­nal Liénard, ouvrit le feu de la terrible guerre qui devait déchirer l’Église.

 

Les pères du concile (…) voulaient lutter tous ensemble, conformément à leur fonction, pour aboutir à la parole qui devait être dite en cette heure-là. (…) Ce fut le premier coup de ton­nerre (p. 71).

 

Joseph Ratzinger fit ses premières armes au sujet du schéma sur la Révéla­tion :

 

Quand les textes sur la Révélation ont été mis en discussion, le cardinal Frings – et là, j’avais collaboré, c’est vrai – a déclaré que le texte, tel qu’il était rédigé, n’était pas un point de départ approprié. On devait tout re­prendre fondamentalement, élaborer de nouveau le texte au sein du concile lui-même (p. 72).

 

Et on aboutit à un des textes les plus lamentables du concile [1] :

 

Dans le troisième discours [auquel l’abbé Ratzinger collabora], qui est devenu célèbre, il était dit que les méthodes du Saint-Office avaient be­soin d’être réformées, au cours d’un processus qui devait être transparent (p. 72).

 

Ce qui engendra la dissolution pure et simple du Saint-Office.

Qu’est devenu, trente-cinq ans plus tard, cet engagement enthousiaste dans l’armée des novateurs ? Le cardinal Rat­zinger est resté fidèle à ses origines.

Cela se traduit par un attachement inconditionnel aux textes du concile Vati­can II. Certes le cardinal se démarque des interprétations trop audacieuses mais,

 

…il devient de plus en plus évident que les textes du concile se situent tout à fait dans la continuité de la foi. (…) Leur contenu réel, qu’une expli­cation objective permet de connaître, est le grand héritage du concile. C’est exactement ainsi que naîtront de nouveaux élans, en un nouveau rap­port au monde, avec l’explication de la liberté de religion, etc. (p. 75).

 

En d’autres termes : ces textes ont produit des fruits de mort depuis trente-cinq ans, mais rassurez-vous, demain tout ira mieux. En réalité, c’est parce qu’elles sont mauvaises en elles-mêmes ou am­biguës que les déclarations conciliaires ont eu des effets si néfastes.

Mais le prélat n’est pas de cet avis. Il range même Vatican II à la hauteur du Credo :

 

Il y a des valeurs qui pèsent un poids différent dans la Tradition (…) tout n’a pas le même poids, il y a des choses essentielles, les grandes déci­sions du concile, ce qui est dans le Credo. Ces vérités-là sont le chemin et en tant que telles appartiennent au fond vital de l’Église, à son identité intérieure (p. 203).

 

Rien d’étonnant, alors, que le préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi soit en telle symbiose avec le Pape Jean-Paul II :

 

Il a toujours été un pape du deuxième concile du Vatican. (…) Il a participé de manière très construc­tive à l’élaboration de l’encyclique Gaudium et Spes (joie et espoir), sur l’Église et le monde. (…) Il y était très bien préparé par sa pensée philoso­phique [les mêmes causes produisent les mêmes effets]. (…) Il est très pro­fondément convaincu de l’importance providentielle de Vatican II, il pense que le Saint-Esprit a donné ici de nouvelles missions à l’Église. Cela va du mouvement liturgique jusqu’au mouvement œcuménique, en passant par la liberté de religion, le dialogue des religions, le dialogue avec les Juifs et la rencontre avec le monde moderne (p. 250).

 

Et le principal collaborateur du Pape de s’en féliciter, bien sûr !

Ce n’est donc pas une surprise si le cardinal Ratzinger reprend à son compte, tout au long de ces entretiens avec Peter Seewald, les grands thèmes et le jargon du magistère de l’Église conciliaire.

 

La foi

 

Continuons de citer :

 

La foi en Dieu comme notre Créa­teur est le point central du catholi­cisme. [N’est-ce pas plutôt le dogme de la Sainte-Trinité ?] De là découle la foi en l’unité de la nature humaine dans tous les hommes [cette unité est objet de la philosophie. Ce n’est pas une vérité de foi] et en l’égalité de la dignité [le pécheur a déchu de sa di­gnité] (p. 19).

