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Quelle doit être la place

du latin chrétien

dans l’enseignement traditionnel ?

 

 

 

par Gérard Bedel

 

 

 

Ancien directeur du collège du Sacré-Cœur de Tourcoing, professeur de lettres classiques, auteur d’ouvrages sur la langue et la pédagogie du latin (Entraînement méthodique à la version latine et Le Latin par la Messe [1]) Monsieur G. Bedel expose ici la nécessité et les conditions d’une restauration des humanités latines par l’étude du latin chrétien.

Le Sel de la terre.

 

 

 

L’enseignement du latin en France

 

 

L’importance accordée au latin dans l’enseignement secondaire français n’a cessé de baisser depuis les réformes de 1902 dont Anatole France disait qu’elles allaient mettre un terme aux Belles-Lettres. Après la première Guerre mondiale, la Chambre « bleu-horizon » aggrava la situation par démagogie, malgré un beau débat sur les études et la culture où brilla Léon Daudet [2]. Les Humanités conservèrent cependant une place honorable jusqu’au début des années soixante ; la situation se dégrada alors pour aboutir, après les convulsions du printemps de 1968, à la disparition d’un enseignement classique digne de ce nom, et une discipline, qui avait été une des matières principales dans la formation des intelligences françaises depuis que la France existe, fut reléguée au rang d’option avec des horaires dérisoires et des coefficients de misère. Qui peut honnêtement prétendre enseigner la langue des Romains et faire goûter la littérature latine avec trois heures hebdomadaires au collège, suivies de deux au lycée ? Ces options de langues anciennes – mais nous passerons sous silence le cas du grec – ne sont que des miettes que les pédagogues révolutionnaires jettent aux bien-pensants qui se persuadent ainsi à bon compte qu’il est toujours possible de faire donner à ses enfants une formation secondaire. La situation des langues anciennes est d’autant plus grave que les méthodes utilisées actuellement pour enseigner les langues vivantes excluant la version et l’étude des littératures, latin et grec semblent, pour la forme comme pour le fond, des survivances d’un type d’enseignement dont on ne parle plus qu’au passé.

Mais l’enseignement du latin était-il vraiment bon avant mai 1968 ? Voilà la question à laquelle il convient de répondre avec précision afin de poser, sur des bases solides, le problème de l’éventuelle restauration des études classiques, car il ne faudrait pas, devant l’évidente dégradation de la vie intellectuelle contemporaine, embellir tout ce qui est ancien par esprit de système : Horace mettait déjà en garde contre ce travers dans son Épître à Auguste !

 

C’est désormais un lieu commun que de déplorer l’irrémédiable décadence des études latines en France, et deux fois l’an, le baccalauréat en fournit, hélas ! l’occasion. On reste consterné en voyant ce que la majorité des candidats, après trois heures d’efforts, réussit à tirer d’un texte latin de très modeste difficulté. Tel est donc le fruit de six ans d’études latines, faites le plus souvent sous la direction de maîtres excellents et fort dévoués ! On peut évidemment incriminer les nécessités de la vie moderne, les exigences d’un programme chaotique où des réformes bien intentionnées mais contradictoires ne se sont guère souciées de réserver leur espace vital aux humanités classiques. Certes, il était aisé d’être bon latiniste au temps où l’on ne faisait guère que du latin dans les classes. Mais aujourd’hui, puisqu’on a renoncé de parti pris à distinguer essentiellement l’enseignement secondaire du primaire, est-il permis d’attendre un bienfait quelconque du latin administré à doses homéopathiques ? 

 

Ces lignes extraites de la préface d’un manuel de vocabulaire latin [3] sont d’André Boulanger, qui fut un éminent professeur à la Sorbonne, et elles datent de 1941 ! Au bout de six ans de travail sérieux, les latinistes des années trente et quarante étaient incapables, sans dictionnaire, de lire dix lignes de latin ou d’aligner dix mots ! Tel a été le résultat d’un enseignement passif, lent, « homéopathique » comme disait André Boulanger.

On a privilégié l’imprégnation lente des esprits, l’étude soigneuse de la grammaire au dépens de l’apprentissage du vocabulaire ; les exercices furent de plus en plus passifs, la composition latine disparaissant et le thème s’effaçant peu à peu devant la version, l’élève savant en grammaire établissait la construction des phrases puis les traduisait méthodiquement à l’aide d’un gros dictionnaire, mais en fait il ne lisait jamais de latin, il déchiffrait, exercice formateur, certes, mais qui ne donnait ni le goût de la langue ni une culture latine. On sortait de là quelque peu barbouillé de vers de Virgile et de périodes de Cicéron appris par cœur, mais le résultat valait-il l’immense effort consenti ? Paul Valéry écrivait dans son Bilan de l’intelligence (in Variétés) : « Je croirai à l’enseignement des langues antiques lorsque j’aurai vu, en chemin de fer, un voyageur sur mille tirer de sa poche un petit Thucydide ou un charmant Virgile et s’y absorber. »

