+ La Cité de l’homme,
par Pierre Manent
Le but de l’ouvrage est exposé dans l’introduction : répondre à la question : qu’est-ce que l’homme moderne, précisément en tant que moderne. Comment l’homme moderne a-t-il conscience de lui-même ? Car être homme moderne c’est avoir conscience de l’être.
La conscience de soi
• Chapitre 1. L’autorité de l’histoire
Cette conscience moderne commence au XVIIIe siècle. L’Esprit des lois est la première œuvre philosophique où elle apparaît explicitement. Montesquieu, fasciné par le modèle anglais, substitue à l’autorité des anciens, qui cherchaient le meilleur régime politique, l’autorité de l’époque présente, en tant que telle.
La vertu grecque visait au bien commun et à l’excellence de l’individu. La vertu chrétienne visait à la sainteté. La vie morale européenne était animée par le dialogue conflictuel de la morale civique grecque et de la morale évangélique. Le XVIIe siècle a voulu concilier magnanimité grecque et humilité chrétienne. Un troisième terme en est sorti, excessif et artificiel. Après ce vain effort, Montesquieu amalgame et rejette les vertus du citoyen grec et du moine chrétien, en les coupant de leurs finalités respectives. Il n’en reste plus que l’aspect négatif : l’obéissance à une loi mortifiant la nature individuelle. Cette vertu peut être admirable, jamais aimable. « En dégageant le dénominateur commun à la vertu antique et à la vertu chrétienne, Montesquieu fait une satire radicale de l’une et de l’autre, puisqu’il prive la vertu de son motif spécifique ; celle-ci n’est plus qu’obéissance contre nature à une règle répressive » (page 43). L’amalgame de Montesquieu est ainsi tout le contraire de la synthèse thomiste de la nature et de la grâce.
Contre cette loi « ancienne » répressive surgit une loi « nouvelle » dont le but est de protéger l’homme à l’état de nature qui est antérieur au citoyen et au chrétien.
La vertu, grecque ou chrétienne, est aussi relativisée par le développement du commerce qui met les peuples en contact les uns avec les autres. La société commerçante vise ainsi, non à édifier une cité, mais à protéger l’individu dont l’activité échappe au monde visible politique et au territoire de la cité. Le commerce constitue un monde invisible et invulnérable comme la religion. La généralisation du commerce est le vecteur de l’histoire européenne.
La conscience d’être moderne est la conscience de cette division entre l’humanité de la nature et de la loi d’une part, celle de l’histoire d’autre part.
• Chapitre 2. Le point de vue sociologique
C’est par la société que l’homme moderne est en contact avec l’histoire. La sociologie a la conviction que la société est le lieu de l’irréversibilité et de l’irrésistibilité de l’histoire. Elle entend être une pure théorie de cette société qui se développe indépendamment de la volonté des hommes. La sociologie remplace l’universalité de la philosophie par la généralité des lois sociales. Alors que la philosophie classique unifiait, tout en les distinguant, l’homme et le citoyen, la sociologie les sépare. La cause politique et la loi qui dominaient l’homme font place à la pluralité obscure des causes sociales. La sociologie ignore la causalité de l’ordre politique et de la nature, ainsi que toute hiérarchie ou finalité objectives, pour ne considérer que des paramètres sociaux, dont elle privilégie arbitrairement l’un d’entre eux pour satisfaire à l’explication rationnelle.
• Chapitre 3. Le système de l’économie
Hobbes voit dans le désir de pouvoir, le principe de l’histoire. Chez Adam Smith ce désir de pouvoir fait place au désir de pouvoir acheter, d’améliorer sa condition matérielle. En fait, l’homme ne cherche plus à atteindre une fin mais il apprécie les objets qui se rapportent à l’individu selon leur utilité, leur fitness. Le pouvoir politique est remplacé par le pouvoir d’acheter et le pouvoir du travail. Le surplus de l’argent est indéfiniment recherché.
C’est pourquoi la société moderne est essentiellement économie. Il ne faut pas dire que l’économie a été libérée par la société moderne ; elle est née avec cette société. Le travail n’a plus pour fin de vivre ou de faire vivre autrui, mais de travailler encore. L’imagination ne porte plus sur l’Être ou sur les dieux, mais sur les idées du travail.
