A la louange de
la Mère de Dieu
par saint Bernard
Le 21 mars dernier, nous fêtions le 900e anniversaire de la naissance de l’Ordre cistercien. En l’honneur de ce jubilé, nous reproduisons l’un des innombrables et magnifiques hommages à Notre-Dame que la tradition de cet ordre nous a conservé.
En effet, dès que l’on nomme Cîteaux, on pense à saint Bernard et à sa grande dévotion à la sainte Vierge. Mais il n’est pas le seul ; toute une lignée d’abbés ont laissé des écrits plein de flamme et de tendresse en l’honneur de Marie : Guillaume de Saint-Thierry, Guerric d’Igny, Amédée de Lausanne, Ælred de Rievaulx, Isaac de l’Étoile, Adam de Perseigne, etc.
Les deux textes qui suivent sont tirés des quatre homélies « A la louange de la Vierge Mère » de saint Bernard – également appelées homélies sur le Missus est –, qui sont un commentaire spirituel de l’Évangile de l’annonciation de saint Luc.
Saint Bernard écrivit cette œuvre pour sa propre joie, porté par son amour de la Vierge, vers 1120-1125. Comme il l’explique lui-même dans le prologue, des tracas de santé l’empêchaient temporairement de suivre la vie commune. Il mit à profit ce temps pour « satisfaire sa propre dévotion » en rédigeant ces homélies qui constituent la plus connue et la plus recopiée de ses œuvres mariales.
Le Sel de la terre.
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Hymne à la mère de Dieu
(Homélie III, 8)
Tout le monde connaît l’hymne à l’« Étoile de la mer » sur le nom de Marie, qui se trouve au paragraphe 17 de la deuxième homélie. Voici un autre passage également composé en forme d’hymne, un peu moins connu. Dans cette courte prière, saint Bernard chante le mystère de l’imminente maternité divine de Marie.
Vous serez la mère de Celui dont Dieu est le Père. Le Fils de la charité du Père sera la couronne de votre chasteté. La Sagesse du cœur du Père sera le fruit de votre sein virginal. C’est Dieu, en un mot, que vous enfanterez, et, de Dieu, que vous concevrez. Courage donc, Vierge féconde, chaste accouchée, mère sans tache. | Illius eris mater, cuius Deus est pater. Filius paternae caritatis erit corona tuae castitatis. Sapientia paterni cordis erit fructus uteri virginalis. Deum denique paries, et de Deo concipies. Confortare ergo, Virgo fecunda, casta puerpera, mater intacta. |
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« O Vierge, donnez votre réponse »
(Homélie IV, 8)
Dans ce passage de son commentaire qui se situe juste avant la réponse de Marie à l’ange, saint Bernard, donnant libre cours à sa piété, supplie la Vierge au nom de l’humanité pécheresse (« la pitoyable postérité d’Adam ») de bien vouloir prononcer son fiat. Cette prière nous fait mieux saisir combien l’œuvre de notre rédemption était suspendue à la réponse de Marie et à quel point nous devons lui être reconnaissants pour son consentement. Elle nous fait voir également les belles vertus que le fiat vient couronner dans l’âme de Marie, et que ce consentement fut plus agréable et glorieux à Dieu que ne l’était la beauté spirituelle de la Vierge elle-même.
Mais la Vierge est aussi le type de l’Église. Ces paroles enflammées que le saint adresse à Marie, c’est aussi à l’Église et à chaque âme du Corps mystique qu’il les propose. A la suite de Marie, nous devons, nous aussi, dire notre fiat au Seigneur, et si « le silence [de notre vie intérieure] plait à Dieu », cette « parole lui plait plus encore ». Nous sommes invités, à l’exemple de la Vierge Mère, à ne pas retarder notre réponse : « Pourquoi avoir peur ? ( …) Lève-toi par la foi, cours par la dévotion, ouvre par le consentement » ton cœur au Verbe, comme la Vierge lui ouvrit son sein immaculé.
