+ Lettre aux catholiques
de France
Depuis les origines du christianisme, les évêques ont, à l’instar des apôtres, instruit leurs troupeaux par des écrits, des mandements, des lettres circulaires. Cette coutume a enrichi le trésor de la littérature grecque et latine de véritables chefs-d’œuvres. Alliant une noble éloquence et la hauteur de leur esprit à la pénétration de leur sagesse théologique, ils enchantaient et convainquaient, en même temps qu’ils élevaient. Saint Jérôme ne cache pas son enthousiasme à la lecture de ces premiers docteurs chrétiens : « Ils ont accumulé dans leurs livres tant de doctrine et de sentences des philosophes que tu ne peux savoir ce qu’il faut le plus admirer en eux ; soit l’érudition humaine, soit la science des Écritures [1]. »
Hélas ! Quand on lit la lettre des évêques de France intitulée : Proposer la foi dans la société actuelle – Lettre aux catholiques de France (novembre 1996), c’est tout le contraire. On ne sait ce qu’il faut le plus pleurer, de l’indigence intellectuelle ou de la trahison de la foi.
Le charabia
Le dictionnaire Larousse de 1967 définit ainsi ce mot : « Charabia : (mot provençal, emprunté à l’espagnol algarabia, la langue arabe). Langage bizarre, inintelligible, baragouin. »
Voilà ce qui caractérise très bien le style de cette Lettre aux catholiques de France. Soit par souci de plaire, ou de ne pas choquer, soit parce qu’ils auraient l’esprit quelque peu embrumé, les auteurs [2] multiplient les expressions confuses, les oppositions qui n’en sont pas, les lourdes répétitions de formules toutes faites. En voici trois échantillons parmi tant d’autres : — « Nous voilà donc appelés à vérifier la nouveauté du don de Dieu, de l’intérieur même de notre foi vécue dans cette société incertaine qui est la nôtre » (page 25) ; — « C’est surtout sur le terrain de la présence effective de l’Église dans la société et de la foi vécue par les catholiques que nous avons à évaluer loyalement les évolutions qui nous marquent » (page 33) ; — « La vie morale modelée par la foi est toujours informée par une interprétation, qui prend en compte le déjà donné de la vie éthique et l’exigence critique de la foi » (page 64). On finit certes par comprendre, au bout de quatre lectures, et par débusquer l’erreur qui se dissimule derrière ces mots codés. Mais comme nous sommes loin de la pureté de l’Évangile !
Un philosophe réaliste trouverait sans doute assez facilement les structures de pensée sous-jacentes à de telles expressions :
L’existence humaine ne peut se reconnaître un sens [en gras dans le texte] digne de ce nom, qu’à la condition de ne pas s’inscrire tout entière dans la catégorie de ce qui est produit et organisé, mais de se rapporter aussi à des réalités gratuites et non maîtrisables. Autrement dit : « Nous pressentons que notre existence repose sur une confiance fondamentale et même sur une foi » (page 44).
On notera en particulier les verbes « vérifier », « évaluer », « pressentir », et surtout « reconnaître » (pages 105, 111…) pour exprimer la connaissance.
Un malaise
Il semble, d’ailleurs que les auteurs aient eux-mêmes senti la pauvreté de leur travail. On les devine, en effet, timides, hésitants, aussi peu naturels que possible, comme si leur lettre ne devait susciter qu’indifférence et ennui. Et ceci non seulement parmi les gens du dehors, mais parmi leurs propres fidèles. Comment expliquer autrement les exhortations, lourdes et répétées, à lire ce livre : un liminaire, puis une préface et encore une introduction de sept pages, nous chantent les bienfaits de cette lettre. La conclusion (dix pages) donne l’occasion de repartir à la charge : nous vous supplions de lire ce texte !
Notre souhait primordial est que cette lettre soit effectivement reçue aussi largement que possible (page 17). (…) Désormais, cette lettre vous est confiée. Nous souhaitons que vous acceptiez de vous l’approprier comme un instrument de travail, de réflexion, de dialogue (page 104). (…) Première exigence, qui est de l’ordre des évidences : il s’agit d’abord de lire et de recevoir vraiment ce texte (page 115).
Quand votre poissonnier usera d’une telle insistance pour vous vanter la fraîcheur de son poisson, posez-vous des questions.
La « grille de lecture » qui est proposée à la fin (pages 120 à 127) ressemble d’ailleurs à un aveu. Non seulement le style correct de son auteur [3] fait ressortir l’indigence du document qui précède, mais encore cet auteur se croit-il obligé de reprendre l’intégralité du texte épiscopal pour nous expliquer ce qu’il fallait comprendre.
Le plan, toutefois, apparaît clairement : l’analyse de la situation actuelle (première partie) montre aux catholiques la nécessité d’approfondir leur foi (deuxième partie) et de la proclamer à l’extérieur (troisième partie).
