Mgr Henri Delassus
(1836-1921)
I. Le légataire universel
par Louis Medler
QUELLE place occupe Mgr Henri Delassus parmi les grands écrivains contre-révolutionnaires français ? A quel titre le considèrerons-nous ici ?
Sans doute n’est-il pas le plus connu de ces auteurs. Nous ne le présenterons pas non plus comme le plus original, ni comme le plus brillant, ni même comme le plus profond. Mais il fut et demeure incontestablement un personnage central de la lutte du catholicisme contre la révolution et le libéralisme, et c’est sous cet aspect que nous aimerions le considérer.
Central, Henri Delassus l’est à plusieurs titres.
D’abord, parce qu’il réunit en sa personne et son œuvre la plupart des genres différents de la littérature contre-révolutionnaire.
On peut en effet, en généralisant quelque peu, distinguer trois types principaux dans la grande famille des écrivains catholiques contre-révolutionnaires :
— Les docteurs, d’abord ; ceux qui délivrent avec autorité les principes de salut face à la subversion révolutionnaire. Citons en France : le P. de Clorivière (trop peu connu, mais qui mérite d’être cité ici en sa qualité de pionnier), puis, pour nous en tenir aux plus célèbres, le cardinal Pie et Dom Guéranger ; Mgr Lefebvre en sera le glorieux héritier.
On peut joindre à ce premier groupe d’autres auteurs qui, sans mériter le titre de « docteurs », car leur doctrine est parfois moins sûre, ont néanmoins exposé et répandu les principes contre-révolutionnaires. Appelons-les donc « penseurs », et nommons : les écrivains de la première génération contre-révolutionnaire, malheureusement contaminés par le virus fidéiste (Bonald) ou ontologiste (Blanc de Saint-Bonnet) ; Joseph de Maistre qui, davantage visionnaire que doctrinaire, se fiait plus à son intuition (souvent géniale, mais nullement infaillible) qu’aux données les plus sûres de la théologie ; les abbés Joseph et Augustin Lémann [1] ; Mgr de Ségur, etc. Joignons-y le premier théoricien de l’école sociale : Frédéric Le Play.
— Viennent ensuite les spécialistes de l’ennemi, les agents de renseignements (le contre-espionnage si l’on veut) : tous ces historiens qui, depuis Barruel jusqu’à Pierre Virion, en passant par Crétineau-Joly et Léon de Poncins, s’emploient à écarter les décors en carton-pâte de l’histoire officielle pour découvrir et dénoncer les machinations des sectaires.
— Troisième groupe, enfin, celui des combattants directs, les publicistes et polémistes qui assaillent l’ennemi concret de leurs traits personnalisés. Louis Veuillot en est l’exemple achevé au XIXe siècle ; l’abbé Emmanuel Barbier et sa revue La Critique du libéralisme, au début du XXe siècle ; Jean Madiran dans les années 1950-1980 (même s’il a, hélas, abandonné ce combat depuis lors).
Bien sûr, ces types ne sont pas exclusifs les uns des autres : rares sont les auteurs qui se sont cantonnés en un seul genre. Mais Mgr Delassus, lui, s’est nettement placé au carrefour des trois groupes tout en appartenant pleinement à chacun d’entre eux.
En outre, il occupe une place centrale à l’intérieur même de ces trois groupes, à cause du moment où il intervient : dans les années 1890-1910, période-clé du combat, et charnière entre le XIXe et le XXe siècle.
— Dans le groupe des docteurs et des penseurs, il est celui qui peut, au seuil du XXe siècle, présenter une synthèse de l’œuvre de ses prédécesseurs ;
— parmi les spécialistes de l’ennemi, il est celui qui voit la conjuration antichrétienne pénétrer à l’intérieur même de l’Église. Les travaux de Barruel et Crétineau-Joly, qu’il reprend et utilise abondamment, prennent toute leur signification quand il montre, dans le modernisme, l’aboutissement des menées qu’ils dénonçaient ;
— parmi les combattants concrets, enfin, Mgr Delassus doit faire face à la troisième vague de libéralisme, celle des démocrates-chrétiens et des modernistes de tout poil, dans les années 1890-1910. Il se trouve, là encore, au cœur du combat, puisque les historiens nomment généralement deux grands polémistes « intégristes » en France, à cette époque : l’abbé Emmanuel Barbier et Mgr Delassus.
Personnage central, personnage-clé, Mgr Delassus ouvre, par son œuvre et son combat, une large perspective sur l’ensemble de cette période et du mouvement contre-révolutionnaire. C’est dans cette optique que nous l’étudierons ici, en faisant apparaître successivement trois aspects de sa personnalité :
— l’héritier des docteurs et des penseurs contre-révolutionnaires du XIXe siècle,
— le spécialiste de l’ennemi,
— le combattant concret.
Nous considérerons donc à la fois sa vie et son œuvre – tout en insistant particulièrement sur l’œuvre, qui est aujourd’hui, pour nous, le plus important. Nous manquons, de toute manière, des documents nécessaires pour reconstituer sa vie dans le détail : tous les papiers personnels de Mgr Delassus, toute sa correspondance, ses notes, ses documents ont mystérieusement disparu au lendemain de sa mort. (Nous y reviendrons.)
*
Mgr Delassus légataire universel de l’héritage contre-révolutionnaire : tel est donc le sujet de ce premier article. Nous verrons d’abord comment la Providence lui ménagea cet office et comment il sut répondre à cet appel ; nous étudierons ensuite à travers trois exemples concrets la façon dont il sut utiliser et synthétiser les travaux de ses prédécesseurs (ce sera la partie la plus développée de cet article, car elle nécessitera quelques détours dans l’œuvre de Joseph de Maistre, Frédéric Le Play et Antoine Blanc de Saint-Bonnet) ; nous pourrons enfin essayer de porter une appréciation d’ensemble.
L’appel de la Providence
et la réponse du blason
Temps et lieu : l’appel des circonstances
C’est avant tout par les circonstances que la divine Providence manifeste ordinairement sa volonté. Dans le cas de Mgr Delassus, les choses sont claires : circonstances de temps et de lieu le prédisposaient manifestement à sa mission.
Circonstances de lieu, d’abord : Henri Delassus est un homme du Nord. Il naît à Estaires, village arrosé par la Lys, une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Lille ; il meurt à Saméon, autre village du Nord, situé à peu près entre Orchies et Saint-Amand-les Eaux, à 23 kilomètres de Lille. Entre temps, il n’a quitté la région que pour effectuer quelques pèlerinages (à Rome en 1875 ; à Saint-Laurent-sur-Sèvre, en 1888 ; à La Salette, Paray-le-Monial, au Mont Saint-Michel). Or les Flandres françaises, sont à l’époque, un bastion non seulement du catholicisme le plus pieux (n’est-il pas significatif que son père se nomme Jean-Baptiste Joseph Delassus, sa mère Catherine-Amélie Joseph Fache et lui-même Mgr Henri Anthime Joseph Delassus ?), mais aussi du catholicisme le plus pur : le diocèse de Cambrai (qui couvre alors toute la région, car le diocèse de Lille ne sera fondé qu’en 1913, par saint Pie X) a été préservé des deux secousses libérales qui ont ébranlé la France dans les années 1830 et 1850-1860 ; il demeurera jusque dans les années 1880 remarquablement uni dans la soumission à la doctrine catholique intégrale (celle du Syllabus). Le jeune abbé Delassus n’a donc pas eu à choisir dans le catholicisme un parti contre un autre : il a reçu dans le calme le pur catholicisme de ses ancêtres. Lorsqu’après 1880 le libéralisme pénétrera dans la région, il pourra affirmer tranquillement aux démocrates-chrétiens : vous êtes des novateurs ; vous apportez le trouble et la division dans un diocèse qui était jusqu’ici uni dans la foi traditionnelle. Donc vous avez nécessairement tort [2].
Les circonstances de temps doivent également être soulignées : Henri Delassus naît le 12 avril 1836, deux ans après l’encyclique Mirari Vos de Grégoire XVI qui, visant Lamennais, condamne la première manifestation de « catholicisme libéral ». Il a douze ans lors des révolutions de 1848, dix-huit ans quand Pie IX définit le dogme de l’Immaculée Conception (8 décembre 1854) : ce sera désormais la grande dévotion de sa vie (plusieurs de ses ouvrages commencent par une invocation à l’Immaculée).
Ordonné prêtre le 29 juin 1862, il connaît deux ans plus tard la parution de Quanta Cura et du Syllabus puis, en 1870 (il est encore jeune prêtre), le concile du Vatican et la définition de l’infaillibilité pontificale.
Depuis ses dix ans jusqu’à l’âge de quarante-deux ans, Henri Delassus a vécu sous le pontificat de Pie IX (1846-1878). Le fait aide à cerner sa personnalité : il est un des fruits du pontificat de Pie IX.
Dom Besse remarque avec juste raison :
Mgr Delassus appartient à cette génération de prêtres qui étaient dans toute la maturité de l’esprit et du caractère, quand le concile du Vatican définit l’infaillibilité pontificale. Il suivit, comme beaucoup d’autres et avec un pieux enthousiasme, les manifestations de la renaissance chrétienne, qui se multiplièrent après 1871. Les désillusions qui vinrent bientôt après n’eurent sur lui aucune influence. Il crut à l’immutabilité du vrai [3].
Notons qu’il a également eu l’occasion, depuis sa jeunesse, de fréquenter quotidiennement Louis Veuillot († 1883) dans la lecture de L’Univers, de découvrir les écrits de Dom Guéranger († 1875) et du cardinal Pie († 1880).
Or Mgr Delassus attend sa 63e année, soit la charnière des XIXe et XXe siècles, pour commencer la publication de ses ouvrages. Il a jusqu’ici travaillé à la Semaine religieuse du diocèse de Cambrai, mais c’est seulement en 1899 qu’il fait paraître son premier ouvrage anti-libéral : L’Américanisme et la conjuration antichrétienne. Autrement dit : Mgr Delassus est un homme du XIXe siècle qui écrit au XXe siècle. C’est un de ses grands atouts : il transmet au XXe siècle débutant l’héritage d’un XIXe siècle qu’il a vécu et qu’en même temps il peut déjà apprécier avec un certain recul.