L’affirmation de soi
• Chapitre 4. L’homme caché
Les trois grands domaines de la conscience de soi de l’homme moderne (Histoire, Sociologie, Économie) ont leur point de vue sur tous les domaines de la réalité. Le chercheur, ainsi spécialisé, « est souverain absolu de sa province de “faits” qu’il est méthodologiquement dispensé de rattacher aux autres faits, à la totalité du phénomène humain. (…) Heureux chercheurs à qui la seule vraie difficulté de la connaissance est ainsi épargnée ! » (Page 160).
Par une réduction infiniment plus simplificatrice que l’abstraction aristotélicienne, Locke, à la suite de Hobbes, réduit toute nature au désir de pouvoir. L’homme produit ses notions morales de par la commodité pour le commerce social. Ces notions morales étant des artefacts, c’est l’individu séparé, dont la première nécessité est de survivre, qui est le point de départ de la théorie politique. « L’homme lockéen est aussi aisément troublé qu’il est facile à contenter. (…) L’homme selon Locke est sans grand désir ni magnanimité. Ni chrétien ni grec lui non plus, il sera le travailleur et le consommateur indocile, infatigable, sans ambition, qui donne son mouvement, ou son agitation, à la société moderne » (pages 188-189). Dans un tel système, Dieu ne demeure que comme policier. « Ainsi un Dieu policier, distribuant les récompenses et surtout les peines de l’autre vie, consolidera-t-il heureusement l’autorité d’un gouvernement limité » (page 190).
C’est pourquoi l’homme lockéen se définit par le fait d’avoir des droits. Tout est susceptible de devenir droit de l’homme. Cet homme, n’ayant pas de fin extérieure, est pure activité en elle-même contenue, et, n’ayant rien à faire pour être titulaire de ces droits, il est aussi pure passivité. « Si nous formulions cette étrange caractéristique dans le registre théologique, nous dirions : l’homme titulaire des droits de l’homme exige, et obtient d’être prédestiné » (page 200).
Contre ce dogmatisme de Locke, Hume estime au contraire que les droits ne sont même pas enracinés dans la nature. Nos jugements moraux proviennent du sentiment moral qui n’est lui-même qu’une superstition utile.
Les Lumières européennes adoptent le dogmatisme de Locke là où elles agissent et le scepticisme de Hume là où elles renoncent à agir. « Ne laissant pas une pierre debout chez lui quand il s’agit d’obtenir la reconnaissance et la garantie de ses droits, l’homme occidental est souvent merveilleusement complaisant lorsqu’il regarde les sociétés étrangères à son aire de vie : il se refuse même le droit de porter sur elles un jugement » (page 209).
Ce sont ces droits qui définissent l’homme moderne. L’homme moderne prend conscience de lui-même en s’objectivant dans ses droits.
• Chapitre 5. Le triomphe de la volonté
Dans la tradition, la liberté est encadrée par la nature et la finalité. Dans la philosophie moderne, la liberté est libérée des motifs du libre arbitre et de la nature. Elle devient infinie et pure volonté. L’idéal du régime politique conforme à la nature fait place à l’État, effet et réalisation de la volonté. « En voulant la démocratie, la volonté se veut elle-même » (page 229).
Chez Aristote, le régime politique était défini par la commensuration et la communication des biens constituant la cité. Le pouvoir politique fait communiquer entre eux les biens et les protége. Le bien commun est « le bien à la fois suprême et ministériel par l’intermédiaire duquel les différents biens communiquent » (page 241). Mais quelque chose empêche cette commensuration : la prétention de supériorité absolue de l’Église catholique et des sectes issues du protestantisme. Contre cette prétention, les laïcistes veulent ostraciser l’Église. Face à ces deux adversaires, Hobbes considère que le pouvoir ne peut naître que d’un acte de volonté absolue, le contrat. Cette volonté veut, non le bien commun, mais le dénominateur commun : la conservation des membres.
Pour Aristote, chaque partie doit participer du tout. Dans la solution moderne, tout est extrême en se succédant : affirmation du pouvoir de l’individu dans l’état de nature, négation de ces prétentions par l’État souverain, liberté absolue de cet individu sous cet État.
La volonté souveraine recompose la vie du citoyen. La souveraineté de la volonté induit « la recomposition continuée et indéfinie de tous les contenus de vies de l’homme ancien, qui devient jour après jour, toujours plus, l’homme démocratique » (page 255-256). La loi libérale, permettant d’être indifférent à tous les biens et à la vérité, finit par ordonner cette indifférence. La loi grecque exprimait et, en même temps, modifiait la nature : « La cité est une imitation de la nature, dont la loi est le peintre » (page 258). La philosophie moderne sépare la nature et la loi et fait rechercher une nature pure de toute loi et de toute finalité. « L’homme démocratique est le plus libre qui ait jamais vécu, et il est en même temps le plus domestiqué » (page 259).
