+ Le yoga
L’engouement pour les religions orientales est un des signes les plus manifestes de la décadence de l’Occident chrétien. Pour ne pas avoir su vivre des trésors de la Révélation, les esprits anémiés et malades se sont laissés séduire par les sirènes de l’Inde. Ce furent d’abord ces jeunes qui, dans les années soixante, quittèrent tout, famille, profession, patrie, pour se réfugier dans quelques « monastères » hindous. Puis, ce fut la vulgarisation et le succès des pratiques orientales, telles le yoga, le zen et quelques arts martiaux. Enfin, ces dernières années, nous avons vu la multiplication, sur notre sol, des communautés bouddhistes.
Par une longue conférence sur le yoga, le Père Joseph-Marie Verlinde vient crever cet abcès [1]. Né en 1948 dans une famille chrétienne, il entame des études scientifiques. En mai 1968, il se laisse gagner par les utopies de l’heure. Il abandonne la religion de son enfance, va jusqu’à jouer du théâtre de rue trotskiste, puis se jette à corps perdu dans la recherche scientifique. Mais rien de tout cela ne comble le grand vide qu’il ressent en lui. C’est alors qu’il est invité pour la première fois à une séance de méditation orientale. Le poisson mort à l’hameçon. Attiré par « l’intériorité » toute nouvelle qu’on lui propose, il se fait de plus en plus assidu à la « méditation ». Fasciné par l’expérience d’un séjour prolongé chez un gourou, il décide de le suivre en Inde. C’est là que commence son initiation lente et profonde aux secrets du yoga.
C’est dire l’intérêt de cette conférence. Elle nous fait revivre le cheminement de ce jeune Occidental vers les sources mêmes de l’hindouisme ; elle nous fait partager ses découvertes et, grâce à Dieu, son voyage de retour vers l’Église. Il est à regretter, cependant, que le Père Verlinde n’ait pas rejoint l’authentique tradition catholique. Il s’est en effet laissé attiré par le Renouveau charismatique dont il est devenu un ardent promotteur. Certaines des cassettes qu’il diffuse commencent même par des parlers en langue ! Or on sait combien ce mouvement est une contrefaçon de la spiritualité catholique, imbu, en particulier, des principes de l’œcuménisme. Cela discrédite considérablement l’impact que pourraient avoir les déclarations du conférencier. Son témoignage n’en reste pas moins un document précieux pour comprendre les dangers du yoga.
Présentation générale
Le yoga, nous dit-il, se présente sous trois formes [qui résument les huit étapes exposées par Pantajali au IIe siècle avant notre ère [2]]. La première s’applique à trouver les postures du corps (asanas) qui vont favoriser l’expérience ultime du yoga : le samadhi. Il s’agit d’aspirer en nous « l’énergie cosmique » à partir de la base de la colonne vertébrale et de la faire monter jusqu’au sommet du crâne.
La cosmologie et l’anthropologie du yoga supposent en effet qu’il existe dans l’homme vers le bas de la colonne vertébrale, une réserve ignorée d’énergie qui dort, lovée sur elle-même, à la manière d’un serpent, d’où son nom : le kundalini, l’enroulée [3].
En montant, cette énergie rencontre les çakras, que l’on définit comme des centres nerveux et des pôles d’énergie, échelonnés depuis le bas de la colonne vertébrale jusqu’au sommet du crâne. Chacun libère une énergie propre et communique ainsi des pouvoirs nouveaux. Lorsque la kundalini atteint le çakra du cerveau,
l’homme perd conscience d’être une individualité séparée et plonge dans un océan “d’être” et de “béatitude” dont souvent il ne revient pas. C’est le samadhi (en zen : le nirvana). (…) L’esprit s’émancipe de sa gaine corporelle et pénètre dans cet océan de conscience infinie dont il n’était séparé que par les limites étroites de sa personnalité [4].
La deuxième forme du yoga est le contrôle de la respiration (le pranayama). Il a pour but d’accélérer la montée de la kundalini. Ces exercices de maîtrise du souffle permettent d’assimiler l’énergie dans laquelle baigne le monde. Lorsqu’il atteint le samadhi, la respiration du yogi est suspendue, son rythme cardiaque est au plus bas, son corps se refroidit.
La troisième forme du yoga est mentale (le dhyana yoga). Il s’agit d’une concentration mentale par laquelle on s’efforce de se retirer en amont de toute conceptualisation, de tout jugement, de toute évaluation. On recherche ainsi une expérience de l’être en-deçà de toutes les différenciations et des caractères individuels. Cette démarche est aidée par la répétition incessante de mots ou de formules secrets, le mantram (le nom d’une divinité, par exemple), qui favorise l’ouverture des çakras. Cette voie conduit au samadhi où le « je » personnel se noie dans le tout impersonnel, l’individu se dissout dans le tout cosmique, s’étant détaché de ce qui le distingue.