 

L’œcuménisme

 

Les différentes religions sont à l’hon­neur :

 

Il est tout à fait possible que quel­qu’un reçoive de sa religion les ins­tructions qui l’aideront à devenir un homme plus pur, et grâce auxquelles, pour reprendre ce mot, il plaira à Dieu et gagnera son salut (p. 24).

 

Non, c’est la grâce surnaturelle qui rend l’homme agréable à Dieu ; or les fausses religions ne donnent pas la grâce.

 

Combien y a-t-il de chemins qui mènent à Dieu ? Autant qu’il y a d’êtres humains (p. 33).

 

Encore non ! si l’on parle des non-croyants, le chemin qu’ils suivent ne mène pas à Dieu. Si l’on parle des croyants, il y a autant de différences entre leur chemin (la vie qu’ils mènent) et l’unique chemin qu’est Notre Seigneur (« Nous avons la parole du Christ : je suis le Chemin ») qu’entre l’espèce et les individus. Parce qu’il y a cinq milliards d’hommes sur terre, nous n’affirmons pas pour autant qu’il y a cinq milliards de natures hu­maines.

Les protestants s’en sortent bien :

 

Je pense que la crise du XVIe siècle a été grave, elle aussi, même si elle ne touchait pas autant aux racines (que la crise arienne) parce que de­meurait une adhésion commune aux principes de la foi (p. 158)

 

La Tradition et le magistère infail­lible, refusés par les protestants, ne sont-ils donc plus des principes de la foi ?

Quant aux Juifs :

 

La chrétienté avait le sentiment que les Juifs faisaient une lecture erronée de l’Ancien Testament, qu’on ne pou­vait le lire avec justesse que dans une perspective ouverte sur le Christ (p. 238).

 

Le temps imparfait utilisé par le car­dinal est affligeant. Car c’est la vérité que la véritable Église n’a cessé et ne cessera jamais d’enseigner.

 

Nous devons vivre de nouveau notre appartenance commune en l’histoire d’Abraham, où s’inscrivent en même temps notre séparation et notre parenté, en respectant le fait que les Juifs ne lisent pas l’Ancien Testament les yeux fixés sur le Christ (p. 239).

 

Notre éminent cardinal aurait-il ou­blié l’Évangile ? « Si vous étiez des enfants d’Abraham, vous feriez les œuvres d’Abraham. Mais maintenant, vous cher­chez à me faire mourir. (…) Ce n’est point ce qu’a fait Abraham » (Jn 8, 39). C’est la doctrine de l’épître de saint Paul aux Romains, surtout au chapitre 4, puis : « Car tous ceux qui descendent d’Israël ne sont pas le véritable Israël, et pour être la postérité d’Abraham, tous ne sont pas ses enfants. (…) Ce sont les enfants de la promesse [ceux qui ont la foi] qui sont re­gardés comme la postérité d’Abraham » (Rm 9, 6 et 8).

Ce qui nous est dit sur les « religions » asiatiques est plus inquiétant encore :

 

Pour le synode asiatique, il s’agit de savoir comment le christianisme peut entrer dans le contexte religieux asiatique, comment les forces consi­dérables des religions asiatiques peu­vent s’unir à celles de la religion chrétienne dans le grand effort de­mandé par le millénaire finissant (p. 245).

 

Le cardinal Ratzinger sait-il que les « forces considérables » des religions de l’Asie sont des forces de destruction et de mort ? Leurs disciplines (yoga, etc.) sont de savantes techniques pour se livrer aux énergies diaboliques. Qu’à cela ne tienne,

 

…le dialogue avec les autres reli­gions est en marche. Nous sommes tous persuadés, je crois, que nous avons quelque chose à apprendre par exemple de la mystique d’Asie, et que les grandes traditions mystiques offrent aussi des possibilités de ren­contres qui ne sont pas aussi évi­dentes dans la théologie positive (p. 254).

 

Comparer les états seconds des yogis à la vraie mystique de maître Eckart ou de saint Jean de la Croix relève du blas­phème.

Il faut dire que le préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi est à bonne école :

 

Le pape espère beaucoup, en fait, qu’à un millénaire de séparations sui­vra un millénaire d’unification. (…) L’irruption de l’œcuménisme dans Vatican II est déjà le signe que l’on se dirige vers une nouvelle unité (p. 229).