O |
VIERGE, vous avez entendu le fait, vous avez aussi entendu le moyen choisi pour l’accomplir [1], tous deux admirables, tous deux pleins de joie, « Réjouissez-vous donc, fille de Sion, bondissez de joie, fille de Jérusalem » (Za 9, 9 ; So 3, 14). Et puisque « à votre oreille ont été apportées la joie et l’allégresse » (Ps 50, 10), entendons à notre tour de votre bouche la joyeuse réponse que nous désirons, pour que désormais « les os humiliés tressaillent de joie » (Ps 50, 10). Je dis : vous avez entendu ce qu’il compte faire et vous avez cru ; croyez aussi au moyen choisi que vous avez entendu. Vous avez entendu que « vous alliez concevoir et enfanter un fils » (Lc 1, 31) ; vous avez entendu que ce ne serait pas d’un homme, mais « de l’Esprit-Saint » (Lc 1, 35).
L’Ange attend votre réponse : « Il est temps qu’il retourne à celui qui l’a envoyé » (Tb 12, 20). Nous aussi, ô Notre-Dame, nous attendons un mot de commisération, nous qu’accable misérablement la sentence de damnation. Et voici que vous est offert le prix de notre salut : nous serons immédiatement délivrés si vous acceptez. Tous, nous avons été créés dans le Verbe éternel de Dieu, et voici que nous mourons ; par votre brève réponse nous devons être recréés pour être rappelés à la vie.
O Vierge pleine de tendresse, c’est cette réponse que vous supplie de donner le pitoyable Adam avec sa malheureuse descendance exilée du Paradis. C’est elle qu’implorent de vous Abraham, et David, et tous les autres saints Patriarches qui sont vos pères, et « qui habitent eux aussi au pays de l’ombre de la mort » (Is 9, 2). C’est elle qu’attend le monde entier prosterné à vos genoux.
Il n’y a rien là d’injuste puisque de vos lèvres dépend la consolation des malheureux, le rachat des captifs, la délivrance des condamnés, en un mot le salut de tous les fils d’Adam, de toute votre race.
O Vierge, donnez vite une réponse. O Notre-Dame, dites la parole que la terre, que les enfers, que les cieux même attendent. Autant le Roi et Seigneur de tous « a lui-même désiré votre beauté » (Ps 44, 12), autant désire-t-il aussi le consentement de votre réponse au moyen de laquelle il a décidé de sauver le monde.
Si votre silence lui a plu, maintenant c’est votre parole qui lui plaira bien davantage. Lui-même vous crie du ciel : « O vous, belle entre les femmes » (Ct 1, 7), « faites-moi entendre votre voix » (Ct 8, 13). Si donc, vous, vous lui faites entendre votre voix, lui vous fera voir notre salut. Et n’est-ce pas cela que vous cherchiez, que vous imploriez, que vous désiriez par vos prières de jour et de nuit ?
Qu’en est-il donc ? Êtes-vous celle à qui cette promesse est faite « ou devons-nous en attendre une autre » (Mt 11, 3) ? Non, c’est bien vous, et personne d’autre. Oui, c’est vous qui avez été promise, attendue, désirée, vous de qui Jacob, votre père saint, espérait la vie éternelle quand, au moment de mourir, il disait : « J’attendrai votre salut, Seigneur » (Gn 49, 18). En un mot, c’est en vous et par vous que « Dieu lui-même, notre Roi avant les siècles, a décidé d’opérer le salut sur la terre » (Ps 73, 12). Pourquoi attendre d’une autre ce qui vous est offert à vous? Pourquoi attendre par une autre ce qui sera dans un instant manifesté par vous, pourvu seulement que vous donniez votre consentement, que vous répondiez une parole ?
Aussi répondez vite à l’ange, ou plutôt, par l’ange, au Seigneur.
Répondez une parole et « recevez la Parole » (Jc 1, 21) ; dites la vôtre et concevez celle de Dieu ; prononcez une parole éphémère et embrassez la Parole éternelle.
Pourquoi tarder ? Pourquoi craindre ? Croyez, rendez grâce, et accueillez. Que l’humilité se revête de magnanimité et la modestie de foi. Désormais, il ne convient plus du tout que la simplicité virginale oublie la prudence. En cette seule affaire, ne craignez pas la présomption, Vierge prudente, car si la réserve fut agréable en votre silence, l’amour est bien plus nécessaire maintenant en votre parole. O Vierge bienheureuse, ouvrez votre cœur à la foi, vos lèvres au consentement, votre sein au Créateur. Voici que « le Désiré de toutes les nations » (Ag 2, 8) « est dehors et frappe à la porte » (Ap 3, 20). Oh ! si, tandis que vous tardiez, il allait s’en aller, et que vous vous mettiez à chercher dans la désolation celui que votre cœur aime ! Levez-vous, courez, ouvrez-lui ! Levez-vous par la foi, courez par la ferveur, ouvrez-lui par votre consentement !