La séduction du yoga
Qu’y a-t-il de si gratifiant dans ce programme ?
C’est d’abord la fuite de tous les problèmes de la vie présente. Cette plongée progressive dans le monde impersonnel et indéfini est une dissolution de tous nos combats et de nos échecs dans un grand océan d’inconscience. Elle nous donne l’illusion de briser et de dépasser les limites de notre condition humaine, de notre corps et de notre personnalité.
Le deuxième aspect du yoga qui lui vaut tant d’adeptes est le pouvoir nouveau qu’il promet. A mesure que les çakras sont ouverts, ils libèrent une énergie occulte sur laquelle les sciences classiques n’ont aucune prise.
Ce sont de simples pouvoirs psychiques, préternaturels (ou para-normaux) provoqués par l’accumulation de l’énergie sur les facultés intellectuelles qu’elle aiguise et dont elle développe l’ampleur [5].
Dans les Vedas, livres sacrés de l’Inde, l’utilisation de ces pouvoirs est fort déconseillée, et les vrais gourous mettent en garde contre eux [6]. Mais, on voit comme il est tentant de se les approprier à des fins personnelles. Et, de fait, en Europe, on essaie de les acquérir avec des visées magiques.
Première désillusion
Pendant dix ans, le futur Père Joseph-Marie a joué le jeu de cette initiation progressive. Il connut la fascination du vide et les séductions du yoga. Mais ces techniques compliquées provoquaient une insastisfaction, une certaine nostalgie : celle de « l’Autre », pour reprendre son expression. La tradition judéo-chrétienne [7] porte deux principes fondamentaux, dit-il : d’une part, Dieu est un être transcendant, différent de tout le monde créé. Il y a une distinction irréductible entre lui et le monde. D’autre part, Dieu est un être personnel qui se fait connaître à l’homme et qui l’appelle à une relation d’amour. Or, les religions orientales veulent tout réduire à un seul être indistinct. Les dernières paroles des Upanishads (livres d’interprétation des Védas) sont les suivantes : « Tout cela (les oiseaux, les astres, etc.), tu l’es. » Et la source de toutes souffrances réside précisément dans notre attachement à une vie personnelle. Nous entretenons en nous l’illusion d’être un « je » distinct, et que les autres sont autres. L’hindouisme bannit donc radicalement l’amour. Pour aimer, en effet, il faut être deux. L’amour suppose le caractère personnel des êtres, il est une relation entre deux personnes qui sont capables de se choisir et de vouloir.
Notre néophyte hindou eut plusieurs fois l’occasion de constater de l’intérieur cette antinomie entre la vraie religion et les « sagesses » orientales. Il fut un jour invité dans une famille dont tous les membres s’aimaient d’une manière remarquable, ce qui le rendait perplexe. La femme vint au-devant de sa question :
Vous êtes étonné que nous nous aimions ainsi malgré l’hindouisme. C’est que, mon mari et moi, nous sommes conscients que notre amour est une illusion. C’est une passion qu’il faut dépasser. Mais à notre niveau, nous devons aller jusqu’au bout (de cette illusion) pour en être détachés et, dans une vie future, en être libérés. Dans l’illumination, cette illusion devra disparaître.
Un jour, un jeune « moine » lui dit : « Il faut choisir : ou Dieu, ou l’amour. »
C’est cette incompatibilité fondamentale avec la règle d’or de la charité chrétienne qui ébranla le jeune Occidental. C’est alors qu’une grâce très forte lui fit comprendre qu’il faisait fausse route. Une personne l’interrogea : « Vous avez été éduqué chrétiennement. Jésus, qu’est-il maintenant pour vous ? » Ce seul nom de Jésus éveilla en lui comme une résonance. Ce nom de Jésus qui fait fuir les démons le remit en présence de celui qu’il cherchait en lui tournant le dos. Par la vertu du caractère baptismal, le jeune égaré se convertit. Docile à cet appel de Dieu, il quitta aussitôt l’Inde et ses mirages. Mais, pour aller où ?
Le piège de l’occultisme
Car ce jeune homme intelligent, qui avait « bénéficié » d’une longue initiation auprès des meilleurs maîtres du yoga, qui possédait des pouvoirs très enviés en Europe, ce jeune homme était une proie alléchante pour le monde peu reluisant de l’occultisme. Et, en effet, l’enfant prodigue s’arrêta à mi-chemin de son retour à la maison du Père. Il mit à profit ce qu’il avait appris, le don de voyance en particulier, qu’il avait reçu à l’ouverture du troisième çakra. Et ça marchait ! Il guérissait les gens, il se lança dans un véritable ministère de médium [8].