 

Nouvelle, donc autre que celle de l’Église une et sainte.

 

Unité de l’humanité, unité des reli­gions, unité des chrétiens (p. 229).

Le chrétien peut tout à fait recon­naître dans les images religieuses des religions du monde des essais tâton­nants qui se dirigent vers le christia­nisme. Il peut aussi trouver derrière tout cela une action secrète de Dieu, qui touche l’homme à travers les autres religions et les met sur le chemin (p. 249).

 

Non. Si un non-catholique se convertit, ce n’est pas grâce à sa fausse re­ligion, c’est malgré elle. Toutes les fausses religions sont faites pour détourner l’homme de Dieu, non pour le mettre sur son chemin.

 

La doctrine sociale

 

Relevons maintenant les passages où apparaît la pensée politique du cardinal Ratzinger. Elle est strictement fidèle au concile.

 

L’idée de la séparation de l’Église et de l’État n’est entrée dans le monde que grâce au christianisme. (…) Cette séparation est donc en fin de compte un legs de l’origine du christianisme et aussi un facteur décisif de liberté. (…) En ce sens, le développement qui s’est produit depuis les Lumières, qui ont inauguré le modèle de la sé­paration de l’Église et de l’État, a un côté tout à fait positif. (…) Le chris­tianisme n’a jamais voulu se considé­rer comme religion d’État, du moins dans ses commencements. (…) Je crois qu’en ce sens le développement de la modernité apporte un côté né­gatif, le retour de la subjectivité ; mais l’élément positif, c’est la chance qu’il y ait une Église libre dans un État libre, si l’on peut s’exprimer ainsi (p. 263)

 

Ou, encore :

 

La catégorie où entre le sacerdoce n’est pas celle de l’autorité (p. 187).

 

Vrai ou faux conservateur ?

 

La lecture de ces citations est consternante et soulève une question : comment se fait-il que le cardinal Ratzin­ger passe pour un conservateur, un cham­pion de la rectitude doctrinale dans l’Église conciliaire ? N’y a-t-il pas dans ce livre, des passages positifs qui pourraient fonder une telle réputation ?

Certes, quelques déclarations de ces entretiens ont une saveur traditionnelle. Mais, voyons comment le préfet de l’ex-Saint-Office s’évertue lui-même à les dé­naturer.

Il fait, par exemple, un beau dévelop­pement sur la liturgie. Mais, c’est pour nous dire aussitôt :

 

Au centre de tout cela, il y a évi­demment la parole de Dieu, qui est proclamée et expliquée (p. 172).

 

Alors que le centre de la liturgie, c’est la présence, sur l’autel, du sacrifice du Golgotha.

Le cardinal critique, bien sûr, la théo­logie de la libération, mais il ajoute :

 

Là, je donne raison à un mouve­ment né au sein de la théologie de la libération, qui parle de l’interpreta­cion popular. Selon ce mouvement, le peuple est le véritable propriétaire de la Bible, et donc son véritable exé­gète (p. 258).

 

N’est-ce pas le libre examen protes­tant ?

Quant à la contraception, le motif de l’opposition de l’Église qui nous est pré­senté est tronqué, parce que purement humain :

 

Mettre l’être humain en évidence, c’est le sens des objections élevées par l’Église [contre la contraception] (p. 198).

 

Et le développement se termine par un dialogue qui laisse rêveur. Nous le ci­tons intégralement :

 

P. Seewald : – Reste la question de savoir si l’on doit faire à quelqu’un, à un couple marié par exemple, qui a déjà plusieurs enfants, le reproche de ne pas avoir une attitude positive en­vers les enfants.

Joseph Ratzinger : – Non, sûrement pas. Et cela ne doit pas non plus avoir lieu.

P. Seewald : – Ces gens ne doivent-ils pas quand même avoir l’idée qu’ils vivent dans une sorte de péché, s’ils… [la phrase se termine ainsi. Le contexte fait comprendre le sous-en­tendu : « S’ils utilisent des moyens contraceptifs. »]

Joseph Ratzinger : – Je dirais que ce sont des questions qui doivent être discutées avec le directeur de conscience, avec le prêtre, mais on ne peut pas les considérer dans l’abstrait (p. 198-199).

