Éditorial
Réflexions sur l’unité de l’Église
LE 30 novembre 1997, le pape a ouvert solennellement la deuxième année de préparation au jubilé de l’an 2000. Au cours de l’Angelus sur la place Saint-Pierre, il a déclaré :
Aujourd’hui, premier Dimanche de l’Avent, commence la deuxième année de préparation immédiate au grand Jubilé de l’An 2000, année « spécialement consacrée à l’Esprit-Saint (…). Les fidèles sont invités à redécouvrir ce « Don » par excellence qu’est l’Esprit de Dieu (…). En particulier, au cours de cette année, ils prieront et œuvreront pour l’unité de l’Église, « ce à quoi tendent les différents dons et charismes sucités en elle par l’Esprit » (Tertio millennio adveniente, n. 47).
Puisse Dieu hâter l’unité de tous les chrétiens, afin que l’on franchisse le seuil de l’An 2000 « sinon totalement unis, du moins beaucoup plus près de surmonter les divisions du deuxième millénaire » (ibid., n. 34) [1].
De quelle unité s’agit-il ? Pour le savoir, il nous suffit de lire quelques passages du texte le plus important de Jean-Paul II sur cette question : son encyclique sur l’engagement œcuménique Ut unum sint [2]. Le pape y parle du « rendez-vous qui attend l’Église au seuil du nouveau millénaire, heure exceptionnelle pour laquelle [l’Église catholique] demande au Seigneur que l’unité de tous les chrétiens progresse jusqu’à parvenir à la pleine communion [3]. »
Ainsi le pape souhaite que l’unité de tous les chrétiens progresse jusqu’à parvenir à la pleine communion, ce qui suppose qu’une certaine unité existe déjà entre eux. En effet il dit, à propos de la division des chrétiens et de la faute des hommes de l’une et l’autre partie :
Par la grâce de Dieu, ce qui appartient à la structure de l’Église du Christ n’a pourtant pas été détruit, ni la communion qui demeure avec les autres Églises et Communautés ecclésiales [4].
Et il explique cette idée un peu surprenante en s’appuyant sur le concept d’éléments ecclésiaux :
En effet, les éléments de sanctification et de vérité présents dans les autres Communautés chrétiennes, à des degrés différents dans les unes et les autres, constituent la base objective de la communion qui existe, même imparfaitement, entre elles et l’Église catholique. Dans la mesure où ces éléments se trouvent dans les autres Communautés chrétiennes, il y a une présence active de l’unique Église du Christ en elles. C’est pourquoi le Concile Vatican II parle d’une communion réelle, même si elle est imparfaite. La constitution Lumen gentium souligne que l’Église catholique « se sait unie pour plusieurs raisons » (LG, nº 15) avec ces Communautés, par une certaine et réelle union, dans l’Esprit Saint [5].
Certes, nous dit le pape, les éléments ecclésiaux n’existent dans leur plénitude que dans l’Église catholique, toutefois il se peut que dans d’autres Églises certains aspects aient été mieux mis en lumière :
Les éléments de cette Église déjà donnée existent, unis dans toute leur plénitude, dans l’Église catholique et, sans cette plénitude, dans les autres Communautés, où certains aspects du mystère chrétien ont parfois été mieux mis en lumière [6].
Tout est bien logique. On peut conclure avec Jean-Paul II :
L’œcuménisme vise précisément à faire progresser la communion partielle existant entre les chrétiens, pour arriver à la pleine communion dans la vérité et la charité [7].
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Face à cet enseignement nouveau, donnons un bref résumé de la pensée traditionnelle de l’Église sur cette question [8].
L’unité suprême est l’unité des trois personnes divines dans l’unique substance de la sainte Trinité. En second lieu se trouve l’unité des deux natures dans l’unique personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Puis vient l’unité des esprits bienheureux avec Dieu : dans l’acte de la vision béatifique, ils sont unis à Dieu au point que Dieu informe directement leur intelligence, sans l’intermédiaire d’une espèce ou idée créée. Cette union avec Dieu crée une grande union de tous les bienheureux entre eux pour former la Jérusalem céleste.
L’unité de l’Église militante est une participation de cette unité de l’Église triomphante. Nous ne sommes pas unis à Dieu par la vision face à face, mais nous possédons un germe de cette union par la grâce sanctifiante. C’est cette union dans la foi et la charité, union qu’on appelle la communion des saints, qui est désirée par Dieu pour les membres de son Église sur terre.
Toutefois, même si un pécheur perd la grâce et la charité par un péché mortel, il n’est pas exclu de l’unité de l’Église tant qu’il garde les principes de la vie spirituelle que sont la foi et l’obéissance aux pasteurs légitimes de l’Église.