Dans l’apprentissage de toute langue on commence par des textes simples, proches de la langue parlée, mais on ne l’a pas fait en latin depuis la IIIe République et toute l’étude est devenue naturellement passive puisque, même dans les débuts, il est interdit de s’exprimer autrement que ne le faisaient les grands écrivains dans des ouvrages très élaborés. Or la langue des discours et des traités de Cicéron est bien plus éloignée de la langue parlée ou écrite par un chevalier romain de son temps que la langue de Racine ou de Bossuet de celle d’un bourgeois de Paris sous le règne de Louis XIV. « Mais nous ne possédons pas de textes corrects écrits dans un latin simple, disait le Sorbonnard, nous n’avons à notre disposition que les grands auteurs qui écrivaient une langue très savante et très artificielle destinée à des lecteurs raffinés. » C’est vrai pour l’époque classique, mais il exista plus tard une littérature très correcte écrite dans une langue accessible à tous les contemporains, parce que les auteurs voulaient annoncer à tous la bonne Nouvelle, l’Évangile. « Mais c’est le latin chrétien, non possumus ! » Et voilà, hic jacet lepus, ici se terre le lièvre, comme on disait dans une argumentation en mettant le doigt sur le problème essentiel trop longtemps caché. Vous n’avez pas voulu de latin simple et naturel, aisé à aborder parce que vous avez chassé de l’Université jusqu’au nom de Notre-Seigneur. Dans des rééditions de grammaires françaises postérieures à 1880 les vers de La Fontaine pourtant peu cléricaux :

 

Petit poisson deviendra grand

Pourvu que Dieu lui prête vie…

 

sont devenus : Petit poisson deviendra grand, Pourvu que la Nature lui prête vie… Une telle mesquinerie confond. Nous avons eu un latin d’accès difficile parce qu’on a privé les enfants du seul latin aisé qui nous soit parvenu, le latin chrétien. Et on l’a banni pour deux raisons, une, idéologique, que nous venons de voir – la « neutralité » de l’enseignement – l’autre, historique, la manie cicéronienne dont Érasme et quelques autres auteurs du XVIe siècle furent responsables. Cette manie cicéronienne a tant marqué les esprits que même certains religieux, d’une piété et d’une sûreté doctrinale dont personne ne pourrait douter, en sont encore victimes et préfèrent – pour la pédagogie du latin – l’Olympe au Sinaï et templum à ecclesia ! Certains humanistes de la Renaissance décidèrent donc, et leur vision de la latinité fut reprise et systématisée par l’Université allemande puis française, que le latin de la génération de Cicéron était le latin, que les auteurs qui précédaient cette génération étaient archaïques et que ceux qui la suivaient étaient décadents, cette décadence s’accentuant au fil des siècles, latinité d’or, d’argent et de bronze, par analogie avec l’Age d’or de Saturne et les temps qui le suivirent, Cicéron, César et le brave Cornelius Nepos représentaient les modèles du latin-étalon. Il ne faut déjà pas imiter une phrase de Tite-Live en thème ! Quant à saint Augustin, le plus abondant des écrivains latins, il était préférable de ne le point citer. Comment arriver un jour à se mouvoir à son aise dans une langue où le purisme s’impose dès les rudiments ? Aujourd’hui, le programme du baccalauréat montre la vanité d’un enseignement qui n’a plus de prise sur le réel : un livre de Lucrèce et des dizaines de pages de Tacite pour le baccalauréat [4] !

 

 

Est-il vraiment nécessaire

de s’accrocher au latin ?

 

 

Le monde qui nous entoure a renoncé aux humanités et à toute culture désintéressée parce qu’elles sont inutiles quand le but de l’existence est produire et consommer. Si nous pensons que le latin ne sert à rien parce qu’on ne le trouve pas au programme des écoles de commerce, nous nous rallions de fait au matérialisme dont l’utilitarisme n’est qu’un aspect. Ceux qui ne pensent qu’à l’utilité monnayable des études se retrouveront dans la méditation antichrétienne – et anticlassique – du Faust de Gœthe :

 

Il est écrit : Au commencement était le Verbe. Dès ici je m’arrête. Qui m’aidera à aller plus loin ? Il m’est impossible de donner tant de valeur au Verbe ; je dois traduire autrement si l’esprit m’illumine. Il est écrit : Au commencement était l’esprit. Réfléchis bien à cette première ligne et ne laisse point ta plume se hâter. Est-ce bien l’esprit qui fait et ordonne tout ? Il devrait y avoir : Au commencement était la force. Et cependant, en écrivant ceci, quelque chose me dit de ne m’y point tenir. L’esprit vient à mon aide ; enfin je commence à voir clair, et j’écris avec confiance : Au commencement était l’action. 

 

En affirmant la primauté de son esprit, en niant la création, l’homme divinise sa pensée, mais comme elle ne peut se suffire à elle-même, il la tourne en force qui se concrétise en action, en cette action qui résoud en apparence tous les problèmes en permettant de les oublier. Tel est le matérialisme moderne et contemporain si magistralement analysé par le poète allemand.

« Mais diront aussi certains catholiques traditionnels, cherchant des arguments pour justifier leur lassitude face à une matière où ils ont peine et qui leur semble alourdir la scolarité de leurs enfants, pourquoi nous embêter avec ce latin, langue de païens, empestée de mythologie ? La Renaissance était tellement passionnée d’Antiquité qu’elle abîma la chrétienté. Sachons nos prières dont les missels nous fournissent les traductions et que les futurs prêtres apprennent au séminaire le latin nécessaire au culte et à la théologie. » Nous ne pouvons ici nous étendre sur le XVIe siècle, plus complexe qu’on ne pense souvent ni sur la notion de Renaissance, encore plus complexe : Bernard de Chartres écrit en plein Moyen Age en parlant des Anciens : « Nous sommes des nains assis sur les épaules des géants », ce qui ne constitue pas une adhésion aux niaiseries du progrès indéfini mais signifie que la connaissance de l’Antiquité nous permet de regarder le monde avec une bonne perspective. Il y eut, outre la célèbre Renaissance du XVIe siècle, la Renaissance carolingienne et une Renaissance du XIIIe siècle. Le Moyen Age n’a jamais cessé de se nourrir de l’Antiquité. Les exemples de saint Thomas et de Dante suffiraient à le montrer [5]. Ce n’est pas un humaniste de la Renaissance, c’est Dante, dans un poème profondément religieux qui s’écrie, en s’adressant à Virgile :

 

Tu duca, tu signore e tu maestro

Toi mon guide, toi mon seigneur et toi mon maître.

