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Témoignage

 

L’insulte aux prêtres

 

 

 

L’hebdomadaire Monde et Vie a publié, dans son numéro 623 du 23 octobre 1997, un témoignage de l’abbé Greffier, en réponse à la déclaration de repentance des évêques français, lue par Mgr de Berranger, à Drancy, le 30 septembre 1997.

Suite à cet article, nous avons écrit à l’abbé Greffier qui nous a adressé la réponse suivante et nous a encouragés à faire connaître son témoignage publié dans Monde et Vie. Nous reproduisons donc également ce témoignage à la suite de la lettre.

Le Sel de la terre.

 

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      Résidence Parmelan                                                                   11 novembre 1997

      2, rue Dupanloup

      74000 Annecy

 

Mon cher Frère,

Je reçois votre courrier du 6 novembre ; merci pour l’intérêt que vous portez à ma lettre, qui, du reste, n’est que la pensée et la conviction de ceux qui luttèrent avec moi pour la Religion et pour la Patrie, (il n’en reste plus guère !) en 1941-44, il y a 54 ans !

Vous me feriez plaisir (et à la vérité !) en la reproduisant à la machine et en la répandant ! A Lyon, et à Paris, certains de mes anciens élèves ainsi ont provoqué… des troubles ! Les gens ne savent rien et la presse les trompe ! Il faut les dé-tromper !

Merci pour le service à notre Histoire.

Et mes dévoués sentiments auprès de Notre-Seigneur.

                                                                                                      Abbé M. Greffier.

 

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L’insulte aux prêtres

 

 

VOICI le courrier que j’ai envoyé à La Croix, puis aux cardinaux et évêques concernés, sur l’insulte que les autorités religieuses se sont permise à l’égard des prêtres résistants. Ces prêtres se sont dévoués jusqu’à la vie aux catholiques, aux Français, aux étrangers, et en particulier aux juifs en butte à la persécution nazie. Mgr de Berranger s’est permis de nous salir le 30 septembre, à Paris, au cours d’une « cérémonie » insolite, en compagnie d’autres excellences : ils ont commis une indignité qui ne relève pas leur prestige aux yeux des Français qui savent la vérité.

 

Monsieur le Directeur,

 

Je viens de lire dans La Croix du 20 septembre, p. 11, sur l’Église Catholique et les Juifs pendant l’Occupation 1940-1944, des articles qui m’ont surpris et indigné. Et je proteste contre vos allégations sur l’attitude que vous prêtez à l’Église en France, qui devrait exprimer aux juifs sa repentance pour son silence pendant l’Occupation et la « rafle du 20 août 1944 ».

J’étais professeur au Collège de Thônes, et à la demande des autorités de l’Armée Secrète d’Annecy (le notaire Volland et le fondeur Paccard) j’ai solidement installé la Résistance dans la Vallée, dans chacun des neuf villages, autour du Comité Central et de son chef, Édouard Pochat. Notre Résistance thônaire, bien suivie par l’A.S. d’Annecy, put dégager, en janvier 1944, le « Plateau des Glières », page historique, consacrée dans l’histoire de la Résistance.

Dans le diocèse d’Annecy, nous fûmes ainsi de nombreux prêtres à prendre part à la longue bataille de la Résistance, sous les ordres des chefs de l’A.S. Par exemple, mes camarades, les abbés Jean Rosay, mort déporté à Bergen-Belsen, Jean Troffy et Camille Folliet, déportés revenus, Jacquet, Jolivet passeurs de juifs à la frontière suisse ; les abbés Benoît, Berger, de Viry, décelés par la Gestapo ou dénoncés. L’abbé Josserand, entré dans la Résistance, sitôt évadé dramatiquement d’Allemagne, l’abbé Gautier, et quelques autres, recevaient des agents secrets, venus de Suisse, qu’il fallait cacher quelques jours : c’était risqué, mais grâce à Dieu, rien n’arriva.

L’opinion, l’attitude de l’autorité épiscopale de Mgr Cesbron, notre évêque ne nous intéressait guère… Sur dénonciation de deux confrères, je dus comparaître devant lui, en accusé de Résistance, le 14 octobre 1943 ; sa gêne facilita ma maîtrise et ma présence d’esprit : l’entretien, long, s’acheva très amicalement.

Par contre, Mgr Terrier, évêque de Tarentaise, nous soutint par ses conseils avisés et prudents : il ne souffrait donc pas « d’amnésie » !… Quand les abbés Benoît, Berger, de Viry durent fuir, Mgr Cesbron autorisa leur départ et leur fit des lettres de recommandation pour les évêchés où ils trouveraient asile : c’était bien se compromettre aussi !

Quand les juifs durent porter l’étoile, cet ukase ne s’appliqua jamais en Haute‑Savoie ; les juifs que nous hébergions à Thônes étaient libres : on leur demandait d’être prudents, ils le furent ; quatre garçons fréquentaient notre Collège ; je suis resté en relations avec eux – Drancy fut pratiquement ignoré ici, nous en avions quelques détails par Radio Londres, à 19 h., et Radio Genève à 19 h. 15, où René Payot nous disait tout ce que nous ignorions (si on évitait le brouillage) ; je le faisais savoir aux réunions régulières des Chefs de la Vallée de Thônes.

Ces multiples activités des prêtres-résistants de Haute-Savoie (comme dans chaque diocèse de France) engageaient bien l’Église et ses soutanes à une époque où Mgr de Berranger, évêque de St-Denis, n’était pas de ce monde : il n’a donc pas le droit d’engager, en 1997, l’Église de 1940 que nous formions. Je ne reconnais pas non plus aux Cardinaux Eyt et Lustiger (jeune juif caché dans la province pendant l’Occupation) de parler pour le compte de l’Église dont ils ne firent partie qu’occasionnellement. A nous d’en maintenir le souvenir historique, dans l’amnésie générale, que j’admets, où l’Église se tient pour une part dramatique de son histoire – L’Église ? D’abord, ses chefs !

Que certains sentent nécessaire une repentance, cela les regarde : ils n’ont pas le droit d’engager la responsabilité d’autrui sur les « camps de la mort » ; le « silence de l’appareil d’une large part de l’Église catholique » (qui peut s’expliquer) n’engage que les vrais « silencieux », pas ceux qui ont agi, parlé, témoigné, et qui sont morts pour la plupart. On veut faire une « déclaration publique » officielle sur l’attitude des « évêques de France », c’est-à-dire de l’Église de France, de 1940, pour la faire sortir (sans rire !) de son « amnésie » : c’est une ignominieuse mise en accusation de cette Église, que nous formions aussi, nous prêtres, que nous avons servie avec honneur, en même temps que la Patrie, en de très grands dangers, où nous avons joué notre vie…

Il est donc insupportable que ses représentants d’aujourd’hui la chargent indûment d’une responsabilité quasi criminelle. Nous protestons, quelques prêtres amis et moi, nonagénaires ou presque, contre cette atteinte grave à la vérité pour des raisons sans valeur. Et, au nom aussi de nos camarades défunts, nous prenons l’audace solide de vous le dire, sans précautions inutiles. Nous vous saluons.

 

                                                                                  Abbé Maurice Greffier,

                                                             (médaille militaire, médaille de la Résistance,

                                                             Croix de guerre… et plusieurs décorations

                                                             tchèques, polonaises et russes).

 

 

Extrait de Monde et Vie – 23 octobre 1997 – nº 623

 

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Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 24

p. 157-159

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