Voilà pourquoi on doit dire que sont « vraiment et proprement membres de l’Église ceux qui, lavés par le bain de la régénération, professant la vraie foi catholique et reconnaissant l’autorité de l’Église, se trouvent unis dans cette assemblée visible avec sa tête, le Christ, qui règne sur la terre par son vicaire, et n’ont pas été séparés de l’ensemble du Corps mystique pour une faute très grave [9] ».
Ceux qui ne professent pas la vraie foi, comme les protestants, ou ceux qui ne reconnaissent pas l’autorité de l’Église, comme les orthodoxes, ne peuvent être comptés parmi les membres de l’Église.
Pour qu’ils puissent se sauver, ceux qui appartiennent à des communautés hérétiques ou schismatiques doivent avoir le désir, au moins implicite, de quitter leurs Églises pour se faire catholiques [10].
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La grande tromperie de la théologie conciliaire est de faire croire que les « éléments de sanctification et de vérité » qui se trouvent dans les communautés séparées de l’Église catholique ont par eux-mêmes une tendance à l’unité qui permettrait de faire l’économie du désir de retour à l’Église.
Les vestiges de l’Église qui se trouvent dans les diverses sectes ont certes encore la capacité de sanctifier (un baptême donné par un hérétique peut être valide, et même fructueux, par exemple pour un enfant), mais dans la mesure où ils sont donnés dans l’hérésie ou le schisme, ils sont de soi une marque d’appartenance à l’hérésie et au schisme : « L’assistance active dans les actions liturgiques comporte de soi une certaine profession de foi [11]. »
Lorsqu’on dit : « la “communion” chrétienne est faite de l’ensemble des liens, de l’ensemble des biens ou éléments d’Église [12] », on ne voit que l’aspect matériel des choses, comme lorsqu’on dit : « le tout est la somme de ses parties ». En réalité, dans le tout il y a davantage que dans la somme des parties, il y a la « forme [13] » qui ne se trouve pas dans les parties. De même un homme est plus que la somme des ses membres et organes. Prétendre que les vestiges de l’Église présents dans une secte poussent à l’unité, c’est oublier qu’il y a dans la secte une autre « forme » que dans l’Église catholique, une autre communion, qui oriente ces vestiges dans un sens contraire à l’unité.
Par conséquent le pape et le concile Vatican II sont dans l’erreur quand ils nous disent que l’Église catholique est dans une communion imparfaite avec les autres communautés chrétiennes grâce à ces éléments ecclésiaux qu’elles ont conservés. La seule communion qui existe est celle qui se fait dans la profession de la vraie foi et dans la reconnaissance des autorités instituées par Notre-Seigneur pour paître son Église. Mais, dans la mesure où ces communautés chrétiennes professent une autre foi ou ne veulent pas reconnaître l’autorité du souverain pontife sur toute l’Église, elles ne peuvent être en communion avec l’Église, quels que soient le nombre des éléments ecclésiaux (doctrine, sacrements, hiérarchie) qu’elles conservent.
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L’unité de l’Église est avant tout une unité de foi et de charité qui doit se concrétiser par l’acceptation de tous les dogmes de la foi catholique et la reconnaissance de la hiérarchie légitime de l’Église. Par conséquent on ne pourra retrouver la communion entre les chrétiens que par le retour des dissidents à l’unité de l’Église catholique. C’est ce que tous les papes ont dit, jusqu’à Vatican II. La recherche de la « pleine communion » par Jean-Paul II, dans la mesure où il fait abstraction de ce retour est une chimère, et même une tromperie, car il donne occasion aux hérétiques et aux schismatiques de croire que la communion imparfaite dont ils disposeraient par l’appartenance à leur communauté ecclésiale est une condition suffisante pour se sauver, sans qu’ils aient besoin de désirer autre chose.
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Le pape actuel en poursuivant sa chimère ne travaille plus à consolider la foi et la charité des chrétiens. D’où des divisions toujours plus profondes dans l’Église.
Que pouvons-nous faire ?
A notre place et dans la mesure de nos moyens, nous devons chercher à préserver et transmettre la foi et la charité de l’Église.
Pour cette transmission de la foi, il est nécessaire de dénoncer ce qui risque de la corrompre. C’est pourquoi ceux qui se rallient à l’Église conciliaire, et qui par conséquent ne peuvent plus dénoncer les erreurs de cette Église, ceux-là, loin de travailler à l’unité de l’Église, travaillent à sa division.
Pour la préservation de la charité, il est nécessaire que les catholiques soient fervents dans leur vie spirituelle, vivent habituellement dans la grâce de Notre‑Seigneur et travaillent de toutes leurs forces à éviter les divisions, les querelles, les disputes inutiles. Comme le dit Notre-Seigneur, il est parfois nécessaire de savoir donner notre tunique à celui qui nous réclame notre manteau, pour éviter de nous quereller sur une question secondaire.
