La trahison de Drancy
« Les ennemis de l’Église ont beau faire : leurs efforts et leurs succès les plus furieux n’ont jamais d’autre résultat que de rendre plus manifeste la force de sa doctrine. (…) Les mensonges légués aux inimitiés des âges suivants comme un fond perpétuel d’accusation finissent tôt ou tard par être percés à jour. » Ainsi s’exprimait au siècle dernier Édouard Dumont (ne pas confondre avec Édouard Drumont) dans la Revue des questions historiques [1].
Dans leur œuvre courageuse de défense de restauration de la vérité historique, les historiens catholiques de la Revue des questions historiques [éditée de 1866 à 1940] trouvaient en l’épiscopat un précieux auxiliaire. Ce dernier était comme une colonne lumineuse qui éclairait leurs appréciations ; il était la règle de leurs jugements, selon laquelle ils appelaient bon ce que l’Église jugeait bon, mauvais ce que l’Église jugeait mauvais [2]. La vigilance des évêques, si elle portait sur l’authenticité des faits rapportés, s’exerçait avant tout sur la vision que l’historien entendait donner de l’Église et de son action surnaturelle à travers l’histoire du monde. Leur conviction était en effet que l’histoire dépose en faveur du christianisme (Dom Guéranger). Gardiens de la vérité, avec le retard supérieur du théologien, ils ne sortaient donc pas de leur charge en condamnant certains manuels scolaires, comme ils le firent dans une lettre collective du 14 septembre 1909 : « Usant d’un droit inhérent à notre charge épiscopale (…) nous condamnons collectivement certains livres de classe qui sont répandus et dans lesquels apparaît davantage l’esprit de mensonge et le dénigrement envers l’Église catholique, ses doctrines et son histoire. Ces manuels (…) contiennent une foule de pernicieuses erreurs [3]… »
A la suite des Évêques Charost, Luçon, Belmont, Sevin, Ligonnès, l’épiscopat contemporain devrait aussi s’attacher à stigmatiser les manuels scolaires fallacieux, à dénoncer la kyrielle de pamphlets qui prennent le parti systématique de salir l’Église, son histoire et ses hommes. Son silence était jusque-là synonyme de lâcheté. Depuis le 30 septembre 1997, cette lâcheté confine à la trahison.
A cette date en effet, au village de Drancy, des évêques français ont accusé l’Église d’avoir gardé le silence face aux mesures prises contre les juifs avant 1942 ; se sentant, pour la première fois, solidaires de l’épiscopat anté-concilaire, ils ont solennellement demandé pardon au peuple juif de l’attitude de leurs prédécesseurs, aveuglés, selon eux, par l’anti-judaïsme séculaire de l’Église : « C’est un fait bien attesté que, pendant des siècles, a prévalu dans le peuple chrétien, jusqu’au Concile Vatican II, une tradition d’anti-judaïsme marquant à des niveaux divers la doctrine et l’enseignement des chrétiens, la théologie et l’apologétique, la prédication et la liturgie. Sur ce terreau a fleuri la plante vénéneuse de la haine des juifs [4]. » A travers cette déclaration de repentance, c’est donc la doctrine même de l’Église qui a été accusée et condamnée.
Quant à l’attitude de l’épiscopat français durant cette période extrêmement trouble, voici comment la jugeait, le 13 mai 1942, le président du Consistoire central des rabbins s’adressant aux prélats et aux prêtres français : « Jamais le judaïsme ne pourra être assez reconnaissant de ce que font pour nous, sans aucune arrière-pensée, prélats, prêtres, pasteurs et fidèles catholiques et protestants. Ma gratitude s’adresse spécialement au cardinal Gerlier, compatissant et charitable à toutes les infortunes [5]… »
Ne nous y trompons pas. Ce « repentir » s’insère dans un plan esquissé dès 1947 aux entretiens de Seelisberg [6], concrétisé par le « procès » de Pie XII engagé en 1963 [7], poursuivi par la déclaration Nostra ætate de Vatican II en 1965 [8] et par la reconnaissance de l’État d’Israël par le Vatican en 1993, confirmé par les lettres encycliques Tertio millenio adveniente (1994) et Ut unum sint (1995). Son achèvement sera le rendez-vous du Sinaï en l’an 2 000.
Pourquoi cette volonté d’humilier l’Église, de flétrir son enseignement, de mépriser ses hommes ? Le rabbin Léon Askenazi, directeur des Centres d’études juives « Yaïr » a donné la réponse, au lendemain de la reconnaissance d’Israël par le Vatican : « L’événement majeur est d’ordre théologique : pour la première fois en deux mille ans, l’Église catholique reconnaît que les juifs sont Israël. Elle renonce ainsi à une conception selon laquelle la chrétienté elle-même formait le nouvel Israël. (…) Le peuple juif a vocation de témoigner de ce qu’est le projet de Dieu pour l’humanité ; et les chrétiens sont la diaspora pour les nations. Un temps donc s’achève, celui de l’Église, de la chrétienté, de la civilisation occidentale sous sa forme actuelle et cela peut déboucher sur une civilisation universelle, c’est-à-dire messianique [9]. »
Une civilisation où le catholicisme sera prohibé. Cette conspiration contre l’Église, dont certains évêques semblent se faire les complices, doit susciter des historiens qui aient à cœur de défendre leur sainte Mère l’Église, laquelle « ne craint la lumière de la vérité ni pour le passé, ni pour le présent, ni pour l’avenir [10] ».
Extrait du bulletin Le Sainte Anne, numéro de février 1998,
bulletin du prieuré Sainte-Anne de Lanvallay de la Fraternité-Saint-Pie X
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[1] — Revue des questions historiques, t. 1, Paris, 1866, p. 124.
[2] — Voir Dom Guéranger, Le Sens chrétien de l’histoire, Paris, Éd. Plon, 1945, republié dans Le Sel de la terre 22, p. 176-207.
[3] — Guiraud Jean, Histoire partiale, histoire vraie, t. I, p. 1, Paris, Éd. Beauchesne, 1911, réédité par les Expéditions pamphiliennes.
[4] — Mgr Olivier de Berranger cité dans Le Monde, mercredi 1er octobre 1997.
[5] — Cité par Adrien Némoz, dans La Croix du mercredi 1er octobre 1997.
[6] — « Après la célébration, cette année, du cinquantième anniversaire de la déclaration de Seelisberg (5 août 1947), petit village suisse où, le lendemain de la guerre, les juifs et des chrétiens avaient posé les jalons d’un enseignement nouveau à l’égard du judaïsme… » Extrait de la déclaration de repentance lue par Mgr Olivier de Berranger, le 30 septembre 1997, Figaro du 1er octobre 1997, p. 11.
[7] — L’attitude de Pie XII obtint, par la grâce de Dieu, la conversion du rabbin de Rome, Eugène Marie Zolli (il prit le prénom d’Eugène à cause de Pie XII).
[8] — Les entretiens de Seelisberg considéraient nécessaire une déclaration officielle sur les nouveaux rapports entre juifs et chrétiens ; en conséquence, ils proposaient une refonte de la théologie, de la liturgie et de l’enseignement de l’Église.
[9] — La Croix 29 décembre 1993.
[10] — Pie XII, 13 juin 1943.