• Chapitre 6. La fin de la nature
La théorie du contrat social présente une difficulté. Comment l’individu peut‑il concevoir un contrat fondateur d’un tout auquel il ne songe pas ? Pour remplacer ce contrat fictif deux solutions sont possibles.
Pour Nietzsche, dans la démocratie, les volontés ne le sont pas vraiment et se soumettent à celles des autres. La délivrance est quand surgit un vrai chef qui veut seul.
Pour Kant, la loi est par elle-même motif d’action. La vie morale implique un rapport immédiat à la généralité. L’homme moderne appréhendant ainsi le phénomène de Loi, est parvenu à la conscience claire et définitive de soi. Une telle morale, de par sa généralité, ne peut qu’ignorer la cité particulière.
Le désir naturel d’un bon régime politique avait été doublé de surnaturel. Kant aboutit à une division encore plus rigoureuse : celle de notre nature et de notre liberté. La raison et la liberté sont sans rapport avec notre condition réelle. Kant invente une nouvelle morale. « On peut même dire que la “morale de Kant” est la seule doctrine morale nouvelle depuis les Grecs et les chrétiens » (pages 285-286). Les hommes sont pris dans le conflit de l’humilité chrétienne et de la magnanimité antique, de la grâce et de la nature. Ils cherchent un troisième terme, ni naturel, ni surnaturel, mais purement humain : la cité de l’homme. « L’homme moderne, c’est l’homme qui ne sait être ni magnanime ni humble : cette double négation est sa définition. Il ignore et rejette ces deux vertus qui le rebutent, et même l’indignent, également » (page 288).
L’homme moderne a le devoir et le privilège d’agir et penser selon l’histoire et non plus selon la nature ni selon la loi. Il fuit la loi qui lui est donnée et cherche celle qu’il se donne. « Il devient continûment la loi qu’il fuit » (page 292). Il procède à la création de ce qu’il appelle l’Histoire. Il soumet la nature à sa « liberté ». La nature n’est pas totalement récusable mais, « en posant la différence des deux lois à l’articulation de la différence des temps, j’exerce bien une sorte de souveraineté continuée, je l’exerce selon l’histoire, ou plutôt selon l’Histoire. M’arrêter une seconde, ce serait retomber dans le puits des siècles » (page 293). C’est une perspective volontaire et arbitraire. « L’homme moderne se livre à l’illusion la plus emphatique qui ait jamais asservi l’espèce pensante » (page 293).
A l’idée d’empire politique a succédé une idée d’empire historique, dont l’élément n’est pas l’espace mais le temps : « L’humanité se rassemble sous notre regard, sous son regard, pour une sorte de conquête de soi par soi. (…) L’humanité ainsi rassemblée n’a plus besoin de chef visible : elle est, sans empereur, l’empire vraiment universel » (page 294). D’où vient cette ambition ? C’est que, après la fin de l’empire romain cette idée n’a plus pu se réaliser pour mille raisons, mais une seule a suffi : « A l’empereur de l’empire visible – sol invictus – s’oppose et succède le vicaire de l’empire invisible – servus servorum Dei » (page 295).
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La lecture de cet ouvrage suggère quelques remarques.
Malgré la pertinence de ses analyses de la philosophie des droits de l’homme l’auteur est moins heureux dans ses considérations sur l’histoire de la période qui précède celle de l’homme moderne. Sans qu’elle soit l’objet du livre, une thèse se trouve présente un peu partout, parfois en filigrane, parfois explicitement. L’origine de l’homme moderne serait à trouver dans le conflit de la nature et de la grâce, du temporel et du spirituel, dans les prétentions de supériorité absolue de l’Église. Cette lutte de la grâce et de la nature usant leurs forces l’une contre l’autre aurait provoqué la naissance d’un troisième terme ni naturel ni surnaturel : l’homme moderne.
Cette explication est séduisante pour l’intelligence par son caractère simple et logique, on serait tenté de dire hegelien. Est-elle conforme à la vérité de l’histoire ? Elle est affirmée ici gratuitement et sans preuve.