Même dans les questions doctrinales, il peut y avoir de légitimes divergences de vue. Les explications franches doivent être empreintes de courtoisie et de douceur [14].
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Ayant travaillé ainsi à promouvoir l’unité de foi et de charité, qui est le cœur de l’unité catholique, il ne faut pas penser pour autant que nous pourrons redresser la situation de l’Église, tant que les autorités poursuivront leur rêve œcuménique suicidaire.
En effet la source de la communion ecclésiale visible est le pape. C’est lui qui est la pierre d’angle qui cristallise l’unité de l’Église universelle. Lui seul possède la plénitude du magistère et de la juridiction capable de créer la communion catholique (au sens d’universelle).
Quand le pape ne remplit pas son rôle de créer cette communion de foi et de charité, ce qui est le cas actuel, on peut préserver l’unité dans une mesure plus ou moins grande, mais on ne peut donner de solution d’ensemble au problème.
Seul le pape pourra, quand il sera revenu, confirmer ses frères dans la foi et dans la communion catholique : Et tu aliquando conversus, confirma fratres tuos [15] (Lc 22, 32).
« Vous êtes le sel de la terre… » Gravure du XVe siècle
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[1] — Osservatore romano 2497, 2 décembre 1997, p. 1.
[2] — Ut unum sint, Encyclique de Jean-Paul II du 25 mai 1995 sur l’engagement œcuménique – DC 2118, 18 juin 1995, p. 567 sq. ; dans la suite appelée UUS.
[3] — UUS, nº 3. Ici le pape se réfère à Tertio millennio adveniente (10 novembre 1994), n. 16 : « L’une des prières les plus ardentes en cette heure exceptionnelle où s’approche le nouveau millénaire est celle par laquelle l’Église demande au Seigneur que croisse l’unité entre tous les chrétiens des diverses Confessions jusqu’à atteindre la pleine communion. ».
[4] — UUS, nº 11. Ici le pape se réfère au Décret sur l’œcuménisme de Vatican II Unitatis redintegratio, nº 3.
[5] — UUS, nº 11. Le pape se réfère aussi à la Consitution sur l’Église de Vatican II Lumen gentium, nº 8 : « En dehors de l’ensemble organique qu’elle forme, on trouve de nombreux éléments de sanctification et de vérité, qui, en tant que dons propres à l’Église du Christ, portent à l’unité catholique ».
[6] — UUS, nº 14.
[7] — UUS, nº 14.
[8] — On trouve l’enseignement traditionnel de l’Église dans les schémas préparatoires des conciles Vatican I et Vatican II qui sont donnés et expliqués dans la revue, et dans les encycliques des papes, notamment : Satis cognitum, 29 juin 1896 de Léon XIII, Mortalium animos, 6 janvier 1928, de Pie XI, et Mystici Corporis, 29 juin 1943, de Pie XII.
[9] — Schéma de Vatican II sur l’Église publié dans les Acta synodalia sacrosancti concilii œcumenici Vaticani II, vol. 1, pars IV, Vatican, 1971, p. 12-91, § 9.
[10] — « Pour que quelqu’un obtienne le salut éternel, il n’est pas toujours requis qu’il soit effectivement incorporé à l’Église comme un membre, mais il est au moins requis qu’il lui soit uni par le vœu et le désir. (…) Il n’est pas toujours nécessaire que ce vœu soit explicite, comme il l’est chez les catéchumènes, mais, quand l’homme est victime d’une ignorance invincible, Dieu accepte aussi un vœu implicite, ainsi appelé parce qu’il est inclus dans la bonne disposition d’âme par laquelle l’homme veut conformer sa volonté à la volonté de Dieu. (…) Il ne faut pas penser non plus que n’importe quelle sorte de désir d’entrer dans l’Église suffise pour être sauvé. Car il est nécessaire que le vœu qui ordonne quelqu’un à l’Église soit animé par la charité parfaite. Le vœu implicite ne peut avoir d’effet que si l’homme à la foi surnaturelle » (Lettre du Saint-Office à l’archevêque de Boston du 8 août 1949).
[11] — Schéma de Vatican II sur l’Église, § 54.
[12] — Thils Gustave, Le Décret sur l’œcuménisme du deuxième concile du Vatican, Paris, Desclée de Brouwer, 1966, p. 46-47.
[13] — Il s’agit de la forme au sens philosophique du mot, le principe qui détermine un être et lui donne sa nature.
[14] — Nos lecteurs peuvent se reporter au texte du cardinal Pie sur l’intolérance doctrinale, paru dans le numéro 21 et à l’éditorial du numéro 23 sur les hypothèses « valables ».
[15] — « Et toi, quand tu seras revenu, confirme tes frères », paroles adressées par Notre-Seigneur à saint Pierre peu avant la passion.