 

Le cas des divorcés remariés n’est pas mieux traité. Le principe de l’indissolubi­lité du mariage est rappelé, mais

 

…il peut toujours y avoir des pro­blèmes factuels, des questions indivi­duelles. Par exemple, on pourrait à l’avenir constater juridiquement que le premier mariage a été nul. Cela pourrait ensuite être établi par la pa­roisse locale, si elle est expérimentée (p. 202).

 

Qu’est-ce donc qu’une paroisse expé­rimentée ? Cette réforme ne serait-elle pas la porte ouverte à tous les abus ? Surtout, pour le cardinal, la situation des gens di­vorcés qui vivent en concubinage (il parle à tort d’un « autre mariage ») est une souf­france parce qu’elle prive de la com­munion eucharistique :

 

Ils doivent sentir qu’ils sont quand même acceptés par l’Église, que l’Église souffre avec eux (p. 201).

Il arrive qu’en assumant ce renon­cement [à l’eucharistie, non au péché] on puisse faire quelque chose pour l’Église et pour l’humanité, en don­nant pour ainsi dire un témoignage de l’indissolubilité du mariage (p. 201).

 

La souffrance, l’état de violence de cette situation, pour le cardinal, ce n’est pas l’offense à Dieu ni l’infidélité, c’est la privation de l’eucharistie. Voilà donc cet état de péché élevé au rang des actes méri­toires. Mais de changer de vie et de faire cesser le scandale, il n’en est pas question.

Qu’on veuille bien nous pardonner d’avoir donné une telle ampleur à cette lecture du Sel de la terre du cardinal Rat­zinger. C’est que celui-ci exerce une in­fluence certaine sur des âmes à l’esprit conservateur mais pas encore affermies et peu au fait des méandres du modernisme. Il nous faut les éclairer et les mettre en garde. D’autant plus que si ce livre n’est pas une surprise, s’il nous présente le pré­fet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi tel que nous le connaissions [2], ce qui est surprenant, c’est l’enthousiasme qu’il a soulevé chez des gens qui se disent de la Tradition, et qui, de ce fait, trom­pent facilement les bonnes volontés [3].

 

Face à l’avenir

 

Mais, avant de fermer ce livre, il nous faut répondre à la question cruciale : A-t-il rempli son rôle ? Il porte en effet en sous-titre : « Le christianisme et l’Église catholique au seuil du troisième millé­naire. » Quelle figure présente donc l’Église de Vatican II à travers ces 274 pages ? Celle de l’impuissance, du flou, de la contradiction interne, du sa­bordage.

Pour le prouver, relevons deux thèmes généraux qui sont omniprésents dans cet ouvrage et qui disqualifient son auteur et son école de pensée : l’homme et l’histoire.

Au lieu de dresser, face au monde en pleine décomposition que nous connais­sons, la sainteté de Dieu, la force de Dieu, les droits de Dieu, la divinité de Notre Seigneur, comme l’ont toujours fait tous les saints de tous les temps, on ne sait pré­senter que l’homme, un savoir-vivre hu­main, une « religion » de l’homme.

 

L’Église catholique est un scandale dans la mesure où elle s’oppose à la nouvelle idéologie mondiale qui semble naître, et défend devant celle-ci les valeurs originelles de ce qui fait l’être humain (p. 120).

 

Le christianisme apparaîtra « comme un lieu de réelle humanité » (p. 123). Dans les bouleversements actuels

 

…les forces qui soutiennent l’homme, qui peuvent le porter en tant qu’être humain, deviennent d’au­tant plus nécessaires (p. 214).

 

Les croyants trouvent

 

…dans la foi de l’Église le chemin qui leur permet de devenir vraiment un être humain. [Ils sont] les véri­tables témoins de l’humanité (p. 250).

 

La christologie du cardinal semble d’ailleurs dangereusement atteinte par cet humanisme.

 

L’arbre généalogique chez saint Luc remonte jusqu’à Adam et montre Jé­sus comme l’être humain en soi (p. 240).

 

Aux théories hindoues, il oppose

 

…la foi chrétienne en la réunion définitive du Dieu unique avec un être humain précis, historique (p. 249).