Il occupe bel et bien les dates stratégiques correspondant à sa mission : reprendre et synthétiser, au début du XXe siècle, l’héritage contre-révolutionnaire du XIXe.
Il peut être intéressant de faire ici, à titre de points de repères, quelques comparaisons avec une autre personnalité ecclésiastique : l’abbé Jules Lemire (1853-1928), celui qui, face à Mgr Delassus, sera le grand fauteur de libéralisme dans le Nord de la France.
Les deux hommes sont originaires de la même région, ils sont séparés l’un de l’autre par un peu moins d’une génération (dix-sept ans). Tous deux font leurs études ecclésiastiques au grand séminaire de Cambrai et y reçoivent, vraisemblement, à peu près la même formation. Jean-Marie Mayeur, dans sa thèse sur l’abbé Lemire, la résume ainsi : philosophie plutôt éclectique [4], avec une teinte de thomisme [5] ; quant aux lectures, « on observe la place plutôt modeste des théologiens, celle négligeable de l’éxégèse, qui contraste avec celle, considérable, des spirituels [6] ».
Jusqu’en 1883, l’abbé Lemire est, comme l’abbé Delassus, un antilibéral acharné. Il lit avec enthousiasme Joseph de Maistre, le cardinal Pie, Mgr de Ségur, Mgr Freppel et l’Univers [7]. Il se méfie des auteurs libéraux. On trouve dans ses carnets de notes des phrases du genre : « il y a un sermon à faire sur les funestes effets du libéralisme » ; le libéralisme « conduit fatalement aux abîmes ». Ou encore : « si on s’enveloppe de timides et de libéraux, on se fait à leurs idées, à leurs manières [8] ». L’abbé Lemire est, bien sûr, un légitimiste convaincu.
Pourtant, les deux hommes réagiront de façon totalement différente devant la troisième vague de libéralisme, celle des années 1880-1890. L’abbé Delassus sera à la tête de la résistance ; l’abbé Lemire, lui, changera complètement de bord – au terme d’une évolution sur laquelle nous reviendrons, car elle est très instructive. Il finira par devenir le symbole même de la démocratie chrétienne dans le Nord de la France.
Comment expliquer cette divergence totale chez deux prêtres apparemment si semblables dans leur jeunesse ? La question peut paraître un peu vaine, tant le fond des cœurs, le mystère de la liberté humaine et celui, plus profond encore, de la grâce divine dépassent nos analyses. Elle mérite cependant d’être posée, même si nous nous savons incapables d’y répondre entièrement ; contentons-nous, pour l’instant, de souligner la différence de génération. C’est en 1878, l’année même de la mort de Pie IX que l’abbé Lemire est ordonné prêtre ; il a vingt-cinq ans, l’abbé Delassus en a quarante-deux.
Alors qu’Henri Delassus a été définitivement marqué par le pontificat de Pie IX, Jules Lemire, lui, inaugure sa vie sacerdotale avec le pontificat de Léon XIII, et il entend bien se laisser guider totalement par le nouveau pape, recevoir entièrement de lui sa ligne de conduite.
Or ces mêmes années voient la fin d’une époque, avec la mort de Dom Guéranger (1875), du cardinal Pie (1880), du comte de Chambord (1883) et de Louis Veuillot (1883). Pour l’abbé Lemire, un changement de période accompagne le nouveau pontificat. Lui qui a tant lu et admiré ces grands auteurs ultramontains et antilibéraux en arrive à écrire dès 1887 :
C’en est fait de la thèse de L’Univers. Pie IX, Mgr Pie, Veuillot, Henri V (...) ont été les admirateurs d’un état de choses devenu irréalisable. Il faut en prendre son parti et aller à la société moderne pour la réconcilier avec l’Église [9].
En quelques années, il y a bel et bien eu un changement d’atmosphère dans l’Église.
Abeilles et vans : la réponse sur le blason
Les circonstances de temps et de lieu n’expliquent pas tout, bien sûr. D’autres ecclésiastiques nés à la même époque que Mgr Delassus, et dans la même région, manquèrent des qualités nécessaires à l’élaboration d’une grande synthèse contre-révolutionnaire ; or Mgr Delassus, non seulement eut ces qualités, mais, surtout, sut travailler à les entretenir et les développer. Il sut répondre à sa vocation. De cet effort conscient et volontaire, de cette réponse, nous avons la preuve : il a tenu à faire figurer sur son blason ecclésiastique les symboles de ces vertus.
Deux abeilles (cueilleuses de miel et porteuses d’aiguillon) et deux vans (pour séparer le grain de la paille) entourant Notre-Dame-de-la-Treille (patronne de Lille) : telles sont les armes du blason qu’il se donna lorsqu’il fut nommé protonotaire apostolique et qu’il a accompagnées de la belle devise : « Dieu de Lassus, loge nous là sus [10] ». Et en 1912, lors de son jubilé sacerdotal, il en livra la signification, citant d’abord la définition humoristique de l’abeille :
Insecte à qui bien des auteurs doivent l’exemple de composer leurs ouvrages d’une substance étrangère à laquelle ils n’ont donné que l’arrangement [11],
puis enchaînant :
c’est un peu mon fait. C’est pourquoi j’ai mis deux abeilles dans mes armes. Les deux vans qui s’y voient aussi marquent que je me suis toujours appliqué à séparer la paille du bon grain, le faux du vrai. Brochant sur le tout, Notre-Dame-de-la-Treille est priée de prêter son aide à cette double opération [12].
Voilà bien les deux qualités dominantes de l’œuvre de Mgr Delassus :
— érudition, d’abord : Mgr Delassus est l’abeille butineuse qui a su faire un miel homogène à partir des multiples fleurs, d’espèces fort différentes, du jardin contre-révolutionnaire ;
— sûreté de jugement et sens du discernement ensuite, sans lesquels la vaste étendue des champs où il a butiné serait un danger plus qu’un atout.
Quels sont donc les auteurs que Mgr Delassus a su ainsi utiliser ?
André Caudron dans le (très libéral) Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine [13] présente Henri Delassus comme un
écrivain intégriste (...) disciple de Bonald et de Joseph de Maistre, de Donoso Cortès et de Blanc de Saint-Bonnet, émule de Louis Veuillot.
Il précise un peu plus loin que Mgr Delassus
trouve certaines de ses inspirations chez Le Play. Il prône la restauration de la famille, défend une société basée sur la hiérarchie et l’autorité, assure que l’homme doit trouver l’expiation et le redressement dans le travail et les épreuves de sa vie terrestre [14] .
Il semble enfin, ailleurs, vouloir en faire un disciple de Charles Maurras (mais peut-être s’agit-il d’un lapsus de sa part, comme nous le verrons plus loin).
Ces appréciations sont-elles exactes ? Il est certain que Joseph de Maistre, Louis de Bonald, Donoso Cortès, Frédéric Le Play et Blanc de Saint-Bonnet sont cinq auteurs largement utilisés par Henri Delassus. Il est significatif de les retrouver tous les cinq (et eux seuls) réunis à la fin du premier tome du dernier ouvrage de Mgr Delassus, où ils font chacun l’objet d’une notice de quelques pages. Mgr Delassus explique qu’il tenait à donner quelques renseignements sur ces auteurs qu’il utilise si largement [15].
Il nous semble cependant que Marie-France James est plus proche de la vérité lorsqu’elle fait d’Henri Delassus le « disciple du cardinal Pie et de Dom Guéranger, formé à l’école des Bonald, Joseph de Maistre et Louis Veuillot [16] » ; car c’est avant tout de l’Église qu’Henri Delassus est fils et disciple, et c’est dans l’enseignement du Magistère qu’il trouve principalement son inspiration et son guide.
Certes, le terme contre-révolution peut être ambigu puisque certains n’hésitent pas à présenter des auteurs aussi peu catholiques que Taine, Renan, Goncourt, Ballanche ou Saint-Martin (l’ésotériste) comme des « maîtres de la contre-révolution [17] ». Mais ici, et pour Mgr Delassus, les choses sont claires : il s’agit de la vraie contre-révolution, la contre-révolution catholique, celle qui est fondée sur la foi.
C’est l’Église elle-même qui a condamné révolution et libéralisme. En ce sens, et chez les catholiques, l’expression « contre-révolutionnaire » (ou « anti-libéral ») ne devrait donc pas désigner les opinions propres de l’écrivain ou de l’école qu’elle qualifie (puisqu’il s’agit de principes obligatoires pour tout catholique) mais seulement spécifier l’objet privilégié de ses études ou de ses combats.
Bien sûr, tout n’est pas de foi dans l’enseignement des auteurs contre-révolutionnaires, et Mgr Delassus se trouve ainsi l’héritier d’un certain nombre de réflexions humaines, faillibles. Mais l’inspiration première, elle, est catholique, infaillible, elle vient du Magistère constant. Et c’est à son service que Mgr Delassus utilise les différents auteurs qu’il cite. Il suffit pour s’en convaincre de consulter les tables alphabétiques de ses ouvrages aux noms de Pie VII et Pie VIII, Grégoire XVI, Pie IX, Léon XIII et saint Pie X – ou bien d’examiner le plan de ses travaux. Il serait par exemple facile de montrer comment les trois volumes de La Conjuration antichrétienne sont inspirés par les papes : le Syllabus de Pie IX, d’abord ; Humanum Genus de Léon XIII, ensuite, etc.