 

Il convient donc que nous insistions sur la place qui doit être accordée au latin dans notre civilisation et donc dans l’instruction et l’éducation de nos enfants : le latin doit être placé au premier rang, latin chrétien et latin classique.

Il faut souligner la valeur de la langue en elle-même : langue à déclinaison, à l’ordre des mots souples, à la syntaxe précise et sévère, affectionnant les phrases complexes, le latin représente un instrument irremplaçable pour former à l’analyse, à la lecture attentive et intelligente des textes, surtout pour des Français dont la langue déroule l’expression de la pensée avec une telle aisance et un tel naturel que s’installe le sentiment fallacieux qu’on peut tout comprendre sans effort.

Pour les Français, de plus, est-il besoin de le rappeler, le latin est la langue mère, celle dont la nôtre est issue et sur laquelle elle s’appuie, celle dont, comme tout enfant, elle ne peut se rendre sainement indépendante qu’en reconnaissant sa dette ; chaque fois que le Français a négligé et renié ses origines latines, l’expression et la pensée se sont affaiblies : ce fut le cas dans la fièvre du Romantisme [6], et ce l’est de nouveau depuis que la linguistique structurale a remisé la philologie romane au rang des vieilleries. Tant il est vrai qu’on ne peut prospérer qu’en acceptant les lois de sa condition : le français sort du latin, c’est en s’appuyant sur lui qu’il devient plus fort, plus libre, plus florissant.

L’étude du latin permet aussi une connaissance plus aisée et plus intelligente des langues romanes, telles que l’espagnol et l’italien, dont un minimum de phonétique latine fournit à un Français les clefs du vocabulaire. Et bien des personnes pratiquant l’anglais, langue mixte, semi-germanique et semi-romane, seraient étonnées de voir ce que peut apporter une connaissance raisonnée, c’est-à-dire latine, des rapports entre le vocabulaire anglais d’origine française et le français lui-même.

Ignorer le latin, c’est aussi se fermer l’accès aisé du français des siècles passés, accepter que les hommes du Moyen Age aient parlé et écrit une langue désormais incompréhensible et se résigner à ne déchiffrer la langue du XVIe siècle qu’avec un appareil de notes qui ôte à la lecture tout plaisir. Citons Ronsard :

 

Les Français qui mes vers liront,

S’ils ne sont ni Grecs ni Romains

Au lieu de mon livre ils n’auront

Q’un pesant faix entre les mains.

 

Oui, à moins de croire que la civilisation authentique est née en 1789, à moins d’être de croyance, de pensée, de culture, de sensibilité modernistes, force est de constater que le latin constitue la base de toute la civilisation qui est la nôtre, occidentale et chrétienne, qui passe par Jérusalem, Athènes et Rome.

Le latin est enfin une langue sacrée, la langue officielle de l’Église. Mais, nous dira-t-on, la Bible n’a pas été écrite en latin, les Évangiles non plus, les premières communautés chrétiennes ne parlaient pas latin, saint Irénée, au siècle suivant, tout évêque de Lyon qu’il fût, écrivait en grec. C’est un accident de l’histoire qui a fait du latin la langue de l’Église, un autre accident peut changer cette situation.

Voyons cela de plus près.

La religion a besoin d’une langue sacrée à caractère immuable, universel, parce que la Révélation divine ne saurait être soumise au caprice de l’expression des hommes, dans l’espace comme dans le temps. En dehors de la Révélation chrétienne, la langue latine possédait, par sa nature et comme langue de l’Empire, des caractères de rigueur, de gravité et de majesté qui la prédisposaient à devenir la langue de l’Église universelle, et si elle l’est devenue, ce n’est pas par accident de l’histoire, mais par choix de la divine Providence.

 

Après avoir été la langue de la plus haute souveraineté temporelle qu’il y ait eu dans le monde, dit Mgr Freppel dans un discours consacré au latin, elle est devenue la langue de la plus haute autorité spirituelle. Née pour commander (…), elle redit avec la majesté qui lui est propre, et elle redira jusqu’à la fin des temps, ce qu’il y a de plus saint et de plus mystérieux sur la terre, parce qu’elle est désormais la langue des choses qui ne passent plus [7].

 

La politique romaine, le droit romain, le génie de la langue, tout concourt au même but : oui, le latin est par nature une langue de l’autorité et de la majesté. Rien n’égale sa dignité ; Joseph de Maistre dit, dans une page autrefois célèbre de son grand ouvrage Du Pape, qu’elle « fut parlée par le peuple-roi qui lui imprima ce caractère de grandeur unique dans l’histoire de l’esprit humain et que les langues, même les plus parfaites, n’ont jamais pu saisir ». Jamais peuple n’a parlé une langue plus faite à son image. « La langue latine, disait Sénèque, est circonspecte ; elle sent sa dignité et elle aime qu’on la sente. » Romanus sermo se circumspicit, et se æstimat et prœbet æstimandum.