La situation actuelle
Certes, nous sommes dans « une situation critique » (page 19), ou du moins peut-on en observer « des symptômes » (page 19), « des indices » (page 20) (quelle perspicacité !), mais veillons « scrupuleusement à ne pas chercher ni dénoncer des responsables de cette crise » (page 20) ; elle n’est pas due « à certaines catégories de catholiques », qui « auraient perdu la foi ou tourné le dos aux valeurs de la Tradition chrétienne », ni « à l’hostilité des adversaires de l’Église » (page 21).
Et qu’on se rassure dans les loges : « Nous acceptons sans hésiter de nous situer, comme catholiques, dans le contexte culturel et institutionnel d’aujourd’hui, marqué notamment par l’émergence de l’individualisme et par le principe de laïcité » (page 20). En caractère gras dans le texte original, pour souligner l’importance du propos.
« La séparation de l’Église et de l’État, après un siècle d’expérience, peut apparaître comme une solution institutionnelle, qui (…) offre aux catholiques de France la possibilité d’être des acteurs loyaux de la société civile. Affirmer cela revient à reconnaître le caractère positif de la laïcité » (page 27). Le pluralisme, quant à lui, « est un encouragement au dialogue et à la confrontation, spécialement sur le terrain de l’expérience religieuse et spirituelle » (page 30).
Laïcisme, pluralisme, séparation de l’Église et de l’État, individualisme, ne sont-ce pas là les thèmes favoris de la franc-maçonnerie ?
Le ton est délibérement rassurant et optimiste : « L’opposition entre une tradition catholique, contre-révolutionnaire et conservatrice, et une tradition républicaine, anticléricale et progressiste, est presque totalement révolue » (page 33).
Il reste, certes, des aspects négatifs dans la situation présente, qui nous autorisent à parler de crise. Mais, pour les évêques, ce qui est « particulièrement préoccupant » (page 22), c’est le chômage, « la situation difficile faite aux immigrés » et « la montée de sentiments xénophobes à peine dissimulés » (page 23).
Au cœur de la foi
A l’issue de cette analyse, les catholiques de France sont invités à revenir « au cœur de la foi ». Mais de quelle foi ? Faute d’une définition précise, nous en sommes réduits à glaner quelques expressions au fil du texte. Nulle part, il n’est question de vérité, ni de lumière surnaturelle infuse par Dieu. En revanche, on nous parle de « confiance », d’« expérience ». « Nous ne devons pas hésiter à proposer cette expérience de Dieu à tout le peuple des baptisés » (page 48). (…) « L’expérience chrétienne de Dieu révélé en Jésus » (ibidem).
L’objet même de la foi est abaissé : « La foi inclut cette espèce d’étonnement devant la Présence cachée de Dieu au cœur du mystère de l’homme » (page 47). Par la phrase de saint Pierre Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant (Mt 16, 16) « se trouve reconnue et confessée publiquement l’humanité de Dieu » (page 47). Cette formule « de l’humanité de Dieu révélée en Jésus-Christ » (page 56) est là d’ailleurs pour nous « motiver » et nous « éclairer » en vue de dialoguer avec des membres d’autres religions » (page 56).
A ce titre, l’expression « le Dieu de Jésus-Christ » reprise plus de vingt fois dans le livre, nous paraît fort dangereuse, surtout lorsqu’elle est ainsi formulée : « La foi au Dieu d’Abraham et de Jésus-Christ » (page 26). Car Jésus-Christ est le Dieu d’Abraham, et non pas un témoin de Dieu au même titre qu’Abraham.
Et comment ne pas sursauter en lisant des phrases comme celle-ci : « En Jésus-Christ, Dieu nous donne de croire en nous-mêmes » (page 71).
La notion que ces évêques ont de la foi est très bien résumée dans la « grille de lecture » du père Doré :
Se fier au Dieu de Jésus-Christ. Nous reconnaissons partager beaucoup des interrogations de nos contemporains. Nous respectons, d’autre part, bien d’autres façons que la nôtre de donner sens à l’existence humaine. Mais nous tenons, pour notre part, à souligner que, si nous croyons – si nous croyons nous aussi [sic !] –, nous ne croyons pas seulement en l’avenir ou en l’humanité, ni même seulement en Dieu. Très précisément, nous disons ceci : nous nous fions au Dieu qui s’est révélé en Jésus-Christ. Nous reconnaissons certes en ce Dieu « un grand mystère » ; mais il nous semble aussi que, vers ce mystère, qui est d’amour et de grâce, oriente déjà cet autre « mystère » que chaque homme est à lui-même, ce mystère dont tout être humain est porteur et qui est inscrit au plus profond de son cœur (page 123).