 

Sans nier la divinité de Notre Sei­gneur, les expressions du cardinal recèlent une ambiguïté qui porterait le lecteur à croire qu’il y a en Jésus une personne hu­maine. L’impression est accentuée par les propos, non contredits, de P. Seewald :

 

Comment justifier que l’incarnation de Dieu se soit faite en l’unique per­sonne de Jésus (p. 248).

 

Mais le concept qui semble caractéri­ser le mieux la pensée du cardinal Ratzin­ger, et qui porte peut-être le plus la marque de Heidegger, est celui d’« Histoire ». Ce mot revient sans cesse dans cet ouvrage, parfois jusqu’à quatre fois par page, le plus souvent avec une majuscule. Pour le philosophe allemand, l’homme ne vit pas dans le temps, mais par le temps. Le temps réalise l’homme et le monde. Il est une extériorisation ac­tive [4].

Pour son élève, donc, faire de la théo­logie, c’est « entrer dans le grand monde de l’histoire de la foi » (p. 55). A la ques­tion : « Qu’est-ce qui pour vous est le plus fascinant dans le fait d’être catholique ? », il répond :

 

Ce qui est fascinant, c’est cette grande Histoire vivante dans laquelle nous entrons, et qui d’un point de vue purement humain est déjà quelque chose d’extraordinaire (p. 21).

 

A partir de là tout s’explique par « l’accélération de l’histoire », en particu­lier la crise que connaît l’Église aujourd’hui :

 

Sur ce point, je donne dans une certaine mesure raison à Karl Marx ; la constitution idéologique d’une époque est aussi le reflet de sa structure économique et sociale (p. 174).

 

Sans commentaire.

Nous avons certainement là un aspect fondamental de la pensée de Jo­seph Ratzinger, hérité de ses maîtres, et qui explique tout le reste, en particulier sa sympathie prononcée pour Joachim de Flore [5] (p. 63) et son entière adhésion à l’encyclique du pape Jean-Paul II Tertio millenio adveniente (p. 266). On relira avec intérêt le texte de la conférence de son Excellence Mgr Fellay sur « La matu­ration du concile », texte qui montre la place de l’histoire dans la théologie de la Rome moderniste (Le Sel de la terre 18, p. 56-57).

Par ces deux pôles de sa pensée, hu­manisme et historicisme, l’Église de Vati­can II se disqualifie des grands combats qui s’annoncent. Elle se voue elle-même à l’impuissance. Le chrétien n’est plus qu’un homme parmi les autres hommes, qui ne peut apporter à ses semblables que des valeurs humaines. L’Église n’est plus qu’une vague de la marée du temps qui s’écrasera bientôt pour céder la place à une autre. Ce Sel de la terre là n’aura rien salé du tout.

 

Fr. J.-D.

 

 

Joseph Ratzinger, Le Sel de la terre, le christianisme et l’Église catholique au seuil du troisième millénaire, Éd. Flammarion/Cerf, 1997, 13,5 x 20, 274 p., 130 Fr.

 


[1] — Voir l’étude de M. l’abbé Brandler, De Dei Filius à Dei Verbum, un progrès ?, Le Sel de la terre  7, 10, 12.

[2] — Voir Le Sel de la terre 16, printemps 1996, p. 210, « Le cardinal Ratzinger, le modernisme et la réforme conciliaire ». Le Sel de la terre 22, éditorial.

[3] — Voir, par exemple, La Nef 71, avril 1997, p. 5 et 31.

[4] — Voir A. de Waelkens, La Philosophie de Martin Heidegger, Louvain, ISP, 1946.

[5] — Joachim (1130-1202), abbé du monastère cistercien de Flora, en Calabre. L’histoire du monde, selon lui, se divise en trois périodes : celle de l’Ancien Testament ou de Dieu le Père, celle du christianisme ou de Dieu le Fils, et celle du Saint-Esprit qui devait commencer en 1260. Cette troisième époque serait celle de l’Évangile éternel (Ap 14, 6) où l’Église de l’Esprit triompherait de l’Église charnelle et convertirait à Dieu la presque totalité des hommes. Les ouvrages et les idées de Joachim de Flore furent condamnés au concile d’Arles, vers 1263. (D’après P. Pourrat, La Spiritualité chrétienne, t. II, Paris, Gabalda, 1921, p. 118-119).

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 23

p. 212-220

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