La prise de possession
On a pu dire de la pensée de Mgr Delassus qu’elle était « faite de documents [18] » ; de fait, ses pages débordent de citations. Faut-il en conclure qu’il n’est qu’un simple compilateur ? Ce serait déjà oublier l’image de l’abeille (ce n’est pas rien de transformer du pollen en miel) mais, surtout, Mgr Delassus n’est pas seulement l’abeille butineuse : il est aussi le van, le crible et il est inexact de le présenter seulement comme le disciple des Maistre et Blanc de Saint-Bonnet : il les cite abondamment, les respecte, bien sûr, et, par piété filiale, évite de les critiquer ; cependant, on s’aperçoit rapidement qu’il ne prend que le meilleur de leur pensée, qu’il la rectifie discrètement au besoin, qu’il sait l’ordonner et la présenter avec mesure et discernement. Et c’est un grand service qu’il rend ainsi à des écrivains qui, pour être animés d’excellentes intentions et pour avoir voulu combattre la révolution, ne manquaient pas moins de formation thomiste et glissaient dangereusement vers le fidéisme, ou vers d’autres erreurs plus ou moins bizarres.
Héritier du XIXe siècle, Mgr Delassus sait en prendre réellement possession, c’est à dire se l’approprier, se l’assimiler, faire le tri dans le mélange d’idées vraies et d’idées fausses légué par Bonald, Maistre et compagnie.
De cette prise de possession, nous verrons trois exemples principaux, en étudiant la façon dont il s’inspire de Joseph de Maistre, de Frédéric Le Play et de Blanc de Saint Bonnet.
Mais auparavant, écartons la fausse piste introduite par André Caudron, celle de Maurras.
Mgr Delassus disciple de Maurras ?
D’un simple point de vue chronologique, l’idée de faire de Mgr Delassus (1836-1921) un disciple de Charles Maurras (1868-1952), quoique possible, paraît étrange. Aussi est-ce sans doute quelque lapsus calami qui a placé cette affirmation sous la signature d’André Caudron dans le Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine. D’autant plus que ce n’est pas dans sa notice sur Mgr Delassus qu’il avance cette idée mais dans celle sur Robert Havard de la Montagne (ami de Charles Maurras, qui dirigea dans les années 1910-1914 l’hebdomadaire lillois Nord-Patriote).
André Caudron affirme qu’Havard se dira fier, dans ses souvenirs, d’avoir, dans Nord-Patriote « fait écho à l’Action Française au point de vue politique, comme Mgr Delassus le faisait au point de vue religieux » dans sa Semaine religieuse [19]. Or il suffit de se reporter au livre de souvenirs de Robert Havard de la Montagne (intitulé Chemins de Rome et de France) pour constater que ce dernier dit tout à fait autre chose. Il écrit :
J’assume la direction du Nord-Patriote, un journal neuf, qui, au point de vue religieux, fait écho à Mgr Delassus, et, au point de vue politique, à l’Action Française [20].
Lapsus, donc. Mais lapsus révélateur. Car André Caudron répète une erreur analogue, quarante pages plus loin, dans sa notice sur Mgr Marcel Lefebvre : « docteur en philosophie et théologie, prêtre en 1929, il est sensible aux thèses de l’Action française », affirme-t-il [21].
On comprend aisément quel est, pour les néo-modernistes, l’intérêt de cette allégation : elle aide à discréditer la résistance catholique à Vatican II, en faisant croire qu’elle se fonde non sur l’enseignement traditionnel de l’Église, mais sur les doctrines politiques d’un homme qui fut presque toute sa vie un agnostique, et, de surcroît (nos néo-modernistes ne ratent pas une occasion de le rappeler), fut condamné par Pie XI.
Le seul problème est que cela est contraire aux faits ; Mgr Lefebvre l’a clairement affirmé aux journalistes qui l’interrogèrent à ce sujet, lors de la conférence de presse du 15 septembre 1976 :
Question. — A Lille il y avait des partis politiques d’extrême-droite qui assistaient à votre messe, est-ce que vous pensez vous en désolidariser ?
Mgr Lefebvre. — Oui, absolument. Je n’ai pas été satisfait de voir qu’à l’entrée de la salle de Lille on distribuait Aspects de la France [22]. Je ne vois pas pourquoi. Je ne suis pas Action française. Je ne les méprise pas. Au contraire, dans une certaine mesure, je pense qu’ils essayent de défendre une bonne cause. Mais j’ai regretté qu’ils soient là parce que je ne veux pas qu’on me lie à des choses auxquelles je ne suis pas lié du tout. Je ne suis pas abonné à Aspects de la France et je ne connais même pas ceux qui le rédigent. (...)
Question. — Est-ce que c’est Maurras qui forme vos idées politiques ?
Mgr Lefebvre. — Non, pas du tout. Je peux dire que je n’ai pas connu Maurras, je n’ai même pas lu ses œuvres : je suis peut-être un ignorant à ce point de vue-là.
Question. — Pie XI avait condamné Maurras.
Mgr Lefebvre. — Oui, je sais, mais je vous dis que je ne suis pas maurrassien [23].
C’est donc un démenti formel – qu’André Caudron devrait connaître, puisqu’il indique dans sa bibliographie le numéro spécial d’Itinéraires où il a été publié. Mais peut-être a-t-il dépouillé trop rapidement sa documentation.
En tout cas, pour en revenir à Mgr Delassus, il est certain qu’il ne tient pas sa formation politique de Maurras ou de l’Action française. Il ne les méprise pas et ne les ignore pas complètement (Maurras est cité une fois dans La Conjuration antichrétienne [24], et le journal l’Action française une fois dans Vérités sociales et erreurs démocratiques [25]), mais il est l’héritier d’une tradition bien plus ancienne et, de surcroît, distincte (au moins partiellement) de celle dont Maurras hérite lui-même [26].
Joseph de Maistre
L’auteur que Mgr Delassus a matériellement le plus cité est sans doute Joseph de Maistre [27].
« Écoutons l’homme de ce siècle dont l’intelligence s’est montrée si sagace qu’il a pu être appelé : le prophète des temps présents [28] », écrit-il à son sujet en 1899. Ou bien : « Qui n’admirerait la puissance de ce génie [29] ! » Le mot génie revient plus d’une fois sous sa plume pour qualifier le penseur savoyard ; ailleurs, il l’appelle « le voyant [30] », et on le sent parfois presque ébloui par le talent de Joseph de Maistre : dans son premier ouvrage, il ne peut commencer à le citer sur un sujet donné sans éprouver le besoin de donner à la suite toute une série d’autres citations du même auteur sur le même sujet. Une fois, il en accumule ainsi jusqu’à treize. Visiblement, pour lui, Joseph de Maistre est une autorité, et il possède sur le bout des doigts les quatorze volumes de ses œuvres complètes.
Est-ce à dire qu’il le suive en tout ? Peut-on présenter Mgr Delassus comme un simple disciple de Joseph de Maistre ? Ce serait une inexactitude. Car, s’il s’abstient de critiquer ouvertement l’auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg, il est des points essentiels où, sans le dire, il le rectifie discrètement.
Prenons trois exemples : le martinisme, l’idée d’une troisième révélation et les causes de la révolution.
— Le martinisme, d’abord. Joseph de Maistre (comme Bonald d’ailleurs) avait été, dans sa jeunesse, un lecteur de l’écrivain ésotériste Louis-Claude de Saint-Martin [31]. Il le désavouera ensuite et en dénoncera un peu les dangers, mais on sent, en le lisant, qu’il en reste marqué, et qu’il garde un certain attrait (plus ou moins réprimé) pour son œuvre.
Dans les derniers entretiens des Soirées de saint-Pétersbourg, par exemple, les trois personnages mis en scène abordent chacun la question de l’illuminisme et du martinisme. Le sénateur (Tamar, russe et schismatique), défend plutôt les disciples de Saint-Martin [32]. Le Chevalier (Bray, jeune émigré français) semble balancer, mais souligne leur « haine plus ou moins visible pour l’ordre et la hiérarchie sacerdotales [33] ».
Le comte, c’est à dire Joseph de Maistre lui-même, donne franchement son avis : les élans spirituels des illuministes lui paraissent suspects et même odieux. Il développe ensuite :
Ce n’est pas, du reste, qu’il ne puisse y avoir et qu’il n’y ait réellement dans leurs ouvrages des choses vraies, raisonnables et touchantes, mais qui sont trop rachetées par ce qu’ils y ont mêlé de faux et de dangereux, surtout à cause de leur aversion pour toute autorité et hiérarchie sacerdotales. Ce caractère est général parmi eux. (...) Le plus instruit, le plus sage et le plus élégant des théosophes modernes, Saint-Martin, dont les ouvrages furent le code des hommes dont je parle, participait cependant à ce mode général. Il est mort sans avoir voulu recevoir un prêtre ; et ses ouvrages présentent la preuve la plus claire qu’il ne croyait pas à la légitimité du sacerdoce chrétien. (...) J’espère, mon cher sénateur, que vous ne m’accuserez pas de parler des illuminés sans les connaître. Je les ai beaucoup vus ; j’ai copié leurs écrits de ma propre main. Ces hommes, parmi lesquels j’ai eu des amis, m’ont souvent édifié ; souvent ils m’ont amusé, et souvent aussi... mais je ne veux point me rappeler certaines choses. Je cherche au contraire à ne voir que les côtés favorables. Je vous ai dit plusieurs fois que cette secte peut être utile dans les pays séparés de l’Église, parce qu’elle maintient le sentiment religieux, accoutume l’esprit au dogme, le soustrait à l’action délétère de la réforme, qui n’a plus de bornes, et le prépare pour la réunion. Je me rappelle même souvent avec la plus profonde satisfaction que, parmi les illuminés protestants que j’ai connus en assez grand nombre, je n’ai jamais rencontré une certaine aigreur, qui devrait être exprimée par un nom particulier, parce qu’elle ne ressemble à aucun autre sentiment de cet ordre : au contraire, même, je n’ai trouvé chez eux que bonté, douceur et piété même – j’entends, à leur manière. (...) Néanmoins, malgré ces avantages, ou, pour mieux dire, malgré ces compensations, l’illuminisme n’est pas moins mortel sous l’empire de notre Église (...) en ce qu’il anéantit fondamentalement l’autorité qui est cependant la base de notre système [34].