Nous allons revenir maintenant au remarquable discours de Mgr Freppel. Après avoir montré les qualités complémentaires du grec et du latin – « moins souple, moins harmonieuse que sa sœur aînée, elle a sur elle l’avantage d’une concision plus forte, d’une dignité plus sévère. Sénèque les a parfaitement caractérisées en deux mots : Linguæ latinæ potentia, linguæ græcæ gratia, à la langue latine l’autorité, l’élégance à la grecque » – il ajoute :

 

Et comme si Dieu lui-même avait voulu marquer par un fait éclatant la vocation providentielle des deux langues que je viens de dire, il les consacra en quelque sorte au moment le plus solennel de l’histoire, il voulut qu’elles fussent écrites sur la croix de son Fils, afin qu’après avoir exprimé sur le calvaire la royauté du Christ, elles pussent servir avec la langue hébraïque d’instrument à son triomphe, et que la terre entière reçût les oracles du ciel par la langue de l’inspiration, la langue de l’art et la langue de l’autorité, c’est-à-dire par la langue de Moïse, la langue d’Homère et la langue de César.

 

L’essentiel est dit et devant un tel raccourci synthétique on a envie de se taire et de méditer. C’est presque du Bossuet, le Bossuet du Discours sur l’Histoire universelle qui affirmait de son côté :

 

A prendre le Sénat dans le bon temps de la République, il n’y eut jamais d’assemblée où les affaires fussent traitées plus mûrement, ni avec plus de secret, ni avec une plus longue prévoyance, ni dans un plus grand concours et un plus grand zèle pour le bien public. Le Saint-Esprit n’a pas dédaigné de marquer ceci dans le livre des Maccabées [8].

 

Avant même la Révolution, le monde romain possède une vocation exceptionnelle. C’est un monde qui vise à une universalité politique, juridique et culturelle et, que ce soit dans la partie orientale de langue grecque ou dans la partie occidentale de langue latine qui nous intéresse ici, nous sommes en présence d’une pensée, d’un art, d’une littérature possédant des qualités extraordinaires. Point n’est besoin de nous appesantir sur Virgile ou Cicéron. Jamais, par ses simples forces, en dehors de l’aide de Dieu, l’esprit humain ne s’est élevé aussi haut que dans la civilisation gréco-romaine, comme si Notre-Seigneur avait voulu préparer un cadre à son Église avant même qu’elle existât.

Nous avons vu dans le raccourci saisissant de Mgr Freppel, les trois langues de la croix. A travers ses poètes et ses philosophes, le grec s’assouplit et s’affina au point qu’il pût devenir, au moment voulu, la langue de la théologie trinitaire (ses subtilités engendrèrent même des hérésies comme l’arianisme). La langue latine, si propre à mettre en forme la pensée administrative et à dire le droit, deviendra celle de l’organisation de l’Église catholique, celle de la discipline et de la théologie morale, si caractéristique de l’Église d’Occident.

 

 

Il faut restaurer de

véritables études latines

 

 

Tout ce que nous venons de voir prouve amplement qu’il faut, non pas maintenir les lambeaux subsistants de l’enseignement du latin, mais restaurer les études classiques qui sont irremplaçables. On ne saurait fonder une culture sur les seules sciences, aussi développées soient-elles, « ces sciences où l’âme ne prend que peu ou point de part » comme dit Joubert avec l’élégance de la concision. Pascal, orfèvre en la matière, l’avait aussi montré avec éclat. L’enseignement dit « moderne », en fait moderniste, a fait croire qu’il substituait les lettres modernes aux lettres antiques avant de réduire ces dernières à une situation subalterne. Seules sont enseignées avec sérieux les mathématiques et la physique, disciplines dont l’importance grandissante exige des méthodes d’autant plus efficaces pour les langues anciennes qu’on ne saurait leur accorder les horaires de jadis. Il convient, en effet, de souligner que nous ne voulons en rien contester l’importance des enseignements scientifiques pour la jeunesse d’aujourd’hui : Jérusalem, Athènes et Rome accueillent les sciences à bras ouverts, mais il ne saurait être question que Silicon Valley remplace les trois cités-phares de la Civilisation : le scientisme ne résume pas plus la pensée scientifique que le modernisme ne résumerait toute modernité.

Mais à toutes les raisons que nous venons d’invoquer, une autre s’ajoute pour le catholique attaché à la Tradition séculaire de l’Église : la nécessité de conserver au latin une place digne dans l’enseignement secondaire qu’il veut faire dispenser à ses enfants, est liée au fait que cette langue est non seulement celle des textes sacrés mais celle de la messe à laquelle assistent les fidèles. Toute religion, même païenne, possède la notion du caractère sacré du langage, de ce langage qui distingue l’homme des autres êtres vivants, l’homme qui se préoccupe de ses fins dernières.

 

Honneur des Hommes, Saint Langage,

Discours prophétique et paré [9].

 

Les primitifs – nous quittons presque l’histoire pour toucher à l’anthropologie – les primitifs croient à une force cachée dans les mots, dans les noms propres par exemple. L’individu a un nom secret, son véritable nom, connu seulement de la parentèle, car si un ennemi le connaissait, il posséderait des pouvoirs magiques sur lui. Des traces de ces mentalités primitives ont longtemps imprégné les sociétés antiques. L’historien Plutarque rapporte, par exemple, qu’il existait un nom secret de Rome, un nom totem, du temps de la République, lié au culte de la cité.

Pensons aux hiéroglyphes qui signifient « écriture sacrée ». Les musulmans pieux ne conçoivent le Coran que dans la langue de leur prophète. Il existait autrefois dans la religion juive de pieux copistes qui, chaque fois qu’ils devaient écrire le nom de Yahvé, prenaient un roseau neuf car le nom de Dieu ne doit pas être transcrit avec un instrument qui a déjà servi pour des mots profanes.