L’auteur lui-même reconnaît le génie de saint Thomas dans l’expression de l’harmonie de la grâce et de la nature, de la philosophie et de la théologie, de la cité et de l’Église. Or saint Thomas n’est pas un génie isolé. Il exprime spéculativement ce que l’Église et la chrétienté ont vécu jusqu’à lui : l’intégration et le perfectionnement – non l’absorption – de la nature dans la grâce, du temporel dans le sacré. Ni absorption, ni séparation mais distinction organique. L’Église ne remplace pas et ne supplante pas les pouvoirs politiques. Les Pères ont assimilé la civilisation gréco-romaine dans la Tradition chrétienne. L’empire romain d’Occident a été détruit – malgré l’Église – pour faire place à une cité, ou plutôt à un ensemble complexe de cités et d’institutions bien plus réaliste et bien plus proche de la politique aristotélicienne que ne l’était l’empire centralisé.
L’humilité évangélique n’a pas ruiné la magnanimité grecque mais l’a dépassée et conduite à une perfection qu’elle n’aurait pu atteindre, tant dans le domaine spéculatif que dans le domaine pratique.
Il est vrai que cet édifice commence à se lézarder au XIVe siècle. Cette destruction aboutira à l’homme moderne, fort bien décrit par l’auteur. Mais est-ce l’Église et l’idée surnaturelle qui en sont responsables ? L’origine doctrinale se trouve chez certains théologiens, d’orthodoxie douteuse, qui se défient de la nature et de la philosophie, et prônent un recours toujours plus exclusif à la Révélation. La volonté divine arbitraire s’exprime dans la Révélation et dans les faits positifs de l’histoire et de la politique. Pour Occam, l’État détient immédiatement de Dieu sa légitimité sans rapport avec l’Église. Le droit n’est plus fondé sur la nature mais sur l’individu absolu et sur Dieu. Les princes ont donc un pouvoir absolu qui n’est plus soumis à l’autorité de l’Église ni à un ordre naturel quelconque. L’ordre social naturel disparaît au profit de la personne individuelle à destinée surnaturelle. D’une part, ce rejet de la nature conduit à l’empirisme et au positivisme. D’autre part, la primauté de la personne conduit à la divinisation de la conscience.
La nature voulant s’émanciper de l’Église s’attribue la puissance de la grâce et ne trouve d’autre loi que la volonté absolue des hommes.
Il est bien vrai que le christianisme se trouve, en quelque sorte, à l’origine du monde moderne mais c’est qu’il s’agit d’un christianisme subverti.
Ce que l’Église enseignait sur la grâce, le philosophisme l’a réservé à la liberté d’autonomie de la personne humaine, laquelle fut exaltée par excès au-dessus des droits du Créateur, et, en échange, la réalité naturelle la plus élevée, qui est la société politique, fut considérée comme la corruption de l’humanité [1].
La démocratie individualiste et collectiviste – ces deux attributs vont de pair – qui est née de la Révolution et de la Déclaration des droits de l’homme – ce Credo de l’Age nouveau, comme l’appelait Michelet – est la projection sécularisée de la société ecclésiale et du Corps mystique du Christ dans le temporel. (…) On se trouve en présence d’un État devenu maître à la place de Dieu, un État sauveur et rédempteur qui assume, sous la qualification de démocratique, le rôle même du Christ, tête du Corps Mystique [2].
La création de la société par l’homme selon Hobbes résulte d’une sécularisation du dogme chrétien de la création du monde par Dieu [3].
J.-M. Rulleau
Manent Pierre, La Cité de l’homme, Paris, Éd. Fayard, 1994.
[1] — Menvielle Julio, Critica de la concepcion de Maritain sobre la persona humana, ch. 3, p. 180. Lo que la Iglesia enseñaba de la gracia, le Filosofismo lo reservó a la liberta de autonomia de la persona humana, la cual fué exaltada con exceso por encima de los derechos del Creador, y, en cambio, lo mejor de la naturaleza que es la sociedad politica, fué considerada como la corrupción de la humanidad
[2] — De Corte Marcel, Crise de la société, p. 19.
[3] — De Corte Marcel, De la société termitière à la « dissociété », p. 9.
Informations
L'auteur
L'abbé Jean-Marc Rulleau a été ordonné prêtre dans la Fraternité sacerdotale Saint Pie X et professeur de théologie au séminaire d'Écône, avant d'embrasser la vie monastique.
Le numéro

p. 173-178
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