Les sacrements
Le développement sur les sacrements accentue encore le naturalisme anthropocentriste de cette lettre. Tout y est ramené à la vie de communauté. « Nous faisons tous l’expérience de célébrations accueillantes et chaleureuses, qui rendent presque sensible le salut que Dieu nous offre, en venant refaire nos forces pour poursuivre la route » (page 93).
Le « sacrement de réconciliation » n’est mentionné que dans le cadre d’une absolution collective. Alors, « il cesse d’être présenté comme une exigence légale, mais qui apparaît comme une chance de se reconnaître pécheur, accueilli par le Christ et membre personnellement réconcilié de son corps » (page 93).
Quant au « sacrement des malades », « on le propose largement dans des célébrations communautaires » (page 92). Ce qui le rend ipso facto invalide dans le cas des personnes qui n’auraient pas de maladie pouvant conduire à la mort.
La morale
On remarquera et on s’étonnera que les évêques de France aient pu consacrer un livre de 127 pages pour Proposer la foi dans la société actuelle sans mentionner une seule fois ni la contraception, ni l’avortement, ni l’union libre, etc. La raison en est simple. Toute leur morale est suspendue à ce principe : la liberté.
Les béatitudes, par exemple, ne sont pas « un programme de vie idéale », mais il faut « y voir une parole du Christ qui propose à notre désir humain d’accomplir sa vocation » (page 68).
« La foi chrétienne », quant à elle, « se caractérise par l’éveil et la mise en route de notre liberté humaine, appelée à inventer les chemins concrets de sa fidélité dans l’Esprit » (page 69).
Les auteurs poussent même le scrupule jusqu’à bannir de leur langage le verbe « devoir ». Au lieu de dire « nous devons croire », il est dit « nous avons la liberté de reconnaître que le salut de Dieu s’est accompli de façon définitive par un homme » (page 54). Et lorsque nous rendons service aux autres « nous avons la liberté de laisser apparaître et parfois de dire clairement quelles sont nos raisons d’agir ainsi » (page 55). Pour s’excuser de faire un résumé à la fin de leur livre, les évêques eux-mêmes avancent timidement : « Nous avons la liberté (…) d’attirer l’attention sur la structure fondamentale de ce texte » (page 116).
Cette tournure d’esprit est symptomatique. La liberté individuelle et autonome est une idole. Il ne faut la froisser en rien. D’ailleurs, qu’on se rassure : « Accueillir le salut ne peut donc pas être considéré comme humiliant, comme s’il nous était octroyé de l’extérieur » (page 54) !
Le serpent se mord la queue
Pour ne pas fatiguer notre lecteur, nous devons laisser de côté de nombreuses perles. Nous voudrions cependant relever un état d’esprit qui anime cet ouvrage du début à la fin. C’est l’absence de piété filiale.
Cette infamie est ici plus criante que jamais. Autrefois, nous dit-on, « l’annonce de la foi » se trouvait « plus ou moins réduite à la mise en œuvre de procédures quasi automatiques de transmission » (page 36). On était sous le régime « des institutions ecclésiales “classiques”, qui semblaient ne rien réclamer d’autre que la conformité à des procédures bien rodées » (page 38). Et, si « l’Église qui est en France (…) apprend à vivre à l’intérieur d’elle-même le mystère de communion qui la constitue » (page 79), c’est qu’elle était jadis toute formaliste. Avait-elle seulement la foi et la charité ? « Aujourd’hui, tout en faisant l’expérience de notre pauvreté, nous progressons effectivement dans l’expérience de l’évangélisation, en découvrant nous-mêmes la foi comme une Source et en n’hésitant plus à conduire d’autres personnes jusqu’à cette Source » (page 82).
Alors, que va-t-on faire ? Refaire l’Église et le monde ! « Des structures de formation doctrinale à l’intention des laïcs se sont progressivement mises en place » (page 98) ; on va « former une Église qui propose la foi » (page 116 – que fait-elle donc depuis l’an 33 ?), ou encore : « inventer un style de vie ecclésiale » (page 100).
La lecture de ces déclarations soulèvent l’indignation. Elles sont une injustice criante vis-à-vis des grands évêques qui ont lutté ouvertement contre l’État laïc, des saints curés de campagne qui ont littéralement consumé leur vie pour le salut de leurs ouailles, des laïcs admirables qui, pour certains, ont atteint une très haute union à Dieu et peut-être la sainteté.