Tel est aux yeux de tous les hommes, au moins dans toutes les civilisations qui savent qu’il existe un mystère de la vie et de la mort, le caractère sacré du langage quand il s’applique aux choses divines. C’est par le langage que la divinité se révèle, in principio erat Verbum, c’est par le langage qu’on la prie. Mgr Freppel nous a montré le caractère exceptionnel du latin, une des trois langues du calvaire : peut-on imaginer une société qui se réclame de la Tradition catholique, apostolique et romaine et qui ne placerait pas le latin au cœur même de l’enseignement ?

Et dans cette restauration de l’enseignement du latin, nous placerons au premier rang la langue chrétienne pour des raisons d’opportunité, des raisons pédagogiques, des raisons apologétiques.

Opportunité, d’abord et au vrai sens du mot, c’est-à-dire caractère de ce qui est à propos, convenable, et non au sens d’occasion. Le latin sert aussi à défendre la clarté française contre l’invasion insidieuse des faux-amis anglo-saxons. Les horaires réduits par rapport à ceux des études d’autrefois à cause de l’importance des sciences, requièrent des méthodes de travail particulièrement efficaces et nous verrons dans un instant que le latin chrétien répond à cette préoccupation. Au sein d’une société où les références à la culture classique ne possèdent plus une place prépondérante, où la guerre de Troie ne compte ni plus ni moins que la conquête de l’Ouest et où le mot Odyssée évoque des aventures de science-fiction et non les voyages d’Ulysse chantés par Homère, que les catholiques raccrochent l’enseignement du latin au dernier rempart de la civilisation, celui dont nous savons que les portes de l’enfer ne le vaincront point ! En commençant l’étude par le latin chrétien, on liera l’enseignement à la prière et à la messe dominicale. Sinon, comme disait l’abbé Delfour en termes prémonitoires : « Supprimée l’Église, le latin, malgré les plus méritoires efforts de la haute Université, deviendrait de l’archéologie [10]. » C’est ce qu’il est dans l’enseignement supérieur d’aujourd’hui, et c’est lamentable, même si l’on rencontre de très savants archéologues.

Venons-en aux raisons pédagogiques : Oui, osons passer hardiment sur les préjugés que nous avons exposés plus haut avec leurs causes et reprenons la tradition de l’enseignement, par-delà les pratiques routinières du siècle dernier qui remontent au cicéronianisme du XVIe siècle. Puisque nous parlons d’audace, osons citer Mgr Gaume auquel le lecteur a dû penser depuis un moment. Nous ne le suivrons pas dans toutes ses idées, et, d’ailleurs, on a fortement déformé sa pensée pour le discréditer. Le cardinal Gousset, archevêque de Reims, écrivait le 8 octobre 1852 dans une lettre consacrée à La question des classiques ramenée à sa plus simple expression et qui fut publiée en guise de préface : « Vous ferez bien de le publier en faveur de ceux qui croient voir dans vos écrits ce qui n’y est pas. » Nous ne suivrons pas Mgr Gaume quand il se rallie aux idées de Montalembert qui met les Pères et les auteurs latins du Moyen Age au-dessus des grands classiques de l’Antiquité sous tous les rapports par le simple fait qu’ils sont chrétiens. On tombe là dans une exagération qui nuit à la cause qu’on veut défendre en jetant sur elle le discrédit. Il faut savoir raison garder et nous citerons tout à l’heure saint Basile à ce propos. Notre dessein de restaurer l’enseignement du latin en commençant, nous disons bien en commençant, par un apprentissage du latin chrétien, n’a rien d’iconoclaste. Nous ferons référence à Mgr Gaume parce qu’il a bien exprimé de grandes vérités pédagogiques. Il écrit :

 

Dans toute étude, le bon sens veut qu’on procède du plus facile au plus difficile ; comme en philosophie ou en mathématiques, on part du connu pour arriver à l’inconnu. Or, depuis la Renaissance, nous suivons la marche inverse et nous commettons, ce semble, deux énormes contre-sens :

1º Au lieu de commencer par le latin chrétien, incontestablement le plus facile et le plus attrayant, nous commençons par le latin païen…

2º… dans cette langue, nous choisissons la partie la plus difficile, je veux dire la langue savante, la langue de l’éloquence, de l’histoire et de la poésie. Nous avons la prétention d’apprendre à parler le latin comme Cicéron, Salluste et César l’écrivaient. »

 

Quand il dit parler, Mgr Gaume pense s’exprimer car on ne parlait plus le latin dans les collèges. On le faisait encore dans les séminaires, mais mal, les évêques français – à quelques exceptions près comme le futur cardinal Pie – étonnèrent au premier concile du Vatican leurs confrères italiens et allemands par la médiocrité de leur éloquence latine.

Toujours d’un point de vue pédagogique, technique, Mgr Gaume compare l’enseignement des langues anciennes et celui des langues vivantes tels qu’on les pratiquait de son temps. Que le lecteur moderne comprenne : dans les langues vivantes, nous sommes tombés dans l’exagération contraire en omettant soigneusement la seconde partie de l’opération : compléter l’apprentissage facile et instinctif par l’étude littéraire. Lisons ce texte lumineux, toujours extrait du même ouvrage, La question des classiques ramenée à sa plus simple expression :

 

En France, deux classes de personnes apprennent des langues étrangères. Les jeunes gens qui les étudient dans les collèges et les petits séminaires à l’aide de grammaires, de dictionnaires, de livres classiques d’une correction et même d’une élégance irréprochables. Indépendamment des devoirs à faire en particulier, plusieurs heures chaque semaine, pendant trois ou quatre ans, sont exclusivement consacrées à l’étude de ces langues. Les jeunes gens ont des motifs sérieux de les apprendre : elles sont l’objet de leurs examens et quelquefois la condition obligée de leur admission dans certaines carrières. Quel est le résultat de cette longue étude, faite dans les bons auteurs, suivant les bonnes règles et les bonnes traditions ? Aucun élève ne sait ni l’anglais ni l’allemand.