On voit le balancement : Maistre s’éloigne du martinisme, en marque les erreurs et les dangers, mais il n’affirme pas carrément son caractère satanique. Mgr Delassus, au contraire, saura bien le faire comprendre et, même, utiliser les témoignages de Joseph de Maistre pour prouver cette origine satanique [35].
— deuxième exemple : la question d’une troisième révélation. Sur ce point, Joseph de Maistre est ambigu. Dans le onzième entretien des Soirées de Saint‑Pétersbourg, le même sénateur qui défend les illuminés de Saint-Martin évoque la possibilité d’une troisième révélation qui viendrait compléter le christianisme comme celui-ci a complété le judaïsme.
Il apostrophe le comte de Maistre en ces termes :
Encore une fois, ne blamez pas les gens qui (...) voient, dans la révélation même, des raisons de prévoir une révélation de la révélation. (...) Et ne dites point que tout est dit, que tout est révélé, et qu’il ne nous est permis d’attendre rien de nouveau. Sans doute que rien ne nous manque pour le salut ; mais du côté des connaissances divines, il nous manque beaucoup ; et quant aux manifestations futures, j’ai, comme vous voyez, mille raisons pour m’y attendre, tandis que vous n’en avez pas une pour me prouver le contraire. L’Hébreu qui accomplissait sa loi n’était-il pas en sécurité de conscience ? Je vous citerais, s’il le fallait, je ne sais combien de passages de la Bible qui promettent au sacrifice judaïque et au trône de David une durée égale à celle du soleil. Le Juif qui s’en tenait à l’écorce avait toute raison, jusqu’à l’évènement, de croire au règne temporel du Messie ; il se trompait néanmoins, comme on le vit depuis : mais savons-nous ce qui nous attend nous-mêmes ? Dieu sera avec nous jusqu’à la fin des siècles, les portes de l’enfer ne prévaudront point contre l’Église, etc. Fort bien ! en résulte-t-il, je vous prie, que Dieu s’est interdit toute manifestation nouvelle, et qu’il ne lui est plus permis de nous apprendre rien au-delà de ce que nous savons ? Ce serait, il faut l’avouer, un étrange raisonnement. (...) Une nouvelle effusion de l’Esprit-Saint (est) désormais au rang des choses les plus raisonnablement attendues [36].
On voit aisément d’où proviennent ces idées hétérodoxes : de la gnose et de l’illuminisme. Or on note avec étonnement que le comte de Maistre, lorsqu’il prend la parole, quelques pages plus loin, pour répondre au sénateur, le contre sur le sujet du martinisme et sur les sociétés bibliques protestantes, mais non sur cette hypothèse hérétique d’une troisième révélation ; on dirait presque qu’il laisse la question ouverte.
Dans ses Considérations sur la France, Joseph de Maistre déclare par ailleurs :
Lorsque je considère l’affaiblissement général des principes moraux, la divergence des opinions, l’ébranlement des souverainetés, (...) il me semble que tout vrai philosophe doit opter entre ces deux hypothèses : ou qu’il va se former une nouvelle religion, ou que le christianisme sera régénéré de quelque manière extraordinaire. C’est entre ces deux suppositions qu’il faut choisir, suivant le parti que l’on a pris sur la vérité du christianisme [37].
On comprend bien que, pour lui, la seconde hypothèse est la seule admissible, mais qu’entend-il précisément par régénération du christianisme ? Lamennais n’emploiera-t-il pas exactement la même expression une dizaine d’années plus tard ?
Mgr Delassus, conscient de cette ambiguïté, note à ce sujet :
Au sein même de l’Église catholique, il en est qui sont occupés à amener une réconciliation de l’esprit de l’Église avec l’esprit du monde, une accommodation du dogme à ce qu’ils disent être la science et une reconnaissance de la souveraineté du peuple.
Au sein du schisme et de l’hérésie, il en est qui veulent une chrétienté une, mais sans gouvernement central et sans autorité dogmatique.
En dehors des Églises, nous avons rencontré des néo-chrétiens qui rêvent d’une religion humanitaire qu’ils continueraient à appeler « chrétienne », après lui avoir enlevé tout ce qu’elle tient du Christ [38].
Mais il se hâte d’ajouter que « ce n’est évidemment à rien de tout cela que pensait Joseph de Maistre ». Il a sans doute raison : Joseph de Maistre était incapable de souhaiter une réconciliation entre l’Église et la révolution. Mais l’incertitude qu’il laisse, dans le passage cité plus haut, sur l’éventualité d’une troisième révélation demeure néanmoins. Or Mgr Delassus n’ignore pas ce passage ; mieux, il l’utilise dans son ouvrage Le Problème de l’heure présente, et d’une façon qu’il faut souligner : il n’hésite pas à citer abondamment les raisons invoquées par le sénateur en faveur d’une « troisième explosion de la toute-puissante bonté en faveur du genre humain », mais en supprimant les passages indiquant trop clairement qu’il s’agirait bel et bien d’une troisième révélation.
Il peut ainsi utiliser tous ces passages annonçant un « grand événement » au service, non de l’illuminisme qui guidait le sénateur cité, mais du triomphe du catholicisme qui doit clore l’ère révolutionnaire.
Une question se pose immédiatement : ce faisant, Mgr Delassus ne trahit-il pas l’auteur qu’il cite ? Rappelons, pour répondre, que cette idée d’une troisième révélation n’est pas avancée par Joseph de Maistre personnellement, mais par un interlocuteur qu’il contredit à plusieurs reprises au cours des entretiens dont il se fait le scribe. Et l’on peut légitimement penser que Maistre lui-même rapporte ces propos du sénateur non pour justifier l’idée d’une troisième révélation, mais uniquement pour montrer comment beaucoup de gens intelligents attendent la clôture de l’ère révolutionnaire par un « grand événement » religieux, même s’ils se trompent sur la nature de cet événement. Telle est bien l’idée que le comte de Maistre reprend à la fin de l’entretien, et qu’il avait, d’ailleurs, déjà défendue au cours d’une soirée précédente.
On voit donc que, si Mgr Delassus tronque matériellement le texte cité, si même il fausse le sens des propos du sénateur, il ne dénature pas fondamentalement la pensée de Joseph de Maistre. Il simplifie l’expression pour supprimer des ambiguïtés, et intégrer plus facilement dans une explication pleinement catholique. En cela, répétons-le, il ne trahit pas Joseph de Maistre, puisque les intentions catholiques de ce dernier ne sauraient faire de doute. Mais il faut reconnaître qu’il prend de très larges libertés, et qu’on pourrait difficilement aller plus loin sans manquer à l’honnêteté.
— Prenons un troisième et dernier exemple : la question des origines de la révolution. On peut résumer en quatre idées essentielles les développements de J. de Maistre sur ce sujet :
1) la révolution est un châtiment ; comme tout châtiment, elle doit permettre la régénération de la société ;
2) elle n’est pas seulement un événement, mais une période de l’histoire – une époque de l’univers, dont le protestantisme marque l’aurore et dont nous n’avons pas encore vu le terme ;
3) la révolution est satanique dans son essence même ;
4) cependant Satan sert toujours Dieu malgré lui, aussi le terme de cette époque sera-t-il une grande victoire du christianisme.
On peut retrouver plus ou moins, parfois avec quelques redressements, ces quatre thèmes dans l’œuvre de Mgr Delassus. Mais on sait que de Maistre – qui avait été initié à la franc-maçonnerie – eut du mal à aller plus loin, et particulièrement à admettre l’existence d’un complot maçonnique contre le trône et l’autel (il eut sur ce sujet une discussion avec Augustin Barruel qui, semble-t-il, ne le convainquit jamais entièrement) [39]. Or non seulement Mgr Delassus admet, quant à lui, l’existence de ce complot [40], mais il en fait même le fil directeur de son œuvre principale (La Conjuration antichrétienne) et enrôle, bon gré mal gré, à son service, l’éloquence et le génie de Joseph de Maistre. On voit donc qu’il agit en maître, utilisant les travaux de ses prédécesseurs comme matériau, puis construisant selon son propre plan.
Frédéric Le Play
L’attitude de Mgr Delassus est analogue envers Frédéric Le Play [41] qu’il cite abondamment dans ses deux principaux ouvrages de doctrine contre-révolutionnaire : Vérités sociales et erreurs démocratiques (1909) et L’Esprit familial dans la maison, dans la cité, et dans l’État (1910) [42] .
Il est nécessaire, pour bien cerner l’influence de Le Play sur Mgr Delassus, de considérer de plus près ces deux ouvrages.
— L’esprit familial dans la maison, dans la cité, et dans l’État, d’abord.
Mgr Delassus y développe trois grands principes :
1. La base d’une société digne de ce nom n’est pas l’individu mais la famille.
2. La révolution s’attaque à la société par la destruction de la famille ; le partage égalitaire de l’héritage imposé par le droit révolutionnaire (codifié par Napoléon), entraîne nécessairement la destruction du patrimoine familial, l’instabilité de la famille (suppression de la famille-souche) et l’impossibilité de reconstituer de solides élites sociales.
3. Conclusion : pour lutter efficacement contre la révolution, il faut revenir aux traditions familiales.
Ce bref schéma peut sembler probant : tout cela vient de Le Play dont on reconnaît les thèmes favoris. On sait notamment l’insistance avec laquelle il dénonça les méfaits du partage forcé de l’héritage et comment il essaya d’obtenir de Napoléon III le retour à la liberté testamentaire. C’est également lui qui développa, à de multiples reprises, la notion de famille-souche, se distinguant à la fois de la famille patriarcale et de la famille instable [43].
Et pourtant, l’essentiel de l’ouvrage de Mgr Delassus vient-il de Le Play ?