« Voici, dit-elle, la servante du Seigneur. Qu’il me soit fait selon votre parole. »
Audisti, Virgo, factum, audisti et modum : utrumque mirum, utrumque incundum. Iucundare, filia Sion, et exsulta satis, filia Ierusalem. Et quoniam auditui tuo datum est gaudium et lætitia, audiamus et nos a te responsum lætitiae quod desideramus, ut iam exsultent ossa humiliata. Audisti, inquam, factum, et credidisti ; crede et de modo quod audisti. Audisti quia concipies et paries filium ; audisti quod non per hominem, sed per Spiritum Sanctum. Exspectat Angelus responsum ; tempus est enim ut revertatur ad eum qui misit eum. Exspectamus et nos verbum miserationis, o Domina, quos miserabiliter premit sententia damnationis. Et ecce offertur tibi pretium nostræ salutis : statim liberabimur, si consentis. In sempiterno Dei Verbo facti sumus omnes, et ecce morimur ; in tuo brevi responso sumus reficiendi, ut ad vitam revocemur. Hoc supplicat a te, o pia Virgo, flebilis Adam cum misera sobole sua exsul de paradiso. Hoc Abraham, hoc David, hoc ceteri flagitant sancti Patres, patres scilicet tui, qui et ipsi habitant in regione umbræ mortis. Hoc totus mundus, tuis genibus provolutus, exspectat : nec immerito, quando ex ore tuo pendet consolatio miserorum, redemptio captivorum, liberatio damnatorum, salus denique universorum filiorum Adam, totius generis tui. Da, Virgo, responsum festinanter. O Domina, responde verbum, quod terra, quod inferi, quod exspectant et superi. Ipse quoque omnium Rex et Dominus quantum concupivit decorem tuum, tantum desiderat et responsionis assensum, in qua nimirum proposuit salvare mundum. Et cui placuisti in silentio, iam magis placebis ex verbo, cum ipse tibi clamet e cælo : O pulchra inter mulieres, fac me audire vocem tuam. Si ergo eum tu facias audire vocem tuam, ipse te faciet videre salutem nostram. Numquid non hoc est quod quærebas, quod gemebas, quod diebus et noctibus orando suspirabas ? Quid igitur ? Tu es cui hoc promissum est, an aliam exspectamus ? Immo tu ipsa, non alia. Tu, inquam, illa promissa, illa exspectata, illa desiderata, ex qua sanctus pater tuus Iacob, iam morti appropinquans, vitam sperabat æternam, cum dicebat : Exspectabo salutare tuum, Domine, in qua denique et per quam Deus ipse Rex noster ante sæcula disposuit operari salutem in medio terræ. Quid ab alia speras, quod tibi offertur ? Quid per aliam exspectas, quod per te mox exhibebitur, dummodo præbeas assensum, respondeas verbum ? Responde itaque citius Angelo, immo per Angelum Domino. Responde verbum et suscipe Verbum : profer tuum et concipe divinum ; emitte transitorium et amplectere sempiternum. Quid tardas ? Quid trepidas ? Crede, confitere et suscipe. Sumat humilitas audaciam, verecundia fiduciam. Nullatenus convenit nunc, ut virginalis simplicitas obliviscatur prudentiam. In hac sola re ne timeas, prudens Virgo, praesumptionem, quia etsi grata in silentio verecundia, magis tamen nunc in verbo pietas necessaria. Aperi, Virgo beata, cor fidei, labia confessioni, viscera Creatori. Ecce desideratus cunctis gentibus foris pulsat ad ostium. O si, te morante, pertransierit, et rursus incipias dolens quærere quem diligit anima tua ! Surge, curre, aperi ! Surge per fidem, curret per devotionem, aperi per confessionem !
Ecce, inquit, ancilla Domini : fiat mihi secundum verbum tuum.
[1] — Ces mots font allusion à ce qui précède. L’ange a annoncé à Marie qu’elle serait la mère du Sauveur et que cela se ferait miraculeusement, par l’opération du Saint-Esprit.