La seconde classe se compose d’enfants de familles aisées, auprès desquels on place des bonnes anglaises ou allemandes. Ces domestiques ne connaissent pas, à coup sûr, la belle littérature de leur pays : elles ne parlent pas même leur langue avec une grande correction grammaticale. Les parents sensés ne s’en effrayent point ; ils savent parfaitement que la lecture des bons auteurs, le contact avec des personnes instruites, quelque étude de la grammaire, qu’on fera plus tard, corrigeront sans peine ces défauts peu importants. Leurs prévisions ne se sont pas trompées. Au bout de quelque temps, sans larmes et sans fouet, comme dit Montaigne, les enfants comprennent et parlent la langue de leurs bonnes ; ils sont même les seuls parmi nous qui, sans sortir de France, entendent et parlent les langues vivantes.

 

Ceux qui apprenaient les langues vivantes d’une manière artificielle, trop littéraire, n’arrivaient à rien. Et pourtant, il ne s’agit pas de latin ou de grec, donc de pure culture désintéressée, en apparence, mais de ce qui doit aider à obtenir métier et argent (« motifs sérieux de les apprendre »). Tant il est vrai que les mêmes travers pédagogiques aboutissent aux mêmes effets, que la matière soit directement utile et monnayable ou qu’elle ne le soit pas.

Mgr Gaume, qui a fait allusion à Montaigne, se situe donc ici dans une vieille tradition classique. Dans le premier livre des Essais, au chapitre XXVI, « De l’institution des enfants », Montaigne rapporte que son père lui fit apprendre le latin de manière active en le confiant tout petit à un Allemand, fort bon latiniste et ignorant le français. Les domestiques apprenaient des mots latins pour s’adresser à l’enfant :

 

C’est merveille du fruit que chacun y fit. Mon père et ma mère y apprirent assez de latin pour l’entendre, et en acquirent à suffisance pour s’en servir à la nécessité, comme firent aussi les autres domestiques qui étaient plus attachés à mon service. (…) Quant à moi, j’avais plus de six ans avant que j’entendisse non plus de français ou de périgourdin que d’arabesque. Et, sans art, sans livre, sans grammaire ou précepte, sans fouet et sans larmes, j’avais appris du latin…

 

Il ne s’agit évidemment pas d’imiter aujourd’hui le père de Montaigne mais de s’inspirer de ce type d’enseignement auquel on tourne systématiquement le dos dans les méthodes habituelles.

Nous voulons donc aller du simple au composé, du facile au difficile, du connu à l’inconnu : c’est la démarche naturelle de l’esprit humain. Plus proche de la structure du français, des façons de penser en français, s’exprimant dans un vocabulaire dont le nôtre est directement issu, le latin chrétien permet d’aborder la langue latine aisément, de s’imprégner, de s’imbiber, si nous osons l’image, de latin. Alors, la morphologie non seulement sue mais possédée, un vocabulaire important acquis, non seulement de manière passive mais active grâce à d’abondantes lectures, traductions et même rédactions dans une langue simple et naturelle mais correcte, car le latin chrétien n’est pas du latin de cuisine et les grands mécanismes grammaticaux auront été assimilés, alors seulement l’élève abordera les grands textes classiques, rédigés dans une langue plus éloignée de la nôtre et plus complexe à cause des soucis esthétiques des écrivains anciens.

Venons-en enfin aux raisons apologétiques en faveur d’un enseignement du latin commençant par le latin chrétien. Elles sont évidentes. Est-il normal qu’un jeune catholique, qui rencontre des mots comme église ou Noël en anglais ou dans toute autre langue, ne cesse, à l’école, de sacrifier aux dieux du paganisme dans la langue de sa messe dominicale ? Et ces interrogations du destin à travers les entrailles des bêtes sacrifiées ou par l’intermédiaire des poulets sacrés, anodines pour l’imagination de l’enfant dans une société où l’Église tient sa place, deviennent dangereuses dans un monde où l’horoscope a droit à des affiches de publicité et où des personnes dites importantes se vantent de consulter une cartomancienne avant toute action ! Mais puisqu’il s’agit de l’Antiquité classique, personne ne voit le mal. C’est ainsi que l’imagination précoce du jeune Sainte-Beuve fut enflammée par le récit des amours de Didon et d’Énée que lui faisait imprudemment expliquer dans Virgile son naïf précepteur, Clouet, ancien oratorien qu’eût horrifié toute allusion aux passions en langue vernaculaire [11] ! N’est-il pas bon aussi, pour l’âme de l’enfant, qu’une matière soit liée au catéchisme, aux prières et au sacrifice de la messe, et qu’un progrès en latin s’accompagne, le dimanche, d’une meilleure approche des textes sacrés ? On se plaint souvent que certains catholiques, vivant très honnêtement selon le droit naturel, ne soient vraiment chrétiens que le dimanche. Deux ans de latin chrétien au collège créeraient une unité non seulement morale mais aussi concrète et pratique de la formation. Deux ans, disons-nous, car après deux ans de latin facile, l’enfant pourra aborder avec fruit l’étude de textes classiques de l’Antiquité.