Et là, son témoignage prend un nouvel intérêt.
Les magnétiseurs et les radiesthésistes, explique-t-il, possèdent des pouvoirs occultes. Les Védas parlent de cela, et les hindous sont passés maîtres dans l’utilisation de ces forces. Mais, sont-elles innocentes ?
Au plus fort de son succès, notre nouveau magicien blanc sentit le doute l’envahir. Dans certaines manipulations, il ressentait de plus en plus clairement la sollicitation intérieure d’entités inconnues. Il en eut le cœur net lors d’un nouveau voyage en Inde. Son ancien gourou, en effet, qui connaissait ses dons particuliers, le rappela dans sa communauté qui était troublée depuis quelque temps. Notre jeune médium se prêta à cette invitation : « Je te demande, lui dit le gourou, de voir ce qui ne va pas en chacune des personnes de mon entourage. » Le résultat de son analyse fut terrifiant : au niveau des çakras de ses patients, il voyait des entités difficilement définissables mais bien réelles. Son ancien maître lui répondit : « Ça, tu ne peux l’inventer. Ce sont de petites entités obscures qui se greffent sur les çakras et dont parlent les Védas. » Il devait se rendre à l’évidence : il était en présence d’esprits diaboliques. Ces « entités » sont attirées par les exercices de « méditation ». L’ouverture des çakras fonctionne comme une pompe aspirante. Les démons profitent de ces temps de méditation pour venir habiter ces énergies. « As-tu un moyen pour éliminer cela ? » lui demanda le gourou désarmé. « Non, répondit-il, je ne peux que prier celui à qui j’adhère, le Christ. » Il ne resta pas plus longtemps chez le gourou. Il abandonna définitivement le milieu occultiste qu’il fréquentait et reprit sa marche vers l’Église.
Phénomène significatif : pour en finir avec ce monde étrange, il subit un exorcisme. Or, dit-il : « A partir du moment où j’ai remis tous mes pouvoirs au Seigneur, je les ai tous perdus. »
Laissons-le conclure sur ce chapitre :
Le pouvoir des magnétiseurs est bon en soi. Mais il y a le péché originel. Je crains fort que la nature ne soit plus aussi innocente qu’elle ne l’était avant le péché originel. On est donc obligé de tenir compte de forces spirituelles qui ne sont pas bienveillantes [les démons] et dont certaines d’entre elles agissent au niveau des énergies occultes. Il n’est pas sans danger de s’ouvrir médiumniquement sur ces niveaux occultes. En tant qu’énergies créées, elles sont bonnes. Mais elles peuvent être le vecteur de puissances maléfiques. [On dit partout que les démons n’existent pas, mais] les démons ne savent pas qu’ils n’existent plus ! Tout ce qui fait du bien à un certain niveau [par exemple, une guérison physique] n’est pas forcément bon. Celui qui impose les mains s’ouvre aux forces occultes. Il se fait canal pour celui qui les demande.
Et, un peu plus haut dans la conférence, au sujet de ces pouvoirs de médium :
C’est une aliénation incroyable, sous apparence du bien. Il ne suffit pas de prier pour en être libéré. La prière n’est pas magique.
C’est-à-dire que l’on peut très bien exercer ces pouvoirs avec toutes sortes de bonnes prières et être l’objet de cette influence démoniaque. D’autant plus que
l’exercice de ces forces occultes a pour effet de rabaisser le regard de l’homme du salut éternel vers un salut temporel, de le détourner de la recherche du ciel pour un bonheur sur terre. On abaisse l’espérance surnaturelle à un espoir infranaturel.
Le Père Joseph-Marie complète sa conférence par des considérations intéressantes sur la réincarnation et la cruauté à laquelle elle conduit. Il dénonce également la fausse notion de compassion qu’affichent certaines branches de l’hindouisme ou du bouddhisme tibétain et qui trompe beaucoup d’Occidentaux. Il en montre la contradiction avec les principes de l’hindouisme authentique et il y voit un emprunt tardif au christianisme.
Les éloges que le conférencier adresse ici aux charismatiques nous semblent non seulement injustifiés, mais encore en contradiction avec ses propos. Comment ne pas faire un parallèle entre l’imposition des mains et les guérisons des médiums qu’il stigmatise, et les pratiques du Renouveau charismatique ? L’étude comparée des deux écoles serait certainement fructueuse. Tout en montrant leur différence essentielle, elle manifesterait plus d’un point commun.
Peut-on faire du yoga ?
