Anima in se curvata
par l’abbé Niklaus Pfluger
Le directeur du séminaire de la Fraternité Saint-Pie X en Allemagne, à Zaitzkofen, nous a communiqué ce compte-rendu de la controverse théologique que son séminaire a pu organiser l’an dernier avec un groupe d’étudiants de la faculté catholique de Ratisbonne. Cette expérience est intéressante, car elle donne une idée de la formation reçue actuellement dans les universités catholiques officielles ; c’est un tableau vivant de la crise de l’Église.
Le Sel de la terre.
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« Il faudrait éviter les dicussions et les chamailleries avec les adhérents de Lefebvre. Ceux-ci se comportent souvent comme des membres de sectes qui, en définitive, veulent avoir raison ; ils ne s’arrêtent pas tant qu’ils n’y sont pas arrivés. »
Nonobstant cette ligne de conduite donnée par le diocèse de Ratisbonne [1], un privat-docent de la faculté théologique de Ratisbonne, en collaboration avec le professeur titulaire de la chaire de dogmatique et d’histoire des dogmes de ladite faculté, a projeté « un week‑end de controverse théologique à Zaitzkofen ». Des « deux côtés », quinze étudiants et quelques docents devraient exposer leurs points de vue personnels dans l’esprit de la controverse classique.
Nos séminaristes étaient très motivés, car cette démarche officielle de la faculté théologique voisine leur donnait l’occasion – pour la première fois dans un tel cadre – d’exposer la doctrine catholique et de mettre en évidence les erreurs inhérentes au système de la théologie moderniste. Malheureusement, le professeur de dogmatique a annulé sa participation. Mais, du côté des étudiants en théologie, l’intérêt pour la controverse fut grand : plus de cinquante étudiants ont participé.
Les 31 mai et 1er juin – après des préparations intenses de la part de nos séminaristes – nous pûmes donc nous « disputer » autour de six thèmes centraux résumant la discussion théologique actuelle, en trois séances de controverse (huit heures au total) :
— L’immutabilité des dogmes.
— La qualité théologique des formulations du Concile Vatican II.
— La volonté salvifique universelle – hors de l’Église pas de salut ?
— L’Église et les juifs selon Rm 9, 11.
— Office et Ordre – sacerdoce commun et sacerdoce ministériel.
— « Les multiples messes et l’unique sacrifice ».
Nos séminaristes se sont bravement battus et – on peut le dire – avec succès. Leurs arguments étaient plus objectifs et plus solides du point de vue théologique que ceux de nos invités de Ratisbonne, dont les positions s’égaraient souvent dans des réactions d’ordre émotionnel et sombraient dans le subjectivisme.
Nous n’attendions pas de nos adversaires leur consentement, ni – ce qui devrait être tout à fait normal – l’orthodoxie (théologique), ni même l’esprit catholique. Mais que la théologie post-conciliaire ait été déjà accueillie si généralement et si définitivement, qu’elle ait infecté tous les niveaux de la pensée ecclésiastique, que le dogme catholique et le depositum fidei ne jouent plus aucun rôle dans la réflexion théologique, voilà qui a pu surprendre quelques-uns de nos séminaristes plus jeunes – et qui leur a donc été salutaire !
Pour ces « théologiens » formés par le modernisme, il est évident que la doctrine dogmatique de l’Église est une opinion théologique parmi beaucoup d’autres, celle de la scolastique enfin vaincue par la « nouvelle théologie ». Le sacrifice de la messe est « un tour de magie » (l’expression est du sous-directeur du séminaire de Ratisbonne), datant du Moyen Age, c’est-à-dire d’une époque où les rituels païens et le retour au culte du sacrifice ont supplanté la notion de banquet et ont provoqué un « goulot d’étranglement » dans les conceptions doctrinales. L’Église a changé le contenu de la foi ; et l’évolution continuelle du dogme est une évidence, comme l’est notre impuissance à discerner la vérité objective.
Tout cela est du modernisme pur !
Mais ce qui est encore plus bouleversant dans ce système de pensée (moderniste), c’est le vide et la banalité de la foi et du sacerdoce. On n’y retrouve plus rien de la beauté de la foi et de la profondeur du mystère de Dieu, du Christ et de l’Église. Il n’est pas du tout question de grâce, de vertu, de sainteté, de perfection chrétienne, de mystique, etc. Qu’est-ce qui reste encore aux hommes appauvris par le modernisme, sinon la construction d’une « théologie » bâtie sur le sable et dont l’absurdité fut résumée par ces mots d’un étudiant : « Dieu doit servir les hommes » ? Si le sens de la Révélation et de la Rédemption du Christ ne consiste pas à ouvrir aux hommes le mystère de l’amour de Dieu Trinité, et à faire entrer l’âme à l’intime du torrent de la vie divine (Divinae naturae consortes, 2 P 1, 4), l’homme reste courbé sur lui-même, il devient une anima in se curvata [2], qui ne peut plus parler que de lui-même. Alors, la vie humaine ignore sa signification, c’est-à-dire « le mystère tenu caché aux siècles et aux générations, mais qui vient d’être révélé à ses saints » (Co 1, 26). Car la cause de la création du monde et de l’homme, c’est « le libre décret qu’il se proposait d’exécuter lorsque la plénitude des temps serait accomplie, à savoir de réunir toutes choses en Jésus-Christ, en tant que tête, celles qui sont dans le ciel et celles qui sont sur la terre ; en lui dans lequel nous avons été appelés pour être la louange de sa gloire » (Ep 1, 9-11).
Jésus enseignant
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[1] — Voir Regensburger Bistumsblatt, 1992, n. 1.
[2] — Saint Augustin.