Il faut d’abord noter que la plupart de ces observations sur la famille ne sont pas propres à Le Play – même s’il est celui qui a su les fonder le plus solidement sur l’expérience ; elles appartiennent, en quelque sorte, au fond commun contre-révolutionnaire. Les vices de l’égalitarisme testamentaire, par exemple, ont déjà été dénoncés par Bonald qui notait :
Dans les pays où, par l’égalité des partages, la loi force les enfants à vendre tout ce qui pourrait leur rappeler leurs pères, il n’y a jamais de famille ; je dirai plus, il n’y a jamais de société, parce qu’à chaque génération la société finit et recommence [44].
Et ces réflexions étaient, somme toute, accessibles à tous. On sait la façon dont Renan jugeait le code civil :
Un code de lois qui semble avoir été fait pour un citoyen idéal, naissant enfant trouvé et mourant célibataire ; un code qui rend tout viager, où les enfants sont un inconvénient pour le père, où toute œuvre collective et perpétuelle est interdite, où les unités morales, qui sont les vraies, sont dissoutes à chaque décès, où l’homme avisé est l’égoïste qui s’arrange pour avoir le moins de devoirs possible, où l’homme et la femme sont jetés dans l’arène de la vie aux mêmes conditions, où la propriété est conçue, non comme une chose morale mais comme l’équivalent d’une jouissance toujours appréciable en argent, un tel code, dis-je, ne peut engendrer que faiblesse et petitesse. Avec leur mesquine conception de la famille et de la propriété, ceux qui liquidèrent si tristement la banqueroute de la révolution (...) préparèrent un monde de pygmées et de révoltés [45].
Toutes les personnes clairvoyantes, et même d’autres qui l’étaient moins, voyaient donc ces choses. Or Mgr Delassus ne se contente pas des travaux de Le Play : il utilise pour son dessein tout ce qui peut lui être utile, depuis Cicéron et Sénèque jusqu’aux travaux de Charles de Ribbe sur les traditions de famille de l’ancienne France, en passant par les études historiques de Fustel de Coulanges ou Funck-Brentano.
Au passage, il rectifie sans le dire certaines attitudes de Le Play. Ce dernier, par exemple, était assez peu favorable aux organisations professionnelles (corporations) [46] : bien que ce ne soit pas le sujet de son ouvrage, Henri Delassus consacre quelques pages à la nécessité d’un rétablissement de l’ordre corporatif.
Le Play prend surtout ses exemples dans les pays protestants : Mgr Delassus, lui, centre indiscutablement son étude sur la France catholique. Et là est même l’originalité principale, l’âme de son livre : c’est la piété filiale, l’affection pour la France catholique bâtie par nos ancêtres – et une affection aussi vive qu’éclairée – qui donnent à ces pages toute leur éloquence.
Mgr Delassus montre que l’aristocratie et la monarchie françaises ne sont que l’extension, au niveau national, de l’esprit familial : esprit qui comprend d’abord le sens de la hiérarchie, par le simple fait que chaque être humain reçoit l’existence dans la dépendance d’un autre être humain ; esprit qui donne aussi la raison d’être de cette hiérarchie : le dévouement du supérieur aux inférieurs dans un esprit de paternité.
Et voilà comment, sous la mouvance de la grâce divine, s’est bâti notre pays ; car la vie familiale, lorsqu’elle n’est pas brisée comme aujourd’hui par un système de succession égalitaire, suscite tout naturellement une élite, une aristocratie, qui doit se mettre au service du bien commun dans le même état d’esprit familial. Et au sommet, c’est une famille, la Maison de France, qui est principe d’unité.
Mgr Delassus montre aussi la décadence de l’élite française, dans les siècles qui précèdent la Révolution. Mais il montre surtout comment cet état hiérarchique de la société, étant voulu par Dieu dans la nature même des choses, est requis pour le rétablissement du catholicisme en France ; car – c’est la raison principale de son irréductible opposition aux démocrates-chrétiens – on ne peut greffer la grâce sur la contre-nature.
On voit combien Henri Delassus sait s’élever au-dessus des visions encore très empiriques de Frédéric Le Play.
On le verra encore davantage en considérant son deuxième ouvrage de doctrine contre-révolutionnaire : Vérités sociales et erreurs démocratiques.
— Vérités sociales et erreurs démocratiques
Dans ce deuxième ouvrage, Le Play est cité d’entrée de jeu. Et, au fur et à mesure que l’on découvre la première partie, on ne peut se défendre de l’impression grandissante qu’il est vraiment le héros du livre : Mgr Delassus n’achève pas le premier chapitre sans donner un résumé de sa vie, suivi de son éloge. Dans tous les chapitres qui suivent, Le Play est omniprésent. Pourtant, à bien y regarder, il n’est pas vraiment le personnage principal, et l’auteur l’avoue à la fin de l’ouvrage :
Nous l’avons fait parler de préférence à d’autres qui ont eu les mêmes vues, qui ont compris les mêmes nécessités, qui ont signalé les mêmes périls, parce que lui n’a jamais été suspect de « fanatisme » [47].
On ne peut dire à la fois plus clairement et plus élégamment qu’il ne s’agit pas de se mettre à la remorque d’un homme – si éminent soit-il –, et que les vérités défendues dans l’ouvrage viennent de plus haut.
Frédéric Le Play, en effet, ne peut guère être suspecté de « fanatisme » : s’il fut élevé dans la religion catholique et ne renia jamais son baptême, il cessa pourtant de bonne heure la pratique religieuse – et ne la retrouva que tardivement, en 1879. De même, dans le domaine politique, il ne se rangea jamais parmi les ultras. Remarqué par Napoléon III, il est chargé par lui de diverses missions officielles entre 1854 et 1870 (dont l’organisation des expositions universelles de Paris, en 1855 et 1867), et c’est à la demande de l’empereur qu’il rédige et publie en 1864 son fameux ouvrage La Réforme sociale en France.
C’est donc une erreur de perspective qui fait parfois ranger Le Play parmi les « catholiques sociaux » ; ceux-ci se sont, certes, beaucoup référés à l’œuvre de Le Play, mais ils étaient avant tout des catholiques, agissant en tant que catholiques, et s’employant, par voie de conséquence, à appliquer des principes qui leur venaient du catholicisme. Le Play, lui, fait la démarche inverse : partant de l’expérience accumulée dans les pays qu’il a visités, il étudie les conditions naturelles de la prospérité des peuples et, de façon empirique, aboutit ainsi plus ou moins aux règles du décalogue.
Au terme de son étude, précise et nuancée, de l’ouvrage La Réforme sociale en France, Guy Saudoul pouvait conclure :
Jusqu’au bout, Le Play reste fidèle à la méthode d’observation qui a servi de fil conducteur à toute son œuvre. Et c’est bien là, dirons-nous en conclusion, que réside sa principale faiblesse, sans doute, mais aussi son originalité. On ne peut pas, à la lecture de La Réforme sociale, ne pas être frappé par les disparates, les contradictions, les lacunes, les erreurs même qui la déparent, et sur lesquelles nous avons peut-être un peu trop insisté. Mais l’intérêt véritable de l’ouvrage est ailleurs, il est dans une expérience unique assurément. Car vérifier, à la lueur des faits, des principes admis, est une chose ; retrouver, reconstituer en quelque sorte, à partir des faits et d’eux seuls, ces mêmes principes dont on s’est efforcé de faire abstraction en est une autre, et même très différente. Et il est surtout curieux qu’une telle tentative, qui procède au fond de la démarche d’un esprit « scientiste », aboutisse finalement à une adhésion à peu près totale à tous les principes traditionnels.
C’est en cela, à notre sens, que réside la grande originalité de Le Play, et c’est en cela que, dans ce qu’il est convenu d’appeler « l’école contre-révolutionnaire », il occupe une place à part. Privé – par sa tournure d’esprit propre, sans doute, mais aussi par les exigences de sa méthode – de l’aide que d’autres tirent de la spéculation philosophique, il ne pouvait sans doute pas amener sa « doctrine » très au-delà du point où il l’a poussée. Mais les voies par lesquelles il y était parvenu étaient de celles qui devaient frapper ses contemporains, et plus encore la génération qui l’a immédiatement suivi, si profondément marquée par l’esprit scientiste. Et peut-être faut-il voir là le secret d’une renommée qui nous étonne aujourd’hui, moins pour elle-même que pour la diversité des milieux où elle se répandit [48].
En citant Frédéric Le Play, Mgr Delassus utilise cette renommée, bien sûr, mais il utilise surtout un travail solide, entraînant des conclusions qui doivent s’imposer à tout homme de bon sens et qui, en conséquence, peuvent fournir un bon instrument apologétique.
Car ce Le Play « qui n’a jamais été suspect de “fanatisme” » conforte solidement par ses observations le dogme qui est précisément le plus attaqué par la révolution : celui du péché originel.
Montalembert disait de Le Play, après avoir lu sa Réforme sociale :
Ce que j’admire le plus en lui, c’est le courage qui lui a permis de lutter à visage découvert contre la plupart des préjugés dominants de son temps et de son pays, comme il l’a fait très spécialement dans son excellent chapitre sur l’enseignement, et partout où il confesse si nettement la chute originelle de l’homme, cette doctrine qui répugne si fortement à l’orgueil de nos contemporains [49].
Et Mgr Delassus donne toute une série de citations sur le péché originel, tirées des divers ouvrages de Le Play [50]. Citons la plus célèbre :
Dans les sociétés les plus prospères, la venue des enfants est, à vrai dire, une invasion de petits barbares. Ils y ramènent l’égoïsme, la cruauté et les autres inclinations de la barbarie. Dès que les parents tardent à les dompter par l’éducation, la décadence devient imminente. Ce penchant inné des enfants vers le mal a toujours été un obstacle à la prospérité des sociétés humaines. C’est la grande défaillance de l’homme. Les sages de tous les temps l’ont nommé « le vice originel » [51].