 

 

Richesse séculaire du latin

 

 

Non, nous n’opposerons pas artificiellement latin chrétien et latin « classique » dans la formation générale alors que les adversaires de la méthode pédagogique que nous défendons le font, eux.

Certes, le christianisme a dû se méfier d’un excès d’amour pour la culture classique, qui, malgré toutes ses qualités, était païenne :

 

Cum ante annos plurimos domo, parentibus, sorore, cognatis et, quod his difficilius est, consuetudine lautioris cibi propter caelorum me regna castrassem et Hierosolymam militaturus pergeram, bibliotheca, quam mihi Romae summo studio ac labore confeceram, carere non poteram. Itaque miser ego, lecturus Tullium [12] jejunabam. Post noctium crebras vigilias, post lacrimas quas mihi praeteritorum recordatio peccatorum ex imis visceribus eruebat, Plautus sumebatur in manibus. Si quando in memet reversus prophetam legere coepissem, sermo horrebat incultus et, quia lumen caecis oculis non videbam, non oculorum putabam culpam esse, sed solis. Dum ita me antiquus serpens inluderet, in media ferme quadragesima [13], medullis infusa febris corpus invasit exhaustum et sine ulla requie – quod dictu quoque incredibile sit – sic infelicia membra depasta est ut ossibus vix haererem. Interim parabantur exsequiae, et vitalis animae calor, toto frigente jam corpore, in solo tantum tepente pectusculo palpitabat, cum subito raptus in spiritu ad tribunal judicis pertrahor [14], ubi tantum luminis et tantum [15] erat ex circumstantium claritate fulgoris ut projectus in terram sursum aspicere non auderem. Interrogatus condicionem, Christianum me esse respondi. Et ille qui residebat : « Mentiris », ait, « Ciceronianus es, non Christianus ; ubi thesaurus tuus, ibi et cor tuum ».

 

Il y a des années, je m’étais arraché à ma maison, à mes parents, à ma sœur, à ma famille et, ce qui est plus difficile, à l’habitude d’une nourriture recherchée pour obtenir le royaume des cieux et je gagnais Jérusalem pour être le soldat du Christ ; je ne pouvais me passer de la bibliothèque que je m’étais constituée à Rome avec beaucoup d’ardeur et de peine. Ainsi, le malheureux que j’étais jeûnait avant de lire Cicéron. Après des nuits de veille fréquentes, après les larmes que le souvenir de mes fautes passées faisaient jaillir du fond de mes entrailles, je prenais en main l’œuvre de Plaute. Et si parfois, rentrant en moi-même je me mettais à lire un prophète, son style peu soigné me révoltait et, parce que je ne voyais pas la lumière à cause de mes yeux aveugles, je n’accusais pas mes yeux, mais le soleil. Tandis que le serpent ancien se jouait de moi, environ au milieu du Carême, la fièvre qui s’était insinuée jusque dans la moëlle de mes os envahit mon corps épuisé, et, sans relâche – ce qui est aussi incroyable – elle dévora mes malheureux membres au point que je tenais à peine par mes os. Cependant, on préparait mes funérailles, et la chaleur vitale – mon corps était déjà tout refroidi – ne palpitait plus que dans un coin chaud de ma poitrine, quand, soudain, emporté en esprit, je suis traîné devant le tribunal du juge où il y avait tant de lumière et tant de clarté environnante, que, prosterné au sol, je n’osais pas lever les yeux. Interrogé sur mon état, je répondis que j’étais chrétien. Et celui qui siégeait me dit : « Tu mens, tu es cicéronien et non chrétien ; là où est ton trésor, là est aussi ton cœur [16]. »

 

Saint Jérôme ne blâme que les excès. Il existe d’ailleurs aussi, sur ce sujet, une tradition constante dans l’Église depuis saint Basile de Césarée et sa Lettre aux jeunes gens sur la manière de tirer profit des lettres helléniques (IVe siècle). Écrivant à ses neveux, le saint déconseille de confier aux auteurs païens « le gouvernail de (leurs) pensées » mais les pousse à y prendre « ce qu’ils ont d’utile ». Et saint Basile d’inviter à profiter des bons aspects de lettres profanes à grand renfort d’images :

 

Car de même que les fleurs ne donnent au reste des créatures que la jouissance de leur parfum ou de leur coloris, mais qu’aux abeilles il appartient d’en tirer aussi du miel, eh bien ! de même ici [17] ceux qui ne recherchent pas seulement l’agrément et la grâce (…) peuvent se réserver aussi du profit pour l’âme. Et c’est entièrement à l’image des abeilles que nous devons tirer parti de ces ouvrages. Elles ne vont pas également à toutes les fleurs ; de plus, celles sur lesquelles elles volent, elles ne tâchent pas de les emporter tout entières : elles y prennent juste ce qui est utile à leur travail, et quant au reste, adieu [18] !

 

Il existe une profonde unité entre latin classique et latin chrétien :

 

Quand de vénérables chanoines récitent leur office (…) ils remplissent un rite, ils posent un acte, ils continuent une vie directement et étroitement liée à l’âge d’or et aux origines du latin. Qu’importe, après tout, que leurs phrases n’aient rien de cicéronien ! Intellectuellement parlant, je ne dis pas littérairement, le latin de saint Thomas vaut celui de Cicéron [19].