Mais relisons ces passages avec attention. Qui donc atteignent-ils ? Lorsqu’en 1965 on parlait de l’Église d’« autrefois », on pensait à celle de 1945 ou de 1930. Lorsqu’on tient ce discours en 1996, on vise celle… de 1970. Cette Église vide, froide, stérile, celle des « procédures quasi automatiques », celle qui ne savait plus que la foi était une « source » et qui hésitait à y conduire les autres, cette « Église » est celle de 1970, c’est la fille du concile, « l’Église de Vatican II ». L’impiété révolutionnaire des évêques d’aujourd’hui, en s’en prenant à ceux d’hier, s’en prend à ceux qui ont orchestré la subversion conciliaire. Le serpent se mord la queue.
Donnez-nous beaucoup
de saints évêques
Fallait-il ressortir ce document épiscopal plus d’un an après sa parution ? Avouons d’abord bien simplement que l’occasion nous en a été donnée par le fait tout simple qu’un prêtre de notre connaissance nous l’a fait parvenir, pour notre édification. Nous l’avons donc lu.
Mais, trois raisons spéciales nous ont poussés à en faire un examen approfondi :
— l’Église dite officielle, dans toutes les tendances qui la composent, prépare activement, fébrilement, le jubilé de l’an 2 000 et la vaste réunion œcuménique du Sinaï qui la couronnera. L’encyclique du Pape Tertio millennio adveniente (1994) avait donné le ton [4]. Mais elle commence à dater, déjà, et il importe pour nous de savoir comment ce texte romain officiel a été compris et appliqué dans les « églises locales ». Or la lettre des évêques de France veut être un écho à l’initiative du pape : « Ce texte a donc la valeur d’un appel et aussi d’un engagement collectif (…) qui sont aussi une manière de célébrer activement le jubilé de l’an 2 000 » (pages 112-113). Ce livre est donc pour nous une confirmation. Les cérémonies de ce jubilé et leurs préparatifs ne sont pas de Dieu. Nous devons leur refuser notre collaboration.
— Avec l’usure du temps, les catholiques fidèles risquent de se laisser séduire par quelque accord facile avec Rome et d’essayer, eux aussi, l’expérience du ralliement. Il nous paraît donc nécessaire de revenir régulièrement sur la situation de l’Église et de regarder les choses en face. De quoi s’agit-il ? Lorsqu’un catholique, troublé par les manières du clergé officiel, s’adresse à Rome, il s’entend toujours répondre : « Allez voir votre évêque » – ce qui se conçoit bien, étant donnée la structure de l’Église. La lecture de la Lettre aux catholiques de France nous montre qui sont ces hommes à qui il faudrait nous livrer, demander les confirmations, les saintes-huiles, les ordinations, comme cela se fait à la Fraternité Saint-Pierre, au Barroux ou à Chémeré. Ils détruisent la foi et l’Église. Les suivre serait collaborer à l’autodémolition de l’Église.
— Puisqu’« on juge l’arbre à ses fruits », la connaissance plus précise de l’épiscopat français nous permet de porter un jugement sur le pontificat du pape régnant. Car, au-delà de la quantité pléthorique de ses discours et de ses encycliques, et derrière l’effet superficiel de ses nombreux voyages, le pape Jean-Paul II se fait connaître par ses nominations. Les 2 413 nominations épiscopales qu’il avait faites au 1er janvier 1997 auront sur l’histoire de l’Église un poids bien plus déterminant que toutes ses paroles. De fait, c’est lui qui a fait sacrer un bon nombre des signataires de ce livre. Ce sont eux les interprètes autorisés de sa pensée. On en a vu la teneur.
Ainsi, la lecture de cette mauvaise lettre peut-elle produire en nous des effets très positifs : la certitude, plus ancrée que jamais, du bien-fondé de la résistance active de Mgr Lefebvre et de ses successeurs ; le désir de réparer les blasphèmes actuels par une vie d’étude et de mortification ; la prière persévérante pour que Dieu nous envoie des évêques, de saints évêques, beaucoup de saints évêques.
Fr. J.-D.
Les évêques de France, Proposer la foi dans la société actuelle, Lettre aux catholiques de France. Le rapport rédigé par Mgr Claude Dagens et adopté par l’assemblée plénière des évêques, Paris, Cerf, 1996, 20 x 14, 129 p., 35 F.
[1] — « Qui omnes in tantum philosophorum doctrinis atque sententiis suos referserunt libros, ut nescias quid in illis primum admirari debeas ; eruditionem saeculi, an scientiam scripturarum. » Saint Jérôme, lettre à Magnum orateur de Rome, cité par saint Thomas, Contra impugnantes Dei cultum, Turin, Marietti, 1954, nº 408.
[2] — Nous voulons bien croire que certains évêques soient capables de penser et de rédiger des textes d’un niveau bien supérieur à celui-ci. Mais, tous ont signé ce document. Aucun n’a manifesté ouvertement une quelconque réprobation.
[3] — P. Joseph Doré, de l’Institut catholique de Paris.
[4] — Voir Le Sel de la terre 15, hiver 1995-1996, p. 184 sq.