Et encore :
La plus grave et la plus dangereuse (erreur), la véritable mère de nos révolutions, est le faux principe que prétendent mettre en pratique les novateurs de 1789, celui qui affirme la perfection originelle. (...) Nos pères, on a peine à le comprendre, se sont passionnés pour cette fausse conception de la nature humaine et, en cela, ils se sont mis en contradiction formelle avec l’expérience de tous les temps. (...) Quand la perfection originelle est admise comme un fait malgré l’évidence et la raison, la logique en fait découler, comme d’une source impure, plusieurs faux dogmes d’où sont sortis les fléaux déchaînés par la révolution [52].
Citation intéressante, car elle a fourni à Mgr Delassus le plan de son ouvrage : les premiers chapitres de Vérités sociales et erreurs démocratiques sont consacrés à cette prétendue innocence originelle, et les chapitres suivants aux « autres faux dogmes ».
Cependant, là encore, les apparences peuvent être trompeuses, car, si Le Play a bien fourni le plan de l’ouvrage, l’inspiration première, elle, ne vient pas de lui. C’est dans le cardinal Pie et saint Pie X qu’on la découvrira.
Dès le 8 décembre 1854, au moment même où Pie IX proclamait le dogme de l’Immaculée Conception, l’évêque de Poitiers, Mgr Pie, en expliquait ainsi l’opportunité, dans l’homélie de la messe pontificale à l’église Notre-Dame :
Du reste, Nos Très Chers Frères, (...) il nous serait facile de montrer une corrélation providentielle entre la décision que va rendre l’Église et les nécessités de notre époque. En proclamant le dogme de l’Immaculée Conception de Marie, il se trouve que le Saint-Siège répudiera précisément les doctrines du mensonge qui ont enfanté toutes les révolutions modernes. Prenez un instant d’attention.
Quelle est l’essence de tous les systèmes philosophiques de ces derniers temps ? Sur quel fondement s’appuient toutes les erreurs que l’on a nommées socialisme, communisme, toutes ces utopies d’émancipation de la chair, de réhabilitation de la nature, d’égalité des conditions, de partage des biens, de souveraineté de la raison ? Le point de départ général de toutes ces monstruosités, n’est-ce pas la négation de la chute de l’homme, de sa dégradation primitive ? Oui, le péché originel, avec ses terribles conséquences, la corruption de la source et la fatale dérivation de son infection dans les ruisseaux, l’existence du mal et la nécessité du remède, tous ces points de la croyance catholique ont été rejetés par les modernes éducateurs des nations. Attaquer cette négation, c’est donc attaquer le principe même de toutes les applications qui ont été tentées sous nos yeux. Dans ces conjonctures, que fait l’Église ? En même temps qu’elle veut assurer à la terre une protection en quelque sorte nouvelle par le surcroît d’honneur qu’elle destine à Celle qui est appelée la Mère de la grâce divine, l’Église enseignera formellement la vérité la plus contestée et la plus nécessaire à inculquer aux générations actuelles. (...)
En définissant que Marie, par une exception qui est particulière à la Mère de Dieu, a été préservée de la tache originelle, l’Église promulguera hautement l’existence de la règle générale ; et, en rappelant à une génération qui semblait l’avoir oublié le dogme du péché originel, par conséquent la nécessité de l’expiation, l’Église rétablira dans les esprits les principes sur lesquels repose toute doctrine conservatrice [53].
Saint Pie X (grand lecteur du cardinal Pie) reprendra la même idée dans son encyclique Ad Diem illum (1904), pour le cinquantième anniversaire de la définition du dogme :
D’où partent en réalité les ennemis de la religion pour semer tant de si graves erreurs, qui ébranlent la foi d’un si grand nombre ?
Ils commencent par nier la chute originelle de l’homme et sa déchéance. Pures fables, donc, que la tache originelle et tous les maux qui s’ensuivent : les sources de l’humanité viciées, viciant à leur tour toute la race humaine, et, conséquemment, le mal introduit parmi les hommes et entraînant la nécessité d’un Rédempteur. Tout cela rejeté, il est aisé de comprendre qu’il ne reste plus de place ni au Christ, ni à l’Église, ni à la grâce, ni à quoi que ce soit qui passe la nature. C’est l’édifice de la foi ruiné de fond en comble.
Or, que les peuples croient et qu’ils professent que la Vierge Marie a été, dès le premier instant de sa conception, préservée de toute souillure : dès lors, il est nécessaire qu’ils admettent la faute originelle, et la réhabilitation de l’humanité par Jésus-Christ, et l’Évangile et l’Église, et enfin toute la loi de la souffrance ; en vertu de quoi tout ce qu’il y a de rationalisme et de matérialisme au monde est arraché par la racine et détruit, et il reste cette gloire à la sagesse chrétienne d’avoir conservé et défendu la vérité. (...)
Et par là se trouve justifié une fois de plus ce que l’Église affirme de la Vierge : seule elle a exterminé les hérésies dans le monde entier.
En 1896, déjà, on proposa à celui qui n’était encore que le cardinal Sarto, la présidence d’honneur du congrès que tint à Padoue l’Union catholique pour les études sociales. Le futur saint Pie X commença son discours par les mots « Loué soit Jésus-Christ », continuant : « avec un tel fondement, nous sommes sûrs de l’orthodoxie des doctrines qui seront développées ici ». Il enchaîna en expliquant qu’admettre Jésus-Christ, c’est affirmer la chute originelle. Et il poursuivit en reprenant presque mot pour mot les paroles du cardinal Pie :
D’où viennent toutes les erreurs dites socialisme, communisme, toutes ces utopies de l’émancipation de la chair, de la réhabilitaiton de la nature, de l’égalité des conditions, du partage des biens, de la souveraineté de la raison ?
Toutes ces monstruosités n’admettent pas la chute de l’homme et sa dégradation originelle.
Oui, le péché originel avec ses terribles conséquences, – la corruption de la source et le fatal empoisonnement des ruisseaux, l’existence du mal et la nécessité du remède – tous ces points de la croyance catholique sont rejetés par nos modernes éducateurs, et c’est de cette n égation que découlent toutes les applications antisociales qui sont tentées sous nos yeux [54].
C’est à cette tradition qu’appartient l’ouvrage de Mgr Delassus et l’on comprend parfaitement, ainsi, la dédicace sur laquelle il s’ouvre :
A Marie,
préservée du péché originel
en vue des mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ
Marie, qui écrase le serpent de son pied virginal, est bien l’inspiratrice de ces pages contre-révolutionnaires. Nous sommes dans la lignée de Pie IX, qui voulut promulguer le Syllabus le jour anniversaire du dogme de l’Immaculée Conception, dans la lignée du cardinal Pie et de saint Pie X. C’est à leur suite que Mgr Delassus dénonce la négation du péché originel comme la base des erreurs révolutionnaires. Le Play n’est là que comme auxiliaire, et l’on voit combien il est rehaussé par l’emploi qui est fait de ses travaux.
Mgr Delassus note d’ailleurs une curieuse coïncidence : la parution du premier livre-événement de Le Play (Les Ouvriers européens) date de 1855, et suit donc de très près la définition du dogme de l’Immaculée Conception (8 décembre 1854). Pourtant, note le chanoine de Cambrai, « le grand sociologue n’avait assurément aucune idée des rapports que cette définition pouvait avoir avec son œuvre » [55]. Mais l’Immaculée, elle, en avait sûrement quelque idée...
Blanc de Saint-Bonnet
Achevons avec le troisième exemple : Blanc de Saint-Bonnet [56]. Lui aussi est abondamment cité par Mgr Delassus, et particulièrement dans la deuxième partie de Vérités sociales et erreurs démocratiques . (On peut même regretter que Mgr Delassus n’ait pas su prendre davantage de recul par rapport à certaines de ses positions ; nous y reviendrons).
Est-ce dire que Mgr Delassus soit un pur disciple de Blanc de Saint-Bonnet ? Il est certain qu’il multiplie les louanges à son sujet. Il n’hésite pas à écrire :
Comme de Maistre, Blanc de Saint-Bonnet a été un voyant par la nature même de son esprit [57].
Et il précise :
La donnée de la chute originelle a été le point de départ de toutes ses œuvres, comme la donnée de la Providence a été le point de départ de celles de Joseph de Maistre [58].
Allons plus loin, cependant. Ouvrons le plus célèbre des livres du penseur lyonnais, celui qu’il fit paraître en 1849 sous le titre De la Douleur.
Ce volume contient en fait deux études de style assez différent :
1) un avant propos de cent douze pages (numérotées I à CXII) traitant des temps présents
2) puis l’étude sur la douleur proprement dite.
— Commençons par considérer cette dernière. Le ton est résolument romantique :
Vois au loin... [59] et cette terre, et ces cieux... La lune aussi harmonieuse qu’un chant... les étoiles comme des sons dans le silence infini... et dans l’azur la pourpre lointaine des mondes... l’insaisissable partout répandu... Homme, vois, vois, tout est si beau ! ! Dis si pour ton seul agrément ces paupières fortunées ont jamais vu la lumière !
La nature n’a pu retenir sa pensée et garder le secret des Cieux... Quelle hymne chante le soir dans les solitudes du silence ? J’ai écouté les bruits de la terre, ils me racontaient quelque chose d’inconnu ; et j’avoue que je n’ai pu assister au spectacle de ses nuits sans être pénétré d’un frémissement immense et solennel. Poète, il faut me dire quel est ce grand secret de mélancolie que la lune aime à raconter aux vieux chênes et aux rivages antiques des mers...
Et moi, sur le haut de la montagne, j’ai entendu le vent comme s’il portait tous les soupirs des mondes. Et dans les cimes des grands pins, et vers le bord de mes genêts, derrière le pan de ma muraille, comme auprès de ma porte close, toujours sa voix est revenue avec les mêmes gémissements, [ etc.] [60].