 

Le même abbé Delfour écrit :

 

Comme l’Église a corrigé et complété le droit romain par ses canons, comme elle a introduit, dans ses sanctuaires, les colonnes de marbre élevées, jadis, en l’honneur des divinités païennes, comme elle s’est assimilé ce qu’il y a d’éternellement vrai chez Aristote et Platon, ainsi elle a mêlé à sa vie propre la culture gréco-latine.

 

Il nous faut terminer en évoquant la littérature classique : Ciel, est-ce à nous lecteurs assidus de Virgile et d’Horace, de Salluste et de Tive-Live, qu’on demandera de prouver que nous ne sommes pas hostiles au culte des Muses !

Mais citons d’abord rapidement quelques noms et quelques œuvres que nous arracherons à l’indifférence du temps envers les trésors littéraires de l’art chrétien :

VIIe siècle : Venance Fortunat (Vexilla regis), les Liturgies mozarabes, saint Colomban ;

VIIIe siècle : Bède Le Vénérable ;

IXe siècle : Alcuin, proche de Charlemagne, Raban Maur, moine, évêque de Mayence qui faisait dîner les pauvres par dizaines avant de prendre son repas, poète (Tibi Christe, Splendor Patris, Veni Creator), Loup de Ferrières, Ermold le Noir ;

Xe siècle : Abbon, Odon de Cluny ;

XIe siècle : Odilon de Cluny, Guillaume de Poitiers, Hermanus Contractus (Salve Regina) ;

XIIe siècle : Anselme de Cantorbéry, Pierre le Diacre, Saint Bernard, Hildegarde, Adam de Saint Victor, chanoine de l’abbaye dont il prit le nom, grand inventeur de rythmes (séquences), musicien, un des plus grands poètes lyriques du Moyen Age ;

XIIIe siècle : Saint Thomas, Godefroy de Saint Victor, Jacopone de Todi (mort en 1306) qui donna sa forme définitive au Stabat Mater ;

XVe siècle : Thomas a Kempis, moine de Windesheim (L’Imitation de Jésus-Christ), latin souvent simple aux rythmes subtils (Quel cours à faire sur le texte de Thomas a Kempis, adapté en vers français par Pierre Corneille !)

Est-il besoin d’évoquer la littérature latine classique, si connue ? Elle est pourtant si méconnue ! L’Université laïque a fait traduire tant de plaidoyers sans intérêt de Cicéron et écarter des textes philosophiques du même auteur, qui posait les questions essentielles de la métaphysique que l’Université ne saurait connaître. Oui, nous voulons que nos enfants, après avoir appris les bases du latin par une méthode naturelle, classique et chrétienne, puissent lire Le Songe de Scipion de Cicéron sans ignorer saint Augustin, et participer ainsi pleinement à ce que fut la civilisation antique.

La civilisation classique, antique et moderne, nous est confiée. Sachons mériter d’en être dépositaires.

 

 

*

  


[1] — Ouvrages disponibles à D.E.L., 28 route du Blanc, F-36220 Tournon-Saint-Martin. Signalons également du même auteur : Monseigneur Freppel, de la chaire à la tribune et Sous la bannière du Sacré-Cœur, le général de Sonis.

[2] — On peut lire de Léon Daudet Les Humanités et la Culture, Paris, Éd. du Capitole, 1931.

[3] — Balsan F., Étude méthodique du vocabulaire latin-français, Paris, cours complet revu et augmenté, Librairie Fernand Lanore, 1941 (1ere édition, 1935).

[4] — Certaines élèves de première achoppent sur rosa !

[5] — Nous renvoyons au magnifique discours prononcé par le cardinal Mercier, à Malines, le 25 janvier 1920 à l’occasion du sixième centenaire de Dante dont l’Église avait décrété la célébration dans toute la catholicité. Ce discours fut reproduit en tête du premier numéro de la Revue universelle (1er avril 1920).

[6] — « Qui nous délivrera des Grecs et des Romains ? » écrivait alors Théophile Gautier.

[7] — Discours sur l’étude des langues anciennes à l’occasion de la distribution des prix au Petit Séminaire Mongazon (20 juillet 1873).

[8] — Premier livre des Maccabées.

[9] — Valéry Paul, La Pythie.

[10] — Delfour abbé, La Culture latine, p. 36.

[11] — Voir Bellesort André, Sainte-Beuve et le XIXe siècle, Paris, Librairie académique Perrin, 1954.

[12] — Marcus Tullius Cicero.

[13] — Le Carême.

[14] — Brusque passage au présent de narration.

[15]Tantumfulgoris.

[16] — Jérôme saint , Epist. XXII, ad Eustochium. Sainte Eustochie, disciple de saint Jérôme avec sa mère, sainte Paule, et ses sœurs, le suivit en Palestine et se fixa à Bethléem dans un couvent dont elle devint la supérieure à la mort de sa mère.

[17] — [Dans les auteurs païens].

[18] — Basile saint, Aux jeunes gens sur la manière de tirer profit des lettres helléniques, traduction de l’abbé Boulanger, Paris, Belles Lettres, Collection des Universités de France, 1965.

[19] — Delfour Abbé, ibid., p. 36.

Informations

L'auteur

Converti à la foi catholique par la lecture de Bossuet durant ses années de lycée, Gérard Bedel (1944-2022) voua efficacement sa vie, sa voix et sa plume au service de Dieu, de la France et des lettres.

Pour réagir à l’exclusion de plus en plus prononcée des auteurs ou des thèmes catholiques par les manuels scolaires de l’éducation officielle, il entreprit dans Le Sel de la terre une série d’articles sur notre littérature chrétienne, qu’il ne put malheureusement achever.

Notice nécrologique dans Le Sel de la terre 120.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 25

p. 128-142

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