Mais revenons à notre conférence. Le Père Joseph-Marie la termine en répondant à la question : Peut-on faire du yoga ? La réponse est sans appel : Si vous n’en avez jamais fait, il ne faut pas commencer. Si vous avez commencé, il faut arrêter. Le yoga est incompatible avec la foi. Les pratiques les plus élémentaires du yoga (postures, contrôle de la respiration) ont pour but l’ouverture des çakras. On en a vu les dangers plus haut. Un gourou lui disait un jour en riant : « Vous êtes drôles, vous, les Occidentaux. Vous voulez faire du yoga, mais sans aller jusqu’aux çakras. Vous utilisez des techniques efficaces, et vous ne voulez pas les effets. »
On objectera peut-être que vingt minutes de yoga par jour ne peuvent pas nous faire de mal. Le Père Joseph-Marie répond par une boutade :
Vous avez deux moyens pour empoisonner votre belle-mère. Soit vous lui faites boire un grand bol de cyanure. Soit vous lui en mettez une goutte dans son thé, tous les jours, pendant dix ans.
Mais ne peut-on pas le faire pour se relaxer, pour être efficace dans son travail ?
Ce serait pour le moins original. Pour les Orientaux, ces pratiques ont une portée liturgique. Elles nous mettent en état de recevoir une énergie « divine » [de cette fausse divinité qui nous répète sans cesse : vous serez comme des dieux]. Ne jouons pas avec le feu.
Et, en fait d’efficacité dans le travail, le conférencier rapporte un témoignage éclairant : une dame lui écrivait récemment :
Mon mari est PDG d’une société industrielle. Il s’est laissé entraîner par un monastère bouddhiste. Depuis qu’il le fréquente, il boit son urine, à jeun, tous les matins. On lui a fait croire qu’il y a dans l’urine des anticorps qui vont le libérer.
Qu’on veuille bien nous pardonner ce récit, mais cela montre jusqu’à quel degré de sujétion et d’abêtissement peuvent conduire ces pratiques réputées innocentes.
Le Père Joseph-Marie termine sur de belles considérations sur la pauvreté en esprit, sur l’abandon à la grâce de Dieu qui rappellent la supériorité de l’Église catholique sur les illusions venues d’Orient.
Fr. J.-D.
Père Joseph-Marie Verlinde, A.R. 136 et 137, Le Yoga, deux cassettes (Famille Saint-Joseph, Monastère Saint-Joseph de Mont-Luzin, 69380 Chasselay).
[1] — Nous suivons ici du plus près possible une conférence prononcée par le père Joseph-Marie Verlinde en 1995, (Famille Saint-Joseph, Monastère Saint-Joseph de Mont-Luzin, 69380 Chasselay, A.R. 136 et 137, Le Yoga, deux cassettes) en y ajoutant quelques citations de Mme M.C. Sandrin qui parcourut un itinéraire très semblable. L’étude la plus abordable et la plus profonde sur le yoga nous paraît être celle de Clabaine Denis, Le Yoga face à la croix, chez M. Sabathier, BP 1, 34400 Lunel, 1980. Le père J.M. Verlinde prépare un livre sur le sujet qui promet d’être intéressant.
[2] — Voir Sandrin M.C., Le Yoga à la lumière de la foi, Paris, Téqui, 1979, p. 29.
[3] — Sandrin M.C., ibid., p. 38.
[4] — Id., ibid., p. 40. Cet ouvrage et celui de D. Clabaine présentent ces « formes » du yoga comme les étapes, les degrés qu’il faut franchir pour atteindre le sommet : le samadhi.
[5] — Sandrin M.C., p. 42.
[6] — Cette mise en garde s’explique aisément. Ces énergies nouvelles peuvent éveiller dans l’individu la volonté de puissance, l’autorité, que le yoga cherche précisément à anéantir.
[7] — L’expression « tradition judéo-chrétienne » n’est juste que si on la comprend comme la révélation faite par Dieu premièrement aux juifs, avant Notre-Seigneur, et ensuite aux disciples de Notre-Seigneur. Mieux vaut parler, dans ce cas, de tradition chrétienne, puisque les justes de l’A. T. étaient chrétiens. Mais cette expression est fausse si on l’entend d’une tradition qui serait transmise, après J.-C., simultanément aux juifs et aux chrétiens, comme une même nourriture que donnerait un père à deux de ses enfants. En refusant Notre-Seigneur, les juifs rejettent le Père, puisque « celui qui nie le Fils n’a pas le Père », dit saint Jean (1 Jn 2, 23). Il n’y a donc pas d’autre « Tradition » que celle reçue et transmise par l’Église catholique.
[8] — La conférence que nous suivons ne développe guère cette période de l’expérience du père Joseph-Marie Verlinde. Ce dernier s’en ouvre plus au long dans d’autres circonstances, où il étudie les dangers de la radiesthésie, du pendule, etc. Nous y reviendrons plus tard dans la revue.