Mais le thème final est encore plus romantique : pour expliquer ultimement la douleur, Blanc de Saint-Bonnet a un pressentiment : de même que la souffrance du Christ est rédemptrice du genre humain, de même chaque être humain doit souffrir pour tous les habitants d’une planète éloignée, dans quelque galaxie encore inconnue, dont le sort est entre ses mains :
Comme l’univers physique, avec ses myriades d’étoiles éclairant autant de globes habités, se rattache, de système en système solaire, à un centre qui détermine tout, que savons-nous si le monde moral, avec ses myriades d’êtres placés dans le sentier de la création, ne se rattache pas, de races en races d’âmes, à une seule race qui décide de tout ? De même que, par l’unité de l’être et la communion des saints, une solidarité intime réunit tous les hommes qui ont habité ce globe, que savons-nous si une solidarité universelle n’existe pas entre toutes les créatures répandues sur les globes, à cette fin que l’homme, cet être central, soit chargé à lui seul du don prodigieux de la liberté ? (...)
Les êtres innombrables qui remplissent le cercle majestueux de la création auraient été créés dans la beauté et la constante douceur du bien, attendant que, issu du même sang, l’être armé de liberté vînt obtenir par la reversibilité, l’héritage promis à leurs esprits innocents. (...) Et l’univers entier serait attentif à ce qui se passe sur cette terre, lieu sacré du combat ; et l’homme, cette créature cosmogonique, serait le nœud de la création ! Voilà, sans doute, pourquoi le mystère de la Rédemption s’est accompli sur cette terre.
Blanc de Saint-Bonnet va plus loin encore dans les pages suivantes. Il commence par s’exclamer :
— Ah ! dis-moi quelque chose d’infini sur l’homme, parce que dans mon émotion je vis jusqu’à une profondeur que ma pensée n’éclaire plus [61].
Il répète le même refrain plaintif deux pages plus bas, puis encore deux pages après, et enfin, presque identiquement, une quatrième fois, avant que la réponse arrive, concluant le dernier chapitre :
— Oui, je crois qu’un monde gravite dans l’espace pour toute âme qui paraît en cette vie : car le poids de douleur qu’un cœur seul peut porter me semble faire équilibre au poids de tout un monde [62].
Nous en avons assez cité pour qu’on puisse commencer à apercevoir le grand manque dont souffre Blanc de Saint-Bonnet : comme la plupart de ses contemporains, il ne connaît pas saint Thomas d’Aquin, et cette tragique méconnaissance du Docteur commun, où il aurait pu puiser une philosophie et une théologie sûres, le conduit à s’abreuver à des sources plus ou moins polluées ; on comprend alors les références à Ballanche [63], ou des idées aussi étranges que celle-ci :
Au début de la création, l’âme devait être sans doute beaucoup moins homme, beaucoup plus ange ; et préparer ainsi la transition de la création antérieure [64].
Ou bien cette curieuse annonce :
Le temps de l’analyse va finir. Ses fruits précieux sont recueillis, ses graves inconvénients cesseront. Les détails ne recevront désormais leur lumière que de la Loi d’ensemble. L’époque est achevée : des génies d’un ordre supérieur vont paraître [65].
— L’étude préliminaire sur les temps présents est, il est vrai, d’un genre très différent. Le ton est beaucoup plus vigoureux, parfois presque pamphlétaire : il rappelle un peu celui d’Ernest Hello [66]. Le sujet également est très différent : on y trouve déjà la plupart des thèmes que l’auteur développera en 1851 dans La Restauration française ; Blanc de Saint-Bonnet se fait économiste et développe sa célèbre thèse, à laquelle Mgr Delassus fera écho dans Vérités sociales et erreurs démocratiques : la vie économique repose sur le capital, le capital sur la vertu, la vertu sur la foi. Thèse résumée en une formule aussi expressive qu’excessive :
La religion seule peut donner du pain sur la terre [67].
Là encore, c’est saint Thomas qui manque : saint Thomas et ses claires distinctions entre ordre naturel et ordre surnaturel, d’une part ; saint Thomas et son solide réalisme, d’autre part, qui lui permet de ne jamais se laisser emporter par le jeu logique des idées : saint Thomas n’est pas un « thésiste », il sait que la réalité est complexe, qu’il convient toujours de distinguer les différents points de vue et que, si les principes sont intangibles, ils ne sont pas univoques et se contrebalancent les uns les autres dans la réalité concrète.
Ce sens de la mesure, de la complexité du réel fait parfois défaut à Blanc de Saint-Bonnet. Il a pourtant une exceptionnelle acuité de l’intelligence : il voit d’un coup d’œil, et à une profondeur inégalée, certaines des grandes vérités qui font comprendre la déchéance du monde moderne ; plusieurs de ses pages mériteraient assurément de figurer dans une anthologie contre-révolutionnaire. Mais une sorte d’intempérance logique lui fait pousser trop loin les principes (justes) qu’il a abstraits et méconnaître tout ce qui pourrait venir les contrebalancer dans la pratique.
Cette double tendance à l’oubli de la distinction nature/surnature et à l’intempérance logicienne explique des phrases comme celle que nous venons de citer, ou d’autres du même style :
• lorsque nous sortirons de l’actuelle crise révolutionnaire, « la sainteté sera la seule noblesse. Il n’y aura plus d’autre aristocratie [68]. »
• « les peuples ne meurent que de faim [69]. », etc.
Zénaïde Blanc de Saint-Bonnet (sœur d’Antoine), qui fit paraître en 1898 l’ouvrage posthume de son frère L’Amour et la chute, avait bien vu la chose. Le livre avait été rédigé avant les consignes de retour au thomisme données par Léon XIII dans Æterni Patris (1879) et restait marqué de philosophie ontologiste ; Zénaïde Blanc de Saint-Bonnet tint à y ajouter quelques notes rectificatives et à le faire précéder de cet avertissement :
En entourant de mes respects et de mon affection la plume de mon frère, j’ai le devoir, comme fille dévouée de la sainte Église catholique, d’expliquer certaines expressions, certaines pensées émises dans ces pages. Élève du docte abbé Noirot, et adonné au culte de la philosophie à une époque où cette science était étudiée en dehors de ses rapports avec la scolastique, Antoine Blanc de Saint-Bonnet n’a pas eu le bonheur de connaître les admirables enseignements de Léon XIII relatifs à la marche à suivre dans l’étude des sciences philosophiques, et de profiter de ses enseignements. Le lecteur saura donc s’expliquer les lacunes possibles, et il daignera les excuser [70].
Mais, à côté de ces faiblesses, Blanc de Saint-Bonnet a des traits de génie. En 1850, alors que semblait s’apaiser la fièvre révolutionnaire qui, en 1848, avait frappé même une partie du clergé, il écrivait :
Si l’on fût parvenu à allier l’esprit révolutionnaire à l’esprit religieux, à marier l’orgueil avec la vérité, c’en était fait à jamais de notre civilisation. Le grand danger a été là ; (...) l’erreur la plus glissante, la plus terrible qui fut jamais ! (...) Chaque âge a son hérésie, il en naît une à tous les pas que fait le christianisme, car le moi se tient par derrière pour le fausser. Mais ici, l’on enlevait le fond même du christianisme en lui laissant son visage et son nom. L’âme éprouve un frisson [71].
Il reste cependant un moyen infaillible de reconnaître la vérité, ajoute Blanc de Saint-Bonnet :
L’esprit du christianisme se décèle immédiatement : au lieu d’enfler le moi, il en demande le sacrifice [72].
Ces lignes n’éclairent-elles pas lumineusement l’actuelle crise dans l’Église ? C’est de ces beaux passages que tire profit Mgr Delassus. La façon dont il utilise Blanc de Saint-Bonnet apparaît particulièrement dans les trois premiers chapitres du 3e volume de La Conjuration antichrétienne, qui contiennent plusieurs références au penseur lyonnais. Ces chapitres traitent de la création et de la chute ; sujet que Blanc de Saint-Bonnet a abondamment traité, mais terrain dangereux, en même temps, car particulièrement prisé par les gnostiques de tous genres qui y ont multiplié les fausses pistes – et l’on sait que Blanc de Saint-Bonnet a mis du temps à se dégager entièrement des illusions gnostiques de sa jeunesse. Mgr Delassus le sait aussi : dans la notice qu’il consacre à Blanc de Saint-Bonnet dans son dernier ouvrage, il signale que son maître Ballanche exposait de manière peu orthodoxe les dogmes de la chute originelle et de la rédemption et que, en conséquence, Blanc de Saint-Bonnet eut à se dégager des influences subies dans sa jeunesse pour arriver à la claire et pleine vérité [73]. Il ne dit pas, toutefois, que les premières œuvres de Blanc de Saint-Bonnet manquent elles aussi d’orthodoxie et, à vrai dire, dans La Conjuration antichrétienne, ne fait absolument aucune réserve à son égard. Cependant, chez Mgr Delassus, tout devient pur, net, droit : Blanc de Saint-Bonnet n’est cité que pour illustrer la plus saine théologie, et toutes les bizarreries sont écartées. Le style est toujours parfaitement classique, sans aucune de ces envolées lyrico-romantiques si fréquentes dans La Douleur. Il rectifie si parfaitement Blanc de Saint-Bonnet qu’on ne pourrait jamais imaginer, à sa seule lecture, que ce dernier ait pu tomber un jour dans les élucubrations décrites plus haut.
Et d’où lui vient cette maîtrise ? La réponse est évidente : si le vénérable chanoine de Lille peut porter un jugement si sûr sur les auteurs de son siècle, c’est précisément parce qu’il échappe, dans une certaine mesure, à ce siècle. Il est, par exemple, un lecteur assidu et passionné de Bossuet, qu’il cite à de multiples reprises dans ses œuvres [74]. Sans doute pourrait-il reprendre à son compte le mot du comte de Maistre qu’il cite à la fin d’un de ses ouvrages, et qui affirme à propos de Bossuet : « Cet homme est mon grand oracle. Je plie volontiers sous cette trinité de talents qui fait entendre dans chaque phrase un logicien, un orateur, un prophète [75]. »
Surtout, Mgr Delassus, à la différence des premiers contre-révolutionnaires, connaît et utilise saint Thomas d’Aquin, et cela lui donne sur eux une nette supériorité. C’est en cela que les trois premiers chapitres du 3e tome de La Conjuration antichrétienne, que nous venons de mentionner, sont les plus significatifs : saint Thomas y est abondamment cité, c’est lui qui domine, et l’on voit nettement que le non-thomiste Blanc de Saint-Bonnet est mis à son service.
Mgr Delassus, docteur
de la contre-révolution ?
Il est temps, pour conclure, d’essayer de porter un jugement d’ensemble sur l’œuvre de Mgr Delassus. Mérite-t-il d’être considéré comme l’un des docteurs de la contre-révolution ? Ou – pour reprendre la distinction que nous avons posée au début de cet article – seulement comme un penseur ?
Les détours faits précédemment à travers les œuvres de Maistre, Le Play et Blanc de Saint-Bonnet vont nous donner deux éléments de réponse. L’attitude de saint Pie X fournira le troisième.
Largeur d’esprit et fermeté doctrinale
La première constatation qui s’impose, c’est bien sûr la largeur d’esprit que manifeste Mgr Delassus dans ses lectures et ses citations. Nous l’avons déjà fait remarquer, mais les ennemis de Mgr Delassus se sont trop attachés à le présenter comme un esprit étroit pour que nous n’insistions pas.
Largeur d’esprit dans les lectures, d’abord. Dom Besse soulignait déjà, en 1908, le contraste entre l’étendue des connaissances de Mgr Delassus et la réputation d’esprit obtus qu’on s’attachait à lui fabriquer :
Les livres, les journaux, les revues sont par lui dépouillés avec soin. L’étendue de ses informations n’a d’égale que la sûreté de son jugement. Cela ne saurait lui suffire. Pendant que les hommes d’action, prêtres et laïques courent, les yeux fermés et en si grand nombre, toutes les aventures de la démocratie et du modernisme, alors que l’épiscopat garde le silence ou s’abandonne à l’illusion, le directeur de la Semaine religieuse de Cambrai lit sans relâche. Les publications récentes et les ouvrages anciens, dont le contenu intéresse la vie de l’Église, excitent sa curiosité. Il étend chaque jour le champ de ses informations. Aucun progrès de l’esprit ne le laisse indifférent. On affecte de le prendre pour une intelligence fermée, un conservateur étroit, boudant d’avance tout ce qui heurte ses préjugés [76].
Largeur d’esprit dans les citations, ensuite. N’est-il pas significatif que, dans ses grandes œuvres, Mgr Delassus cite davantage le libéral Montalembert que l’ultramontain Louis Veuillot ? Il est vrai qu’on peut être très marqué par un auteur sans le citer beaucoup et c’est précisément le cas de Mgr Delassus par rapport à Louis Veuillot : on sent souvent sa marque sans qu’il soit explicitement cité. Mais la fréquence des citations de Montalembert – et toutes en bonne part – reste malgré tout remarquable. Elle s’explique assurément par la personnalité du grand homme qui, malgré de tristes errements (notamment au Congrès de Malines [77]), rendit d’immenses services à la France catholique ; mais elle manifeste aussi la force de Mgr Delassus. Car c’est bien la vertu de force qui est nécessaire pour réussir à être aussi accueillant à de dangereux auteurs sans jamais se départir d’une stricte intransigeance sur les principes.
Nous avons déjà cité le douzième des seize conseils donnés par saint Thomas pour accueillir le trésor de la science : Non respicias a quo audias, sed quidquid boni dicatur, memoria recommenda [78]. Mais elle ne rend pas entièrement compte de l’attitude de Mgr Delassus. Il est une autre manière dont il imite le Docteur commun : de la même façon que saint Thomas tire vers la vérité, autant qu’il le peut, les textes parfois ambigus ou même erronés des Pères de l’Église (on a parlé de « commentaire révérentiel » pour désigner cette façon de faire), ainsi agit Mgr Delassus avec les auteurs contre-révolutionnaires, fussent-ils teintés de fidéisme, d’ontologisme ou même de libéralisme (comme Montalembert, qui mériterait bien le qualificatif, apparemment contradictoire, de contre-révolutionnaire libéral) [79].
Cette force, cette maîtrise, cette facilité d’appropriation et d’assimilation, mises au service d’une synthèse précise et cohérente, ne sont-elles pas la marque d’un docteur ?
Stabilisation de la réaction
On critique parfois le terme « contre-révolution » à cause de sa construction négative : le catholique, fait-on remarquer, n’est pas avant tout un « anti-89 » ou un « contre-révolutionnaire ». Il est pour quelqu’un, avant d’être contre quelque chose.
Remarque juste et fondée, qui mérite d’être prise en considération dans la façon dont nous présentons notre foi et nos idées. Cela dit, et dans un sens plus restreint, le terme « contre-révolution » a le grand avantage de correspondre à une réalité : il manifeste bien le caractère de réaction qui marque beaucoup d’œuvres contre-révolutionnaires.
Reprenons par exemple les trois auteurs déjà étudiés : Joseph de Maistre, Blanc de Saint-Bonnet et Frédéric Le Play ; dans leur jeunesse, le premier est franc-maçon ; le deuxième, lecteur du théosophe Ballanche ; le troisième, dit-on, séduit par le saint-simonisme (la chose n’est cependant pas certaine) et, en tout cas, sans pratique religieuse.
Or ces trois hommes finissent leur vie dans le catholicisme le plus convaincu, où ils trouvent, au terme d’une démarche différente pour chacun, la véritable réponse à leurs préoccupations. Le fait est assurément remarquable et justifie l’étude de leurs œuvres, mais à condition de bien comprendre que ces œuvres sont en mouvement. On pourrait même dire qu ’elles sont un mouvement – une réaction. Elles partent de positions inconsciemment révolutionnaires (car le martinisme de la jeunesse du comte de Maistre, comme la théosophie de celle de Blanc de Saint-Bonnet, sont révolutionnaires, quoiqu’ils s’en défendent), puis aperçoivent la nocivité de la révolution, la contestent, et, enfin, tendent et aboutissent au catholicisme, en acceptant de se soumettre entièrement à la Révélation et à l’Église.
On retrouve un phénomène analogue, au début du XXe siècle, dans l’œuvre de Maurras, ou même celle de Péguy : des auteurs intéressants à cause du terme vers lequel ils évoluent, mais dangereux à cause de leur point de départ.
De tels auteurs, dont l’évolution dure toute la vie, méritent assurément d’être étudiés, mais ils ne peuvent être de vrais maîtres, car il faut au maître une stabilité dans la vérité qui permette au disciple d’étudier en confiance.
En revanche, la façon dont Mgr Delassus réussit à stabiliser, équilibrer l’enseignement de ses prédécesseurs, tout en le plongeant d’emblée dans la lumière de l’intégrale vérité, semble bien indiquer, en lui, les qualités d’un véritable docteur.
Faut-il donc dire, avec le chanoine Lecigne, que « Mgr Delassus n’a commis qu’une faute, une seule, celle d’avoir toujours raison [80] » ? Ce serait certainement exagéré : les Pères de l’Église eux mêmes ne sont pas infaillibles pris séparément, et, quelque soin qu’ait pris Mgr Delassus pour écarter les opinions bizarres de certains auteurs, on pourra toujours juger que plusieurs citations de Blanc de Saint-Bonnet sentent un peu le surnaturalisme [81] ou que d’autres, de Joseph de Maistre, pourraient facilement prendre une saveur millénariste [82]. On pourra trouver qu’il ne se dissocie pas suffisamment de la thèse de Blanc de Saint-Bonnet selon laquelle l’autorité dans la société est une conséquence du péché originel [83]. On pourra également s’étonner de le voir citer à plusieurs reprises des révélations privées – et particulièrement celles d’Anne-Catherine Emmerich [84].
Mais ce sont là des points secondaires qui ne nuisent pas à l’ensemble de l’œuvre. Et cet ensemble demeure certainement une des synthèses les plus complètes de la doctrine contre-révolutionnaire : l’abbé Barbier n’hésitait pas y voir « le véritable arsenal de l’antilibéralisme [85] », et Jean Ousset « la somme du combat catholique contre la révolution [86] ».
Saint Pie X
Mais la meilleure garantie est celle qui est donnée par saint Pie X lui-même. Peu après son avènement, il élève Henri Delassus à la prélature domestique (15 avril 1904). L’année suivante, la cour romaine invite la Faculté de théologie de Lille à lui conférer le doctorat ad honores pour l’ensemble de son œuvre. Or, souligne judicieusement Pierre Pierrard, cette œuvre est « entièrement consacrée à la contre-révolution [87] ». C’est donc nécessairement pour honorer sa synthèse contre-révolutionnaire qu’Henri Delassus est ainsi, sur intervention du Vatican, nommé docteur en théologie. Il est encore honoré d’un bref louangeur de saint Pie X le 11 novembre 1908 ; puis, en mars 1911, le pape le nomme protonotaire apostolique ; dans le Bref annonçant cette nomination, il déclare le chanoine de Lille « incorrupta catholica doctrina præclarus [88] ». Le P. Ayroles remarque :
Grand éloge, lorsque l’on pense aux questions abordées par le savant directeur de La Semaine cambrésienne ; invitation à puiser dans ces volumes la sainte doctrine catholique [89].
Mgr Delassus recevra enfin, en 1912, une belle lettre autographe envoyée par le saint pape pour le féliciter de ses cinquante ans de sacerdoce [90].
L’abbé Emmanuel Barbier commentait parfaitement ces distinctions accordées au chanoine de Cambrai en expliquant :
Assurément, ces témoignages particulièrement honorables ne lui reconnaissent ni ne lui confèrent aucun privilège d’impeccabilité. Cependant, comme ils lui ont été décernés à l’occasion de ses ouvrages, ils constituent pour lui, jusqu’à sentence contraire, la plus haute présomption de parfaite orthodoxie [91].
